"L'avenir c'était mieux avant" - cet adage que j'ai pu lire çà et là, qui joue plaisamment avec la logique, me semble exprimer quelque chose de vrai sur notre rapport à l'époque. Avant, c'était avant les bouleversements climatiques et géopolitiques, quand le monde semblait globalement en équilibre, ce qui, soit dit en passant, est toujours relativement illusoire : la catastrophe rôdait inapperçue sous les apparences de la paix et de la prospérité. On pouvait donc encore rêver, imaginer des lendemains qui chantent. Depuis, nous sommes tombés de haut et l'avenir nous le voyons en gris, cette couleur indécise, ni blanche ni noire, porteuse de toutes les contradictions.

    "Il n'y a plus d'après

    A Saint Germain des Prés"

Etrange et douloureuse cette impression que tous les éléments, tous les aspects de l'existence, toutes les conditions de la vie et de la survie vont brusquement entrer en collision, déclenchant cette avalanche de forces irrépressibles, violentes et destructrices qu'on appelle l'effet catastrophe. Image de fin de monde, de désolation, de ruine unverselle. Triomphe de Thanatos. Bien sûr, il y a là une part de fantasme, mais pas seulement : souvent dans l'histoire passée il y eut de telles périodes, marquées des mêmes inquiétudes et du même désespoir. C'est le retour périodique de "la peste d'Athènes", cette épouvantable catastrophe dépeinte par Lucrèce au chant VI de son poème. Et que dire des grandes invasions qui ont emporté l'empire romain, et plus tard tant de royaumes qui semblaient indestructibles. Pour autant il n'y eut pas de "fin du monde", et si telle civilisation mourait, une autre fleurissait bientôt sur ses décombres. Pour ceux qui périssent c'est une fin de monde, le leur, mais ici ou ailleurs, en d'autres temps, également imprévisibles, la vie et la culture se développent à nouveau.

Dans l'éblouissant poème que nous a légué Empédocle on assiste à la lutte éternelle entre deux principes également éternels : Philia et Eris, l'amour et la discorde qui se disputent la souveraineté du monde sans que ni l'un ni l'autre ne parvienne à un triomphe définitif. Quand l'un des deux l'emporte l'autre redouble d'énergie et renverse le rapport à son avantage, et inversement. Si bien que le monde est éternellement instable, vivant tantôt sous la domination relative de l'un, puis de l'autre, sans qu'il y ait jamais de terme. Après Eros nous sommes entrés sous la tutelle d'Eris, avec, au bout, la perspective macabre de Thanatos. Mais l'univers, de toute façon continue, avec ou sans nous, construisant et détruisant à mesure. Le Tout, tel qu'il était, qu'il est et qu'il sera, éternellement identique à soi.

Mais à l'intérieur de ce Tout, que de mouvements, que de renversements ! Rien ne dure, rient ne tient, tout change - et rien ne change, si la seule chose qui demeure c'est l'impermanence.

Que la terre explose, ou brûle et se consume - qu'est ce là pour le Tout où naquirent et explosèrent des milliards d'étoiles ? Pour nous bien sûr c'est tout autre chose, qui mesurons de mieux en mieux l'extrême précarité de la vie dans un environnement  hostile ou indifférent.

Pour l'humanité la fin du monde serait la destruction totale de la population, dont nous savons qu'elle est possible, par la guerre nucléaire, le réchauffement cataclysmique de la planète, ou par l'écrasement d'une comète. Ou encore, à plus long terme, quand la terre sera entraînée dans la déflagration du soleil. De toutes les manières ce que nous vérifions aujourd'hui, plus que jamais, c'est la dure réalité de l'impermanence. 

Comment vivre en ce temps de détresse ? Peut-être en se disant que la détresse, contre les apparences, est de toutes les époques, dont certaines furent encore plus désespérantes que la nôtre. Ou encore, comme Pyrrhon et Epicure en leur temps, philosopher pour maintenir la vie de l'esprit et la transmettre à ceux qui viennent.