A quoi reconnaît-on un poète ? A rien.

C'est d'autant plus frustrant que l'imaginaire collectif croit disposer de critères évidents : le poète serait un rêveur perdu dans la contemplation des nuages, un original, un décalé, un excentrique vivant de rosée, chevauchant le vent, ou un errant, un voyageur de l'idéal, chevalier de l'impossible. Paul Valéry, parlant de La Fontaine, rend hommage au travail du poète, qui est d'abord un artisan, un "oeuvrier" de la langue, et qui, s'il est bien visité parfois par les dieux, tirera de son expérience et de son effort la substance de sa poésie. Rien ne signale le poète hors son oeuvre, laquelle se construit lentement dans le silence, la solitude, et l'ignorance des hommes.

La poésie est une affaire intérieure. Une aventure intérieure. Et s'il a bien existé des poètes "officiels", ou des poètes de cour, ce n'est plus guère d'actualité. Le poète, aujourd'hui, est plus seul qu'il ne l'a jamais été, ignoré par l'édition, relégué dans l'obscurité et l'oubli. Ses tirages, s'il y en a, sont comme on dit "confidentiels". Ils n'exercent aucune influence médiatique, et si, par extraordinaire, tous les poètes  d'aujourd'hui mourraient le même jour, il n'y aurait personne pour s'en apercevoir.

Le plus étonnant c'est que ces considérations désenchantées sont sans le moindre effet sur le poète lui-même, qui, par un singulier trait de sa nature, n'en continuera pas moins à créer, s'obstinant sans cause et sans fin dans un labeur harrassant, absurde à tous égard, mais qui lui semble toujours aussi nécessaire et vital que le boire et le manger. Nécessité fait loi : la poésie est la loi intime du poète, qui ne se fonde que de sa seule nature, sans considération pour les effets : être lu ou pas, publié ou pas, reconnu ou pas. Le fait est que le rejet même de son oeuvre par le public n'entamera en rien sa formidable et invincible détermination.

Les Anciens auraient dit que c'est le dieu en personne qui a mandaté le poète. Voyez Sappho, prêtresse d' Aphrodite, amante et poétesse en Aphrodite. Dès lors, comment pourait-on se dérober sans déroger à la loi intérieure, celle d'un daïmon souverain, relais symbolique de la parole du dieu ? 

On dira que nul, aujourd'hui, à moins d'être passablement psychotique, ne se réclamera de la parole du dieu. Reste que  la "cause" est toujours la même, sous d'autres visages. Les dieux antiques, au fond, que sont-ils, sinon les figures personnifiées de nos instances inconscientes ? Ce qu'ici j'appelle le daïmon c'est toujours encore cet autre intime plus moi que moi, qui me fait signe, comme le dieu de Delphes s'adressant à Héraclite.

Le Daïmon enjoint de vivre poétiquement. Mais que veut dire "vivre poétiquement"? Ce n'est certes pas céder à l'imaginaire et jouer au polisson. Rien, disais-je, ne signale du dehors la vie poétique. Poiesis, c'est le faire, le créer, le faire-apparaître du nouveau dans le monde : poema, la chose faite, existante, sensible et perceptible. Le poema c'est évidemment le poème, mais pas exclusivement. En sus du poème, qui en est l'expression plénière, le poétique est un style de vie, dans lequel le sujet se propose d'être conscient et lucide, de ne pas tricher, de ne pas fuir, d'accueillir la variété infinie des formes et des visages de la vie, et, dans les moments favorables, de les porter à la plus haute puissance - par les chemins de l'art.

On ne peut tout le temps écrire, ou lire, ou méditer. Il faut aussi marcher, jouir et se réjouir, baguenauder, vaticiner, nez au vent, l'âme légère et réceptive, tous sens en éveil, esprit vaillant. Et dormir aussi, dormir sans pensée, sans image, abandonné sans reste à l'immensité du temps et de l'univers. Et converser, et rire, et boire - songeons à Li Tai Po, chantant la lune, verre à la main, ivre jusqu'au matin ! Sublime Tao, sublimes poètes du Tao et du Chan ! Loin de la cour et des affaires, dépréoccupés, réfugiés dans les brumes de la Montagne Vide, couchés à flanc de mont, sur un reposoir de mousse tendre, je les imagine contents, enivrés de vapeur divine, entamer une ode au soleil, à la lune, à la beauté, à l'ineffable splenseur de la vacuité universelle.

La vie poétique, au delà de toutes les images conventionnelles, parfois fausses, parfois justes, est ce soin porté à ce qui n'intéresse pas la plupart des hommes, à ce qui est rejeté, méprisé, refoulé par la culture commune, cet "übriges", "minderes" dirait Hölderlin, ce restant, cet écarté, ce "moindre", ce "pauvre lieu", ce lieu inconnu, lieu de nos origines ultimes, de nos peurs oubliées, de nos enchantements, de nos émerveillements, lieu de l'infini cosmique, de l'incommensurable, du plus lontain et du plus proche - de l'indicible Tao, demeure universelle et "Femelle obscure".