Empédocle avait fixé pour longtemps la théorie des quatre éléments : la terre, l'eau, l'air et le feu. Mais dans son poème apparaît aussi la référence à l'éther (aither). Faut-il considérer que l'éther est une qualité particulière de l'air, son expressivité maximale, ou bien que l'éther est un cinquième élément, irréductible aux quatre autres ? Cette idée là me plaît assez, sans que je puisse l'établir par une connaissance suffisante des rares textes dont nous disposons.

Le nombre Quatre jouit chez nous d'une grande considération : quatre éléments, quatre points cardinaux, quatre saisons, quatre tempéraments etc. Le quatre dessine un carré parfait, modèle d'équilibre des forces, symbole de la totalité harmonique. Mais cette préséance admirable n'est pas universelle : en Chine on compte par cinq : cinq éléments (terre, bois, métal, eau et feu), cinq fonctions dynamiques, cinq saisons. Ce modèle n'est évidemment pas inférieur au nôtre. Peut-être même a-t-il une supériorité : il ne fixe pas des formes, il envisage en toute chose le mouvement, la transformation, le passage de l'un dans l'autre. Ce qui confirme le fait que l'Occident pense par concepts, et l'Orient par mutations (Yi king : le livre des transformations).

Personnellement j'envisage un modèle qui combine le Quatre et le Cinq, un peu à l'exemple d'Empédocle. Je verrais quatre pôles dynamiques dessinant un carré, en interrelation constante. Chaque pôle est séparé des autres, à distance, mais en reçoit des impulsions, des stimulations, et en délivre en retour. Chaque pôle est à la fois indépendant et dépendant. Il se modifie au fil du temps, s'enrichit ou s'appauvrit, et dans le cas d'une pathologie sévère un des pôles peut s'effondrer. La thérapie consiste alors à le redresser pour qu'il puisse jouer pleinement son rôle dans l'économie psychique.

En bas à gauche : Eros, la sexualité, le désir, la socialité considérés comme tendance à la fois biologique, psychologique et culturelle. (Empédocle disait : philia ou philotès)

En bas à droite : Thanatos, force de déliaison, principe de séparation, mortalité. (Empédocle disait : neikos, la haine séparatrice)

En haut à gauche : anima, la mère, l'origine, le principe enveloppant, la fusion.

En haut à droite : animus, Logos, le père, la défusion, l'individuation.

Considérant ce carré on peut y voir quatre principes séparés et autonomes, et/ou quatre polarités en interaction. Que serait un anima sans animus ? On peut toujours rêver d'un Eros sans Thanatos, mais cela ne se rencontre pas dans la réalité. Il faut à la fois se relier et se détacher (individuation et socialisation) même si la chose est difficile. Il faut à la fois vivre et mourir, laisser derrière soi ce qu'on a aimé, pour s'avancer vers un autre amour. Chacun s'organise comme il peut pour faire tenir ensemble les quatre principes. Le carré est souvent bancal, penche d'un côté ou de l'autre, et vire au trapèze ! Le parfait équilibre est un modèle théorique, celui du sage accompli.

Et maintenant voici le cinquième ! Au centre du carré il faut placer un petit zéro qui représente le sujet. Un zéro qui serait un tout petit cercle, ou un tout petit ovale, et qui perfore la feuille sur laquelle est représenté le Quatre. C'est une manière de signaler un autre espace, l'envers de la feuille, avec lequel le sujet entretient un tout autre rapport. Disons : le sujet est rapporté d'une part aux quatre pôles, et d'autre part à la face obscure, à l'envers de la représentation, à cette "matière noire" qui se déploie de l'autre côté, et qui pousse et vibre par le trou, sollicite le sujet sommé d'entendre la voix des profondeurs.

Il s'agit bien d'un autre lieu, d'une "autre scène", d'un en deça, d'une autre dynamique à laquelle seul le trou donne accés, et qui situe clairement le sujet au croisement de deux régimes de forces. C'est pourquoi le sujet doit être pensé comme un zéro : un lieu de passage.

Le sujet peut évidemment se comporter en sourd et aveugle, refuser, boucher le trou. Il peut même s'insurger contre cette idée du zéro (qui n'est pas un rien, ni un non-être mais une virtualité dynamique) et revendiquer le statut du Un (identification à l'un du genre, de la fonction, de l'identité sociale etc). C'est même une position très ordinaire. Mais c'est aussi un appauvrissement, une dépoétisation. Que vaut la vie que ne féconde pas la douce folie de l'inconscient ?