C'est une question que me pose le même ami d'hier : pourquoi le Chaos intérieur serait-il si périlleux ? Ne peut-on envisager que, tout au contraire, descendre dans les profondeurs apporte sérénité, paix, sentiment d'existence et de continuité ? N'est-ce pas là le bienfait de la relaxation, voire de la méditation ? Et j'avouerai sans peine que j'ai bien connus de tels états, que je les connais encore, qu'il me suffit bien souvent de m'asseoir sur un banc, et, toutes affaires cessantes, de me laisser voguer et flotter pour connaître, au moins quelques quarts d'heure durant, une délicieuse accalmie. C'était l'expérience de Rousseau, dont j'ai parlé voici peu, et c'est évidemment le principe des méthodes bien connues venues d'Orient. J'en témoigne ici parce que je suis assez familier de ces techniques, et que j'en ai retiré beaucoup de satisfaction.

Mais il faut nuancer le propos : d'après mon expérience - qui vaut de manière toute subjective et particulière - ces étas de bien-être ne durent pas : sitôt revenu à la surface, au fonctionnement ordinaire de la conscience, je vois revenir au galop les ruminations, les angoisses et les soucis, à croire qu'en somme il ne s'est rien passé, en tout cas que le changement, s'il y en a, n'affecte pas la psyché dans sa profondeur. Le Chaos est resté silencieux quelque temps, et voilà qu'il reprend, inchangé, imperturbable, son tapage. J'en conclus que ni la ralaxation, ni la méditation ne donnent accès aux profondeurs, qu'il s'agit là, encore, de glissades en surface, comme des voltes de patineur entraîné envoluant au dessus du vide. Car le vide est en dessous, vide étrange en vérité, peuplé de monstres, de funambules, de sorcières grimaçantes, parfois de fées envoûtantes et délicieuses, bref un caravansérail, une auberge espagnole, un cafarnaüm, et tout ce que l'on voudra. C'est cela le Chaos intérieur. Et pourquoi un chaos ? Parce que les instincts, les pulsions, les constructions mentales, toutes les fantasmagories de la psyché se bousculent et se tarabustent, chacun et chacune voulant prendre toute la place, jouant du coude et du poing, frappant à droite et à gauche pour se tailler la route vers la sortie, et imposer sa loi. C'est le royaume des Titans, des Monstres assoiffés, des Dieux déchus, des âmes en perdition, tel que le dépeint, haut en couleur, le catalogue bouddhique des existences antérieures.

"Le pays sans joie,

Où Meurtre et Ressentiment et les tribus d'autres fléaux,

Les maladies desséchantes, avec les pourritures et leurs écoulements,

Errent dans l'obscurité, sur le pré de Malédiction". Empédocle, Purifications, fragment 121, traduction de Jean Bollack.

Empédocle décrit les errements et errances de l'âme à travers les cycles interminables de la réincarnation. Il nous suffit de considérer ces vies antérieures comme un symbole poétique de l'inconscient pour avoir un tableau éternellement vérace de la condition humaine : l'homme se fait homme par un arrachement toujours laborieux et inachevé aux forces obscures qui le conditionnent de l'intérieur.

Si l'on veut poser la question en termes mythologiques on voit bien que c'est Dionysos qui représente le pôle de l'ensauvagement, de la dissolution subjective et Apollon le pôle plastique, celui de la Forme conquise et assumée. Mais, dans leur grande sagacité, les Grecs avaient disposé les deux dieux côte à côte au fronton du temple de Delphes, énonçant cette vérité qu'ils sont un et le même, sous deux formes éternellement opposées. Qui ne suit que Dionysos s'en va dans le gouffre, qui ne suit qu'Apollon se condamne à la superficialité et à l'illusion. Le philosophe en effet, comme le veut Wittgenstein, doit faire l'expérience du Chaos, mais je ne vois point qu'il "s'y sente bien". Tout au contraire, "comme cestui-là qui conquit la Toison", il doit revenir au plus vite " au pays" - sachant que n'est habitable que ce modeste lopin de terre qu'il a arraché à la forêt sauvage, où il bâtira sa vulnérable demeure, entre monts et rivages.

Goethe nous donne un bel exemple de sagesse pratique : il expédie son héros Faust dans le royaume sombre des Mères, tout en se tenant, lui, fermement campé dans la réalité de l'existence, comme il avait fait cinquante ans plus tôt pour Werther : son héros se suicide par désespoir d'amour ; Goethe, plus prosaïquement, écrit un livre pour se guérir de ses tentations nihilistes, raillant bientôt les malheureux qui avaient pris son livre trop au sérieux, et suivi Werther dans la tombe.