LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

18 septembre 2019

LE CONCERT DES BONNES NOUVELLES

 

La nouvelle est tombée hier au soir, une parmi d'autres, dans le concert universel des mauvaises nouvelles : si notre mode de production, de consommation et d'échanges n'est pas rapidement révisé la planère se réchauffra de sept degrés d'ici la fin du siècle. Fichtre ! C'est l'effet Vénus que Hubert Reewes redoutait : la terre transformée en fournaise, et comme Vénus définitivement inhabitable.

Il serait un peu débile de gémir et d'implorer les dieux : cette catastrophe annoncée est la conséquence implacable d'une option prise aux aurores de la modernité, dans la décision hautement proclamée de devenir "comme maîtres et possesseurs de la nature". Sciences et techniques mises au service d'un arraisonnement universel. Pourquoi respecter la banquise si, sous les couches de glaces, on peut mettre à jour des ressources nouvelles - et tant pis pour la banquise, qui va fondre irrésistiblement et libérer des gaz toxiques.

On nourrit des milliards de bovins, détournant vers les animaux la précieuse nourriture qui pourrait entretenir les hommes, et ces bovins libèrent dans l'atmosphère des quantités astronomiques de méthane, bien plus nocif que le CO2.

Du même mouvement on nous annonce que l'avion consomme quarante fois plus que le train rapide, et que la flotte aéronautique va doubler en dix ou quinze ans. Voilà la sublime équation où nous sommes : une contradiction fatale entre l'économique et l'écologique. Le système nous condamne à la croissance, et la croissance nous condamne à l'étouffement. C'est la figure inédite de la tragédie, qui n'est plus simplement psychologique ou morale, mais anthropologique. De fait, jamais dans l'histoire ne s'est posé le problème de la survie de l'humanité, les catastrosphes ont toujours été locales, circonscrites dans le temps et l'espace, y compris pour les grandes glaciations auxquelles les hommes ont su s'adapter. La situation nouvelle tient à linterdépendance quasi absolue de toutes les économies, si bien que l'ensemble avance du même pas, ou presque, et que dès lors la solution ne peut être que globale, impliquant toutes les nations. Quelques-uns, plus malins que les autres, s'imaginent tirer leur épingle du jeu, au détriment de tous les autres,  constituant une sorte de réserve protégée de transhumanistes ; d'autres se voient déjà émigrer vers quelque planère lointaine, et quoi encore ?

Notre génération qui s'éteint aura connu une invraisemblable accélération : nés dans un milieu quasi traditionnel nous voilà propulsés vers un futur dont nous ne savons que penser, mais qui semble de nature à dépouiller l'homme de son humanité. J'entends dire de tous côtés : je plains les générations qui viennent. Cette angoisse exprime la crainte du futur, bien sûr, mais aussi le sentiment de deuil : était-il bien nécessaire, pour développer l'agriculture, l'industrie et le commerce, de saccager les forêts, de polluer les fonds marins, d'encombrer le ciel de satellites espions, de placer une caméra de surveillance à chaque coin de rue, de soumettre tout un chacun à l'arsenal étatique de surveillance universelle ? 

A la fin de sa vie, délaissant philosophiquement la science des sociétés pour l'étude des champignons, Lévy-Strauss aurait déclaré : je n'aime pas le monde qui vient. Depuis lors, plusieurs décennies plus tard, s'il vivait encore, que dirait-il ? Dans le désastre universel il reste parfois quelque occurrence de sérénité, arrachée de haute lutte à la barbarie. C'est ainsi que faisaient, quand la guerre ravageait la Grèce, quelques-uns de nos pères fondateurs, béni soit leur souvenir !

 

 


16 septembre 2019

RESTER VIVANT : journal du 16 septembre 2019

 

S'il était possible au vieil homme que je suis d'invoquer la Moire, que dirais-je ? Je ne demanderais rien, sinon d'avoir un peu de temps, et de poursuivre dans les conditions où je suis, ne souhaitant ni fortune, ni aventure, rien de particulier si ce n'est de rester valide, l'esprit vif et gaillard, et rien de plus. Comme disait le poète: 

  Encore un peu de temps, ô Muses célestes,

    Un peu de temps pour chanter la beauté,

       Terre-et-ciel, et le sourire de la mer,

          Avant que ne m'emporte et me glace

             Le souffle amer des profondeurs.

Rester vivant, voilà un beau programme, en soi parfaitement suffisant, et déjà par soi bien difficile, car bien des forces contraires tendent à nous faire baisser la tête : la fatigue des ans, l'atonie physique, la répétition, et puis de voir mourir abondammant autour de soi. La mort d'un proche est toujours une catastrophe qui nous fait considérer la vanité de nos destinées : nous étions, nous ne sommes plus. Et moi qui vis encore, en quoi suis-je différent de l'ami qui meurt, je me vois en sursis, et je vois que "le ver irréfutable" déjà mange ma chair, qu'entre lui et moi, seul un maigre délai fait la différence. Oui, mais cette différence est de taille, c'est même la différence par excellence, à la fois insignifiante au regard du Tout, et absolue pour le vivant.

L'essentiel est de trouver en soi-même la ressource - à partir de la source, qui coule de source quand on est enfant, que l'instinct tout puissant nous élance vers l'avenir, et qui peut s'altérer par la suite, jusqu'à parfois se tarir, et qu'une énergie plus mâle, plus consciente et résolue peut réveiller à l'âge mûr, engendrant de belles oeuvres. C'est au seuil de la vieillesse, quand l'expansion est finie, qu'il importe de trouver en soi des ressources plus profondes : alors l'esprit peut venir au secours de la chair, et dans un resserrement ultime, inspirer les pensées les plus belles. Voyez Homère, la tradition le dépeint comme un vieillard. Voyez Goethe achevant lentement son Faust dans la dernière décennie de sa longue vie. Voyez Démocrite, et Pyrrhon, nobles vieillards. Pour ma part je remercie le destin, ou le hasard comme on voudra, de m'avoir accordé de vivre suffisamment pour avoir une image à peu près complète de l'existence, et si je puis disposer encore d'un peu de temps, ce sera une sorte de grâce. Au moins, heureuse et malheureuse, chanceuse et malchanceuse, enthousiaste ou désespérée, la vie que j'aurai vécue aura bien été mienne, et le seul souhait qui vaille, la seule résolution, est qu'elle le soit jusqu'au bout.

 

       

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13 septembre 2019

DE LA VISION du TOUT : Anaximandre

 

Tout est fait pour nous distraire, selon l'étymologie nous tirer de côté, hors de nous. Voilà qui arrange le commerce et l'industrie, les mouvements d'opinion, et l'Etat. Vivre hors de soi, à côté de soi, que voilà un joli programme !

Nous payons cher d'être membre d'une communauté, est-il bien nécessaire d'en rajouter ? Acquittons-nous de nos devoirs, mais sauvons la singularité. Par la pensée je suis chez moi, et par elle j'étends mon être aux dimensions de l'univers, et au delà, par de là tous les mondes possibles, jusqu'aux confins impensables de l'espace et du temps. 

A l'orée de la pensée grecque Anaximandre conçoit cette prodigieuse idée de l'Apeiron, le sans-limites dont procèdent tous les êtres du monde et auquel ils retournent "selon l'ordre du temps". Tout ce qui existe est limité dans le temps et l'espace, mais le fondement, la source créatrice est sans limites. Elle a toujours été, elle est et sera. Le Grec pense l'éternité du Tout comme une évidence. Et dans cette éternité les choses naissent et passent, s'abolissant  dans le fond inépuisable qui les fera renaître sous d'autres formes.

Le corps va à la mort, entraînant l'extinction de la conscience. Je ne puis concevoir un esprit qui survivrait sans support corporel. Ainsi nous mourons tout entier, sans reste. Mais nous pouvons, au sein même de cette existence limitée de toutes parts, le temps que nous sommes vivants et agissants, concevoir ce qui nous dépasse et nous englobe, nous hisser à la contemplation du Tout éternel et illimité. Et retirer de cette contemplation un sentiment sublime de vastitude et de beauté - à moins que, par une étrange disposition, nous en soyons comme suffoqués, écrasés par l'immensité ! Peut-être même que ces deux émois, l'émerveillement et l'angoisse, alternativement ou conjointement, sont comme l'avers et l'envers de la même expérience, réalisant la définition du sublime de terreur. Cette vision est si bouleversante, si intense, et à d'autres moments si douce, si bienfaisante, qu'elle génère l'émotion poétique par excellence que les Grecs appelaient "thaumazein" - l'étonnement, mais au sens fort du terme, ce qui frappe comme un coup de tonnerre.

On peut vivre certes dans l'ignorance totale de cette dimension poétique et métaphysique. La vraie question est : qu'est ce que cela change ? Rien évidemment en termes d'usage, de commerce, d'efficacité. Cela rendrait plutôt méfiant à l'égard des promesses et des tractations du monde. Le contemplatif n'est d'aucune utilité, d'ailleurs on s'en méfie. Celui qui vit si souvent hors du monde, parmi les dieux, n'est-il pas suspect? D'ailleurs ses dieux à lui ne sont pas même ceux de la cité. Mais prenons garde à ceci : s'obnubiler sur le présent ne va pas sans risques. Témoigner pour le spéculatif c'est témoigner pour l'humanité par de là les affres et les horreurs de l'histoire. C'est peut-être le seul domaine où ne règne pas l'ordinaire violence.

Je ne sais plus quel chef indien avait dit : "La terre n'appartient pas à l'homme, c'est l'homme qui appartient à la terre" - Voilà une phrase de haute volée. A méditer !

12 septembre 2019

QU' EN EST-IL DU SUJET DANS LE REVE ?

 

Dans le rêve où est le sujet ?

Bien sûr on dira : le sujet c'est le rêveur, car enfin quand je rêve c'est moi, ce n'est pas mon voisin.

Je dirai avec prudence : le rêveur est l'agent du rêve, c'est par lui que le rêve se fait. Drôle d'agent qui est agi autant qu'il agit, débordé de toutes parts par des impulsions, sensations, imaginations, hors contrôle, par un jeu d'apparitions immaîtrisables et fantasques. Si l'agent pouvait choisir que choisirait-il ?

S'il existe un sujet du rêve il expérimente d'abord une forme de passivité, comme si un autre moi lui imposait sa logique, ses images et ses désirs. C'est en quoi le rêve est à la fois irritant et intéressant : il me somme de reprendre ces données pour me le approprier. Par ce travail d'appropriation le sujet passif se fait actif. Il se reconnaît dans le rêveur, il fait sien le contenu et le sens du rêve.

Le rêve nous invite à explorer la face sombre de la psyché, le continent noir, le Tartare où croupissent les monstres et les Cyclopes, où poussent sous le feuillage des fleurs empoisonnées, et des fruits, quelquefois, d'ambroisie et de poésie.

De rêve en rêve, de nuit en nuit, c'est un étrange voyage qui se poursuit, avec des haltes, des accélérations subites, des temps forts et des temps morts - temps de mort - et de fulgurantes reprises, entre l'horreur et la divine surprise. Une existence parallèle, un continum discontinu, une vie autre, parfois totalement aberrante et déjantée, parfois riche des plus belles intuitions. Comme ce fabuleux rêve de Descartes, rêve de melon, en qui il voit l'esquisse et la promesse d'une Science Universelle !

Ce qui nous introduit à une autre dimension encore : on peut considérer le rêve comme un processus (une histoire, une action, des personnages etc) dont il résulte un produit. Ce produit c'est le pathos, l'émotion, plaisir ou déplaisir, jouissance dans certains cas. Evoquant l'ardeur du jeune homme livré aux tourments de la libilo, Lucrèce observe que sous l'action des simulacres, tout endormi, il en vient à mouiller sa couche. Ce cas extrême peut servir de modèle général : le rêve satisfait la pulsion, offre un plus de jouir, tantôt en termes de plaisir, tantôt d'angoisse, de douleur ou de chagrin. Sous une forme ou une autre, dans le rêve ça jouit, même si cette jouissance est modique, quasi insignifiante. C'est dans ce produit de pathos, qui arrive au sujet, que nous pouvons reconnaître la marque propre du sujet, sa dimension inconsciente.

L'ensemble de la structure se présente en trois termes : le sujet rêveur (l'agent), le rêve comme processus, le produit (le pathos) qui revient au sujet comme marque et signe de son désir (inconscient). Le sujet est à l'origine et à la fin, mais pas de la même manière. C'est une raison supplémentaire de considérer la totalité de la structure si l'on veut se faire une idée plus juste de la nature propre du sujet et de sa capacité de symbolisation.

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Ces analyses du rêve doivent beaucoup à Richard Abibon dont j'ai visionné quelques interventions sur Youtube. L'intérêt majeur de son travail, à mes yeux, est d'offrir une relecture d'ensemble des principaux thèmes psychanalytiques, avec une grande liberté de ton. Si je m'en inspire c'est pour effectuer, à mes risques, un travail de perlaboration en me fondant sur ma propre expérience, et en esquissant quelques pas dans l'inconnu.

 

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11 septembre 2019

DU REVEUR, et de la mise en scène

 

Le rêve est une sorte de scénario plus ou moins confus, avec des situations de temps et de lieu, des images, parfois des mots et des phrases, plus rarement des mélodies ou des nombres, avec des personnages, une ou plusieurs actions et passions, des émotions, une ambiance, un pathos. C'est le contenu manifeste. Au matin, si l'on essaie de se souvenir, on transposera inévitablement les images en mots, construisant un récit : "j'ai rêvé que...". Chacun constatera aisément qu'à ce stade une déperdition du contenu s'est déjà opérée, mais ce qui reste est généralement significatif. La mémoire a fixé les points saillants avec lesquels le sujet peut travailler.

En termes linguistiques nous dirons que le contenu manifeste se présente comme une suite de signifiants, comme dans une phrase. Par exemple : une maison, le grand père, la faucille pour couper, tristesse au bord du lac, angoisse. Sous ce rapport le rêve se présente comme le texte d'une page de livre, ou comme le récit d'un ami.

Mais à ces signifiants correspondent des signifiés, des contenus psychiques, des images et des émotions propres au rêveur, qui ne prennent sens qu'en relation à l'histoire et au vécu propres du rêveur. En toute rigueur, seul le rêveur peut comprendre la signification, puisqu'il est le seul à pouvoir établir un rapport congruent entre les signifiés et la signification. Mais le fait est qu'en général il ne voit pas le rapport : il reste figé au caractère émotionnel (la peur, la joie, l'espoir, la crainte) sans percevoir les idées inconscientes qui sont à l'origine du processus. L'examen méthodique des signifiés met sur la voie de la signification : le contenu latent, invisible au premier chef, mais idéalement repérable.

Il n'existe pas de rêve sans rêveur : le rêveur est un metteur en scène (involontaire et ignorant de soi) qui parfois est représenté en chair dans le rêve - on songe à Hitchcock qui s'arrange souvent à faire une apparition discrète dans ses films - parfois sous la forme d'un personnage annexe, et d'autres fois il semble totalement absent - ce qui est trompeur car enfin il est nécessaiement présent comme metteur en scène, bien qu'invisible. Il en résulte qu'il faut considérer le rapport entre ces deux éléments, le rêve comme scénario et le rêveur comme scénariste. Par exemple : le sujet rêve encore et encore de certaines scènes traumatiques, ce qui paraît accablant - mais en mettant en scène ces événements il se donne l'opportunité d'en être, malgré tout, le maître, entamant un processus de symbolisation, qui souvent reste court, mais qui en théorie peut se reprendre et s'affirmer. Quoi qu'il en soit, c'est quand même, ultimement, le rêveur qui rêve !

On ne choisit pas de rêver, on ne choisit pas son rêve - c'est là l'humiliation infligée au conscient - mais le rêve nous indique que "ça" travaille, en dépit de soi, et que d'une certaine manière "ça" nous concerne. Tout ce que nous pouvons faire pour nous y retrouver est indiqué plus haut, c'est le travail de symbolisation : partir des signifiants, repérer les signifiés, dégager la signification (inconsciente), ramener au conscient tout ce qu'il est possible de retrouver. Bien entendu la méthode a des limites : les souvenirs s'effilochent au réveil, la résistance psychique empêche la remémoration, on n'a peut être ni le temps ni l'envie d'aller y voir etc. Mais plus profondément, le ressouvenir et l'élaboration se heurtent à une inertie massive qui vient de ce que, dans les premières années, ne disposant pas du langage, nous avons été immergés dans un monde d'affects, de sensations et de perceptions, incompréhensibles et indicibles, qui ont formé un fond de réel psychique, massif et insondable, lequel continue de déterminer une grande part de notre existence alors que nous de disposons d'aucun moyen de les nommer et de les formaliser. C'est la limite infrangible de l'exploration psychique.

Cest en ce sens que nous restons, en dépit de tout, une énigme pour nous-mêmes.


10 septembre 2019

DU REVE COMME PROCESSUS DE SYMBOLISATION

 

Le rêve est une tentative de symbolisation, mais sur un mode volontiers ambigü, incomplet, imparfait. Dans cette divagation ébouriffée, foisonnante et absurde, on peut ne voir que le jeu du hasard, ou à l'inverse du plus strict déterminisme. Mais cette idée ne résiste pas à l'examen, notamment si l'on considère les rêves répétitifs qui mettent en scène des situations d'angoisse ou d'échec : il faut bien admettre qu'il y a là un travail psychique, une sorte de perlaboration, mais qui échoue. Le sujet est immergé dans un conflit qu'il expose en images, et parfois en mots, sans parvenir à inventer une issue satisfaisante. Si d'aventure cette issue se présente à lui, les rêves répétitifs cessent. L'inconscient va se promener ailleurs, former d'autres combinatoires.

On peut faire un rapprochement avec les récits des traumatisés qui évoquent interminablement les situations affreuses qu'ils ont vécues, avec les mêmes images terribles, les mêmes mots, parfois des années durant sans le moindre changement. On dira : ils parlent, mais cette parole est comme scellée, en dépit de son abondance et de sa redondance. Ils parlent, mais ils ne parviennent pas à dire. Evoquer la douleur, le chagrin, le deuil ne suffit pas. D'autres se lancent dans la rédaction de livres, ou vont témoigner à la télévision. Ils disent que parfois ils en retirent quelque soulagement, mais sur le fond rien ne bouge. Ils s'efforcent de symboliser l'horreur, mais tout se passe comme si l'horreur résistait à la symbolisation, peut-être parce qu'on décrit les choses comme des faits externes (ce qui nous arrive) et non l'expérience intérieure d'un déchirement, d'une mutilation qui emporte une partie du corps et du moi. Parler de cela, le thématiser est très difficile, il y faut beacoup de temps, et de toute manière il en restera des traces, comme des blessures ineffaçables.

C'est reconnaître que la symbolisation, qui est en principe la voie royale de guérison, est parfois inopérante, et peut-être toujours incomplète. Et si, après un profond travail de symbolisation, nous continuons à rêver c'est sans doute que nous sommes toujours en retard d'une séquence, et que le psychisme est condamné, pour garantir l'équilibre de la vie, à tenter de ratrapper, de réaménager, de retravailler les données de la perception, les événements, les conflits, les situations de crise. Travail interminable et nécessaire. Le rêve y contribue puissamment, mais le plus souvent à notre insu, nous gratifiant parfois, d'une belle image, ou d'un beau symbole, où nous croyons lire, enfin, le secret de notre destinée.

Et si le rêve manque à nous instruire n'hésitons à créer, de notre chef, ce symbole manquant : il viendra clôturer la série qui s'effilochait à l'infini - comme ces propos de schizophrènes qui tournent inlassablement dans le vide, sans rien nommer, sans rien signifier, papillons affolés, exténués - il faut scander, il faut rompre. Le sens ultime (?) nous échappera toujours, la vérité sera toujours incomplète, le réel insistera toujours comme une puissance insondable, mais c'est leçon de sagesse de savoir clore.

09 septembre 2019

DE QUELQUES REVES QUI REPETENT : suite baroque

 

Et voilà que ça se remet à rêver, nuit après nuit, le même rêve avec des variantes, on dirait un suite musicale à la manière des Baroques, flûte à bec, viole d'amour, violon, et basse sontinue, en viole de gambe ! Ou encore ces récitatifs de l'opera seria ponctués d'arpèges au clavecin. Là je m'amuse un peu, pour le plaisir d'écrire, car l'affaire est sérieuse sans être triste. Je me plaignais un temps de ne faire que des rêves saumâtres, mais ce temps est passé. La tonalité est plus réjouissante : ce qui se répète là, pour paraître grave, n'est pas sans quelque dimension comique.

La répétition est au principe de la tragédie, mais aussi de la comédie. Un léger déplacement d'accent fait passer de l'une à l'autre.

Je prétendais porter secours à quelqu'un qui souffre. Je m'assois pour l'écouter, il parle, et je m'aperçois que je ne comprends rien à ce qu'il dit, et que je ne lui serai d'aucun secours. 

Une salle d'entraînement (un dojo). Je m'apprête à réviser les figures martiales. Coups de poing alternatifs. La droite est ferme, directe, puissante. Hélas ma gauche, après deux ou trois coups portés, s'amollit, l'épaule est bloquée, le bras flasque. Souvent j'aurai rêvé d'une défection du côté gauche, tantôt la jambe, tantôt le bras. Quelque chose dans la gauche résiste, conteste, s'oppose. Et la gauche c'est le coeur, le thumos, l'affectif, l'émotionnel. Je veux (la doite), je ne veux pas (la gauche). C'est évidemment la gauche qui a raison : il est sot de s'imposer des devoirs ou des projets pour lesquels on n'a pas les ressources intérieures.

J'ai raconté l'autre jour que dans un autre rêve je souffrais d'un blessure au genou, qui ne guérirait pas. Même thème.

Et puis voici le dernier de la série : je vois un bâton légèrement incliné dans lequel, à quelques centimètres de l'extrémité, quelqu'un (qui ?) creuse une entaille. Je me réveille là-dessus, et considérant le rêve, je décide que cette entaille, ou encoche, qui paraît au premier abord une sorte de blessure, offre la chance d'y placer une corde, et de faire un arc. Il suffit pour cela de faire une seconde encoche à l'autre bout du bâton. C'est ainsi que le négatif (la brèche, la blessure, l'encoche, l'entaille) se renverse en positif. Le moins devient du plus.

Il est de la plus haute importance de considérer nos échecs, de ne pas passser trop vite là dessus, mais de s'interroger. Après la quarantaine l'énergie d'affirmation décroît irrévocablement : il ne faut point s'obstiner à faire encore ce qu'on faisait facilement et qui coûte de plus en plus. C'est le moment de procéder à une révision, de choisir des modes d'expression plus doux, plus souples, plus arrondis. En termes chinois, passer de l'énergie yang, qui s'épuise, à l'énergie yin, plus interne et plus durable. C'est ainsi que j'étais passé des arts martiaux à la relaxation. Je crois que cela m'a évité bien des déboires.

Plus profondément cette série de rêves donne un leçon précieuse, mais c'est à peine si je puis l'énoncer ici : tous ces ratages, qui peuvent paraître accablants, signifient clairement comment le sujet, dans son être de sujet, est inévitablement écorné, à la fois par les avatars blessants de l'existence, mais plus encore par nature si je puis dire, ce que la philosophie appelle traditionnellement la finitude. Ce que chacun conteste et refuse, s'échinant à reconstituer une sorte de plénitude imaginaire (l'idéal du moi), que l'expérience aura tôt fait de déboulonner. Tout le problème sera de savoir ce qu'on fera de cette blessure, source de souffrance insupportable, ou occasion et chance d'une transmutation. Mon bâton, symbole de virile puissance, écorné d'une encoche douloureuse, sera demain - j'allais dire avec l'aide des dieux - un bel arc qui lancera sa flèche dans l'avenir.

 

 

 

06 septembre 2019

DE LA PAROLE QUI DIT VRAI : parrhèsia

 

Toutes nos diciplines mentales sont des variations autour de quatre termes : le sens, le savoir, la vérité, le réel.

La pensée et la conduite religieuses s'organisent autour du Sens, promeuvent et imposent le Sens.

Les sciences construisent un savoir méthodiquement légitime, qui évolue au fil de l'histoire.

La philosophie, qui se veut amour de la vérité, balance entre deux positions irréconciliables, aplatissant tantôt la vérité sur le sens, ce qui en fait une variété d'idéologie, et tantôt articulant clairement la vérité à la primauté du réel.

Affirmer la primauté du réel est une position extrêment difficile, qui se conquiert de haute lutte par un travail de déminage généralisé. Mais ce point de vue, sitôt qu'il est acquis, pulvérise tous les autres, qui ne sont plus, dès lors, que d'aimables ou de funestes variations imaginaires. Qu'elles aient leur validité relative dans le domaine social ne leur confère pas de valeur de vérité. On peut même considérer que l'histoire humaine, dans son intégralité, est une immense fuite en avant générée par les passions, un escamotage systémique. C'est sans aucun doute inévitable si la vérité est le dernier souci de l'humanité.

Mais alors quand une parole est-elle vraie ? Quand elle prend le contre-pied du discours convenu ou idéologique, du discours du sens qui éternise les illusions et les chimères. Epicuriens et Kuniques recommandaient la parrhèsia : la parole vraie, celle qui dit tout (pan). Mais dire tout est impossible, il faut donc choisir. On dira ce qui dérange le bel ordre imaginaire, qui pointe l'élément caché,  qui désigne le refoulé, non par cruauté mentale ou goût du scandale, mais parce que c'est du réel, et que si l'on continue à le forclore, on se condamne à la répétition. Evidemment, il faut peser l'effet, et la prudence recommandera de ne pas se livrer à un jeu de massacre, à la manière de Diogène. Non pas tout et à n'importe qui, mais selon l'heure, et la juste mesure.

A qui examine attentivement ses rêves nocturnes il sera donné parfois de saisir sur le vif quelque leçon féconde. N'oublions pas que les Anciens croyaient que les dieux nous parlaient dans les rêves, comme ils parlaient dans les oracles de Delphes ou d'ailleurs. Les dieux, pensaient-ils, disaient vrai, ce qui peut nous paraître étrange. Mais l'oracle et le rêve sont des paroles déguisées, qui, sous les divagations imaginaires, expriment quelque chose de la vérité du sujet : un réel qu'il ne voit pas et qui insiste, et qu'il peut mettre à jour. L'autre nuit je rêvais que j'étais blessé à la jambe - droite je crois - et qu'un médecin venait auprès de moi pour laver la plaie, l'enduire de baumes, mais la plaie ne guérissait pas, et le rêve indiquait qu'elle ne guérirait jamais. Toutes ces images peuvent laisser croire à un scénario dramatique. Mais la blessure n'est pas forcément la conséquence d'un choc ou d'une chute. Songeons à Achille, l'invincible. Sa blessure n'est pas dûe à un coup d'épée ou de lance : elle est inscrite, dès l'origine, dans son corps de héros, et c'est par là qu'il est un humain et pas un dieu. Et de fait, en ce lieu symbolique - le talon d'Achille - la mort l'atteindra. Sens du rêve : la mort est inscrite dès l'origine dans le corps. Voilà du réel.

05 septembre 2019

CE QUI N'ARRANGE PAS NOS AFFAIRES - de la vérité

 

Le sujet-philosophe tire son honneur de se référer à la vérité. S'y  référer n'implique nullement de la posséder, ce qui du reste est à la fois grotesque et impossible. Se référer c'est juger des choses et de soi à la lumière obscure de la vérité.

Pour bien saisir l'originalité de cette démarche il faut séparer la vérité du savoir et du sens.

La volonté de sens définit la position religieuse, présente bien sûr dans la religion, mais aussi dans l'idéologie, cette religion profane, voire dans les discours communs, la moralité commune, qui valorisent l'utilité, le travail, le bien commun. Ces notions conspirent à maintenir le lien social, mais sous le regard de la vérité elles ne sont que des constructions mentales, des illusions ou des mirages. Pourquoi le sens, la volonté de sens ? Pour dissimuler l'Absens, absence de sens, de raison et de finalité.

La vérité se sépare du savoir, contrairement à l'opinion générale qui définit la vérité comme l'adéquation du savoir à la réalité : c'est la position scientifique, encore que, en toute rigueur, et selon quelques scientifiques eux-mêmes, la réalité soit inconnaissable. Cette réserve ne disqualifie pas le savoir, qui s'autorise d'importantes applications pratiques. Le savoir est opérationnel, évolutif et amendable. Cela ne fait pas vérité.

Le premier moment d'un acte de vérité consiste à dire : je ne sais pas, proposition qui pourra se renforcer encore en disant : je sais que je ne sais pas. Le non-savoir fait l'objet d'un savoir au second degré, qui n'a pas de contenu propre, mais qui définit une position de retrait, de suspension, exprimée dans la fermeté de la décision. Car enfin j'aurais pu, me laissant aller à la facilité, à la paresse ou à l'outrecuidance, m'amuser à laisser croire que je sache quelque chose alors que je ne sais rien. Il y a du courage à avouer le non-savoir, à suspendre les croyances et à exhiber la nudité d'une âme ignorante. Cette position est d'autant plus difficile à conquérir que le moi, de sa nature et de sa fonction, est une organisation de défense et d'illusion, une sorte de citadelle de la méconnaissance.

Le rapport à la vérité est d'emblée de l'ordre de la déprise, de la démystification, du dépouillement. Qui ne peut consentir à cette épreuve n'entrera jamais dans l'orbe de la vérité.

On ne peut légitimement parler de la vérité en général, mais d'épreuve de vérité. Le sujet fait une épreuve de vérité lorsqu'il rencontre du réel, ce qui est toujours une expérience bouleversante. En voici quelques modalités significatives, dont beaucoup ont déjà été signalées par la tradition.

Le sublime de terreur : ce que je vois m'excède de toutes parts. "Es ist so" (Hegel)- c'est ainsi, immense, insondable, accablant de beauté ou d'horreur. - "voluptas atque horror" (Lucrèce)

L'effroi : ce qui me laisse sans recours - "le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie" (Pascal)

La détresse originaire - Hilflosigkeit (Freud) - dépendance du besoin, dépendance à l'autre.

L'impermanence universelle qui crée la souffrance de l'insatisfaction (Bouddha)

La toute puissance destinale du temps qui entraîne inéluctablement la mort. "Face à la mort nous sommes tous une citadelle sans murailles" (Epicure).

J'y ajouterai volontiers, à titre personnel, l'horreur de la faille dans le sujet lui-même, division et incomplétude.

   Tout cela on le sait - mais on ne veut pas le savoir : "Je sais bien mais quand même". Le réel est là pour tous, indifféremment, et même, il est toujours le même. Eadem sunt omnia semper. Ce qui fait que la parole de vérité est immuable. Les évolutions historiques et sociologiques ne font rien à l'affaire, ne règlent pas nos affaires. A chacun de voir comment il peut s'en arranger, quelle place il donnera, ou ne donnera pas, à ce qu'il faut bien appeler la vérité. A présent ce terme de vérité n'a plus rien d'abstrait, il signale au plus près ce réel bien réel qui nous étreint.

 

04 septembre 2019

LE SUJET-PHILOSOPHE : la disjointure

 

Je vais risquer une notation personnelle, qui n'est pas un concept, pas même "un personnage conceptuel" ou une identité culturelle définie, ni une image, mais quelque chose comme une singularité affirmée : le sujet-philosophe. Dans cette expression le sujet passe au premier plan, c'est lui qui soutient l'appellation "philosophe", lui donne sa qualité propre. Philosopher se définit comme une activité du sujet, peut être la plus éminente, mais nullement la seule.

L'activité de connaissance a pour objet, et pour fin, la découverte et l'affirmation du sujet. Lorsqu'il parvient à maturité le sujet est celui qui peut s'autoriser de lui-même, sans se référer constamment à quelque autorité externe intériorisée. Ce qui suppose une distanciation critique à l'égard des injonctions, croyances et valeurs héritées, mais églement le dépassement d'une position purement réactive. On se demandera comment il serait possible de juger par soi, de se déterminer librement par soi, et d'agir selon soi. Cela paraîtra impossible à qui est encore prisonnier de la tradition, et de fait il n'existe nulle recette pour se libérer. Et pourtant cela existe bien, à la faveur d'une sorte de saut qualitatif, comme en témoignent bien des esprits du passé et du présent.

S'autoriser de soi c'est avoir en soi la source de l'autorité, qui donne autorisation. A quoi ? A la pensée libérée. A l'expression libre. A la dimension créative. A la poésie, à la fantaisie. Ce serait un don des dieux s'il y avait des dieux, disons un don de la belle nature, intérieure autant qu'extérieure, mais surtout intérieure.

Dans autorité résonne encore l'auteur. L'auteur a autorité sur son oeuvre tout au long du processus de création. Ce modèle a des limites car nous ne sommes pas vraiment les auteurs de notre être, mais nous apprenons, avec le temps, à le devenir, auteurs tardifs et imparfaits, condamnés à poursuivre jusqu'au terme le processus de création. Sartre demandait : que ferai-je de ce qu'on a fait de moi ? C'est la bonne question : devenir auteur c'est travailler l'acquis pour le transformer, le remodeler, l'amander, le personnaliser, jusqu'à ce point où c'est moi qui pense et agis d'après moi.

Il en résulte qu'il n'existe aucun critère pour juger de la valeur de cette autorité. Toutes les définitions de la "vie bonne", de la liberté, de l'excellence et autres références de la philosophie sont caduques parce qu'elles définissent un modèle de conduite, qui peut bien servir à l'aventure comme stimulant intellectuel, mais qui, valant pour tous ne vaut pour personne. 

Dans la tradition épicurienne je trouve ce beau terme d'"ekchorèsis" - se tenir hors du choeur - s'écarter, se décaler. Se décaler c'est ne plus se tenir ajointé par la cale qui soutient la conjonction collective, pratiquer une disjointure, un écart, une déclinaison qui réitère, au plan de la vie personnelle, la déclinaison universelle des atomes. C'est une belle image de la position existentielle du sujet qui, s'écartant, invente sa propre trajectoire de pensée et de vie. Que nul autre, du dehors, ne puisse la comprendre est encore le signe imparable de son originalité.