LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

22 février 2017

De la SOUFFRANCE

 

La souffrance est le fait de supporter. C'est la leçon de l'étymologie : subferre, porter sous. D'où subir. Et par extension : douloir. Malheureusement le verbe douloir (dol, douleur, deuil) est tombé en désuétude, si bien que je ne puis dire : je deuls, et je me rabats sur : je souffre. Ce qui entraîne la fâcheuse identification de la souffrance à la douleur. Pourtant la souffrance n'est pas forcément douleur. "Souffrez, Madame, que je vous baise la main!" - Bien des dames aimeraient volontiers que l'on leur parle ainsi !

Nous avons défini la douleur comme l'émoi pénible qui résulte de l'effraction d'un agent dans la sphère du moi, entraînant une "passion", un "pâtir", un "pathos" de déchirement, voire de mutilation : douleur lors de l'arrachement d'une dent, d'une blessure, d'une perte psychique - d'un deuil, douloir du deuil. La catégorie de la souffrance est bien plus large, plus indéfinie, plus englobante. On peut souffrir de mille choses fâcheuses sans pour autant devoir conclure à la douleur. On souffre d'abord dans la mesure où on supporte, et par nécessité on supporte d'innombrables choses fâcheuses : le mauvais temps, la fatigue, un travail sans joie, un mari grincheux, des impôts à payer, des personnels politiques indigents et incapables, un climat délétère, le bruit, les vapeurs d'essence - sans parler des dispositions intérieures, des changements d'humeur, des désirs insatisfaits, de la frustration chronique, des émotions mal digérées, et ainsi de suite. La gamme est inépuisable, autant qu'à l'inverse les causes et les occasions de se réjouir.  A certains moments cette masse confuse de souffrances diverses et polymorphes se concentre, se densifie, et alors la souffrance, effectivement, devient douleur : épuisement nerveux, effondrement. Dès lors il est un peu tard pour prendre des mesures de protection, il faut se soigner d'urgence. 

La souffrance ainsi comprise est une composante quasi permanente de la vie, peu sensible en période d'euphorie ou de joie continue, mais évidente en régime moyen, et qui vire à la douleur en période d'hypersensibilité thymique. Dès lors la question devient : pourquoi la souffrance accompagne-t-elle le chemin de la vie, pourquoi sommes-nous affligés de cette compagne indésirable qui nous gâte le plaisir de vivre ?

La première réponse tient à l'organisation sensorielle du vivant. Tout organisme est réceptif et émissif. Il reçoit des informations, des stimulations innombrables, dans lesquelles, s'il veut survivre, il lui faut faire un choix, recevant celles qui lui servent,  se fermant à toutes les autres. C'est la notion de "monde", telle que l'on établie les éthologistes. Il y a le monde de l'abeille, celui du chien, celui de la baleine, etc, autant de mondes distincts et sans rapports directs entre eux. Il y a donc aussi le monde de l'humain, mais celui-ci est fortement artificiel. Nous sommes bombardés sans cese de stimulations quasi inassimilables, indigestes, qui finissent par produire une sorte de monstruosité informative qui n'in-forme rien du tout. Il devient urgent de se protéger de cette gabegie planétaire, car autrement on peut souffrir à l'infini de tout ce qui se passe dans le monde, à Java, en Californie, au pôle Sud, et pourquoi pas sur la planète Mars ? On me rétorquera qu'il faut bien s'informer, et partager la vie du monde. Soit, mais quand vous serez malade, que ferez-vous ? Que chacun voit ce qu'il peut digérer et accepte l'idée qu'il ne peut tout savoir - d'autant qu'il peut mesurer chaque jour sa relative impuissance à se servir de ce supposé "savoir".

Il y a les souffrances au travail : horaires, rendement, subordination. Elles peuvent être compensées, dans le meilleur des cas, par des satisfactions réelles. Cetains ne vivent que pour le travail, il faut croire qu'ils s'y expriment de manière positive. Mais on ne peut empêcher que certains matins soient difficiles. Il y a les souffrances de la vie civile, règlement innombrables, limitations de toutes sortes. Même la vie privée apporte son lot de frustrations. Freud a fort bien parlé de tout cela dans son "Malaise de la civilisation" et j'y renvoie le lecteur.

Ce qui m'intéresse bien davantage c'est la souffrance dans la vie psychique. C'est d'ailleurs à celle-là que s'adressent toutes les sagesses traditionnelles, chaque auteur proposant sa recette de bonheur : apatheia kunique, ataraxie épicurienne, euthymie démocritéenne, adiaphoria pyrrhonienne, et en Orient, nibbâna bouddlhique. Dans tous les cas il s'agit de réduire la souffrance, ce qui montre bien que tous ces auteurs, et beaucoup d'autres, s'ils sont en désaccord sur les remèdes, sont unanimes à considérer la souffrance comme une donnée fondamentale de l'existence, un mal universel dont il faudrait guérir. Dans Lucrèce il y a un beau passage, où, considérant l'humain, il le décrit comme un vase percé : quels que soient les biens qu'on y verse, richesse, beauté, jeunesse, fortune, gloire et santé, toujours ces biens coulent et s'écoulent, et le vase reste perpétuellement vide. Ce que nous désirons s'échappe immanquablement, le temps emporte tout, et nous mourons vides et nus comme au premier jour. Voilà qui ouvre une autre perspective sur la souffrance : elle est constitutionnelle chez l'homme socialisé, inscrit dans l'orbe de la culture, et comme il est impossible de revenir à l'état de nature, c'est dans le régime de le vie socialisée qu'il faut trouver la solution. On mesure dès lors toute la difficulté  : comment être soi quand tout nous détourne de soi ? Le Moderne, conrairement à l'antique, a compris que le bonheur est imposssible, et que la seule chose que l'on puisse faire est de réduire tant bien que mal la souffrance, sans rêver de la supprimer.


21 février 2017

De la DOULEUR

 

La douleur est un mal, d'abord parce qu'elle fait mal : c'est une effraction qui compromet momentanément ou durablement l'unité de l'organisme physicopsychique. Ainsi d'une bessure, d'un choc, d'un événement, qui déchirent la peau sensible du corps et du moi - car dans cette affaire il est bien douteux que l'on puisse séparer le corps et le moi, tant il est vrai que le moi est avant tout "l'idée du corps", sa perception sensible et psychique. Voyez comment l'enfant, lors d'une petite blessure du doigt, se sent comme emporté dans un tourbillon d'angoisse, comme s'il allait, avec trois gouttes de sang, se vider de soi. Certains adultes, fort courageux par ailleurs, se pâment d'effroi pour une piqûre. Heureusement, avec le temps, on s'aperçoit que les blessures cicatrisent, que l'unité se reconstruit tant bien que mal. Mais avec la vieillesse la reconstruction est plus aléatoire : ce qu'on perd est perdu, comme la puissance sexuelle, ou l'usage de tel membre amputé. La perte occupe une place à part dans le vaste champ de la douleur, qui nous confronte à la puissance souveraine du temps, qui emporte tout, nos parents, nos amis, nos proches, et nous même pour faire bonne mesure.

Il y aurait les effractions qui se réparent, et celles qui ne se réparent pas : la perte est le pire des maux parce qu'elle est sans remède : on s'en accomodera comme on peut, avec un moi écorné, affaibli, qui ne retrouvera jamais la puissance perdue. Tout au plus peut on se détourner et investir d'autres pans de la réalité : "cultiver son jardin".

L'ami perdu ne se remplacera jamais. Certes on peut cultiver de nouvelles amitiés, mais jamais elles ne seront celle qui est perdue. Voyez Montaigne : sa vie après la mort de La Boétie, est une demie-vie, amputée d'un élément irremplaçable. C'est que la perte est vécue comme une mutilation, un déchirement, un équarrissage. On y survit, et encore pas toujours, mais à quel prix ? D'autres, il est vrai, s'en remettent plutôt bien, mais c'est qu'ils n'étaient guère attachés. 

Il n'existe pas de remède absolu à la douleur. Tout ce que peuvent la médecine, la psychiatrie et la philosophie c'est de colmater le mal : analgésiques, anxiolytiques, antidépresseurs pour la médecine, contredépresseurs pour la philosophie. J'entends par là des activités intellecturelles qui favorisent une élévation au dessus de la douleur, par le travail, la contemplation et la méditation. Quand l'esprit est totalement absorbé dans ces activités, la douleur est partiellement neutralisée parce que le cerveau ne se concentre que sur un seul objet à la fois. J'utilise fortement ce remède, qui s'avère souvent efficace. Mais j'avoue sans ambage qu'il ne fonctionne que si la douleur est relatiivement modérée. Au delà d'un certain seuil il ne reste que le secours de la pharmacopée pour supporter le mal. 

On en est là : l'homme est soumis aux aléas de la fortune, aux accidents d'une réalité englobante, aux turpitudes de son propre corps. Nul n'a trouvé à ce jour le moyen de ne pas souffrir, et il n'est pas sûr du tout qu'une telle trouvaille, si elle était commercialisée, soit vraiment une bonne chose.

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20 février 2017

EPICURE MEDECIN

 

Il me semble tout à fait impropre de parler d'une "morale" épicurienne. Le discours d'Epicure n'est pas moral, mais médical. Il déclare expressément que la philosophie est "la médecine de l'âme", que c'est là sa raison d'être, et que le projet du philosophe est de combattre la souffrance : "aponie", absence de douleur physique, laquelle relève de la médecine des corps, et "ataraxie", absence de troubles dans l'âme, qui relève de la philosophie. Que les moyens qu'il propose - en un temps où n'existait pas encore la chimie scientifique - puissent paraître insuffisants, cela n'enlève rien à la noble intention de soulager l'être souffrant, que nous sommes tous peu ou prou. Il procède, comme le médecin, par répérage des symptômes, analyse généalogique (d'où viennent les troubles), diagnostic, et prescription de remèdes. Que ces remèdes puissent paraître un peu rudes, voire ascétiques (tempérance, réduction des désirs) c'est à chacun de déterminer l'ampleur et l'intensité de la pharmacopée, en fonction de la gravité des troubles. En tous cas je ne vois là rien qui ressortirait à une condamnation morale ou à une culpabilisation : le plaisir est un bien en soi, c'est son usage qui peut être source de malheur., à la manière d'un aliment qui nourrit le corps en proportion juste, mais le pourrit par l'abondance et l'immodération. De même pour les plaisirs sexuels, qui, en soi, n'ont rien de condamnables, mais qui peuvent gâter la santé par l'excès, ou aliéner la liberté par l'attachement passionnel.

Relisons cette étonnante maxime : "Si les choses qui produisent les plaisirs des gens disssolus dissipaient les craintes de l'esprit au sujet des phénomènes célestes, de la mort et des douleurs, et enseignaient en outre la limite des désirs, nous n'aurions rien à leur reprocher, à eux comblés de plaisir de toute part, et ne recevant de nulle part ni la douleur ni le chagrin, ce qui est précisément le mal" (Maxime Capitale, X)

"Nous n'aurions rien à leur reprocher" ... Aucune condamnation morale. Si la débauche nous rendait heureux nous aurions raison de choisir la débauche ! Les Chrétiens ne s'y tromperont pas, qui traîneront Epicure dans la boue, comme les vertueux de toute farine. Les débauchés ne sont pas moralement coupables, simplement ils se trompent de régime, comme les goinfres, les alcooliques, les drogués et la cohorte des gens qui s'imaginent que le plaisir n'a pas de limite physiologique, et qu'on peut reporter à l'infini les bornes de la jouissance. Dans un langage plus moderne je dirais qu'Epicure énonce la loi du réel : le corps a des capacités finies, la jouissance est partielle, mais réelle, et l'on peut expérimenter un bonheur à notre mesure, à la condition expresse de renoncer à l'illimité. D'où cette insistance sur les "limites de la chair" opposées aux rêves d'un désir illimité - exprimés dans le vocable cent fois répété d'"opinion creuse" ou d'"opinion vide". En fait ce n'est pas le corps qui est malade, il connaît parfaitement ses possibilités et ses limites, c'est l'esprit avide d'absolu, de pouvoir, de puissance, et de jouissance illimitée qui rend le corps malade en détériorant son équilibre naturel. D'où l'évocation, peut-être irritante, d'un régime de tempérance, d'une thérapeutique de la modération, d'une hygiène de la retenue.

Je ne sais si par ces mesures on peut atteindre l'ataraxie. Moi même je n'y parviens pas. Mais l'état actuel de la médecine, et de la psychiatrie, met à notre disposition de puissants moyens de corriger les aléas de l'humeur, dont nous savons aujourd'hui qu'ils puisent leur source dans des déséquiibres très profonds de la mécanique cervicale, et que les remèdes classiques ne peuvent corriger. Nulle conscience, nulle volonté, nulle connaissance psychologique ne peuvent y rémédier - pas même la psychanalyse. Il y faut l'action chimique. Je serais porté à penser qu'Epicure lui-même, s'il vivait aujourd'hui, n'hésiterait pas à recommander l'usage des psychotropes s'il est patent qu'eux seuls puissent réduire la douleur. Ici encore, nulle préoccupation morale : raisonnons en médecin. La douleur est un mal, et de plus inutile et toxique, capable de transformer la vie en cauchemar. Alors n'hésitons pas à prendre les seuls remèdes qui nous rendent l'existence supportable.

17 février 2017

"Je me suis cherché moi-même" - journal, 17 février 2017

 

Tel qui lit rapidement les articles publiés sur ce blog pourrait penser que j'adhère intégralement aux idées que je développe ici ou là, me confondant avec ce que j'expose, kunique un jour, héraclitéen un autre, volant et voletant de thèse en thèse, jamais en place ni en assiette. Il n'en est rien. Simplement je mets toute ma vigueur intellectuelle à comprendre correctement les auteurs, à développer une sym-pathie, une affinité avec leur thymos et leur logos, à pénétrer en psychologue dans leur univers mental, autant qu'il est possible, et d'en tenir "registre" comme dirait Montaigne, pour l'exposer au lecteur, sans artifice ni trahison. Ces penseurs sont des hommes infiniment estimables, et s'ils se trompent, s'ils errent parfois dans des marécages de contradictions et d'illusions, c'est encore avec une sorte d'honnêteté au second degré, qui mérite considération. Au fil du temps, après de longues années en leur compagnie, on finit par les aimer malgré eux, tant ils occupent nos pensées, sollicitent notre intelligence, et souvent nous soutiennent dans les moments difficiles. Bien sûr il ne faut pas prendre pour argent comptant leur faconde, quand ils nous parlent du Souverain Bien, du Sage et autres idéaux poussiéreux : on y lira en creux la difficulté de vivre, le désespoir serein d'un esprit qui lutte contre l'effondrement et se donne une image de la vie désirable, qui n'est pas forcément la vie réelle. Ce sont des constructions d'artiste qui ont pour fonction d'embellir la vie. La vérité n'est jamais dans ces images, elle est à chercher dans l'envers du décor, dans ce qui n'est pas dit, mais qu'on devine, qu'on reconstruit en filigrane : chez Epicure par exemple c'est le Phobos qui est le fondement, la source universelle de sa pensée, ce contre quoi s'édifient les murailles escarpées de la "sagesse". Chez Descartes c'est le sentiment envahissant d'incertitude - que l'on retrouve dans le thème du doute et du malin génie "qui s'ingénie à nous tromper", et de là toutes les affirmations sur  la connaissance assurée. On pourait continuer, convoquer les Stoïciens, les kuniques, Kant, Rousseau etc. Mais peu importe. Ce soupçon que je développe ici est assez évident à un bon lecteur qui ne se contete pas de lire, mais qui cherche à entrer dans les arcanes d'une pensée, qui est toujours la manifestation indirecte d'une sensibilité et d'un tempérament.

Lire les philosophes c'est voyager dans les profondeurs de l'âme humaine. C'est se frotter à ce qui n'est pas soi, pour tenter, par contaste, de mieux de chercher soi. Encore que cette quête ne soit qu'indirecte, et ne puisse remplacer l'observation de soi par soi.

Je parle de mes amis, car, je le confesse, il est des philosophes, assez nombreux d'ailleurs, dont je ne puis comprendre la démarche, qui n'éveillent en moi aucun écho, dont les préoccupations me sont totalement étrangères. Je ne perds pas mon temps à les fréquenter puisque mon projet n'est pas de savoir, de culture, mais de vérité.

Il m'arrive enfin de m'exprimer en mon nom propre. Parfois sous la forme d'une rapide incidente en fin d'article, modeste, mais assez appuyée pour signaler une prise de position personnelle. Encore faut-il la remarquer. D'autres fois je me mets tout nu dans un article original, contant des épisodes de ma vie, évoquant des personnages de mon enfance, décrivant quelque paysage d'autrefois, ou des souvenirs de voyage. En toutes ces choses c'est l'impression qui m'intéresse, non l'exactitude objective. "Weltinnenraum" disait Rilke : l'espace du monde intérieur, qui absorbe et modèle le monde extérieur. Intériorité : accueil, réceptivité, impression, intériorisation.

En fait il ne m'est pas du tout facile de parler de moi. Je le fais cependant, parfois, pour ouvrir les vannes, décharger l'affect qui m'embarasse, qui me surcharge, qui obstrue. Si la Muse ne m'avait abandonné depuis longtemps, j'écrirais de la poésie. Mais pour la poésie il faut un esprit clair, un oeil qui voit. Chez moi tout est confus, mêlé, obscur et divagant.

Pourtant je vais mon chemin. Jeune, je ne pensais pas atteindre la cinquantaine. Et voilà que je l'ai largement, copieusement dépassée. Je m'étoone tous les matins d'être là, devant mon écran, et d'avoir tant à écrire. C'est ma petite, ma grande fête quotidienne. Puisse-t-elle être, également, la vôtre !

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16 février 2017

CYCLOTHYMIE : journal du 15 février 2017

 

La langue allemande dispose d'un mot évocateur, riche de promesses, pour qualifier les prémices du printemps, quelque chose comme "avant-printemps" (Vorfrühling). C'est la délicieuse sensation que nous offrent ces jours présents, après tant de rigueur hivernale. Comment ne pas sentir en soi-même la vie qui recommence, le désir qui se réveille, une sorte de confiance quasi enfantine en la possibilité de vivre, de goûter encore à la fontaine de jouvence ? Il est vrai que ces dernières semaines furent très éprouvantes, pour moi qui me sentais comme engagé, à la manière des condamnés, dans le couloir de la mort. Cette impression funèbre m'est hélas assez familière, car à intervalles plus ou moins réguliers je plonge dans un marasme d'où, je le redoute à chaque fois, je ne pourrai m'échapper. Et pourtant je reviens, je me hisse cahin caha hors de l'abîme, et découvre  à chaque fois, avec étonnement, que la vie continue, que ce n'était qu'un mauvais rêve, et qu'il est grand temps de se réveiller. J'ai lu quelque part que Goethe, aux approches de l'hiver, donnait touts les signes d'une fin imminente, et qu'aux premiers jours du printemps il renaissait comme un coquelicot. Mon grand père, de même, se donnait pour mourant à chaque hiver, accumulait tous les symptômes de la maladie finale, et revenait aux beaux jours. Bien sûr cette comédie de la mort et de la renaissance finit par finir, et comme on dit, ou peut guérir de toutes les maladies, sauf de la dernière.

Cette disposition cyclothymique, je la traîne depuis l'enfance, et je m'étonne que nul ne s'en soit aperçu parmi mes proches. Mais l'eût-on vue que cela n'aurait rien changé. Elle est si ancienne, si profondément ancrée dans mon organisme physique et psychique, si connaturelle en somme, que j'ai depuis longtemps renoncé à la corriger : il faut faire avec, accepter les chutes dans la mornitude, me réjouir de mes remontées spectaculaires, tout en veillant à ne pas sombrer trop profond, ni à m'exalter plus que de raison. Il faut sauvegarder un régime moyen, entre les extrêmes, sans pour autant vouloir une constance parfaite, qui d'ailleurs n'existe que dans les livres.

C'est déjà beaucoup si une trop forte remontée de l'humeur ne se paie pas par une descente vertigineuse et catastrophique. Mais je constate aussi que, en ces affaires, ni la raison, ni la volonté ne peuvent quoi que ce soit : toutes nos résolutions philosophiques sont ravageusement balayées, humiliées par une puissance intérieure hors de contrôle. Le thymos est souverain, pas la raison. Notre seul pouvoir est de faire le gros dos, de considérer l'orage, de la voir venir, se développer et passer, constater avec soulagement qu'il finit toujours par passer, et qu'en somme la vraie vertu philosophique c'est la patience, c'est à dire l'art de supporter (patior, supporter, d'où "patient" et patience). Ce n'est pas rien, même si ce n'est pas grand chose, c'est une vertu indirecte si l'on veut, de biais, qui consiste à biaiser, plutôt qu'à affronter, vu le rapport des forces.

Tout cela nous enseigne la modestie : pas de triomphalisme moral, pas d'ambition de vertu, juste un art délicat de survie par gros temps, et à y regarder de plus près, c'est le gros temps qui est la règle, et les beaux jours l'exception. Raison de plus pour goûter doublement l'accalmie des beaux jours.

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15 février 2017

GLOIRE au VATICAN PAIEN

 

Le Vatican, temple du paganisme ? Voilà qui surprendra, je l'espère. Jugez plutôt : c'est bien dans les fonds de caisse de cette noble institution que l'on découvrit, voilà quelques décennies, une suite de sentences, dont l'auteur était manifestement Epicure, ou au pire, un de ses plus proches collaborateurs. Epicure au Vatican, lui le honni, l'ennemi, le sans-dieu, sans morale, vulgaire, obscène, qui accueillait des courtisanes dans son école, déclarait que le plaisir est le Souverain Bien, bref, le pourceau ! On se demande quel fut le copiste facétieux qui osa dissimiler ces fameuses "sentences vaticanes" dans le haut lieu de la très sainte religion du Christ ! Quoi qu'il en soit, grâce à cet hurluberlu nous disposons aujourd'hui d'une source précieuse de connaissances. On se prend à rêver : quelque pape hérétique n'aurait-il par hasard dissimulé le grand livre "De la Nature", en trente sept rouleaux, ou quelque autre production du maître du Jardin, ou d'un de ses premiers disciples ?

Il y a pire. Visitant le Vatican, il y trois ou quatre ans, je déambulais dans ces couloirs interminables, chargés de tableaux, de sulptures, d'oeuvres innombrables, et au vu de tant de richesses accumulées je songeais à la parole du Christ déclarant que le royaume des cieux accueillerait prioritairement les pauvres, les malheureux, les méprisés, les damnés de la terre. Manifestement nos cardinaux ne songent guère à entrer au paradis ! Mais inversement, on peut se réjouir de leur paganisme impénitent qui nous a valu la conservation de tant de splendeurs de l'Antiquité. De tous côtés, dressés sur un socle de pierre, des scuptures antiques, des hommes surtout, absolument nus, et, à hauteur du regard, leur virilité franchement exposée, inlassablement répétée de statue en statue. Pour voir le visage il fallait lever les yeux, alors que le sexe se donnait à voir directement, imparablement. A vrai dire je n'ai jamais vu autant du nudité concentrée en un seul lieu, autant de glorification de la chair, et cela dans un lieu supposé mépriser la chair !

Je m'étonne tous les jours que le Christianisme n'ait pas encore péri de ses tares, de l'hypocrisie de ses officiels, de ses crimes à travers le monde, et que des millions de fidèles continuent à se presser dans les églises et les confessionnaux. Se confesser pour mieux pécher, n'est ce pas formidable ? Sans doute n'a-t-on jamais inventé pratique plus hypocrite, qui feignant de vous mener au repentir, vous lave de tout, et vous permet gailladement de recommencer !

Il est savoureux de voir tel maffieux notoire, criminel de son état, baiser benoîtement la main du confesseur, se signer en toute conscience, et sitôt sorti de l'église, recommencer allègrement ses trafics ! Pour le confesseur, nonobstant, c'est un bon chrétien !

14 février 2017

AUTARCHEIA et APATHEIA : DIOGENE le CHIEN

 

Poursuivant mes lectures exégétiques sur le Kunisme, je lis ceci (DL, VI, 38) :

                 "Sans cité, sans maison, privé de patrie

                 Mendiant, vagabond, vivant au jour le jour"

- telle pourrait-être la devise de Diogène et de ses successeurs. Mais le but de tout ceci ? L'Autarcheia, la vertu de se gouverner soi-même par soi-même, sans dépendre du dehors, ou du moins le moins possible : donc réduire ses besoins, supprimer les désirs non naturels et non nécessaires, vivre nu comme un chien - et voilà le Chien promu au titre de modèle philosophique ! Mais un chien sauvage s'il vous plaît, et non point ces pauvres hères enchaînés au bout d'une corde, glapissant pour obtenir subsistance, plus dépendants que le plus malheureux des esclaves. Un Chien céleste en quelque sorte, naturel par ses besoins élémentaires, mais divin comme la constellation du même nom, qui brille au plus haut des cieux ! A vrai dire Diogène relie assez prestement le plus bas et le plus haut, l'animalité et la divinité, en s'empressant de rabaisser et d'humilier cet indigne intermédiaire qu'est l'humanité, accablée de souffrances et de craintes, incapable de bonheur et de vertu, errant sans boussole dans le désert aride de l'existence. Rarement on aura fait un tableau plus misérabiliste de la condition humaine. - Ce qui en soi n'est pas faux, à mon avis, mais ici avec une tonalité dépréciative, un accent moral de culpabilisation qui me semble douteux. Pourquoi tant de haine ?

L'autre grande vertu kunique, liée à la précédente, c'est l'Apatheia - qu'il ne faut surtout pas traduire par apathie, qui en français exprime à présent une sorte d'immobilisme, d'inertie et de faiblesse congénitale de la volonté. Car la volonté est ce qui exprime le mieux le "tonos", la disposition tonique du kunique. Apatheia désigne la capacité, acquise par un long et pénible entraînement physique et mental, par lequel le sujet apprend à ne plus souffrir (pathos) de ce qui est source, pour tout un chacun, de peine, de douleur, de privation, de manque, soit de par l'action de la nécessité (les besoins) soit de la Fortune (esclavage, pertes, maladies etc) soit enfin de nos désirs immodérés et illimités, et de nos craintes absurdes (crainte des dieux, du châtiment infernal etc). Ne plus souffrir, cela serait le bonheur, en principe accessible à tous, pour peu qu'on le veuille. Médecine amère et radicale : je crains qu'à ce régime on ne meure de sa guérison ! 

La vraie question est : qu'est-ce-qui soustend ces décisions de vertu éthique ? Quelle est la conception philosophique de base qui implique ces étranges développements ? Une première réponse est donnée par l'opposition, absolue, entre la phusis et le nomos, la nature et la coutume. Diogène veut faire "de la fausse monnaie" c'est à dire renverser de fond en comble les institutions juridiques et politiques, les moeurs et les usages, qui selon lui sont radicalement mauvais, vicieux, antinaturels. D'où un programme politique, exprimé dans un ouvrage perdu, "La République", où il recommandait la totale liberté sexuelle, la communauté des femmes et des enfants, l'inceste et même le cannibalisme - si l'on en croit les propos des commentateurs, sans que l'on sache au juste si c'était pure provocation ou programme raisonné. En tout cas on voit clairement l'intention : il faut renverser l'ordre social qui brime la liberté pour s'en remettre à la phusis, le pur état de nature. C'est là, je suppose, le fin mot de son éthique et de sa politique : la nature, comme fondement universel et unique de toutes les conduites humaines, comme il l'est pour l'animal, et pour le dieu, considéré comme autosuffisant, bienheureux, sans manque ni aspiration, idéal théorique du kunisme.

Déjà les Anciens relevaient l'orgueil de Diogène, et c'est d'un orgeuil assez manifeste que de vouloir égaler le dieu. A défaut, pour le moins, on prendra comme modèle HéraKlès, né d'un dieu et d'une mortelle, qui dans ses douze travaux manifeste l'énergie indomptable de la volonté, et mérite largement le culte qu'on ne cessera de lui vouer. S'il n'est Zeus, Diogène sera l'Héraklès des Grecs, incarné dans la figure d'un clochard armé d'un bâton, traînant besace, et vêtu d'une bure, promenant à l'occasion une lanterne allumée en plein jour, et clamant à la cantonnade : "je cherche un homme"!

13 février 2017

DIOGENE : L' HEROISME ETHIQUE

 

"Il louait les gens qui, sur le point de se marier, ne se mariaient pas ; qui sur le point de faire une traversée, ne la faisaient point ; qui, sur le point de s'occuper de politique, ne s'en occupaient point, et d'élever des enfants n'en élevaient point ; il louait également ceux qui s'apprêtaient à vivre dans la compagnie des princes et qui ne s'en approchaient point" (DL, VI, 29)

La beauté de ce passage tient à une tension extrême entre le désir et le renoncement. Tout près de céder aux élancements de la passion, le sujet s'arrête, et s'abstient. Cette suspension est admirable, elle marque le territoire de la liberté. Car de tous côtés tout nous pousse à la conformité, à la conduite normopathique, à céder aux valeurs sociales, qui, pour Diogène, sont "de la fausse monnaie" : le mariage, comme encadrement de la puissance sexuelle ; le voyage comme diversion et divertissement, voire comme fuite ; la politique comme vaine recherche du pouvoir ; l'éducation, comme normalisation de la liberté des enfants ; quant aux princes de ce monde ils représentent tout ce qui détestable, hubris, enrichissement, vaine gloire. 

Il est difficile d'aller plus loin dans la contestation radicale de l'état de société. Mille fois Diogène désigne ses contemporains par le terme d'"esclaves" - terme injurieux par excellence pour les citoyens fiers de leur statut politique et juridique d'"hommes libres". Mais que vaut ce statut s'il autorise la conduite peccamineuse, l'injustice et l'infamie. Ici l'ethique donne seule la valeur à la valeur, et condamne toutes les fausses valeurs - civilisationnelles, civiles et civiques. Le Kunique est au plus près des dieux, autosuffisant, autarcique comme un dieu, et du haut de cette excellence il lui est facile de débouter la plèbe publique, et même les princes et les rois. Souvenons-nous de ce trait adressé à Alexandre en personne : Ote-toi de mon soleil !

Je remarque une étrange parenté entre ces positions kuniques et l'épicurisme : égal refus de l'enrichissement, de la démesure, de la course au pouvoir, égale condammnation des désirs non naturels et non nécessaires, égal éloge de la frugalité, de l'abstention politique, du retrait, mais quelle différence de tonalité ! Le Kunique est provocateur, volontiers scandaleux, exhibitionniste, aboyeur, mais surtout c'est un solitaire endurci qui refuse les disciples, et va, armé de son bâton, muni de sa besace, vêtu de son tribôn crasseux, admonestant les passants, semant le trouble et la dérision, infatigable à prononcer sa condamnation universelle. C'est un athlète endurci aux rigueurs de la neige et aux chaleurs torrides, c'est un dur qui fait de son entraînement physique une condition du progrès moral, c'est un volontaire, une sorte de prophète laïc du perfectionnement et de la vertu, jusque dans les aberrations d'une conduite volontairement scandaleuse. Rien de tel chez l'épicurien, homme délicat, sensualiste et raffiné, pour qui la vertu ne vaut que dans l'orbe du plaisir, qui hait l'exhibition et la montre, qui, dans la douceur d'un jardin retiré, vit en aimable compagnie, entre amis philosophes et courtisanes cultivées, considérant l'amitié comme un très grand bien, à l'égal de la sagesse, qui ne vaut que partagée.

Deux types d'hommes très différents. Deux sagesses inconciliables. Deux attitudes divergeantes. Il ne suffit pas de quelques thèmes communs pour conclure à une parenté. Le Kunique veut changer le monde, qui est cul par dessus tête, renverser les ordres par l'exemple et la réformation, proposer un modèle nouveau d'hommes et de femmes libres, par de là les cités - il invente la notion de "cosmopolitès", libre citoyen du monde ouvert - dégagés des conventions étouffantes de la norme, au nom d'un rapport direct avec la nature. Ethique et politique révolutionnaires, dont jamais aucune réalisation ne verra le jour, ni dans l'Antiquité ni aux temps modernes. Le Kunique est un activiste. L'épicurien est un cénobite, un qui vit en communauté, ou qui à défaut, comme Lucrèce, convoque une communauté idéelle pour lui tenir compagnie. Il veut agir lui aussi, mais plutôt à la manière du médecin ou du thérapeute des âmes, et comme l'autre Diogène, celui d'Oenanda, fait construire un mur gigantesque de 80 mètres de long, où il fait graver le message épicurien à l'adresse des citoyens de la ville, des passants, Grecs et non Grecs, hommes et femmes, et enfants, riches et pauvres, malades et bien-portants, les appelant tous à la vie heureuse.

J'admire les Kuniques, mais ne puis les suivre. Par faiblesse d'abord, car je n'ai rien d'un athète, ni physique ni mental. Il y a là un tempérament, entier, solide, formidable. D'ailleurs les Athéniens ne s'y trompaient pas, et bien que raillés à tour de bras par notre excentrique, ils l'estimaient fort. Alexandre encore dira : "Si je n'étais Alexandre j'aurais voulu être Diogène", à croire qu'à l'époque il n'y avait que deux héros véritables. Et c'est bien d'héroïsme qu'il s'agit. Héros de la conquête contre héros de la vertu - au sens grec, excellence de la disposition et de la conduite. Ces héroïsmes me dépassent complètement. Affaire de tempérament, mais de pensée aussi. Notre monde va comme il va et il se trouve que je ne crois guère à un amendement moral de l'humanité, et que dès lors, si l'on veut subsister quelque temps dans ce monde il vaut mieux choisir un retrait circonstancié - qui n'est pas l'isolement ni l'esseulement - mais la juste distance de l'ekchorèsis pour y cultiver les Muses.

Reste que, quoi que l'on en pense, la position kunique est absolument unique dans l'histoire de la pensée, et à ce titre elle mérite considération, alors même que l'on ne veuille point en approuver la singulière radicalité. 

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10 février 2017

De la CERTITUDE : du "il y a" et de la mortalité

 

"La philosophie est une activité (energeia) qui par des discours et des raisonnements nous procure la vie heureuse". Activité de pensée qui agit par discours et raisonnements. Le discours est la mise en forme de la vérité, son exposition raisonnée, comme fait Epicure dans la Lettre à Hérodote qui présente le système du monde, ou comme dans la Lettre à Ménécée qui donne un exposé de la méthode du bonheur. Les raisonnements (logismoi) sont plus importants encore, c'est par eux que la connaissance peut se fonder sur le réel comme tel, dissiper les représentations vides ou mensongères, mettre en ordre les savoirs, d'où les discours trouveront leur source et leur validité. 

La persuasion ne suffit pas : elle est d'un effet précaire, son contenu est volatil, et le risque est grand, que sitôt accepté, il se dissolve dans la distraction. La conviction est supérieure, elle engage plus profondément, elle exprime une sorte d'unification intellectuelle, d'adhésion forte au savoir que la raison présente à l'âme connaissante. Mais elle même ne vaut rien sans la certitude qui la fonde. La certitude est un savoir qui se sait, un redoublement par lequel l'âme s'assure à travers la durée de la conformité de soi à soi. Question : existe-t-il une réalité dont nous puissions être sûr d'une certitude sans faille, perpétuellement vérifiable et hors d'atteinte du doute ?

Descartes dira : je doute, je pense, je suis. Le doute nous mettrait infailliblement en présence de la réalité incontestable de la pensée, laquelle, à son tour, révèlerait infailliblement la présence du sujet. Je ne suivrai pas cette piste, car l'existence du sujet ne me semble nullement attestée par ce raisonnement. Tout au plus peut-on dire : ça pense, donc quelque chose est, dont je ne sais rien, et qui pourrait ne pas être.

Les Anciens raisonnaient autrement. Pour eux "il y a", et sur ce "il y a" s'édifient toutes les formes du monde, y compris la pensée d'un hypothétique sujet. Ce "il y a " est tantôt exprimé dans les figures de l'Etre" (esti gar einai, Parménide), du Kosmos ("ce kosmos, le même pour tous", Héraclite), du Tout ("to Pan", Epicure). La seule donnée irréfutable, immédiatement présente à chaque vivant, c'est l'existence du "monde" - entendu ici comme réalité omni-englobante, sensible et perpétuelle, dans laquelle tout vivant est immédiatement et irréfutablement immergé. On ne partira pas de la pensée, chez Epicure, mais de la sensation, qui garantit, par le contact direct ou indirect, la présence d'un dehors qui est aussi un dedans, sans lequel aucune vie ne se peut concevoir.

Ou pourra dire : je sens la présence d'un il y a, c'est la certitude principielle sur laquelle je peux édifier mon existence. Remarquons que dans cette démarche la pensée se repose sur un préalable sensoriel et sensitif qui lui seul est incontestable. La pensée qui ne vient qu'après ne saurait avoir l'intensité et la certitude de la sensation. On aura beau reprocher à la sensation d'être imprécise, flottante et incertaine quant à ses contenus, on ne pourra jamais lui contester cette valeur première d'attestation : il y a quelque chose qui sent quelque chose, il y a un contact entre un organisme et un dehors, et la sensation serait-elle trompeuse qu'elle n'en témoigne pas moins d'un rapport immédiat qui témoigne du il y a. C'est selon cette perspective qu' Epicure dit que la sensation est toujours "vraie" : elle est effective, sensitive, affective, elle nous touche et par là garantit la présence du monde.

La première certitude, qui fonde la conviction, c'est donc ce "il y a".

Il y en a une seconde, mais dont le statut est étrangement difficile à penser. C'est que tous les vivants sont mortels, donc il est certain que je vais mourir. Mais autant il est facile d'admetre la présence immédiate du monde, autant cette nouvelle certitude est problématique. Comme on dit fort justement : je sais que je vais mourir mais je ne le crois pas. Ici l'affect et la pensée se séparent. Ce contenu rationnel, je l'admets, mais la réalité sensible du fait, j'ai de la peine à l'admettre. D'où les cultes des héros et des dieux, les prêtres et le marché de l'immortalité. Que peuvent les discours et les raisonnements ? Il faut interminablement reprendre la raisonnement, comme fit Lucrèce dans son livre pour établir la certitude de la mort à venir : quelque chose résiste, qui est le désir de vivre, jusqu'à ce que ce désir lui-même en vienne à s'affaiblir, à s'exténuer, et qu'enfin le sujet lassé de tout consente à quitter le séjour. Alors, oui, il éprouve la vérité de la certitude, il sait, il croit qu'il est mortel, il consent à la vérité, n'oppose plus de résistance, et peut-être même éprouve quelqu'amère satisfaction à se laisser glisser dans le trépas.

La question est : faut-il attendre l'heure dernière pour réaliser en soi cette vérité, pour l'inscrire comme une donnée du réel dans la psyché , Freud disait : si tu veux vivre prépare toi à mourir. Ce qui reprend assez bien les propos traditionnels de la philosophie antique, dont Montaigne se fait largement l'écho. Je constate, si je peux ici exprimer quelque chose de personnel, que cette inscription psychique entraîne une véritable révolution mentale : pourquoi courrir au loin, poursuivre les honneurs et la richesse, cultiver un nom destiné à fâner comme rose, si tout cela est déjà pourri, dissous par le temps ? Que reste-t-il ? Cette double certitude, de vivre dans l'orbe de la vaste nature, un court instant, et de la dissolution finale.

08 février 2017

FAIT D' HIVER

 

Dans une lointaine république bananière - évidemment la chose serait inconcevable dans notre belle France "mère des arts, des armes et des lois" - un petit événement apparemment sans conséquence a fini par émouvoir le public, en raison notamment de la curiosité d'une certaine presse avide de scandale. Un jeune homme (Noir), honorable à tous égards avait soudainement été saisi de corps par quatre représentants de l'ordre (Blancs), jeté au sol, insulté, roué de coups, à coups de poings, à coups de pieds, humilié, vêtements arrachés, jusqu'à ce que la matraque d'un des policiers se voie, "accidentellement" enfoncée de quelques centimètes dans l'anus du malheureux. Voilà un bien fâcheux "accident", dont je me demande longuement comment il a bien se produire, lorsque je compare le diamètre du gourdin avec celui d'un anus normalement constitué. Mais quoi, le jeune homme était au mauvais endroit au mauvais moment : un Grec dirait peut-être, en hochant la tête : "anti-kairos", kairos négatif, ou "skandalon", pierre d'achoppement. - Voilà qui est strictement impossible chez nous, où règne l'Etat de droit, où les parlementaires sont tous dévoués au Bien Public, sans tâche et sans reproche, où l'on ne connaît ni la prévarication, ni l'enrichissement frauduleux, ni l'abus des biens sociaux, ni l'abus de pouvoir, ni le mensonge, évidemment !

 

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