LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

16 octobre 2017

FLEUR de SANG : poème

 

    

              FLEUR de SANG

 

     

     Rouge fleur

     Fleur qui saigne à longs traits

     Fleur de sang fleur d'amour

     J'ai perdu mon amour

 

     Toi qui chemines au long cours

     Ne cherche plus

     Elle n'est pas dans le monde

     Elle n'est pas de ce monde

     Ni d'ici ni d'ailleurs

     Elle est un trou au coeur

 

     Rouge fleur

     O source inépuisable,

     Demain,

     De ton calice de douleur

     Coulera la rosée secourable

     La lumière admirable

     Qui réjouit tous les coeurs .

     

     

     

 

 

     

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13 octobre 2017

De la VERITE et de l'impossible

 

La conception classique et commune fait de la vérité l'adéquation de la pensée ou du discours à la réalité. Est vraie cette parole qui dit effectivement ce qui est, qui ne ment pas, ne se trompe pas, ne s'ilusionne pas. En  ce cas la vérité est de l'ordre du savoir : je sais, je sais que je sais, je dis ce qui est, que d'ailleurs tout un chacun pourra, en principe, vérifier, c'est à dire "faire vrai", attester par la vérification. Je dis que la terre est ronde, on le verra par les voyages autour de la terre. Ainsi  la limite de la vérité est la limite du savoir : on peut toujours espérer que cette limite soit repoussée dans l'avenir, grâce aux progrès de la science et de la technologie. Certains en viennent à rêver d'un Savoir total qui embrasserait toutes les connaissances dans un système général de la nature, lequel à son tour étreindrait toute la réalité dans ses formules exhaustives et définitives. C'est là sans doute une illusion : la marche de la science, pour conquérante et efficace qu'elle soit, montre en même temps que tout progrès de la connaissance fait apparaître de nouveaux continents d'inconnaissance, qui repoussent à l'infini le rêve de totalisation.

Mais ce schéma optimiste est faux encore d'un autre point de vue : il oppose le sujet connaissant à l'objet, il repose tout entier sur l'intention du sujet connaissant, oubliant de fait que le sujet est en tant que tel embarqué dans la démarche. On sait aujourd'hui que l'expérimentateur fait partie de l'expérimentation, qu'il ne peut s'en extraire, que le point de vue adopté par l'expérimentateur détermine en grande partie la nature, les conditions et les résultats de l'expérimentation. La physique classique pouvait croire que le sujet était en quelque sorte abstrait de la démarche, comme effacé dans une totale objectivité. Ce n'est plus le cas dans le domaine quantique. Ni dans les sciences dites humaines, histoire, sociologie, psychologie et autres. Déplacez le point de vue, vous obtenez d'autres phénomènes, et cela à l'infini. Dès lors l'idée même de totalisation du savoir se révèle caduque.

Une activité fondée sur l'intention d'un sujet, fût-il sujet scientifique désubjectivé, ne peut éluder la question du sujet, et encore moins la forclore.

J'en viens tout naturellement à une sorte de renversement de la définition : la vérité n'est pas le savoir, mais le savoir du non-savoir. Formule qui n'est certes pas tout à fait nouvelle, elle est celle-là même de Démocrite, qui pourtant rêvait de créer un système de causalité universelle : nous ne pouvons savoir ce qu'est une chose en réalité. Ou encore : "la vérié est dans l'abîme" - fomule embarrassante et trompeuse, si nous y voyons quelque trou d'obscurité insondable, alors qu'il s'agit, ce crois-je, d'un constat épistémologique : l'homme est ainsi fait et ainsi placé dans l'ordre de la nature qu'il lui est impossible de dépasser les limites de sa condition. L'abîme est moins dans la nature que dans le corps-esprit de l'être humain, tel qu'il est en lui-même.

Nous en venons au paradoxe central de la connaissance : d'une part on peut pousser ausssi loin que possible les recherches, accumuler des savoirs, perfectionner la vision, créer des modèles et des systèmes qui auront leur opérativité et leur efficacité : d'autre part il faut faire sa place à la catégorie de l'impossible, butoir où se heurte toute démarche de connaissance. Par exemple on ne peut penser correctement une origine, que ce soit celle de l'univers ou celle du sujet lui-même. Nul n'est témoin de sa propre conception, nul ne peut voir ni savoir, car pour cela il est nécessaire d'exister avant d'exister. J'en suis réduit à noter quelques dates, quelques circonstances, poser des probabilités, imaginariser ce qui ne se peut connaître. Tout ce que je sais, en quelque domaine, est le fruit d'une reconstruction, savante ou ignorante, instruite ou gratuite, d'éléments disparates dont je reconstitue laborieusement le cours, réduit à une "constitution narrative" qui me tiendra lieu d'identité. Et nous voilà fagottés de bric et de broc, chaloupant notre barque, incertains du passé et ignorants de l'avenir.

J'aime lire et écouter les récits scientifiques sur l'origine de l'univers. Je conçois bien que l'on puisse en quelque sorte remonter le cours du temps en examinant les variations de la lumière cosmique. On fixe des périodes, on décrit des étapes de formation (apparition des galaxies, séparation de la matière et  la lumière etc) et puis soudain on débouche sur l'informe absolu : qu'y a t-il avant, quelle est cette soupe primitive d'où surgit inexplicablement l'incendie apocalytique, prélude cryptowagnérien au foisonnement sidéral ? Ici tout s'arrête, la pensée défaille, l'imagination même rend les armes : nous voici face à l'"abîme" de Démocrite, que nous rebaptisons plaisamment en "mur de Planck" !

Le travail de vérité - car il s'agit bien d'un travail, tripalium, parturition laborieuse et peineuse - s'il est mené comme il se doit, mène à cette subtile humilité, qui ne va pas sans grandeur, de nous rendre, comme on rend les armes au vainqueur, à cette loi de nécessité, qui nous fait être ce que nous sommes, en accord avec l'insondable et souveraine nature.

 

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11 octobre 2017

Du JARDINAGE PHILOSOPHIQUE : LA FONTAINE PHILOSOPHE

 

Ecoutons La Fontaine :

 

Un philosophe austère, et né dans la Scythie

Se proposant de suivre une plus douce vie

Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux

Un sage assez semblable au vieillard de Virgile,

Homme égalant les rois, homme approchant des dieux,

Et, comme ces derniers, satisfait et tranquille.

Son bonheur consistait aux beauté d'un jardin.

Le Scythe l'y trouva qui, la serpe à la main,

De ses arbres à fruits retranchait l'inutile,

Ebranchait, émondait, ôtait ceci, cela

      Corrigeant partout la nature

Excessive à payer ses soins avec usure."

   

Permettez-moi, chers amis quelques commentaires : "une plus douce vie, un sage vieillard, égal aux rois, approchant des dieux, satisfait et tranquille, bonheur, beautés". Que voilà une gaillarde présentation d'Epicure, en toute chose fidèle à l'esprit de ce "dieu des jardin" (Nietzsche). Et  comment jardine -t-il? :  il retranche l'inutile, ébranche, émonde, choisit, corrige la nature, "J'ôte le superflu, et l'abattant/ Le reste en profite d'autant". C'est la générosité infinie de la nature, la puissance éternelle de la nature qui assure l'inépuisable donation, apparition, croissance, développement, mais dans une joyeuse prolifération qui appelle, dans l'urgence patiente, une main artiste, pour créer sagesse et beauté. L'humain témoigne de sa reconnaissance en accueillant, respectant le don des dieux, mais s'autorise une "correction" selon des critères de mesure, d'harmonie, de beauté. C'était la conception classique de l'art grec. Aristote : "D'un côté l'art accomplit ce que la nature est incapable d'achever, de l'autre il imite". La nature est le fondement absolu, l'art un accomplissement sélectif selon les critères de la Beauté. L'épicurisme est une esthétique, à la fois comme art du toucher, du goûter, de l'ouïr, saveur et savoir, savoir de la saveur, et comme école du bon goût, et, lâchons le mot, de l'excellence. Philosophie subtile, raffinée, noble entre toutes, ultime fleur de la sensibilité et de la pensée. Ultime accomplissement de l'hellénisme.

Mais revenons à notre bon La Fontaine. Bien sûr le Scythe n' a rien compris à cette subtilité attique. Et que va -t-il faire?

 

"Le Scythe, retouné dans sa triste demeure

Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure.

Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis

     Un universel abatis.

Il ôte de chez lui les branches les plus belles,

Il tronque son verger contre toute raison,

    Sans observer temps ni saison

    Lunes ni vieilles ni nouvelles.

Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien

    Un indiscret stoïcien.

    Celui-ci retranche de l'âme

Désirs et passions, le bon et le mauvais

    Jusqu'aux plus innocents souhaits.

Contre de telles gens, quant à moi, je réclame

Ils ôtent à nos coeurs le principal ressort :

Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort"

 

Voilà qui est clair! La Barbarie contre la Civilisation, au nom de l'éducation morale, de la pureté, et de l'idéologie! Qui est le Barbare? demandait Lévi Strauss? Le Barbare, et je crains que nous le soyons tous devenus, peu ou prou, au nom du "progrès"  - c'est l'"homme" - mais est-ce encore un homme - qui se croit totalement affranchi des lois de nature ; et la "civilisation barabare" est celle qui se croit un empire dans un empire, consommant la rupture absolue.

Le stoïcisme a fait long feu. Mais il se trouve mille idéologies pour accomplir le saccage. Et pour finir n'avons nous pas assisté à la dernière tentative de sanctification héroïque dans une certaine psychanalyse qui, pour déloger désir et fantasme, en vient à briser " le principal ressort" qui fait l'énergie de la puissance vitale?

Jardiner! Ah que nos villes sont maussades! Il était autrefois, il y a bien longtemps, aux portes d'Athènes, un joli bocage réservé aux amants des Muses, qui batifolaient entre pommiers et rosiers, s'étendaient sur l'herbe tendre, aux murmures délicats des fontaines, goûtant en leurs corps la sève de vie, le souffle de la brise et "conversant entre amis", nonchanlants de la gloire, des honneurs, des dieux enfuis, - et de la mort.

 

 

         

09 octobre 2017

De l 'ENIGME : de la parole et du silence

 

Le mot "énigme" est grec ; "ainigma", parole qui dit sans dire, allusivement, indirectement. Elle ne désigne pas explicitement l'objet, mais elle tourne autour, comme autour d'un astre brûlant, ou d'un trou noir. Elle exige, elle somme, elle oblige, elle menace. Malheur à celui qui ne parvient pas à la déchiffrer, qui, comme pour l'énigme de la Sphinge, sera dévoré - à moins que, comme Oedipe, il ne trouve la clé, et alors c'est la Sphinge qui meurt.

Le maître de l'énigme c'est Apollon, le dieu "oblique", celui qui agit à distance, le dieu de l'arc, avant d'être, dans une évolution ultérieure, le dieu de la lyre. Consulter l'oracle à Delphes c'est prendre le plus grand risque. On imagine la scène. Le consultant, anxieux et tremblant, pose sa question à la Pythie, cette prêtresse étrange assise sur un socle de pierre, entourée de vapeurs, ivre et délirante, qui va délivrer la parole oraculaire, la parole même du dieu, qu'elle seule est capable d'entendre et de transmettre. C'est l'énigme. Et comme le malheureux consultant ne la comprend pas, tout en comprenant qu'il est de la plus haute importance qu'il interprète correctement, il va consulter un autre personnage essentiel, l'herméneute, pour remettre son sort entre ses mains. 

" Le maître qui est à Delphes ne montre ni ne cache, il fait signe" - mais vers quoi ? On peut estimer qu'il désigne un chemin, sans signifier lequel, ni quel en est le terme. Il faut faire route, à l'aveugle, sur un chemin obscur et périlleux, hérissé d'obstacles, sans garantie aucune, et sans savoir où mène toute cette affaire. "Seul le dieu est sage", entendons, lui seul sait le chemin et son aboutissement. L'homme est cet ignorant définitif à qui le dieu, à la fois compatissant et hostile, donne une mission impérative, sans jamais dire ni en quoi elle consiste, ni où elle mène. C'est l'image même du destin, dans son caractère impénétrable et imparable. "Nous sommes des jouets entre les mains des dieux". Il faut prendre très au sérieux cette dimension originelle de l'énigme, où se révèle la conscience intrinséquement tragique de la culture grecque.

Si l'on s'éloigne en pensée de cette origine sacrée de l'énigme, et que l'on considère sérieusement l'énigme de la Sphinge dans la tragédie de Sophocle, on voit que l'énigme se déplace de la sphère sacrée vers la sphère profane. Certes la Sphinge est encore un personnage mythologique, mi-humain, mi-animal, mais sa question peut s'interpréter dans la sphère profane, et surtout la réponse d'Oedipe est éminemment profane. Dire : "c'est l'homme", c'est entrer dans un autre monde, d'où progressivement le dieu se retire pour laisser l'homme seul face  à l'énigme. La pièce de Sophocle met en scène une autre énigme, presque "policière, au sens moderne. La peste fait rage, la ville de Thèbes, qu'Oedipe a jadis délivrée en résolvant l'énigme de la Sphinge, ce qui lui a valu le titre de roi et la possession de la reine Jocaste, à présent est ravagée par un fléau : qui est responsable de la peste ? On connaît la suite. Lui, Oedipe, se fait fort de trouver le coupable et de faire justice, ignorant que de la sorte il se condamne sans recours.

Ici Sophocle, très génialement fait apparaître Tiresias, le devin qui connapit le passé, le présent et l'avenir. Or que dit Tiresias ? Il met en garde Oedipe : tu veux trop en savoir, et ce désir excessif te conduira à ta perte. Le piège s'est refermé, Oedipe, face à l'insoutenable vérité, se crève les yeux. Remarquons en passant la permanence d'un symbole : Homère le sage était aveugle, Démocrite, selon une tradition discutable mais éclairante se serait crevé les yeux, comme Oedipe. La connaissance est dangereuse, elle se paie au prix fort, voir en profondeur ne se peut qu'à perdre l'usage de la vision ordinaire.

Oedipe, qui veut savoir, qui déclare aller au terme de son désir, qui n'hésite pas à transgresser les interdits sociaux, n'est-il pas, symboliquement, le père de la philosophie, le véritable initiateur d'une démarche historique dont le mot d'ordre, au siècle des Lumières, sera : "sapere aude", ose savoir ? Ose pénéter dans les arcanes de la nature, ose fouler les plates-bandes réservées du sacré pour éclairer les hommes de sain entendement ?

Avec Oedipe l'énigme perd sa référence traditionnelle de parole divine. Ce n'est plus le dieu qui parle et met l'homme à la question. C'est l'homme lui-même qui s'institue porteur de l'énigme, dressant sa question héroïque face au monde, au destin,  à la malgnité du temps. Les dieux sont morts, les planètes ne parlent pas, un silence vertigineux, que Pascal exprime magnifiquement dans sa phrase illustre, s'oppose dorénavant à la quête, énigme muette, énigme mutique, nous laissant sans recours dans l'aphasie monstrueuse de l'univers.

Est-ce encore, à propement parler, une énigme ? Personne ne pose de question, personne ne signale un chemin, personne ne vient garantir la validité d'une réponse, personne pour donner des critères valables du vrai et du faux. Pas de Grand Autre pour questionner, légiférer, distinguer, approuver ou condamner. 

Dans Sophocle, Oedipe se découvre "a-theos" : sans dieu, privé de dieu. C'est le statut de la modernité, et c'est ausi le statut de la connaissance, purement humaine, dans l'incertitude de son cours et de ses résultats. Mais c'est aussi une forme de liberté que les Anciens ne connaissaient pas, dont ils n'avaient sans doute pas la moindre idée.

Au sens strict on peut estimer qu'il n'y a plus d'énigme, mais il y a sans doute de l'inconnaissable, il y a cette aporie que le réel, comme le remarquait Démocrite, ne peut se saisir adéquatement ni se dire. Que savons nous de la nature infinie, de la vie et de la mort ? Nous allons de l'avant, nous éclairons des fragments de réalité, nous repoussons les ténèbres, et de nouvelles ténèbres sans cesse viennent remplacer les anciennes. L'ignorance savante remplace l'ignorance native, et nous n'en savons guère ni plus ni mieux.

La vérité se dit : Aletheia, le non voilé, ou le dévoilement. Mais il subsiste vraisemblablement une dimension de Léthé, de voilement, d'inconnaissance que rien ne peut lever. L'ancienne mythologie, qui ne manque pas de pertinence, plaçait à l'origine de toutes choses un fond obscur, impénétrable, à jamais caché et inviolable qu'ils appelaient Khaos (la faille sans bord, l'abîme). Jeté dans l'existence, l'homme oublie (léthé) l'origine, et quand il meurt, à nouveau il franchit le fleuve de l'oubli (Léthé) pour se perdre dans l'inconscience. Notre connaissance est comme un rêve qui oublie qu'il rêve, les yeux ouverts sur l'inconnaissable.

06 octobre 2017

De l'ENFANCE et de de la SOURCE

 

Quelqu'un, je ne sais plus qui, a dit : l'enfant est le père de l'homme. C'est évident. Mais en un autre sens, je dirais volontiers qu'il n'existe, sous un autre rapport, celui de l'inconscient qui dure et ne disparaît jamais, ni homme ni père, ni mère ni fille, et que l'enfant est éternel. Nous jouons notre partition savante ou misérable, nous nous plions vaille que vaille aux mille nécessités de l'existence, et parallèlement, par ce côté obscur et inamovible de l'enfance, nous menons une existence tout autre, peu visible au dehors, toute intérieure et secréte, qui est sans doute, pour nous, la vie véritable. Et dans le même temps toutes les influences sociales, tous les prédicats culturels nous enjoignent de nous en détourner, de nous adapter aux règles du monde, de "grandir" comme on dit, d'épouser les normes de la maturité, de la parenté, de la socialité. 

Nous vivons sur deux plans à la fois, sortis de l'enfance, et immergés dans l'enfance. De là des conflits incessants, des pathologies plus ou moins sévères. Comment conserver, dans la vie adulte pleinement assumée, une âme d'enfant, capable d'étonnement, de musique et de poésie ? Il serait ridicule de jouer à l'enfanr, de singer une naïveté perdue, de protester contre le temps qui nous entraîne, de faire le vieux beau ou la cocotte : c'est l'infantiisme, version dépravée, affligeante, contre-façon tragi-comique. Mais la normopathie ordinaire, avec sa raideur réactionnelle, ne vaut pas mieux. L'un joue à l'enfant, l'autre oublie qu'il fut un enfant, et qu'en dépit de ses grands airs, par quelque côté obscur de sa nature, il l'est toujours. 

Il serait beau de savoir conserver et cultiver l'enfantin dans une conscience d'adulte. Car l'enfantin n'est pas l'infantile, c'est une certaine permanence du désir, une force d'affirmation qui perdure et inspire la créativité. C'est la source inépuisable où puise l'inspiration, sous quelque forme qu'elle se manifeste. Encore faut-il se rendre disponible, s'aménager "une arrière cour toute nôtre" comme dit Montaigne, savoir se retirer des affaires et des obligations, faire silence pour que puisse parler la voix intérieure, écouter ce qui sourd des profondeurs, et lui donner suite, dans la rêverie, la méditation, l'écriture, la musique ou la poésie. Il n'existe pas d'autre méthode, et chacun voit bien la différence entre un discours convenu et circonstancié, et une parole authentique où vérité et liberté s'expriment sans barrage.

"Enigme est le pur jaillissement" - car ce qui jaillit de la sorte ne se prépare ni ne se détermine. C'est l'énigme de ce qui précède et fait jaillir la parole, dont nous recueillons à peine quelques bribes, précieux et modestes scintillements tôt évanouis. Il en va comme des rêves, si intenses, si pathétiques, qui dans leur cours semblent charrier les plus pofondes vérités, et qui, au réveil,  ne livrent que des bribes que nous nous empressons de recueillir et de transcrire, comme de précieux témoignages d'un savoir à demi échappé. Enigmes, car ils ne livrent que des fragments, des images morcelées, où pourtant nous lisons la trace d'une intense activité volcanique, comme des îlots surnageant de ci de là sur la mer de l'inconnaissance.

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02 octobre 2017

PAROLE de POETE : émergence et expressivité.

 

D'où s'origine le mot ? L'expérience poétique, familière et pourtant, par quelque malignité de notre condition, si rare, nous en dit quelque chose, si nous savons, sans intention particulière, nous taire, être simplement ici : un arbre parmi les arbres, un calme sans pensée, et soudain voici une pie, surgie on ne sait d'où, qui saute de branche en branche, mordille gaillardement l'écorce de l'arbre, s'acharne, et pique de son bec, vorace, et saute encore. Mais tout cela s'est enregistré passivement, moment silencieux, moment de pure présence. Et parfois, d'un jet soudain, imprévisible, impréparable, jaillissent quelques mots, sans intention, parfois dépourvus de toute signification : " pie picore". On dirait une parole d'enfant, parole déjointée, un agent, une action, simultanément, d'un seul tenant. Même l'article est inutile, le substantif suffit, comme dans la poésie chinoise qui énumère sans fixer de rapports logiques. "Rivière, soir, brumes, pêcheur". Voilà qui suffit amplement, avec ces quelques termes nous dessinons parfaitement un paysage, sans pathos inutile, sans description oiseuse. Vite, l'essentiel. On encore on dirait un dessin (d'enfant) avec juste quelques traits rudimentaires, et voici une maison, une rivière, un garçon, chapeau sur la tête.

Je rêve de revenir à cette extrême simplicité, à ce dépouillement, où l'on assiste à l'émergence spontanée d'une forme minimale, qui, par son dénuement et son évidence, exprime le maximal. Quelques mots balbutiés, un ou deux coups de crayon,  deux ou trois notes de musique, et l'âme se remplit d'immense.

Sur la paroi d'une grotte, il y a très longtemps, des hommes vêtus de peaux de bête, à la lumière vacillante d'une torche, tiraient quelques traits de couleur, et la nature toute entière, et le troupeau de bisons, et le chasseur armé de lance, et la vitesse, et la course, et l'effroi, et les rayons dardants du soleil, tout était là.

Et puis voici une bête énorme couchée au sol, blessée à mort, palpitant d'angoisse, et le chasseur debout, lance arrêtée, qui la regarde longuement, puis se penche vers elle, et, paroles à nous intelligibles, la supplie de lui pardonner. 

En ce temps-là, je suppose, la parole ne bavardait point, elle prolongeait l'expérience immédiate, disait direct, dans une sorte de continuité intacte, la rudesse sans fard de l'impression. Sensation, perception, émotion, locution. Vertu primale du langage, expressivité.

"Montagnes bleues, rivière, toit de chaume, homme, cheval" - Cette image, réduite à l'essentiel, pourrait signifier pour moi un vieux rêve de citadin dé-paysé, exil de l'exilé. La chevelure des arbres, tout près de la ville, ouvre au rêve un espace enchanté, où, à défaut de vivre, le solitaire contrarié peut librement projeter l'inépuisable imaginaire de son âme d'enfant. En quoi le poète, en dépit de tout, poursuit son existence souterraine sous le glacis de l'adaptation.

 

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01 octobre 2017

SONATE SILENCIEUSE : poème

 

 

                        SONATE SILENCIEUSE

 

 

               Pluie d'automne

               Pie picore l'écorce

               Erable laisse faire

               Silencieux sous la pluie.

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29 septembre 2017

PATMOS : du danger qui sauve

 

   "Proche

   Et dur à saisir le dieu.

   Mais où est le danger, croît

   Ce qui sauve aussi".

C'est le début renversant de la première version de "Patmos", vaste poème plusieurs fois remanié. On cite souvent la seconde phrase : "où est le danger croît ce qui sauve aussi". Mais le début est tout autant digne de méditation : il rend plus intelligible la référence au danger, et à la salvation.

Le rapport au dieu est au centre de la poésie de Hölderlin, rapport intime et problématique. Proximité dangereuse, qui s'illustre en particulier dans la légende de Sémélè, une mortelle que Zeus séduisit, mais qui, lasse de ne jamais voir le visage de son céleste amant, le supplie de lui apparaître enfin en majesté: demande fatale. Sous le rayon de Zeus la voilà foudroyée. Dans la tragédie "Antigone", que Hölderlin traduisit, on trouve un thème analogue, mais déplacé. Contre les lois édictées par Créon, le représentant de la polis, Antigone, se réclamant des lois antiques et sacrées, invoque le jugement de Zeus, "mon Zeus" dans la version de Hölderlin, pour s'opposer aux lois civiles et enterrer son frère. La faute d'Antigone consiste à se poser comme dépositaire de la justice divine, "plus royaliste que le roi", de prétendre parler au nom de Zeus, de se confondre au divin, d'abolir la distance ontologique entre l'homme et le dieu. Le dieu peut paraître "proche" mais il n'est pas "à saisir". Cette proximité dangereuse Hölderlin lui-même l'éprouve et en témoigne, comme le danger le plus grand. Revenant de son voyage à Bordeaux il écrit : "je crois bien qu'Apollon m'a frappé", confessant qu'il avait expérimenté plus qu'il n'en pouvait supporter.

Les derniers poèmes témoignent d'une évolution vers le détournement. Ce n'est plus la présence du dieu qui aide l'homme à vivre son destin, c'est son "défaut". "Le défaut de dieu " remplace "tant que le dieu nous reste proche" dans le poème "Vocation du poète". Il n'est plus question de se rapprocher du dieu, de chercher à le saisir, tout au contraire il faut prendre acte d'un divorce définitif, qui s'esquissait déjà dans l'évolution mentale du peuple grec, et qui s'accomplit décisivement dans la modernité. 

Dès lors la seconde phrase s'éclaire d'elle même. Dans le détournement divin réside le plus grand danger, perte de la référence, du sacré, de la croyance, de la fidélité. Mais là où est le danger croît aussi ce qui sauve : l'a-theos, littéralement "le sans-dieu", se détourne lui aussi, répondant au détournement divin par le "détournement catégorique" : ou "infidèle fidélité" par laquelle le sujet humain accède à sa propre vérité, statut métaphysique de la modernité. C'est dire qu'une autre norme est nécessaire, loi de la pensée et de l'action, qui n'est plus exactement celle des dieux d'autrefois (infidélité), mais loi tout de même (fidélité), "impératif catégorique", sans quoi règent la confusion et le chaos. Voici la fin du poème :

               "Nous avons servi la Terre-Mère

               Et naguère servi la Lumière du Soleil,

               Sans savoir, mais le Père aime,

               Lui qui règne sur tous,

               Le plus, que l'on cultive

               La lettre ferme, et que ce qui demeure

               Soit bien interprété. Voie d'un chant allemand".

Le Père remplace le dieu, et les dieux. C'est le Père de la loi. De là le pays du père (Vaterland), qui, s'il est allemand en Allemagne, est de principe le pays de tous les peuples de la terre, chacun à sa manière. Universalité de droit qui n'efface pas les singularités dans un nivellement monolithique.

     

 

27 septembre 2017

GRODDECK : théorie du ça

 

Si l'on considère, avec Groddeck, que la vie, comme la mort, sont des expressions du ça éternel et immanent, on en déduira nécessairement quelques propositions remarquables :

La distinction traditionnelle du corps et de la psyché s'estompe : corps et psyché sont indissociables, étant ensemble et indistinctement des manifestations de l'énergie formatrice du ça. Il en résulte une approche médicale tout à fait nouvelle : considérer l'entièreté du patient, son mode d'être et de paraître comme une unité expressive. Affections physiologiques et psychiques relèvent d'une approche symptomatologique globale qui se refuse à opposer les deux versants : la maladie urinaire, par exemple, sera considérée comme un symptôme autant psychique que biologique. De quoi cette affection est-elle l'expression, voilà quelle sera la question du praticien. 

Le moi cesse d'être compris comme une unité substantielle, permanente et autosuffisante. Il est agi par le ça, lequel immerge et prolonge le présent dans un passé transpersonnel, à travers le passé des parents, et au delà, vers les générations précédentes. Le ça est à la fois personnel, puisqu'il agit l'individu et modèle son existence, et transpersonnel, puisqu'il s'étend dans l'immensité du passé, et continuera d'agir dans le présent et le futur. (Jung parlait du "temps immense" - idée assez proche de la nôtre).

Le ça manifeste une remarquable continuité temporelle à travers les âges. Plus radicalement, il Est la réalité, dont tous les modes temporels transitoires ne sont que l'expression momentanée, éphémère et mortelle. Idée qu'on peut rapprocher de l'Apeiron d'Anaximandre, le fond illimité dont procèdent les choses et à quoi elles retournent, selon l'ordre du temps.

Vie et mort, que nous opposons comme deux contraires absolus, perdent également leur tranchant, car elles sont, l'une et l'autre, des modalités de la vie universelle. Le ça fait naître et fait mourir, il n'y a pas d'exception à cette loi, laquelle commande souverainement l'ordre cosmique. Ici encore nous pouvons remarquer une profonde analogie avec la pensée d'Héraclite : vie-mort, comme on dira hiver-été,ou satiété-faim, indissociables, unité des contraires.

Le temps, de même, est susceptible d'un traitement théorique nouveau. Si pour le moi, et la société, le temps est irréversible, rien de tel dans le ça qui mélange les époques, fait revenir des périodes, les engloutit et les ressuscite, mêlant le passé, le futur et le présent, comme on voit dans les rêves, les symptomes, les crises politiques : temps multiforme, plié et déplié, réversible et imprévisible. Le sujet, façonné par la culture, conditionné au temps social irréversible, dans sa vie intime expérimente un singulier non-temps, ou un temps disfracté dont il ne sait que faire, et qui le déroute, sauf à se familiariser avec les inventions saugrenues et poétiques de l'inconscient.

Enfin, que valent nos oppositions entre homme et femme ? Bien sûr il y a la différence des sexes anatomiques, mais l'élément féminin et l'élément masculin sont présents depuis toujours, cohabitent dans la psyché, exigent des satisfactions correspondantes, au grand dam de la morale commune et des conventions sociales, qui creusent les différences jusqu'à l'absurde, condamnant bien des gens à la névrose. Là encore on pourrait dire, à la manière héraclitéenne : le dieu est homme-femme, ou, à la chinoise : le Tao est yin-yang. Pour un homme retrouver sa part féminine est une mesure de salut, comme l'attestent les artistes, ces explorateurs de l'âme.

On le voit, la conception groddeckienne dépasse largement le cadre d'une réflexion thérapeutique pour s'élever vers les cimes de la métaphysiques, ou, plus jutement, pour plonger dans les abîmes insondables du fondement absolu. Il se réfère souvent à Goethe, dont il reçut une impulsion décisive, lequel avait créé le terme de Dieu-Nature (GottNatur) après sa lecture de Spinoza. Il est vrai que le ça de Groddeck charrie des éléments de la Substance de Spinoza : éternité, puissance, expressivité, onmicontenance. Mais aussi, il retrouve des éléments de la plus ancienne philosophie grecque, comme j'ai pris le soin de le noter : Anaximandre (l'Apeiron) Héraclite (l'unité des contaires) Empédocle (vie et mort, amour et haine). Pour moi Groddeck est le fin continuateur de la pensée de l'origine, avec, en prime, de précieuses indications thérapeutiques, lesquelles n'ont pas été entendues suffisamment, et qui pourraient peut-être nous permettre de sortir des impasses actuelles de la psychanalyse.

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Héraclite : poème

 

          HERACLITE

 

   Les cornes du bouc,

   Deux en un,

   Dessinent la parfaite figure

   De l'arc et de la lyre,

   Vie-mort, indissolublement.

 

   Qui veut l'un se fait mordre par l'autre,

   Mais le dieu seul

   En son coeur généreux qui jamais ne flanche

   Nourrit tous les contraires,

   Les égalise dans le feu.

 

   Sur la brêche du temps

   Flanc déchiré

   J'ouvre les bras comme une amphore

   Passé-présent, hiver-été

   Unique instant d'éternité.

   

 

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Pour prévenir toute erreur d'interprétation, je précise que ce texte n'est nullement une oeuvre d'Héraclite, mais un humble hommage à lui décerné par votre serviteur.

   

   

   

 

   

 

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