LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

20 novembre 2017

Le CHERCHEUR d' AME : profondeur et lumière

 

De profondis ...La tradition chrétienne en fait le séjour infernal, foyer des passions tristes, des séductions mortifères, des expiations post mortem. De quoi veut-on nous détourner, sachant que tout ce qui existe, dans le monde et dans l'homme, mérite d'être exploré, analysé, et compris, dans la mesure du possible. Les Grecs sont moins naïfs et ne redoutent pas de faire signe vers l'énigme. Hésiode : "Au début était Chaos". Démocrite : "La vérite est dans l'abîme". Ulysse, au détour de son interminable voyage, n'hésite pas à descendre dans l'Hadès pour y rencontrer l'âme des défunts qu'il a aimés. Orphée, prince des poètes, de même, se propose de ramener Eurydice à la lumière du jour. On aime le soleil, on vénère Hélios, on se réjouit de la lumière qui danse à la surface des choses et qui fait vivre la vie. Mais pour autant on ne néglige pas la face obscure, on sait que le jour ne va pas sans la nuit, et dans Héraclite on découvre l'unité supérieure du jour-nuit. Nous nous contentons trop facilement de ne vivre qu'à demi, dans l'ilusion d'une vie sans la mort, écartant tout ce qui nous dérange dans l'économie psychique du moi.

Cet écartement méthodique est l'effet du refoulement originaire. Il s'agit bien de repousser dans l'inconscient ce qui risque d'entraver la nécessaire adaptation de l'individu aux nécessités sociales, d'inscrire dans la psyché une lettre d'interdiction, une limite au déploiement des pulsions, une loi régulatrice du désir. Dont acte. Mais il faut voir aussi le résutat de ce partage, de cette partition. Le sujet écorné s'adapte, bon an mal an, et souffre dans sa chair : le prix à payer est considérable, à la mesure de l'insatisfaction chronique.

Le "chercheur d'âme" (c'est le titre d'un roman de Groddeck) est celui qui décide de franchir la frontière, non pour se livrer à quelque débauche pulsionnelle, à agir les pulsions dans l'anarchie de la conduite, mais par amour de la connaissance. Il veut savoir ce qui constitue, ce qui a formé l'être tel qu'il est, écorné, mutilé, souffrant, insatisfait. Il veut pénétrer dans les arcanes du mystère, lever l'énigme, déchiffrer, comprendre. Qui suis-je donc pour être à présent ce que je suis, d'être à demi, boitant, éclopé, et tel Héphaistos, claudiquant et titubant ? Quelle est cette part manquante, cette part détournée, ce reliquat obscur d'une soustraction consentie, en dépit de moi, déposée sur l'autel de la socialisation ?

La psychologie, pour finir, rejoint l'enseignement de la mystique la plus ancienne : "tu es Cela" - mais quel est ce Cela, antérieur à toutes les divisions, toutes les différenciations, toutes les nominations consenties à la gestion du monde commun, à l'obsession d'identité et de maîtrise qui fondent l'ordre commun ? Pyrrhon demande : comment en sont venues (pephukè) les choses (pragmata) pour être ce qu'elles sont devenues, entendons, dans l'orbe de la désignation, de la nomination utilitaires, de l'échange social ? Elles sont devenues des objets, identifiés, mesurables, des "êtres" (eonta) auxquels nous nous nous attachons, nous identifions, oubliant leur véritable statut, et le nôtre. Nous recouvrons la surface de la terre d'objets, de marchandises, de valeurs comptables, et nous nous réifions de même, emportés dans un déluge de fausse monnaie qui nous tient lieu d'être et de valeur.

Mais de ce Cela, que dirons nous ? Houang-po : "On n'y trouve ni sujet ni objet, ni lieu ni orientation, ni aspect ni forme, ni gain ni perte. Ceux qui se hâtent n'osent pas s'engager dans cette méthode. Ils ont peur de tomber dans le vide sans plus avoir à quoi se raccrocher. Alors, ayant scruté l'abîme, ils reculent et, tous sur le même modèle, ils partent en quête de connaissances et d'opinions".

Pyrrhon, dans une veine toute semblable - eh quoi, nous avons en Occident aussi nos penseurs de l'origine, bien qu'injustement méprisés et vilipandés - qualifie les choses (et non les objets, toujours "jetés" devant la conscience objectivante) d'"également in-différentes, im-mesurables, in-décidables", ce qui apparaît comme parfaitement évident si nous nous plaçons au point de vue qui est le sien. Inégalité, différence, maîtrise et décision n'ont de sens que dans la sphère ordinaire de la conscience objectivante, et de l'économie du moi. Otez tout ceci, et, selon l'option, vous basculez dans un vide sans fond (désespoir du nihilisme) ou dans un vide lunineux et actif, celui qui précède et contient toutes choses, également, les faisant apparaître et disparaître à l'infini.

Le "monde" n'a que faire de Cela. Il ne se soutient que de le nier. Mais le chercheur d'âme, se détournant autant que possible des faux fastes du monde, opiniâtrement s'en va quérir ce qui le fonde, et le monde et lui-même, découvrant quelque jour, dans les profondeurs de soi, une autre lumière, qui, si elle paraît bien obscure et noire, et térébrante au premier regard, ouvre à de nouvelles terrae incognitae : le soleil noir, réputé expressif de la mélancolie (Nerval) se révèle, dans sa vérité paradoxale, indissociable du blanc, même et unique lumière originaire qui porte tous les mondes.

 

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16 novembre 2017

Du REFOULEMENT ORIGINAIRE, et du REEL

 

De quoi parlons-nous quand nous parlons ?

Une des innovations les plus spectaculaires de Freud fut d'introduire le concept de refoulement originaire. Si je comprends bien, cette opérataion est l'effet du langage. Le mot est le meurtre de la chose, entendons : dorénavant tu désigneras par un mot l'objet de ta demande, ce qui revient à éloigner la chose de la satisfaction directe, à la retirer dans une nouvelle sphère qui se surajoute à la première, qui ne lui est nullement équivalente, et qui, de plus, relève en quelque sorte de la juridiction de l'Autre, qui peut accepter ou refuser. Je revois des scènes familières de la vie quotidienne : un enfant gémit, tempète et pleure, la mère lui demande ce qu'il veut, et voilà le petit tout interdit, ne sachant positivement ce qu'il veut, énumérant au hasard, égrenant la kyrielle de ses envies, s'épuisant en vain à trouver le mot qui exprimerait son voeu. La mère dira : "tu ne sais même pas ce que tu veux", en quoi elle a raison, car sans doute n'existe-t-il aucun mot qui puisse exprimer adéquatement l'objet de la demande, laquelle excède tous les mots, laissant toujours une place à d'autres mots possibles, dans une spirale infinie. Pour clore le débat, à l'enfant obstinément insatisfait on donnera un bonbon, ou une sucette pour le faire taire. 

A la chose perdue et introuvable on substitue le vocabulaire, ou comme dit l'autre, le trésor des signifiants. Et nous voilà désormais dans le langage, embarqués sur l'océan du semblant, du paraître, de l'appriximation et du ratage. A titre de compensation on expliquera que les signifiants sont susceptibles de s'articuler, de se combiner à l'infini, de jouer et de créer, oubliant au passage de nous signaler qu'ils se jouent aussi bien de nous, comme lorsque Montaigne se demande s'il joue avec sa chatte ou si la chatte se joue de lui. Je parle mais je ne sais pas ce que je dis, ce n'est jamais tout à fait ça, d'ailleurs je pourrais continuer à parler mille ans que je serais toujours gros jean comme devant.

On croit que le refoulement est l'oeuvre de la civilisation, ou de la culture, mais c'est plus radicalement l'oeuvre du langage. D'où il résulte qu'il est assez vain de faire le procès du système social ou politique, de rêver d'une société parfaitement libre et permissive, car l'affaire est plus radicale encore : entre la chose et le mot passe le couperet. Le mot n'est pas la chose et ne le sera jamais. Entre les deux se place le miroitement de l'objet halluciné (l'objet a), supposé combler la faille. D'où s'originent la croyance, le fantasme et toutes les constructions substitutives, d'où chaque système idéologique fait son pain béni.

Dès lors on peut opter entre deux manières d'écouter ou d'entendre : soit le discours manifeste, la signification positive de ce qui est dit (mon enfant demande à manger, je lui donne à manger), soit j'écoute ce qui est dit à demi, recouvert sous le vernis de la demande explicite, qui ne se formule pas directement, et que l'on peut entrevoir dans les failles, les ratages, les approximations du discours : une parole autre, portée d'un autre lieu, qui véhicule une vérité voilée. "Que me veut-il ?" Mais lui-même le sait-il ?

Et moi qu'en sais-je après tout ? Il reste un chemin cependant : de suivre, fin limier patient, les occurrences de mes mi-dires, de remonter, Ariane transgénique, à l'envers le fil de mes associations, depuis l'entrée jusqu'au coeur du labyrinthe, pour y débusquer - quoi ? - cet humble sujet originaire que je n'ai jamais cessé d'être, mais un peu plus clairement perceptible. Est-il encore de ce côté-ci, marqué des mêmes marques, langage encore, et signe énigmatique, entre le zéro et le un, ou bien est-il en quelque sorte de l'autre bord,  ou des deux, ultime liaison, point de jonction entre l'ici et le là-bas, symbole sans contenu ni rapport ouvrant sur le réel ?

Ce qui m'apparaît indiscutable c'est que ce sujet-là, le sujet originaire, n'est pas un être, une substance, quelque chose de solide et d'immuable - ce qui en ferait encore un moi, tout épuré fût-il - mais une instance trouée, poreuse, mobile, changeante, évolutive, toujours déplacée, toujours insaisissable, à la manière d'un électron dont on peut éventuellemnt voir le tracé aux sillages qu'il laisse, mais qu'on ne peut ni voir en soi-même, ni situer dans quelque espace défini. A la fois ici et ailleurs, présent-absent, effectif (par ses effets) mais toujours échappé, apatride, déterritorialisé. Ni être ni non-être, ni à la fois être et non-être, ni à la fois pas être et pas non-être. A jamais échappé aux catégories de la langue (et de la logique). Tout au plus puis-je l'écrire comme une lettre paradoxale, d'un côté assignée à l'orde du langage comme signifiant sans signification, et de l'autre comme béance dans l'ordre du sens. Il manque à lui-même, tout en insistant comme lettre du non définissable. 

Par où en effet le sujet originaire a quelque accointance au réel, si par réel nous entendons : le hors langage, le hors image, le hors représentation et hors symbolisation. Il y a du réel parce que nous ne pouvons boucler la boucle du savoir, que cette boucle est trouée, que ce trou dans le sens ouvre sur l'ab-sens (non pas le non-sens qui est l'envers du sens), sur l'inassimilable, le non maîtrisable, le non-formalisable.

C'est ici que nous retrouvons avec allégrese le grand Pyrrhon d'Elis, dont la pensée, à cette occurrence, prend soudain un relief inattendu : "il les montre (les choses) également in-différentes, im-mesurables, in-décidables". Ce  qui est inintelligible si l'on croit qu'il rend compte de la perception ordinaire commandée par l'imaginaire et le symbolique, mais qui prend toute sa valeur comme désignation du réel comme tel. C'est la fulguration formidable d'un esprit débarrassé de toutes ses représentations, ouvert béant à la béance universelle. Ici, en effet, n'ont cours ni le jugement, ni la préférence, ni le calcul, ni la formalisation, ni le sens ni le non-sens. - Ab-sens, registre à jamais autre, dont nous nous sommes exclus par la langue, mais qui soutend tout le reste, et qui, à notre insu (inconscient), nous travaille en profondeur.

Kant demandait : que puis-je savoir ? Je dirai : je peux savoir qu'il y a du réel mais non savoir le réel. Il me reste à le positionner comme extériorité intérieure, cet Autre en moi plus réel que moi, avant que décisivement, tout à la fin, je ne le sois.

13 novembre 2017

L' OUBLI VAILLANT

 

Dans les traces récurrentes de notre histoire, que lisons-nous, si ce n'est la présence, en pointillés, d'un sujet absenté, d'une ombre mobile, qui, à sa manière, ellyptique et énigmatique, témoigne de la persistance d'un projet, d'un acharnement à vivre, malgré tout, malgré le jeu obscur où il se perd. Existence à demi avortée, où l'on peut lire pourtant, en filigrane, la persistance du désir, dont le résultat pur serait de se reconnaître lui-même. Cette issue n'est nullement garantie, mais elle est possible, au prix bien sûr d'un travail conséquent. Toute l'affaire consiste à se reconnaître soi-même en bout de course comme ayant toujours été là, depuis l'origine, bien que cela ne fût longtemps que sous la forme d'une méconnaissance. J'y étais, j'y suis, j'y serai toujours. 

Supposons ce pari réussi : quel en sera l'effet ? 

Dans la nostalgie, le sujet expérimente une brutale rupture entre le présent et le passé. Il est comme Ulysse, gémissant au bord du rivage au souvenir cuisant de sa patrie perdue. Toute nostalgie est perte du pays natal, sous quelque forme qu'elle se présente : le temps est déchiré, la continuité rompue. On ne peut revenir en arrière, mais l'âme s'absente du présent pour évoquer sans fin les joies et les plaisirs du passé. On s'imagine que la perte est totale et que l'être tout entier s'est englouti dans les eaux. Là est l'erreur : si le passé ne peut revenir, si effectivement la réalité passée est perdue, le sujet, lui, n'est pas perdu, il est toujours là, il peut reprendre la route s'il consent à laisser derrière lui ce qui n'est plus. Un oubli vaillant, qui n'est pas une dénégation : j'y étais, je n'y suis plus, mais je me souviens. Et s'il est naturel que j'en éprouve quelque tristesse, cette tristesse n'est pas un malheur, c'est la marque d'un passage, la trace d'une émotion, dont l'effet pourra s'atténuer à l'avenir, sans disparaître jamais complètement. Ce que j'ai vécu continue de vivre en moi, non comme passion présente et dévorante, mais comme signe assumé d'un avoir été, étape d'un chemin qui a contribué à me former. Dès lors ce n'est plus de la nostalgie.

L'oubli lui même est encore une manière de se souvenir : ce qui oublié est toujours encore disponible, l'affect en moins, dépassionné.

Parfois d'anciennes chansons chantent dans ma tête, chansons du pays natal, douces complaintes ou joyeuses litanies. Des paysages sortent de la brume, des espaces se dessinent, des collines et de vieux chateaux en ruine, des vignobles sous le soleil, je bois du vin nouveau dans une auberge, un peu âpre, un peu rèche, et si odorant ! L'automne surtout, si favorable aux souvenirs, où brille encore un peu d'ardeur au milieu des nuages, si rêveuse, où le temps semble se contracter, où les jours s'inclinent vers la nuit, où les nuits sont plus longues, plus pensantes. Saison qui prète à la ressouvenance, au travail du récit, à la poésie méditative. Toutes ces impressions qui reviennent, on pourra les accueillir d'un coeur vaillant, les relire et les relier, et s'en réjouir, et comme des bijoux précieux les disposer avec bienveillance dans l'écrin de la mémoire. Ils y sont, ils y seront toujours, ils ne disparaîtront qu'avec notre propre disparition, comme nous, virtuellement immortels.

10 novembre 2017

Le DEFI de la SINGULARITE

 

La singularité, selon la belle formule de François Roustang ("La fin de la plainte", fin) est ce que je ne peux pas ne pas être, qui correspond à ma nature propre, qui l'exprime adéquatement. Mais cette définition, qui est exacte, est davantage virtuelle que réelle, parce que le cours ordinaire de la vie, avec ses errements  inévitables, ses concessions à la nécessité ou à l'obligation, a créé dans le sujet, presque toujours, de sensibles et regrettables déformations. Il est quasi imposible que le vrai Self ait pu se manifester et s'épanouir dans l'aisance de son expressivité, et le lot commun est de se gauchir dans un Self d'emprunt, une image torsadée et controuvée que nous baptisons pompeusement identité. L'identité est une identification, un processus douteux d'appropriation, de références et de nominations qui nous viennent du dehors, et que nous finissons par croire de notre crû, tambouille de bric et de broc où se mêlent et s'entremêlent les attachements familiaux et régionaux, les réminiscences, les croyances et les idéaux de toute farine, importées frauduleusement dans une conscience avide de se poser et de s'en faire croire. Et on finit en effet par s'y croire, revendiquant comme un bien propre et inaliénable, ce qui n'est que produit d'importation, marchandise frelatée et conviction de seconde main. "Je suis catalan, je suis chrétien, ou bouddhiste, je suis citoyen de la plus belle république " et ceci, et cela, - mais de quoi, de qui parle-ton ? Tout cela, bien considéré, ne sert qu'à se donner l'illusion de n'être pas comme l'autre, de se détacher, de s'estampiller, oubliant au passage qu'on ne fait là rien d'autre que de se rallier au commun d'une communauté, pour s'opposer à la communauté d'en face. Souvent une secrète haine de l'autre soutend le processus : se revendiquer d'une religion c'est implicitement écarter les autres, sacraliser une différence qui ne tient le plus souvent qu'aux hasards de la naissance.

L'identité est une notion sociale. Aucune société ne peut fonctionner sans elle. Chaque pouvoir, politique ou confessionnel, fiscal ou juridique, vous impose de vous laisser identifier, et pour finir on se persuade que c'est là ce qui nous appartient en propre, alors que c'est précisément le plus commun. C'est le paradoxe de la mode : on croit affirmer une différence et on fait comme tout le monde.

" Maintenant que je ne suis plus rien je suis enfin un homme" - c'est à peu près la parole d'Oedipe dans la pièce de Sophocle ("Oedipe à Colone"). Maintenant que j'ai renoncé à être le tyran de Thèbes, que je me suis démis de tous les prestiges du pouvoir et du savoir, que je suis faible et nu, de surcroît chassé comme un malpropre de ma ville, maintenant que j'erre en aveugle dans la campagne, c'est maintenant que j'accède, dans toutes les apparences du dénuement le plus radical, à mon être propre, à mon inaliénable liberté. On me croit fini, détruit, il m'arrive parfois de le penser moi-même, mais c'est là le reste de mes illusions d'autrefois, lorsque je croyais que la reconnaissance publique soutenait mon être, mais aujourd'hui, d'un autre savoir, autrement efficient, je sais ce que je ne pouvais savoir alors, que ce qui reste quand on a tout perdu, c'est précisément - je - l'humanité d'un "je" sans définition possible, à jamais in-identifiable, étranger à toute patrie, à toute confession, a-theos, inassimilable, et libre ! Ce n'est pas même la parole d'une opposition aux pouvoirs, je ne m'oppose à rien, ni à personne, je ne conteste même pas, ni me rebelle, ni me réfracte, simplement je suis hors-champ, ailleurs, présent dans la présence inaliénable de ma singularité.

Et c'est ainsi que le sujet désaliéné vit d'une vie double, car il n'est pas nécesssaire de fuir aux Marquises ou de se réfugier dans une cabane en Sibérie : double, parce que d'un côté on jouera le jeu social, sans illusion, sans mépris et sans haine, et de l'autre on se maintiendra par devers soi dans l'espace ouvert, en ce lieu inassignable où le plus singulier rejoint l'universel. La nature singulière sera en congruence avec la nature universelle.

09 novembre 2017

Du CHOIX et du REGRET

 

Dans certaines situations critiques il faut choisir entre deux options, et seulement deux. L'échappée vers la troisième étant barrée, il faut bien se résoudre, et, choisir ce sera éliminer l'une des deux pour se satisfaire, si cela est possible, de l'autre. C'est ainsi que naît le regret, par où le coeur reste attaché, et l'imagination, à ce qui aurait pu être et qui ne sera pas. "Ah si j'avais choisi telle formation, au lieu et place de celle que j'ai suivie, j'aurais pu développer telle aptitude qui est bien en moi, et qui est restée en friche, faute de stimulation". Et ainsi de suite, le sujet égrenant la longue kyrielle de ses insatisfactions, rêvant d'une autre vie, plus riche, plus ceci et plus cela, oubliant au passage les biens qu'il a pu connaître dans son trajet actuel, qui n'est sans doute pas pire qu'un autre. L'herbe est toujours plus verte chez le voisin, et ainsi nous cultivons, par négligence ou méconnaissance, une persistante insatisfaction, qui procède d'une secrète envie. On envie le riche, on envie l'artiste que l'on croit plus libre que nous, on envie les attributs de l'autre sexe, on envie tout ce qui brille, tout ce qui s'étale de par le monde. L'envie s'adresse au visible, quand l'invisible nous est forcément inconnu, où pourtant réside l'essentiel. Et ce qui soustend l'envie c'est l'illusion.

Revenons à la question du choix. Tout choix forcé laisse un sillage émotionnel : regret, nostalgie, passions tristes. Mais il est des choix si entiers, si résolus, si absolus qu'ils ne s'accompagnent d'aucune tristesse : le sujet s'exprime si naturellement, si authentiquement, qu'on ne peut guère imaginer que ce choix lui coûte. Et pourtant on peut se tromper. Tel a choisi sa partenaire sans l'ombre d'une hésitation, qui divorcera trois ans plus tard. Et c'est alors que reviendra le regret : "que n'ai-je été plus perspicace, que n'ai-je préféré telle autre que j'ai négligée, et qui pourtant m'aimait !"

Et c'est ainsi que nous trimballons dans nos chausses une réserve d'espoirs déçus, de nostalgies réccurentes, de vies imaginaires que nous ne vivrons jamais, et qui, au sens strict, nous pourissent l'existence. C'est sans doute que nous ne parvenons pas à nous impliquer correctement dans le choix, que nous ne choisissons qu'avec une partie de l'être, et que l'autre se mette à flotter, au gré des occurrences, exigeant selon l'occasion sa part de satisfaction. C'est peu évitable : notre vie, telle qu'elle est, toujours imparfaite, morcelée ou limitée, comment ne pas y voir un défaut, un ratage au regard de nos antiques espérances ? Qu'est devenu ce désir qui nous portait à la conquête du monde, qui se croyait si sûr, si puissant, illimité dans sa verte jeunesse ? La loi du réel est passée par là, et il fallut tout naturellement en rabattre. C'est à ce prix que l'intégrité de l'être aura pu se maintenir, entre la nécessaire adaptation au monde, et la continuation souterraine de la vie subjective, selon la logique du désir. 

On renonce, mais ne pouvant renoncer tout à fait, on s'autorise les vaticinations imaginaires, on rêve dans les romans et les films, on se laisse bercer par la magie de l'art, on compose si l'on peut, on écrit, on fait de la musique, on se divertit, on embellit les jours, on vit par procuration ce qu'on ne peut vivre en effet. "Mélancolie de l'art" : une quasi-vie qui console de l'autre, et qui, bien entendu, ne la remplace pas, ne la compense pas. Disons, pour faire bonne mesure, qu'elle la rehausse, lui conférant un chatoiement et une séduction supplétive.

Mais ce n'est là que demie mesure. La vraie solution, la seule vraie sans doute, c'est de jeter par dessus bord toute considération de gain et de perte, toute arithmétique des biens et des maux, plaisirs et déplaisirs, espoirs et désespoirs, et, pour finir, tout souci obsessionnel de l'identité. Quand l'identité elle-même n'est plus un objet de pensée, il reste enfin ce qui n'a jamais manqué d'être, encore que nous l'ignorions, la singularité.

 


08 novembre 2017

De la BOUCLE de VIE, et de la GRATUITE

 

Revenir à la terre. La vie est une immense boucle, qui, commençant tout auprés de la terre, s'en éloigne, se détourne, s'égare, erre, vaticine, s'affole parfois, se courbe et se redresse, s'infléchit et se cabre, décrivant des arabesques, papillon de jour, papilon de nuit, ailes déployées, ailes rétractées, mais quoi que l'on fasse, on en revient à la terre. Le début et la fin sont le même. Le berceau et la tombe. 

Certaines boucles de vie sont admirables. D'autres sont dérisoires, marquées de je en sais quelle pauvreté essentielle. Au total cela revient au même.

C'est là réfléchir du point de vue du tout. Mais quand nous sommes dans la boucle nous ne pensons pas ainsi. Absorbés par nos affairements, nos passions, nous avançons vaille que vaille, "espérant de vivre", espérant quelque changement radical, quelque acomplissement, qui ne vient jamais. La chose est indéfiniment reportée, jusqu'au moment où, lassés d'attendre le miracle, nous interrogeons le processus dans son entier, en exhibons la logique secrète, et décidons sa fin.  Il n'y a rien à attendre, rien à réaliser, tout est déjà là ; s'il y a miracle, il est advevu depuis longtemps, et nous n'avons rien vu.

Idée révolutionnaire, en effet, qui retourne la logique du sens, la subvertit du tout au tout : point n'est besoin d'attendre la mort pour boucler la boucle. On la boucle par l'acte de connaissance. La longue errance motivée par le désir cesse. Une autre qualité peut apparaître. La grâce de la gratuité.

Gratuit est ce qui est donné sans contrepartie, sans remboursement, sans dette et sans culpabilité. L'air que je respire est gratuit, comme la lumière du soleil et les vagues de la mer. Gratuits le jour qui se lève, "l'aurore aux dogts de rose", gratuite la nuit profonde. C'est évident, mais le savons-nous ? Gratuite l'existence qui n'a plus à se justifier d'exister, à payer une dette imaginaire, à payer des péchés imaginaires, à s'aménager une retraite dorée au paradis, à se soucier de bonne renommée, à se vouloir exemplaire. Qui renonce aux idéaux frelatés. Qui n'a cure de faire ou défaire. Qui, comme dit l'autre, se contente de vivre "du jour à la journée". 

"Il y a de tant de choses en moi que je n'ai pas su développer". "Quel artiste meurt en moi !". "J'aurais pu être un grand homme, si je n'étais si lâche, si pusillanime, si j'avais eu un peu de chance" - Et quoi encore ? - Si, si, et encore si...Que de regrets, que d'amertume, que de triste passion dans le coeur ! Examinons plutôt le cours de notre vie, nous y verrons peut-être un fil directeur, une secrète logique, une sorte de nécessité intérieure qui fit que nous avons choisi, bon an mal an, ce qui nous a conduit là où nous sommes. Bien sûr on peut imaginer d'autres options. Par exemple, j'aurais pu suivre le désir de mes parents, reprendre la boutique paternelle, vivre d'une vie plus confortable, ou, à l'inverse, m'engager dans la marine et polissonner dans les îles lointaines. Mais voilà, c'est mon génie intime qui en a décidé autrement, et je suis bien obligé, par simple honnêté, de voir que j'ai agi selon mon désir, quoi qu'il m'en coutât. Nous voudrions vivre mille vies parallèles, et le destin fait que nous n'en vivons qu'une, la nôtre précisément ! D'où une sorte de mélancolie, une aspiration vague à l'infini, qui alimente rancoeur et déception. C'est de cela qu'il faut guérir si l'on désire atteindre à la gratuité.

Et maintenant ? Je vois derrière moi une existence qui se boucle. Elle fut ce qu'elle fut. Marquée au fer de l'inconnaissance, de l'errement, de la douleur inutile. Je me suis débattu comme un beau diable, et au total je peux comprendre que je ne pouvais faire autrement. Mais auusi, et c'est là le point nodal, que rien ne m'oblige plus à poursuivre cette tragi-comédie du désir de reconnaissance. C'était, et ce n'est plus. Là est l'essentiel.

06 novembre 2017

Il faut imaginer Robinson heureux : fantaisie

 

Ce qu'il faut à présent c'est revenir à la simplicité des choses : respirer en conscience, ouvrir large le torse, ouvrir le corps et l'esprit, d'un même mouvement, à la présence du monde. Revenir - ce qui implique d'avoir vécu d'une singulière absence, comme un long rêve à la surface de la nuit. Mais il n'y a pas lieu de regretter : cela aussi il fallait le vivre, encore que ce ne fût qu'une vie à demi, trop enserrée, trop repliée. Il fallait comprendre, si tant est qu'une compréhension fût possible : même la limite de la compréhension il fallait la poser, ce qui ne se peut qu'à se frotter à l'impossible. Entre ce qu'on peut comprendre et ce que l'on ne peut, il existe un rapport qui ne se donne que dans l'expérience poussée à son terme. Alors se profile un territoire inconnu et inconnaissable, où l'on ne peut aborder que dans l'humilité. Ici commence la terra incognita, vaste plage de soleil et de nuit, alternativement, où de premiers pas hésitants inscrivent leur marque éphémère. Robinson échoué sur la plage d'une île improbable, où il finira, quoi qu'il veuille, sa vie d'homme. Nous en sommes tous là, mais nous n'y pensons guère, préférant nous étourdir de chimères.

La simplicité c'est le sable étendu, c'est la course du soleil d'un bout à l'autre de l'horizon, c'est la végétation où s'enfonce le naufragé, c'est le chien qui court à ses côtés, c'est la colline, c'est la maison édifiée à coups de hache, c'est la promenade et la chasse, c'est le modeste territoire arraché à la nature sauvage, et qui ne s'en sépare que par un décret dérisoire : où commence le jardin, où finit la plantation, si les herbes refluent sur la culture, envahissent le champ, égalisent tout dans leur voracité ? Je sais que l'artifice, aussi beau puisse-t-il être, à la fin retourne également à la terre, où nous finissons tous. Tout habitacle est provisoire, toute oeuvre éphémère. Il n'importe, c'est ici que je vis, c'est ici que la mort viendra me prendre quand sera l'heure.

Il faut imaginer Robinson heureux. Sa solitude, qui effraiera le distrait, est le lot universel, mais nous préférons n'en rien savoir. Je m'obstine dans ma rêverie : que survienne un Vendredi, ou tout autre, qu'il partage un temps mon temps, qu'il me soit cher ou détestable, qu'il marche à mes côtés, qu'il dorme tout près dans la chaleur des nuits tropicales, que même quelque jeune beauté agrémente mon séjour, il n'en est pas moins un autre, qui vit d'une vie autre, inassimilable à la mienne, étrange et étrangère. Un jour l'autre s'en va, ou c'est moi qui part avant lui. Si même nous mourrions à la même heure, chacun meurt de sa propre mort, qui ne se partage ni se communique. Il en va de nous comme des feuilles de nos jardins.

Nature, me voici ! Je me rends sans regret à la loi commune, et si, par vanité ou méconnaissance, errant dans les illusions du monde, j'ai oublié ta loi, voici que j'en comprends la profonde nécessité. Il n'existe rien en dehors de toi, et nos constructions, nos institutions, nos efforts, et notre rage de faire et de défaire ne changent rien, ne posent rien qui nous en écarte et nous sauve. Ces lettres d'or ou de sang, ces hiéroglyphes que nous gravons à la face de la nuit, comme marques de sable sur le rivage, à la fin le flux immense les efface, ne laissant que la surface immaculée de la mer. De la mer nous naquîmes, comme Aphrodite, à la mer nous retournons. Tout à la fin il ne reste que la mer.

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02 novembre 2017

Le CHAINON FAIBLE : de la structure psychique

 

Suite au texte précédent sur le sentiment de réalité et la "chaîne du moi" je voudrais ici proposer quelques hypothèses.

C'est par la brisure d'un chaînon que le réel fait effraction dans la psyché, entrainant la déroute de la chaîne entière. Mais alors, peut-on dire quelque chose de plausible sur ce chaînon faible ? On pourrait poser en principe que tout un chacun porte un tel chaînon faible, et que c'est là une marque sensible, et souvent repérable, d'une individualité, mieux, d'une singularité. Dis-moi quel est ton chaînon faible, et je te dirai qui tu es. Même Achille, invincible en toutes choses, a le tendon fragile, par où la mort entrera dans son corps. De même pour Siegfrid, et partant pour tous les héros : où l'on voit que la mythologie véhicule, plus que la raison raisonnante, de profondes intuitions.

Il existe un chaînon faible parce qu'il est impossible de constituer une chaîne parfaitement close, fermée sur elle-même. Ce serait un système absolu, détaché de tout rapport au réel, tel que l'on n'en trouve que dans certaines psychoses, en d'autres termes un délire autoréférent et autosuffisant, une construction étanche, intégralement autistique. Il faut bien qu'il existe quelque part un rapport, un lien, fût-il infinient problématique, avec cette dimension toute-autre, extérieure au moi, que l'on ne saurait ignorer sans courir les plus grands risques. Ce qui est ainsi dénié ou forclos revient alors sous les espèces effrayantes de l'hallucination ou de la persécution intérieure : retour du réel, qui parfois déclence la crise psychotique.

Tel l'enfant emmuré dans le désir de sa mère, vivant en symbiose imaginaire avec elle, dans une sorte de mirage fantastique et enchanté, qui, lors du surgissement inopé du tiers - un tiers en position de père  séparateur - présente subitement des troubles psychotiques. L'effondrement met en évidence qu'il manquait préalablement, dans la structure psychique, un représentant, une instance représentante, du tiers comme fonction symbolique. Système clos, brusquement troué, évidement catastrophique. Et par la suite, si aucune action thérapeutique n'est entreprise, le sujet va reconstituer son intégrité imaginaire sous la forme du délire.

Mais pourquoi, dans les cas ordinaires d'adaptation et de socialisation, le chaînon serait-il faible ? Il est faible parce que d'emblée le rapport au "dehors", à l'élément étranger est problématique, mal assuré, voire conflictuel. Nul n'aime spontanément ce qui vient perturber la souveraineté du principe de plaisir qui gère le fonctionnement ordinaire du moi. Le sujet sait et ne veut pas savoir, qu'il existe hors de lui des forces redoutables qu'il ne peut maîtriser, des instances de séparation et de limitation, des personnes qu'il ne peut manipuler, des réalités hétérogènes et menaçantes, dont il cherchera à se garantir par diverses techniques d'évitement, de séduction, de dénégation ou de refoulement. Comme parade universelle à son désarroi, à sa détresse, il construit un fantasme qui l'assure, à défaut de maîtrise effective, d'une ressource toujours disponible contre les aléas de l'existence. Pour le dire d'un mot : le fantasme suture la faille (celle du chaînon faible) créant une sorte de monstre psychologique où savoir et non-savoir, acceptation et dénégation, vérité et illusion se combinent et se surdéterminent, le tout dans une inconscience à peu près définitive. Allez donc dénicher le fantasme chez le sujet, si tout est fait pour que jamais il ne puisse accéder à la conscience !

Et pourtant, précisément dans ces cas au demeurant assez rares où se produit une décompensation, ou un effondrement, le fantasme révèle soudain sa caducité : il parait à tout, il avait solution à tout, sauf à cela, qui d'un coup emporte la baraque. Le chaînon, lui qui semblait indesctructible, est brisé. C'est l'occasion unique, inespérée, miraculeuse, d'entrevoir la vérité dissimulée sous le fantasme.

Imaginons un enfant qui, pour faire face au désespoir de l'abandon, se construit la belle illusion d'être aimé quoi qu'il arrive, qui se persuade que la mère abandonnique (car il sait bien qu'elle est abandonnique, il le vit dans sa chair) n'est pas abandonnique, qu'elle est tout simplement empêchée d'être là alors que de tout son amour elle voudrait bien être là, qu'elle l'aime à distance d'un amour absolu, sans faille et sans condition, qu'il la retrouvera bientôt, qu'ils vivront éternellement dans une fusion parfaite etc. Pour lui, chacun voit bien où se situe le chaînon faible, mais lui ne le sait pas, et toute sa vie durant il sera "celui qu'on aime", qu'on désire, que toutes les femmes désirent, celui qu'on ne quitte pas, qu'on n'abandonne pas. Que peut bien devenir un sujet obsédé par de telles pensées ? Comment vivra-t-il les refus et les brimades ? Comment fera-t-il face aux aléas de l'amour ? Un tel scénario peut durer longtemps, il peut aussi s'effondrer d'un coup. Mais dans tous les cas demeure cette vérité, reconnue ou non, que l'amour reçu, et l'amour donné, ne sont pas à la hauteur de nos exigences, que par un côté subtil, indépassable, et quoi qu'on fasse ils sont marqués d'un coefficient de ratage.

Reste cette hypothèse encore, que le chaînon faible n'est pas vraiment localisable, qu'il ne figure à aucune  place  déterminée, mais qu'il est infiniment mobile, se glissant sur les autres chaînon qu'il contamine, recréant en tout lieu de la chaîne, au coup par coup, une sorte de fragilité structurelle, un peu comme dans ces jeux où la circulation des pièces est rendue possible par le manque de l'une : tout le jeu consiste à se déplacer sans fin autour d'un trou, qui soustend le tout. Paradoxalement le chaînon faible est à la fois une pièce surdéterminée, surchargée, et un trou. Disons un trou réel - le trou du réel - voilé, dénié, enkysté de constructions secondaires, imaginaires et fantasmatiques.

 

01 novembre 2017

Du SENTIMENT de REALITE, et du REEL

 

"Pour nous assurer que ce que considérons comme la réalité l'est bien, nous avons besoin d'une autre réalité qui nous permette de relativiser et qui, elle-même, a besoin d'une autre réalité pour lui servir de base. Et ainsi de suite, jusqu'à créer dans notre conscience une chaîne qui se poursuit indéfiniment. Il n'est sans doute pas exagéré de dire que c'est dans le maintien de cette chaîne que nous puisons le sentiment de notre existence réelle. Mais que cette chaîne vienne à être brisée, et immédiatement nous sommes perdus. La véritable réalité est-elle du côté du chaînon brisé, ou du côté où la chaîne se poursuit?"

Cette remarquable question, le héros d'un roman de Haruki Murakami se la pose dans l'angoisse de perdre pied, lorsque se dérobe la tranquille certitude de la réalité. En dernière analyse, qu'est ce qui est réel - la structure apparente d'un monde plus ou moins familier, ou le trou dans la structure ? Ce qui est sûr c'est que passe par ce trou un vertige irrépressible, qui emporte toutes nos constructions mentales.  Le sentiment de réalité, alors, se dilue dans une incertitude affolante. C'est l'effondrement, en négatif, et en positif, la chance d'une radicale mutation subjective.

Cette expérience cruciale nous faisons tout pour l'éviter. Il se peut même qu'elle soit indéfiniment différée, certains sujets réussissant, par stratégie, ou à la faveur de circonstances favorables, à l'éviter, jusquà l'heure de la mort. Tout un chacun dispose de techniques plus ou moins élaborées pour maintenir l'heureuse illusion qui fait l'armature du moi. Mais d'autres se savent menacés, pressentant qu'en dépit de tous leurs efforts, il leur faudra un jour traverser cette épreuve. Ils vivent sous le hachoir programmé de l'effondrement. Et quand la chose se produit, ils sont tout à la fois attérés et soulagés : ce qui devait arriver arrive, il était vain de fuir, le monstre était là depuis longtemps, et le voici, massif, avec tous les caractères d'une évidence inévitable. Pour d'autres enfin, la chose survient sans que rien ne l'ait jamais annoncé ni laissé prévoir : il allait au bureau comme chaque matin, mais ce matin-là il s'effondre sur le pas de la porte, sans rien comprendre, totalement désarmé. 

Mais de quoi s'agit-il ? Nous y voyons une opposition radicale entre la réalité et le réel. Par réalité entendons ce sentiment, construit par longue accoutumance, de familiarité entre nous et le monde, cette fameuse "chaîne" décrite par Murakami. C'est la chaîne du moi. C'est là-dessus que repose notre identité, où ce qui tient lieu d'identité. Qu'un chaînon se brise et voici l'irruption du réel, c'est à dire de ce tout-autre, de cette étrangèreté radicale qui emporte d'un coup tout l'édifice. Après coup - c'est toujours dans l'après-coup - se révèle cette incrédible vérité : tout cela n'était qu'une construction, ou, pour le dire comme le poète, "le rêve d'une ombre". Souvent c'est sous les espèces de la mort, mort d'un proche, mais aussi mort de nos attachements, de nos idéaux, de nos passions, de nos illusions, que se précipite l'expérience, au sens chimique du terme. Nous avions tout prévu, notre carrière, notre réussite, nos amours et nos gloires, mais Cela, non, Cela ne cadre pas, ne colle pas, c'est plus fort, plus radical - inassimilable. Toujours dans le roman de Murakami revient, comme une mélopée triste, cette phrase : nous vivons comme nous pouvons, nous mourons comme nous pouvons, "et à la fin ne reste que le désert".

Et maintenant ? Comment pourrait-on revenir, comme si rien ne s'était passé, à la culture de nos amours anciennes, à nos rêves de grandeur ou de pouvoir ? Je voudrais bien, je le voudrais, mais il y a Cela, et Cela change tout. Mais change quoi ? Que je m'illusionnerai un peu moins, que je me tiendrai moins attaché, qu'en toute chose je vois l'écoulement, la fuite, l'impermanence - soit - mais il faut bien vivre dans ce monde tel qu'il est, et alors ? Cela change tout, et cela ne change rien. En tout cas rien de visible, rien de sensationnel. Ce n'est pas ce fameux nirvâna qui fait rêver les naïfs, le fleuve continue de couler, les nuages de vagabonder. Le samsâra de samsârer. Et moi, aurais-je atteint quelque perfection supérieure, quelque sagesse enviable ou admirable ? Pas du tout. D'ailleurs je le vois bien, je ne suis pas sans rêver encore, sans fantasmer comme un jeune puceau, sans souffrir comme souffre tout un chacun.  Il faut bien en convenir : ce changement, pour réel qu'il soit, ne change pas la vie ni le monde, il consiste en une chose, et une seule : je sais que je suis mortel. On dira que je devais bien le savoir avant, sans doute, mais d'un savoir abstrait, inconsistant, sans conséquence. Maintenant, plus qu'un savoir, c'est la marque infrangible de la vérité. 

Le nirvâna n'abolit pas le samsâra, il s'y oppose sans le supprimer, et au total il ne s'y oppose même pas. Deux faces de la même pièce. Disons : vision plus juste de ce qui est.

PS : le roman dont est extrait ce passage : "Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil" - roman admirable, oeuvre d'une incroyable pénétration psychologique.

27 octobre 2017

Du RYTHME en POESIE

 

 

Mallarmé : "La Poésie est l'expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux de l'existence".

Ce qui m'interpelle, dans cette belle maxime, c'est la référence au "rythme essentiel". La poésie, langage premier du coeur, est rythme : voyez Homère, c'est la scansion des pieds - à entendre d'abord comme pieds du danseur - qui donne à la mélodie du vers sa cadence, dans l'alternance des temps forts et des temps faibles, des syllabes longues et courtes, transposant l'émotion sensible en figures sonores. Rythmos : disposition régulière, juste proportion, harmonie, et plus tard : cadence. Le rythme est à la fois la forme (harmonique) et le mouvement réglé. Aussi le sens du vers, son contenu si l'on veut, est-il inséparable du mouvement, ce qui fait que la poésie n'est pas la prose, laquelle propose un contenu de pensée à peu près indépendant de la forme. A l'inverse un vers ne pourrait se dire autrement qu'il est, sans perdre instantanément sa qualité propre. C'est d'ailleurs ce que vérifie le traducteur qui s'épuise en vain à rendre, dans une autre langue, ce qui appartient en propre à la langue du poète.

Quand le rythme se perd on recourt à la rime, faible compensation, qui met l'accent à la fin du vers, au détriment du reste. Je veux bien admettre que la rime sauve quelque chose de la musique, par l'écho et la répétition des finales, qu'elle entretient une sorte d'hypnose acoustique, mais chacun peut voir que c'est là un piètre recours, si le vers lui-même n'est pas correctement scandé. Sans compter ce que l'obsession de la rime peut comporter de fastidieux, de mécanique et d'artificiel. J'avoue volontiers qu'il m'est devenu impossible de lire les classiques, et le théâtre français en particulier, où le vacarme des rimes plates m'assomme. 

Le rythme est immédiat en grec, en latin, en allemand, il est beaucoup moins perceptible en français, langue plus sourde et volontiers monocorde. Il faut, au poète en cette langue, mettre en oeuvre toutes ses ressources d'inventivité pour faire chanter la strophe. Surtout si l'on se propose d'éviter la rime, ou d'en distraire l'usage, pour un effet maximal. S'en servir irrégulièrement pour ponctuer à l'occasion, ou la déplacer en des lieux inattendus. Leopardi est un maître en ce domaine. 

Mais laissons là les considérations techniques. Mallarmé parle d'un rythme essentiel. Cet essentiel, je veux croire qu'il réside dans l'accord entre le génie de la langue et la disposition originelle de la sensibilité, qui fait qu'en parlant ou chantant le poète exprime du même mouvement ce qui se parle d'un seul jet comme vérité subjective et potentialité universelle. En quoi la poésie est aussi, paradoxalement, un art impersonnel. 

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