LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

02 décembre 2016

L'AMOUR des ELEMENTS

 

Lors de l'une de nos réunions philosophiques et amicales l'animatrice nous demanda de dire à voix haute quel était notre élément de préférence. Depuis Empédocle chacun sait qu'en Occident nous comptons quatre éléments fondamentaux : la terre, l'eau, le feu et l'air. Mais qui sait que les Anciens y ajoutaient parfois l'éther, conçu comme élément invisible, le quint élément, dont plus tard on voudra tirer la quintessence ? Qui sait par ailleurs que cette classification n'a rien d'universel, et que les Chinois raisonnent bien différemment, distinguant la terre, l'eau, le feu, le métal et le bois, de même qu'ils distinguent cinq qualités. Il y a lieu d'hésiter sur le nombre : quatre, cela satisfait le besoin de symétrie ; cinq, cela introduit le mouvement, et il est patent que si l'Occident a sacrifié à l'ordre et à la symétrie, la Chine a valorisé tout ce qui est passage, flux, transformation progressive : la fluence du Tao.

Bref, la question était : quel est votre élément de choix ? Après une hésitation je dis que si la terre est manifestement mon élément préférentiel, j'y adjoignais nécessairement le ciel, formant la dyade originelle, Terre et Ciel, le bas et le haut, la pesanteur et la légèreté, la matière et l'immatériel, le fondement et la loi. Dans leur mythologie les Chinois placent l'Homme entre la Terre et le Ciel, l'Homme debout, touchant aux deux extrêmes, par les pieds et la tête. Cela me convient parfaitement, surtout qu'ils entendent par Ciel non pas la demeure des dieux mais le principe immanent qui régit l'ordre du monde : astres, vents, nuages, pluies, orages, beau temps, et plus largement toutes les occurrences qui contribuent à faire "le temps", à la fois la chronologie qui détermine la perpétuelle mobilité des choses, et le temps "qu'il fait", bourrasques et longues journées de soleil. La terre est charnelle, sensible, source inépuisable de sensibilité, "sûr fondement de toutes choses", parenté essentielle, conaturelle à l'humain ; le Ciel est cette ouverture infinie qui fait rêver, cette perpétuelle évolution qui fait que rien ne dure identique à soi, emportant toutes choses dans la mutation infinie, sans début et sans fin. Je les associe amoureusement dans la même étreinte.

Je l'avoue, l'eau me reste un élément étranger, spontanément hostile, indocile, traître et incommode. Je n'ai appris à nager que vers quinze ans, et encore fort imparfaitement. Autant je suis agile sur terre, pratiquant avec plaisir tous les sports terrestres, autant je suis emprunté, malhabile dans l'eau. J'ai toujours peur d'étouffer, ou de couler. Quand je me suis aperçu que j'étais sujet aux crampes je n'osai plus m'éloigner du rivage. Et avec le temps j'ai complètement cessé de nager. J'adore par contre m'asseoir paisiblement à la terrasse d'un café, l'immensité de la mer ouverte devant moi, ou dans un port, à voir les bateaux aller et venir, entendre le craquement des voiles, les cris des goëlands, et rêver de beaux pays lointains où je n'irai jamais. En rêver me suffit : cela dispense des terribles efforts, de la fatigue des traversées, des incertitudes et des houles. Pour quoi aller si loin si, ici même, on trouve tout le nécessaire ? Ailleurs, si l'on y va, redevient mécaniquement l'ici. Quoi qu'on fasse on est toujours dans l'ici. 

L'élément terrible c'est le feu. Spontanément c'est la terreur de tous les vivants qui courent éperdument dans tous les sens pour le fuir. Ce n'est qu'à titre métaphorique, éthéré, qu'il nous inspire : ardeur, élévation, spiritualisation des passions, chaudron de la métamorphose, alchime savante de la purification. Dans le Taoïsme on procède à la montée de l'énergie terrestre (le premier réchauffeur) vers le coeur, puis vers le sommet de la tête. C'est le principe d'une méditation qui sait accueillir le terrestre et l'affectif pour le transvaluer par une ascension méthodique : non pas rejeter ou cliver ou refouler, mais transformer par un travail conscient et patient. Alors la terre, l'eau, l'air, et le feu s'unissent et se dépassent dans la claire vision de la lumière.

 

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30 novembre 2016

De la DOULEUR sans OBJET

 

Le vertige c'est l'effroi du bord, lequel divise l'espace en deux zones absolument hétérogènes. De ce côté-ci c'est la sécurité relative, le connu, le pensable ; on y est "comme dans un port" (Epicure) ; et de l'autre la grande mer tourbillonnaire, "mari magno", les affres et les tourmentes. Et dans certaines expériences plus poignantes encore, le vide, l'irreprésentable, le "chaos" sans bord ni bordure. Pascal s'effrayant de l'immensité insondable, "où le centre est partout et la circonférence nulle part".

J'étais hier dans cette humeur très spéciale où je ne sais quel danger innommable me poingt, comme si j'allais mourir sur l'heure. C'est une bien étrange inclination, comme une glissade irréversible vers je ne sais quel abîme, de nature inconnue, et je ne puis que me ranger à une morne acceptation, croupissant dan un silence hébété. Pourtant, de l'extérieur, rien ne permettrait à un observateur impartial de remarquer quoi que ce soit de manifeste, pas même un air de tristesse, ni crispation ni irritation, rien qu'une disposition au mutisme, un air d'absence, et je ne sais quelle manière d'être au delà, ailleurs, déplacé, errant dans un monde de repli intérieur, sans marques ni montre, juste la distraction morne de l'être-ailleurs. Rien de bien visible, rien de tonitruant, mais je sais, moi, que la gravité d'un état ne se mesure pas aux apparences.

Et me revoilà ce matin vif et alerte, comme si rien ne s'était passé, comme si j'avais sauté par dessus l'abîme, et qu'en somme la journée d'hier n'eût tout simplement pas existé. Je retrouve la belle lumière dorée sur les feuilles rares, jaunes et ocres, des platanes, le beau bleu du ciel vibrant entre les branches, et la rumeur de la ville, paisible, rassurante. La vie continue, et moi aussi. Et je me demande par quel mystère, quelle oeuvre d'un malin génie, je sois condamné à plonger périodiquement dans le marasme d'une angoisse sans nom, sans forme, dépourvue de sens. Car enfin on veut bien souffrir de quelque chose, si l'on peut nommer ce dont on souffre, la nomination réduit la douleur, même si elle ne la supprime pas, mais le pire est la douleur inqualifiable, celle qui échappe à toute prise et s'impose comme la manifestation éhontée de l'absurde. 

"De quoi souffrez-vous ?" - "Je ne sais, je ne peux rien en dire, sinon que c'est un malaise lancinant et funèbre, qui m'étreint lentement, et me laisse sans voix". Ce "sans-voix' donne à l'affaire son caractère spécifique : je puis comprendre que certains soient soulagés d'avoir enfin une maladie répertoriée, une "bonne" maladie, même fatale, plutôt que ce vague malaise indéfinissable, dont ils ne peuvent rien dire, et qui les mine comme un chancre. En somme la maladie est confortable, quoi qu'on dise, elle donne des satisfactions secondaires bien connues, et en somme il est plus sortable de mourir d'une maladie fatale que de traîner une existence rampante dans l'absurde d'un mal inqualifiable, inconnaissable et inconnu.

Tout ce que je peux en dire tient en une expression : danger d'annihilation. Ce n'est pas exactement la mort, même si cela y ressemble. C'est plutôt la disparition subjective dans un élément absorbant, omni-absorbant, faisant qu'il ne resterait plus rien du sujet. Mort psychique plutôt que mort physique, selon quoi, dans un corps qui continuerait de respirer, s'alimenter et végéter, aucune fonction intellectuelle et mentale ne s'exercerait plus correctement, mais une torpeur, une humeur flasque, encotonnée, sans brisées, sans aspérités, sans écho, sans vibration envelopperait les jours et les nuits, image presque parfaite du coma. Bien sûr les fonctions perceptives sont intactes, mais la mémoire arête son office, les pulsions sont éteintes, et le désir s'est envolé. Qui donc pourrait souhaiter pareille destinée ?

Bon, tout cela n'est que spéculation. Je retrouve l'élan et la vivacité. Le péril est écarté. Je sais depuis très longtemps que je vis sur une crête, que de chaque côté c'est un abîme. Mais enfin je marche. Avec un peu de chance je marcherai encore un certain temps. Et avec plus de chance encore je m'écroulerai sans tomber ni d'un côte ni de l'autre.

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29 novembre 2016

Du VERTIGE : 29 novembre 2106

 

Dans mes rêveries il m'arrive parfois de me retrouver au bord d'un précipice, ou d'une muraille qui donne vertigineusement sur le vide. A chaque fois je suis saisi d'effroi, je fais un brusque mouvement en arrière, très réel dans tout le corps, alors que je suis tout du long allongé sur un fauteuil. L'imagination, comme l'avais bien saisi Montaigne, suffit à glacer le sang, échauffer la bile, susciter les émois les plus saugrenus. Dans l'enfance, alors que j'adorais explorer les chateaux en ruine, les fouiller et retourner en tous sens, j'avais de ces terreurs irrationnelles et jouissives à me tenir sur les murailles, et la profondeur de la vision me tournait le sang. Je me retenais prudemment à quelque distance, brûlant de m'approcher du bord, et parfaitement incapable de m'y décider. J'enviais ces bambins qui grimpaient sans vergogne, escaladaient et couraient, comme si rien ne pouvait leur arriver, et j'avais envie de leur crier : "mais ne voyez-vous pas le danger, inconscients que vous êtes !". Je m'explique mal cette attitude paradoxale de ma part, car si vraiment seule la sensation du péril était présente il n'y aurait pas lieu de s'étonner : il suffisait de se tenir à distance. Mais non, il y a avait cette tentation incompréhensible de frôler le bord, de regarder malgré moi, de frémir et de trembler. Quel était donc cet étrange "objet" - objet sans forme, sans contour, sans identité - qui exerçait sur moi cette fascination trouble, jouissive et mortifère ? Car je savais bien qu'à chuter la mort était probable. Cette terreur n'a jamais disparu, elle est peut-être même plus intense encore, puisqu'il suffit, aujourd'hui, qu'une image de chute se profile dans une rêverie pour que j'éprouve les mêmes sentiments.

Tout petit, ma mère m'avait fait visiter la cathédrale de Strasbourg. Depuis la terrasse je voyais les hommes, les voitures, les chiens, comme ils étaient petits ! Il y a quelque chose d'infiniment exaltant d'être tout en haut, dominant le monde du regard, et l'on se sent sublime, destiné à la plus glorieuse des existences, immortel et tout-puissant ! Mais un seul pas en avant et c'est la chute d'Icare !

A l'inverse, comme je me tenais un jour tout en bas de la cathédrale, contre la porte d'entrée, je regardai vers le haut, je vis cette invraisemblable masse de pierres taillées s'élever vers le ciel, et j'eus positivement la sensation que la cathédrale allait se renverser sur moi.

Ni la hauteur, ni la profondeur - ces extrêmes me terrifient, m'emportent dans un effroi inexprimable. C'est un face à face avec quelque chose dont la teneur m'échappe, quelque chose au delà de toutes les catégories ordinaires. On me dira : c'est la mort. Peut-être, mais je n'en suis pas sûr. Ou alors comme métaphore. Plutôt l'engloutissement dans un élément indéfinissable, dont on ne revient pas.

Je me sens profondément terrien, fils de la terre, amant de la terre. Il me revient présentement une image ancienne : je bêchais le jardin avec mon grand-père, activité qui eut toujours pour moi la plus profonde résonance. Je me revois me pencher vers le sol, prendre dans la main une motte de terre, la soupeser gravement, sentir avec émotion la fraîcheur, la fermeté, le volume, la pesanteur, et j'eus cette impression forte, irréfutable : la terre est la puissance et le fondement, tout en vient de ce qui vit, tout y retourne. Le ciel est grand et beau, mais c'est la terre qui nous porte, qui nous génère et nous survit.

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28 novembre 2016

LA PIE SAUVAGE : de la beauté

 

Les arbres du parc s'effeuillent dans le vent d'automne. Déjà de larges échappées ouvrent sur le ciel gris. Assis à mon bureau je regarde longtemps par la fenêtre, j'observe la pie qui saute de branche de branche, s'arrêtant par moment pour picorer, puis reprenant sa course. Voici quelques semaines encore elle se débattait dans une déluge de feuilles vertes, puis, insensiblement, les feuilles ont passé au jaune, à l'ocre, au rouge par endroits, puis ont entamé leur descente vers le sol. La pie ne peut plus se cacher dans le feuillage. Et me vient cette question saugrenue : que pense une pie de la chute des feuilles, du retour de la froidure ? Comment perçoit-elle le changement autour d'elle ? En est-elle affectée de quelque manière, ou bien continue-t-elle souverainement ses ébats, dans une belle indifférence aux événements extérieurs ? Question oiseuse : l'animal a sans doute pris ses précautions, fait ses réserves, à la manière de l'écurueil qui tésorise ses graines en prévision de l'hiver. L'animal n'a pas besoin d'une science artificielle qui savoir comment gérer sa vie, ni de se faire une idée quelconque sur la nature du temps. Hiver comme été la pie de mon jardin poursuit son existence de pie, admirablement identique à elle-même, souverainement belle, autosuffisante, indifférente.

Voilà une qualité d'existence à laquelle nous n'avons aucune part, sur laquelle nous n'avons aucune prise, qui nous échappe de la manière la plus radicale qui soit. Nous avons domestiqué le chien il y a environ quarante cinq mille ans, le chat un peu moins, le cheval plus tard encore. Ces animaux nous semblent comme on dit familiers, de notre "famille", encore que cela ne soit vrai qu'à demi. Mais la pie, qui songerait à la domestiquer ? Pour quel usage ? Cet oiseau a la grande chance de ne servir à rien ni à personne, de ne servir personne. Aussi est-il libre d'une liberté incompréhensible, lointaine, inabordable. Il semble avoir réalisé un partage rigoureux de l'espace : aux hommes les maisons (il n'entre pas dans nos maisons, ne franchit jamais l'espace d'une fenêtre ouverte), à lui le ciel immense, les arbres, les herbages. Approchez-vous de lui, il s'envole. Il n'est pas de ces misérables pigeons flagorneurs et serviles qui viennent rôder autour des bancs publics pour mendier quelques miettes, il ne tourne pas autour de vous, il ne vous regarde pas : il vous ignore. Il sait, au coeur même de nos villes, rester sauvage, prononcer sans parole ni posture la loi de sauvagerie naturelle. Il est ce qu'il est, entièrement, indéfectiblement.

Cette existence-là est une forme supérieure de beauté, à laquelle rien ne manque, et qui n'a rien en trop. Beauté que l'homme ne saurait en aucun cas réaliser, ni même approcher. La nôtre, pour être parfois sublime, pêche toujours par quelque côté : "trop de notes", ou pas assez, trop de mots, pas assez. Beauté approximative, qui ne peut se refermer sur soi, qui a besoin d'autrui pour se constituer ou se faire reconnaître. Langage d'un désir qui toujours échoue à se faire entendre, et s'il est entendu, se sature. La coïncidence de soi à soi n'existe que dans la nature. Aussi la beauté naturelle, tout en comblant quelque chose de notre imperfection native, peut-elle aussi nous accabler de sa silencieuse perfection.

23 novembre 2016

STIMULATIONS

 

C'est un bien vilain vice que le tabac, d'autant qu'il s'incruste dans les replis intimes de la psyché, vous contraint à une humiliante répétition. Mais quoi ! connaissez-vous quelqu'un qui n'ait aucun vice, aucune addiction, ou toxique, ou érotique, ou comportementale ? La parfaite indépendance d'esprit, sans nul attachement, sans faiblesse coupable, relève du mythe, et la culture elle-même, dans la variété infinie de ses formes, ne va pas sans stimulants, excitants, usages dangereux, à croire que la vie, telle qu'elle est, ne se peut supporter qu'à l'aide d'adjuvants. On croit se libérer de cette loi en tolérant et recommandant les psychotropes, mais que sont-ils sinon des drogues médicinales ? Dès mon adolescence je me suis rigoureusement interdit les drogues, et les douces et les sévères, me faisant loi de consever en toute circonstance la lucidité et la liberté de jugement. Je me suis laissé aller au tabac, remarquant qu'il n'altère en rien la conscience, et plus encore, exerçant une stimulation intellectuelle tout à fait agréable et précieuse.

Lorsque j'ai passé deux mois en clinique, sans tabac il va sans dire, j'ai remarqué que cette abstinence forcée n'altérait en rien les fonctions corporelles. Etat neutre. Par contre je ne parvenais pas à me tirer d'une sorte d'apathie, de lourdeur, de mollesse, de visquosité intellectuelle fort dommageable. Je ne pouvais ni me concentrer ni faire agir la mémoire. Je lisais quelques livres, mais dans un état de stupidité absolue, je n'enregistrais rien, ne comprenais rien, et, pour dire le vrai, j'aurais pu relire cent fois la même page sans m'apercevoir de la chose. Je relisais des contes de Mérimée, et je n'ai pas gardé le moindre souvenir de cette lecture. A contrario, chaque matin, chez moi, après les usages domestiques ordinaires, la première pipe produit une sorte de réveil miraculeux, les idées s'éveillent, les impressions reviennent, je me précipite tout heureux sur mon clavier, et la fête commence. A se demander si c'est moi qui écris ou quelque prolongement féérique de ma pipe. En tout cas la chose est claire : pas d'écriture sans tabac.

Cette affaire ne va pas sans angoisse. Car enfin, comment ne pas songer aux effets délétères de cette pratique ? Il est vrai que ma consommation est modeste, juste ce qu'il faut pour maintenir le tonus cérébral. Mais en même temps c'est une bien étrange complexion : pourquoi diable serait-il nécessaire d'user d'un toxique pour produire quelque idée intéressante ? Je ne me puis supporter mou, flasque, avachi et stupide, j'ai un besoin vital de ressentir l'afflux des impressions, des images et des idées, et au total une existence privée de ces stimultions me serait proprement insupportable. J'ai besoin de vibrer, de dériver, et délirer, selon le caprice d'une humeur difficile à réveiller, mais qui, pleinement éveillée, me donne les meilleures satisfactions.

Mon seul souhait c'est de pouvoir bénéficier encore quelque temps de cette heureuse disposition, en espérant ne pas sombrer trop tôt dans la maladie.

      "Encore quelques printemps ô Muses

      Pour goûter la clarté du soleil

      Et m'ébattre avec vous au lumineux bocage

       Dans l'herbe douce et la rosée"

      

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22 novembre 2016

De la SINCERITE : écrire, parler, méditer

 

 

Pour écrire quelque chose qui ne soit pas que du semblant, il faut de la sincérité. Et celle-ci n'est pas si facile à pratiquer. C'est une vertu de la maturité, car auparavant on ne fait que répéter ce qu'on a entendu de tous côtés. Bizarrement il faut beaucoup ingurgiter et régurgiter avant d'accéder à une parole qui vienne de soi, comme si les couches profondes restaient longtemps inaccessibles. Mais comme il faut parallèlement une maîtrise efficiente du langage, de ses ressources cachées, chacun est condamné à voyager longtemps dans le discours d'autrui avant de pouvoir émettre la moindre pensée. Il faut apprendre en désapprenant, symboliser en pratiquant la désymbolisation, jusqu'à découvrir et mettre en lumière cet écart nécessaire par où la pensée personnelle peut trouver son appui paradoxal. Toute pensée féconde procède du vide : tant que l'on s'ébat dans la plénitude, l'unité et la totalité imaginaires, on ne fait que gloser et entregloser. C'est l'épreuve du vide qui nous mène à la sincérité.

La sincérité c'est la capacité de se dire à soi-même ce qui est. D'où résulte la véracité envers autrui. Mais le passage de l'un à l'autre n'est pas direct, ni immédiat. Je puis être sincère et estimer que la vérité que je reconnais en moi-même n'est pas bonne à dire à autrui, qu'il faut le ménager, et parfois mentir. Mais il est plus grave de se mentir à soi-même : de là les conflits psychiques, l'angoisse rampante, l'insatisfaction, parfois chronique. 

Je conçois l'écriture comme un devenir-vrai progressif, qui passe par des étapes, des paliers, avec parfois des reculs, des hésitations, des tergiversations, inévitables dans une telle démarche qui implique profondément, mais où il n'est pas toujours possible d'atteindre la juste formulation du premier coup : d'où des cercles, à la manière d'un rapace qui tourne dans le ciel avant de fondre sur sa proie. Le mot juste est une conquête, qu'il faut mériter. Et quand il est atteint, la liberté est augmentée. Révélant ce qui est, une sensation, une émotion, une image, une idée, le mot permet l'examen des causes et des effets, des rapports adjacents, des similitudes et des différences, ouvre à une vaste combinatoire, élargit d'autant la compréhension. Penser juste est un art, fruit d'une longue discipline, qui fait la valeur de l'écrit.

Plus encore : passer de la parole à l'écrit et de l'écrit à la parole, dans un mouvement incessant de symbolisation créatrice, voilà le fin du fin. Mais savoir aussi se taire, faire cesser le mouvement, se retirer dans une intimité de douceur et de bien-être, accueillir les processus à l"oeuvre, ne rien brusquer, observer en silence, plein de gratitude au don des dieux et de la nature, se recentrer dans la vacuité mentale, et voir pousser les plantes, écouter le mouvement des nuages, entendre la grande voix du monde. Parfois, dans ce recueillement, une image surgit, une combinaison insolite, le début d'un vers ou d'une strophe, et le miracle a eu lieu...

Au de là de tout, et présente en tout, la poésie...

 

21 novembre 2016

UN CURSUS PHILOSOPHIQUE

 

Je m'interroge : quelle a été la motivation intérieure qui m'a déterminé à choisir la philosophie, plutôt que les lettres, ou la philologie classique, pour lesquelles j'avais autant, sinon plus, de dispositions intellectuelles ? Il s'agissait de choisir un métier, et je n'avais pas envie d'enseigner ce pourquoi je me réservais dans mon intimité, à savoir écrire selon mon goût, en toute liberté. J'avais fait voeu de littérature, je me destinais corps et âme à la poésie et je ne voulais trahir cette nécessité intérieure en prostituant mon désir au service d'un enseignement. Sous le poids de la réalité sociale - je n'avais pas un sou vaillant - je me résolus à scinder ma vie en deux moitiés, la littérature comme passion privée, et un métier rémunéré de l'autre. A dire vrai mon premier choix fut de m'inscrire en psychologie : je passai un contrat avec l'Education National, aux termes duquel j'étais payé pendant mes études, à charge de pratiquer la profession pendant dix ans an minimum. J'entamai donc des études de psychologie. Mais au bout d'un an, patatrac, décision unilatérale de l'Etat de supprimer la filière de psychologie. Il ne me restait plus qu'à me recycler.  Je chosis la philosophie. Il y avait à l'époque des sections communes aux deux enseignements. De plus il n'était pas question de choisir les lettres, comme je l'ai montré plus haut. Et puis je me souvenais avoir étudié, pour ma délectation personnelle, des passages de Schopenhauer et de Nietzsche qui m'avaient transporté d'enthousiasme, et qui avaient tracé un sillon indélébile. Bien sûr il y avait tous les autres, les Platon, les Descartes et les Kant qui ne m'inspiraient qu'un ennui distingué, sans parler de la lourdeur ordinaire des cours, au lycée comme en Faculté. Mais enfin il fallut bien choisir.

A vrai dire je n'ai jamais pu dépasser mon sentiment d'ambivalence à l'égard de la philosophie. L'enseignant à mon tour je me découvrais chaque jour en porte à faux par rapport aux idéaux, concepts et conceptions dominants de la discipline, du moins telle que j'étais censé l'enseigner. Je me tirais d'affaire en pratiquant une sorte de maquis intellectuel, développant une résistance armée contre les poncifs et la bienpensance commune. Mes élèves adoraient, parfois regimbaient, je parle de ceux que la matière intéressait, qui étaient plus nombreux que l'on pense. Il y avait parfois des moments intenses de rencontre et de fécondation réciproque, si bien que je pris goût au métier, y appris plus que je ne l'aurais imaginé, me formais autant que je formais mes élèves. Vers quarante-cinq ou cinquante ans j'étais devenu, je crois, un bon professeur, mais par la suite je commençai à m'ennuyer. Le hasard fit que l'on proposa des cours de psychologie dans une section technique. Je me précipitai dans cette nouvelle filière, pour une part significative, tout en conservant quelques cours de philosophie. C'était merveille d'aller de l'une à l'autre, de m'y renouveler, et d'y trouver de vives satisfactions.

Je me demanderai toutefois si, au total, la pratique de l'enseignement ne vient pas à stériliser l'inspiration philosophique. C'est, libéré de toute charge, que je me sens devenir vraiment philosophe, dégagé de tout engagement, de toute servitude mentale, de toute preuve à fournir, de tout idéal, étrangement neuf et vif, irrécupérable, définitivement hors-norme. Vocation tardive, bien longue et difficile à s'affirmer, mais d'autant plus irruptive. Et même, cette artificielle opposition entre poésie et philosophie tend à d'épuiser : n'est-ce pas même source, pareille exigence de vrai, semblable cheminement, même si les moyens et la matière apparaissent parfois irréconciliables ? Quant à moi je voyage sans heurt ni vergogne de l'une à l'autre, selon l'humeur, et c'est toujours "pareille note et pareil entretien". C'est merveille que l'âge mûr offre de ces bienheureuses réconciliations que la jeunesse ne peut concevoir et encore moins réaliser.

Empédocle est-il poète ou philosophe? - Quel sens pourrait avoir une telle question ? Et Lucrèce ? Et Héraclite ? Et Parménide ? Et Nietzsche ? 

L'intérêt de la philosophie, telle que je la conçois, est d'ouvrir à toutes les disciplines voisines, de s'en nourrir, et d'en remanier le contenu. Notamment la psychologie et la psychanalyse, mais aussi la sociologie, l'histoire, l'anthropologie, et pour ceux qui en ont les aptitudes - que je n'ai pas - pour les sciences physiques et biologiques. Le danger toutefois est de se laisser entraîner dans une sorte de fétichisme du savoir, de s'y complaire, et de perdre de vue l'objectif fondamental : se mettre en route vers la vérité, ce qui ne se peut faire que dans un rapport intime du sujet avec le réel qui le limite, le dépasse et l'englobe. Cette recherche-là ne peut se conditionner dans un enseignement, se produire dans une thése ni se vérifier dans un examen. Aussi échappe-t-elle totalement à la formation universitaire, à ses codes et à ses systèmes de sélection. Elle est l'affaire d'une philosophie toute "privée", j'entends hors institution, comme c'était le cas ordinaire des "écoles" (scholè) philosophiques de l'Antiquité. Par "école" on entendait alors la libre discussion autour d'un philosophe libre, reconnu, la rapport intersubjectif, la libre émulation, que l'école soit relativement fermée (comme l'Académie ou le Jardin) ou bien ouverte au tout venant (Socrate ou Diogène). La vérité n'y est pas pur savoir transmissible mais expérience au jour le jour, dans une relation vivante, dynamisée par la parole (Epicure parle constamment du "symphilosophein", philosopher ensemble, les uns par les autres).

Si le mot "philosopher" a encore un sens ce ne peut être que dans cette acception antique, authentique, dont l'inspiration est retrouver et à renouveler. Toute autre voie n'est que livresque, partielle et décevante.

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18 novembre 2016

Le BOCAGE d' APHRODITE : Sophocle

 

"

"Là chaque jour s'épanouissent

Sous la sainte rosée, en grappes opulentes

Le narcisse, des deux déesses très augustes (i)

Antique diadème,

Et l'éclat doré du safran ; là, toujours vives,

D'un cours toujours égal, les sources du Céphise

S'épanchent, vagabondes ;

Et chaque jour les eaux pures pénètrent

L'ample sein de la plaine aussitôt fécondé.

Là se plaisent les Muses

Pour y danser en choeur, et là se plaît

Aphrodite menant  son char aux rênes d'or".

 

Sophocle, Oedipe à Colone, Choeur du second épisode, deuxième strophe.

(1) Démeter et Corè, sa fille

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16 novembre 2016

Le BOIS et la CENDRE - et des regrets

 

Le bois devient cendre, "la cendre ne redevient pas bois". Le Feu consume les choses, et d'autres choses naissent du Feu - c'est ainsi que pourrait s'exprimer Héraclite, si l'on veut considérer le Feu comme l'agent universel de la transformation. Il n'y a pas de retour éternel, Socrate, contrairement à la thèse stoïcienne, ne reviendra pas. Le temps inscrit l'irréversibilté dans le cours des choses. Cela signifie qu'on ne naît et qu'on ne meurt qu'une fois, qui est la bonne : une fois pour toutes. Cette idée, qui paraîtra banale, marque la rupture définitive avec la pensée mythique selon laquelle un principe transpersonnel subsisterait et transmigrerait d'une existence à l'autre, abolissant la rupture et inscrivant l'existence dans une existence plus vaste, celle du Tout cosmique ou de l'Ame universelle. Idée séduisante, qui satisfait nos désirs les plus profonds, mais que rien ne justifie : il nous faut apprendre à composer avec l'évidence de l'irréversible.                              

"Nous sommes nés une fois, il n'est pas possible de naître deux fois, et il faut n'être plus pour l'éternité (aïon) : toi pourtant qui n'es pas de demain, tu ajournes la joie (chairon) ; la vie périt par le délai, et chacun de nous meurt affairé". (Epicure, Sentence Vaticane 14). L'irréversible crée la situation d'urgence. Le temps presse, hâtons-nous de vivre. Et cela ne se peut faire qu'au présent, puisqu'il n'y a pas de seconde chance, ni d'immortalité.                                                                                                                                      

Mais cette urgence peut s'entendre de deux manières bien différentes : ou bien, anxieux du lendemain, on se jettera dans la course aux plaisirs ("mangeons, buvons, demain nous mourrons") dans une ivresse qui ne va pas sans angoisse  : c'est la solution de l'hédoniste, du débauché, chemin de tristesse et de tracas ; ou bien on considère la limite inscrite dans la chair, qui marque la finité du plaisir, et l'on tourne le dos à la précipitation, à l'accummulation, pour s'installer dans la joie du présent, considérant que l'illimité, s'il était accessible, n'apporterait aucune satisfaction supplémentaire.                                                                    

Bien sûr nous pouvons considérer qu'il y a quantité de choses que nous n'aurons pas goûtées. Il m'arrive de regretter de n'avoir pas visité l'Egypte, le Pérou ou la Birmanie, où souvent un rêve persistant m'a fait voyager. Je ne verrai pas le temple d'Apshetsout, le Machu Pichu, ni les merveilleux temples de Bouddha. Et de même pour quelques autres merveilles. Mais, au souvenir d'autres splendeurs que j'ai pu admirer, à Florence, à Rome, à Ephèse et ailleurs, je puis me dire aussi que j'ai eu de la chance, que j'ai pu me faire une certaine idée de la Beauté, qui m'accompagne tout au long de ma vie, qui me nourrit, à laquelle je serai indéfectiblement fidèle. Il y a toujours à voir, et l'on pourrait indéfiniment parcourir le monde, de merveille en merveille. Mais la quantité n'ajoute pas grand chose à la chose. Il en va de même en musique, dont je me suis abreuvé sans mesure dans ma jeunesse, et qui aujourd'hui me lasserait plutôt qu'elle ne m'enchanterait. Lorsque la belle mesure est atteinte, quand l'équilibre parfait a été réalisé, tout ce qui s'y ajoute retranche de la beauté au lieu d'y ajouter. J'en suis là aujourd'hui, peu désireux de "nouvelletés". N'y voyez pas un signe avant-coureur de gâtisme : je mesure pleinement la portée de mon propos. Ajoutez à cela que l'excès de beauté peut vous tordre la cervelle : ce que j'éprouve parfois dans quelque musée, où une sorte de lassitude molle et visqueuse s'empare de moi et me fait quitter les lieux au plus vite.

Tout voir, tout explorer, tout entreprendre, c'est l'obsession de la jeunesse, que je ne critiquerai pas, j'y fus moi aussi, bien que de manière assez tiède. Je n'ai jamais voulu courir le monde, une complexion plutôt frileuse m'en a toujours détourné. Mais j'avais moi aussi mes curiosités. Quant au fond, je crois que la vraie, la seule vraie raison, c'était la curiosité infinie à l'égard de la vie intérieure, de ses affects, de ses idées, images et sensations, ce qui a fait que je me suis assez tôt détourné de la vie mondaine, et du spectacle du monde. Peut-être qu'après tout Florence, Rome et Ephèse sont davantage des états de la sensibilité que des réalités extérieures et observables. Le vrai miracle n'est pas la beauté d'un lieu ou d'une oeuvre d'art, mais la rencontre improbable, proprement stupéfiante, entre l'objet visible et l'état de la sensibilité intérieure.

15 novembre 2016

De l' IMMORTALITE de L'AME : imaginaire et symbolique

 

Lorsqu'on est enfant on a bien du mal à concevoir ce que signifie la mort : une absence, sans doute, qui prendra bien fin un jour. Le défunt reviendra, c'est certain. Puis vient un temps où l'enfant soupçonne l'affreuse vérité : le défunt ne revient pas. Mais alors que devient-il ? L'enfant voit qu'on enterre le défunt, mais dans le même temps des âmes charitables, pour faire passer la pilule, lui expliquent que l'âme du mort séjourne dans le ciel, parmi les étoiles, et que de là haut il voit, il regarde, il est toujours présent. Mais qui se soucie de logique, dans cette affaire où l'on méprise l'intelligence ? Croit-on que le bambin ne perçoit pas l'absurdité d'un discours où la vision expresse de l'inhumation est contredite par l'affirmation d'un séjour dans les étoiles ? Comment peut-on résider à la fois dans la terre et dans le ciel ? Voilà comment naît l'illusion d'une âme immortelle, âme que nul n'a jamais vue, ni perçue, "inanité sonore", comme sont toutes nos fantaisies métaphysiques.

Il y a dans la pensée de Bouddha un point particulièrement difficile, que d'aucuns considèrent comme une contradiction : d'une part Bouddha enseigne la non-substantialité du moi, qui, soumis comme tous les phénomènes à l'impermanence universelle, ne saurait jouir d'une identité à soi, d'une permanence, et partant, d'une quelconque immortalité ; de l'autre il montre que toutes nos pensées, paroles et actions ont des conséquences (loi du karma), lesquelles exercent leurs effets dans la vie même, et au delà. D'où une responsabilité qui exclut qu'on puisse légèrement proclamer : "après moi le déluge". Il en résulte que d'une certaine manière le sujet survit à sa mort, mais non point comme entité substantielle et personnelle, mais comme agent volontaire ou involontaire de processus qui ont été initiés de son vivant et qui continuent d'agir après sa mort. Si par ma pusillanité je gaspille tous mes revenus je laisse ma descendance démunie : ils subiront les effets da ma sottise alors même que je croupirai dans la tombe. Pas de cause sans effet. A l'inverse si je m'efforce à la droiture et d'élever ma vie, je contribue à donner de justes initiatives à mes successeurs. Dans cette affaire je ne vois nulle place pour une quelconque théorie de la réincarnation. Si le moi ne jouit d'aucune identité fixe je ne vois pas comment il se réincarnerait. Par contre je puis imaginer que l'individu, ou ce qu'on nomme tel, soit une sorte de compendium de volitions, de désirs, d'affects, d'images et de sensations qui continuent d'exister par delà la mort, engendrant des idées, des paroles et des actions effectives et agissantes de par le monde. Héritage à la fois personnel et impersonnel, dans la mesure où toute personnalité est un composé personnel d'éléments impersonnels. Nul ne survit à sa mort ("la cendre ne redevient pas bois"- Maître Dôgen) mais ce qui a été continue d'être sous une forme indirecte.

On a inventé l'âme poue s'assurer l'immortalité. Mais aussi, peut-être, pour fonder la responsabilité morale. A de frustes esprit néolithiques on ne pouvait sans doute parler autrement qu'en substantialisant, en réifiant les idées, d'où les dieux, les âmes, le jugement dernier, les enfers et le paradis. Il fallait, par la terreur et l'espérance, forcer les esprits à la discipline, au renoncement, à la répression des instincts. Songez aux moyens brutaux, d'une invraisemblable cruauté que l'on a utilisés pendant des siècles pour plier les corps, ployer les consciences, briser les résistances, socialiser par la terreur. Mais à des âges plus tendres, plus raffinés et plus délicats, comme étaient l'Inde à l'époque de Bouddha, où la Grèce d'Empédocle, ou aujourd'hui encore dans nos républiques, il est possible de dépouiller et d'exhiber le vrai sens des interdits, de dégager leur signification de leur gangue imaginaire. Dans ce thème illustre de l'âme, de sa survie métaphysique, dans la crainte des dieux et des jugements post-mortem, nous pouvons lire les aléas d'une préhistoire de la culture, et ramener ces idées à leur juste fonction : il n'est plus besoin de croire, ni aux dieux ni aux âmes, si par ailleurs on saisit bien la nécessité, toute conventionnelle qu'elle soit, et imparfaite, de la justice et de la moralité.