LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

18 août 2016

MELANCOLIE de l' ART

 

Tous les potaches de France et de Navarre, je veux dire ceux d'autrefois qui apprenaient encore un peu de littérature dans les classes de lycée, connaissent la phrase célèbre de Malherbe : "Un poète n'est pas plus utile à l'Etat qu'un joueur de quille". Malherbe visait je suppose les enthousiasmes un peu débridés de Ronsard, lequel avait donné dans l'emphase politique, se croyant autorisé à donner des leçons au Prince et au peuple de France. C'est un vieux débat qui remonte à l'Antiquité. Le poète est-il un prophète, un thaumaturge, un inspiré qui boit à la source divine - ou un pauvre diable qui soupire et met en vers les affres de la passion et les délices de la volupté, donnant forme publique à ce qui se vit en privé dans le coeur des hommes, espoir, souffrance, désir, mélancolie du temps qui passe, désespoir d'amour, allégresse et chagrin. Malherbe a raison : il en est de la poésie comme de la philosophie. On y cherchera en vain quelque utilité publique. La poésie ne guérit pas la douleur, elle aurait plutôt pour effet de l'entretenir en la parant de toutes les vertus de la beauté et de la publicité. "Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle !" - N'est ce pas là raison plus que valable d'éterniser la nostalgie d'un amour manqué, de se complaire à l'infini, maintenant que le corps est décrépi, les sens émoussés, dans le souvenir des rares moments de félicité qui illuminèrent et troublèrent la jeunesse ? Mieux vaut encore souffrir d'un passé de souffrance que de ne plus rien éprouver du tout. La poésie entretient nos langueurs, étire le temps, mêlant une jouissance ambiguë à la perception du temps qui passe.

   "Le temps s'en va, le temps s'en va, Madame

   Hé le temps non, mais nous nous en allons

   Et très bientôt serons tous sous la lame"

Mélancolie de l'art : ce n'est pas tant le sujet traité qui est mélancolique - il est des poésies allègres et juvéniles - c'est le contraste entre le présent éternel du texte, à jamais identique à soi, "tel le phénix renaissant indéfiniment de ses cendres", et la conscience intime de l'écoulement irréversible du temps. La dame de Ronsard frémit à se ressouvenir de ses amours manquées, elle contemple les rides de son visage, sa taille allourdie, ses seins défraîchis, mais le texte, à chaque fois, ressuscite la belle jeune fille fraîche et désirable qu'elle fut, à jamais identique à soi dans les vers du poète. Contraste insoutenable : ce face à face est tragique. On dira qu'il en est ainsi de toute mémoire, que chacun de nous a le souvenir, gravé en nous, du jouvanceau qu'il fut, qu'il souffre du décalage et de la fuite du temps. Oui, mais ici l'image est gravée dans le marbre, indéfectible, là où la mémoire s'arrange si bien pour adoucir les contrastes, polir les aspérités, entraînant les images du passé dans un processus ininterrompu de relecture et de réactualisation. L'art est impitoyable : voilà ce que fûtes, vous n'y changerez rien.

Il en va de même pour la photographie. Combien il m'est désagréable d'être pris en photo ! Je suis comme ces hommes d'autrefois, effarouchés devant l'appareil, craignant qu'on leur volât leur âme ! D'aucuns aiment contempler à foison les images de leur parentèle, s'esclaffant et s'émerveillant ; moi cela ne m'inspire qu'une sourde mélancolie, d'autant plus amère que je ne puis l'avouer à personne sans passer aussitôt pour un sans-coeur, un égoïste et un goujat. Bel exemple de ce qu'on appelle de nos jours la communication, si vantée, et qui n'existe que dans le voeu pieux. La seule chose que nous sachions communiquer c'est son irréductible impossibilité.

J'aime immensément l'art, mais d'un amour ambivalent. Je ne puis me départir d'une secrète angoisse, qui colore en ré mineur les plus exquises voluptés. La mélancolie de l'art tient à la conscience aiguë du temps, qui emporte tout, alors que l'art s'entretient de la douce illusion de le maîtriser. Mais fixant les choses dans le tableau, le poème ou la photo, nous ne faisons que rendre plus douloureuse encore l'irréversibilité. Il vaut mieux, au total, renoncer à nos prises, laisser couler et rouler toutes choses, et rouler sans regret ni mémoire dans les eaux du grand Fleuve immortel.


17 août 2016

LETTRE OUVERTE A FREDERIC SCHIFFTER

 

Votre dernier article, cher Frédéric, m'a fait beaucoup songer. Vous demandiez à quoi peut bien servir la philosophie si elle ne soigne aucun des maux du genre humain, ne soulage nulle douleur, et en somme ne contribue en rien au bonheur. Votre réponse, fort attendue du reste, tomba comme un couperet : à rien. Ma foi, je ne saurais vous donner tort. J'envisageais d'approfondir un peu la question en interrogeant plus avant le sens de ce "servir" (être utile ou s'asservir ?), servir à quoi, à qui, selon quel dispositif de forces etc. Puis je jugeai tout cela un peu rebattu, quand me vint l'idée que dans cette affaire il s'agissait de tout autre chose. Je fis donc tourner la pièce d'un quart de tour, et résolus de m'adresser à vous, que je connais un peu par vos livres, vos articles et vos présentations, en qui je reconnaissais - à tort peut-être - une certaine similitude de parcours et de destin, en tout cas une certaine sensibilité au questionnement. Au fil de mon texte je m'apercevais que cette problématique dépassait largement nos modestes personnes, et pouvait interesser plus avant. D'où le choix de la lettre ouverte, la première que je fasse, non sans hésitation et scrupule.

J'espère que cette adressse au plus vaste domaine de la pensée aura votre agrément.

Se demander si la philosophie peut bien servir à quelque chose c'est se placer d'emblée en dehors de la démarche philosophique, en procureur qui exige des réponses de la part d'un accusé. Celui qui la pratique ne raisonne pas en ces termes. Il peut bien d'aventure connaître des moments de fléchissement, de doute, voire de désespoir, mais il revient assez vite au métier, car au fond il ne peut faire autrement, pas plus qu'un peintre ou un poète ne peut cesser son activité. Il y va de son équilibre et de sa santé mentale. Il y a engagé son désir fondamental, comme d'autres vouent leur existence à l'amour, à la conquête ou au pouvoir. Cela ne s'explique jamais clairement, et pour le philosophant lui-même cette question reste largement insondable. Le désir n'est pas le plaisir, et si tel lecteur éprouve du plaisir à lire des philosophes, comme d'autres aiment fréquenter les galeries ou les musées, ce n'est pas le plaisir comme tel qui motive la quête philosophique, d'autant qu'elle apporte son lot d'incertitude, de déception inévitable. Plaisir, il en a quand soudain une idée neuve surgit, ou un rapport inapperçu, quand l'espace de la pensée s'ouvre à l'infini. Ce sont de belles gratifications. Mais l'enthousiasme est de courte durée, et la vie ordinaire continue de peser de tout son poids. La pensée ne change pas la vie, ne garantit nul bonheur. Nous ne pouvons plus croire les Anciens qui estimaient que la philosophie doive réconcilier harmonieusement la vérité et la félicité. Nous mesurons plutôt l'étendue de la faille qui travaille en profondeur dans le coeur de l'homme, qui le sépare d'un bonheur rêvé et lui fait prendre la mesure de sa caducité. Le projet de vérité, qui est au principe de la philosophie, condamne le philosophant à l'amertume de la désillusion, dont il peut ne jamais se relever. Il découvre le hiatus infranchissable qui sépare le désir et le réel. Voilà le noeud de la question : comment vivre, et l'on ne vit jamais que de désirer, avec la conscience lucide de la séparation. Si le désir vise le bonheur, le réel en démontre l'inanité. Si le désir peut faire le deuil du projet de bonheur, il pourra arpenter le champ ouvert, l'entre deux, dans l'incertitude de soi et du monde, et à défaut de bonheur y puiser le courage de la lucidité.

Mais je vois que je me perds dans le général. Je voulais serrer au plus près la nature de cet étrange désir de philosophie qui survit à toutes les déconvenues. S'il ne peut s'agir d'un désir de bonheur, lequel est décidément frustré, c'est qu'il s'agit d'autre chose. Désir de savoir ? Mais non point de ces savoirs qui intéressent la science, savoirs toujours particuliers, et indifférents, en somme, à celui qui interroge la vie, la sienne propre au premier chef, et qui comme Schopenhauer consacre sa vie à en élucider le mystère. Pourquoi ce désir, qui ne semble pas habiter le commun des mortels, qui peut sembler injustifiable, et de toute manière voué à la déception ? J'y vois quelque rapport à la question du père. Quelque chose fait défaut dans le rapport entre l'ordre du langage et l'ordre du réel, comme si la jointure ne s'était jamais faite - par défaut, par manque, par omission, par négligence, qui sait, et comment savoir - toujours est-il que ce capitonnage indispensable, qui assure un fondement à l'ordre du récit ne fonctionne pas, ou ne fonctionne pas tout à fait comme chez les autres. C'est comme une béance, une faille, qui fait que tout discours est frappé dès l'origine d'une sorte de suspicion : pourquoi ceci plutôt que cela, pourquoi ce mot plutôt qu'un autre, et de la sorte tout l'édifice du discours semble vaciller sur ses bases. 

Cette disposition singulière ne va pas sans inconvénient : elle prédispose le malheureux qui en est affligé à une somme variable de douleurs que ne connaissent peut-être pas ses semblables, en particulier une propension à l'anxiété, au pessimisme, au taedium vitae. Et avec cela une forte exigence de vérité, car celui-là est résolu à ne pas s'en laisser conter, à ne pas se satisfaire des boniments usuels. Ce qui est une faiblesse se renverse en force intellectuelle, en exigence, en persévérance. Cela ne fait pas un homme heureux, mais un courageux, au moins dans les choses de l'esprit et du sentiment. Et puis voilà encore autre chose, assez inattendue : ce qui paraissait une sorte d'anomalie psychologique - je veux dire cette béance vécue entre le symbolique et le réel - à y réfléchir plus avant, n'est nullement une singularité d'exception, un ratage pathologique, mais le lot commun, un fait de structure, une réalité incontournable chez tout être parlant. Simplement, chez la plupart, cela ne se voit pas, ne se ressent pas, parce que l'éducation s'est ainsi faite que l'illusion d'une conformité des deux ordres s'est maintenue au fil du temps : les choses semblent en place, le doute n'a pas rogné l'heureuse conformité des mots et des choses, les valeurs paraissent assurées, et s'il y du malheur de par le monde les choses finissent toujours par s'arranger. Discours normopathique, discours creux, qui soutient sous une forme ou une autre tous les poncifs de l'idéologie. Mais de cela, nous les sceptiques indécrottables, sommes à jamais délivrés. Je ne vois nul domaine où cette précoce et décisive vérité puisse se rencontrer et se vérifier si ce n'est dans la pratique philosophique, telle que je l'entends.

Il y a longtemps, cher Frédéric, que je rêvais de vous écrire, mais je ne savais pas trop à quel titre et à quelle occasion. J'ai suivi pas à pas vos dernières publications, et je me sentais souvent en résonance, ce qui ne m'autorise à rien et ne justifie rien. Aussi pouvez-vous fort bien vous irriter de mes propos, ou les tenir pour non avenus. Je ne m'en formaliserais pas. Cette lettre que j'ai écrite aujourd'hui m'importe beaucoup, elle en dit beaucoup sur moi-même, mais il n'est au fond pas étonnant que j'ai tenu à préciser mes idées sur l'intérêt de la philosophie, comprise comme aventure personnelle et parole publique, selon l'exigence de vérité.

16 août 2016

De l'HOMME NON-MORTEL

 

Hourrah ! Le saviez-vous ? Les olibrius de la Silicon Valley, après "l'homme augmenté", le "transhumanisme" et autres faribolles, nous ont concocté un nouveau concept : le non-mortel. Moi qui croyais savoir que les hommes en général, et Socrate en particulier, sont mortels, voilà qu'il me faut débrouiller la subtile différence entre l'immortel et le non-mortel ! En lecteur passionné de l'Antiquité, je savais, depuis Homère et Hésiode, que le qualificatif d'Immortel était réservé aux dieux, dont c'était la noble et immortelle essence.  Que de prétendre rivaliser avec eux en longévité et en puissance était le signe infaillible de l'hubris, une douce folie, voire un dérangement de la cervelle. Mais le dérangement de nos apprentis sorciers, notons-le en passant, ne va pas encore jusque-là, et se contente pour l'instant d'un négatif : non-mortel - qu'est-ce à dire ? 

L'idée c'est que si on branche sur un cerveau, puis dans le cerveau, un appareillage ultrasophistiqué capable de calculer à la vitesse de la lumière, de résoudre des équations à n dimensions en un quart de seconde, de se réparer lui-même, de compenser toutes les carences et faiblesses de la cervelle biologique, on se dote, non seulement de moyens et de ressources quasi illimitées, mais aussi d'un principe de renouvellement infini. La mortalité, l'obsolence programmées de la cervelle biologique, par cette greffe multi-usages, virtuellement inusable, seraient, en vertu des progrès parallèles de la biologie, repoussées constamment, jusqu'à quinze, puis trente, voire cent ans et plus. Et pourquoi se priver d'une transplantation de cervelle lorsque cela sera nécessaire, d'une seconde greffe, puis d'une troisième, tant que l'ensemble biomachinique est capable de fonctionner. Houa ! Mais d'emblée on se demandera où passe la singularité, ce qu'il restera de proprement individuel du cerveau d'origine, dans cet entrelacs monstrueux de fibres, de nerfs, de synapses, de flux informatifs, de fils informatiques, de programmes indéfiniment renouvelés et amendés. Qui, en définitive, survit de la sorte ? Une personne ? C'est à croire que cet ingénieux mécanisme n'aura servi qu'à révéler le sens originel de la "personne" : un masque de théâtre (per-sona), ou mieux encore, comme dans Homère, ce "personne" qui désigne l'absence : dans la machine, en effet, il n'y a plus personne.

L'Immortel, le dieu, ne peut périr. Il survit à toutes les avanies du sort. Mais le non-mortel n'est pas à l'abri des événements. Il est non-mortel en principe, in abstracto, en soi et par soi, si rien ne vient détruire sa programmation. Robocop increvable, il peut crever sous le coup des balles, des grenades, des accidents de la route, de la malveillance. On imagine sans peine un futur de science-fiction où les non-mortels se livrent un combat homérique pour la longévité, partent en guerre contre les mortels ordinaires, les réduisent en esclavage grâce à leur supériorité logistique, créent un nouvel Etat mondial, technologique et totalitaire, d'où seraient exclues toute subjectivité, singularité, maladie et déviance. Le meilleur des mondes possibles, et le plus effroyable. Où donc veulent en venir les protagonistes de cette folie technoscientifique ?

"On n'arrête pas le progrès". Ce qui signifie, en clair, que tout ce que la science et la technologie rendent possible sera immanquablement expérimenté. Les conditions anthroplogiques, géographiques, historiques, environnementales qui ont formé et défini la nature de l'homo sapiens vont être si profondémént modifiées - on parle à présent de l'anthropocène, nouvel âge géologique où l'homme est partie prenante, agent et co-agent des modifications géologiques - cette évolution, ou révolution, est si radicale que nous sommes vraisemblablement à l'orée d'un nouvel âge planétaire où toutes nos catégories mentales sont à revoir. Homo technosapiens. Nos enfants et petits enfants ne savent pas ce qui les attend, au sens propre. Je ne sais s'il y a lieu de s'en réjouir, ou de trembler. Je sais par contre que tout changement, à côte de ses avantages du moment, entraîne à sa suite des inconvénients, qui demandent un nouveau rectificatif, lequel entraîne d'autres inconvénients, qu'il faudra rectifier encore, si bien que l'état d'équilibre est un voeu, le voeu du bonheur, que tout conspire à rendre impossible. Le vase fuit, il fuit depuis longtemps, et sans doute fuira-t-il de plus en plus, jusqu'à ne contenir que le sel de nos larmes.

 

 

15 août 2016

De la CONFUSION du SYMBOLIQUE et du REEL

 

Le 15 août, pour les catholiques, dont je fus par naissance et obligation, c'est, s'il m'en souvient bien, l'Assomption de la Vierge Marie. Enfant on m'expliquait que la vierge, toutes affaires cessantes, était montée au ciel rejoindre le créateur. Sublime envolée, certes, mais comment faisait-elle pour se maintenir de corps dans le vide, quand manifestement tous les corps tombent, du moins sur notre rachitique planète ? On se gardait bien de m'expliquer que ce n'était là qu'une image, un symbole de l'ascension, ou de l'élévation de l'âme vers quelque excellence inexprimable. Il aurait fallu dès lors m'expliquer ce qu'est l'âme, projet assez difficile, et surtout en quoi elle différait en essence de ce corps souffrant et périssable, dont la moindre expérience concrète montrait assez l'inaptitude à l'envolée céleste. Ce n'est là qu'un cas parmi bien d'autres d'une générale confusion de l'entendement. On nous parlait parfois de la résurrection du corps, lequel serait, bien après sa décomposition, restauré à la fin des temps. Mais alors quel corps ? Celui de l'enfance ? De l'âge mûr ? De la vieilleese - ou alors ce cadavre pourrissant sous la terre ? Il faut une solide imagination, et beaucoup d'audace intellectuelle pour se représenter un tel retour - sans parler de la question épineuse que voici : que devient l'âme, à supposer qu'il existe des âmes, tout le long de ce temps où elle serait séparée du corps, et comment pourrait-elle se réincarner, et surtout pourquoi faire, puisque toute vie a de longtemps quitté le corps ? Il y aurait donc deux corps, l'un promis à décomposition, et l'autre, imperceptible, invisible et radieux, corps glorieux inaltérable - immortel ? Mais la mortalité du corps n'est elle pas un dogme infrangible du christianisme ? Voilà quelques difficultés qui se présentent spontanément et qui inquièteront le croyant, si du moins il n'a pas perdu tout usage de la raison.

En bref - tout ce galimatias repose sur une confusion fâcheuse du symbolique et du réel. On veut faire passer pour réel ce qui n'est qu'un symbole, une image destinée à engager une certaine modification des représentations immédiates, lesquelles sont lourdement terrestres, engluées dans le souci du plaisir et de l'intérêt personnel. Reconnaissons que parfois la philosophie ne fait pas mieux en inventant le "souverain bien", des félicités post-mortem, en ressassant le mythe de l'immortalité de l'âme, de la république des volontés morales et autres facéties métaphysiques inconcevables. A quoi bon tout ce verbiage ? Il ne faut pas décourager les bonnes volontés. Plus tard Sartre justifiera le "pieux mensonge" au motif qu'il ne faut pas décourager Billancourt, passant sous silence ce qu'il savait de la dictature staliniennes et des goulags. C'est un vieux problème : faut-il mentir pour sauver la moralité ou dire la vérité qui fâche ? Comment expliquer que la vraie moralité ne repose pas sur la promesse de récompense, sur l'espoir d'une gratification, mais sur la pure et simple raison ? Que la justice n'est qu'un appareillage conventionnel et imparfait, là où l'on attendrait une authentique, équitable, et véritable considération des mobiles et des actes - que Dieu seul, en effet, s'il existait, serait capable de réaliser ? Nous nous nourrissons de mythes, de contes pour enfants, de récits fabuleux, de chimères, faute de penser et de comprendre. Tout cela n'est que ridicule tant que la violence ne s'impose pas au récalcitrant, que le bourreau ne vient pas de force plier l'entendement à la croyance collective autoritaire, mais il faut bien voir que la croyance est si confortable, elle résoud miraculeusement tant de problèmes inextricables, que par un mouvement spontané elle se rigidifie en doctrine. Et alors allez distinguer ce qui n'est qu'une image de ce qui est réel !

Ma foi, jusqu'à plus ample informé, je tiens pour réel cette évidence indépassable que nous naissons, souffrons, jouissons quelquefois, et mourons. Je ne vois nulle part d'âme distincte d'un corps vivant, je vois que la mort emporte tout, et que ce qui survit éventuellement d'une conscience ce sont les images subsistant un temps dans la conscience de ceux qui ont connu le défunt, avant que ces images à leur tour ne finissent par s'oublier et sombrer dans le néant. Voilà qui est réel. Le reste, nos mythes, nos croyances, nos représentations sociales ou subjectives, nos désirs, nos espoirs et nos craintes ne sont qu'affabulations, parfois utiles, plus souvent pernicieuses, qui font tourner l'immense machine du monde. On dit qu'une société ne peut survivre qu'en rêvant ses idéaux, c'est vrai sans doute, pour notre malheur, à voir l'abominable gâchis de l'histoire humaine. Que l'individu soit condamné à suivre la même pente, cela est vrai aussi, tant qu'il se contente de croire. Mais c'est dans l'individu que réside une possibilité de distanciation, et en lui seul. Malheureusement, son éveil, s'il se produit, ne sera guère d'effet sur l'ensemble, hormis quelques cas rarissimes, vite oubliés. Ainsi va le monde, et je ne vois nulle raison qu'il puisse aller autrement.

 

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Freud avait établi que la religion tenait sa force de ce qu'elle satisfaisait miraculeusement quatre désirs fondamentaux : le désir de protection, d'où la notion de Providence, le désir d'immortalité d'où l'invention de l'âme, et de Dieu pour la garantir, le désir de justice, seul Dieu pouvant réparer les imperfections de la justice humaine, et le désir de savoir, le plus faible des quatre, en concurrence avec la science. Voir "L'avenir d'une illusion". Freud s'interroge sur la puissance quasi invincible de certains désirs, et sur la faiblesse relative de la raison. Mais il ne désespère pas tout à fait, estimant que le progrès de la vérité est certes très lent, mais indéniable dans certains domaines.

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10 août 2016

ETRANGE PASSION : journal du 10 août 2016

 

ETRANGE PASSION

 

C’est une étrange passion que l’écriture, qui me sollicite sans cesse, qui ne me quitte jamais longtemps. Et même de rêvasser sur un banc de parc ou sur mon fauteuil de jardin, voilà que les mots se précipitent dans ma tête, s’amusent à former des bouts de phrase, que je m’empresse de noter quand ils me semblent bons. Ainsi naissent les poèmes, qui semblent dons des dieux, imprévus et imprévisibles. Aucun effort intellectuel, aucune volonté, aucune pensée consciente ou délibérée ne saurait produire  de telles associations, si libres, si allègres, si déroutantes. Il faut se laisser aller, accueillir ce qui se présente, ne rien contrôler, ne rien vouloir, alors parle le daïmon, qui n’est en somme que l’autre en moi, la voix chère, énigmatique et capricieuse de la vie souterraine. A tout prendre je ne vis vraiment que pour cela, pour entendre, ouïr, audir, me surprendre en me laissant surpris. Car je ne puis ni prévoir ni commander. Cela vient ou ne vient pas, tout ce que puis faire c’est de m’aménager des plages de temps libre, de m’asseoir et de me rendre disponible.

La vie, à mes yeux, ne vaut que par là. Elle prend son sens depuis cette profondeur, depuis cette source cachée, se livrant dans cette débauche de mots jamais épuisée, qui, jour après jour, écrivent une sorte d’histoire, plus vraie que l’autre, dessinent une trame, une destinée inapparente, la vraie.  En regard, tout ce que je peux vivre par ailleurs est du semblant, du paraître, de la montre et de la posture. Mais il est bien certain qu’aucune pleine authenticité n’est possible dans le monde tel qu’il est, et si l’on a quelque goût pour la vérité il faut se mettre à l’écoute de la source.

Ecrire c’est transcrire.

C’est le matin, quand l’esprit est vif, lavé par le sommeil et le rêve de toutes les scories de la veille, que l’écriture est la plus aisée, coulant et roulant comme des vagues sur le rivage. Tout ce que je fais au réveil ne vaut que comme préparatif : j’expédie les nécessités, je vais faire un tour pour acheter mon pain, réveiller la sensibilité et l’entendement, et après, assis à mon bureau, commence la danse. Ce sont deux heures de folie douce, d’abandon, de joie mêlée, d’incertitude, de caprice, de liberté, d’exploration mentale. Commençant mon texte je ne sais pas où je vais, je n’en connais ni la suite ni la fin, je me laisse conduire, associant comme cela vient, sans plan, sans direction préétablie, sans souci de plaire ou déplaire, sans contrainte, sans modèle, sans intention particulière. Parfois, au milieu du texte, je m’arrête, je ne sais plus où j’en suis, je me demande si je ne suis pas à délirer, si tout cela a le moindre sens. Puis une nouvelle idée apparaît, et je m’élance pour une seconde saillie. Vient le moment de conclure, assez difficile. J’hésite, et là je l’avoue, j’ai besoin de réfléchir plus consciemment : rien de plus délicat qu’une conclusion qui doit embrasser le texte dans une formule, sans être une répétition ni un affaiblissement. Reste le titre. Rien de plus difficile qu’un titre lorsque l’idée ne précède pas le texte, qu’elle ne se révèle pleinement qu’à la fin, et qu’il faut par ailleurs donner l’envie de lire. D’où une pratique du déplacement, comme faisaient les surréalistes dans leurs peintures, où le titre semblait sans rapport avec le tableau, ouvrant un nouvel espace, déjouant la prévisibilité.

Le pire c’est la banalité. Eveillons le lecteur en déjouant ses attentes, brisant ses certitudes, équarrissant ses opinions toutes faites. Tout est bon qui éveille la pensée à la pensée.

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09 août 2016

Du PRESENT : journal du 9 août 2016

 

Voilà huit ans que je me suis installé ici, en terre du sud, quittant le Septentrion brumeux pour le soleil. A vrai dire, le soleil, ici, est plutôt capricieux. Clarté et beauté un jour, ciel couvert le lendemain, à croire que le soleil s'est perdu quelque part dans les vallées pyrénéennes, mais le revoilà soudain, vif et allègre, jouant le furet, coquin et imprévisible. Même la végétation présente cette alliage étonnant du nord et du sud, chênes et hêtres, amples et austères, palmiers élancés comme des lampadaires. Les collines du piémont, avec leurs bocages verdoyants et riants, présentent bien des analogies avec mes collines vosgiennes, mais c'est la forte émergence des cimes, au loin, qui dément cette première impression : les Pyrénées forment une muraille décisive, marquent la frontière. L'Espagne, si proche, paraît appartenir à un autre monde.

J'aime vivre à proximité du pays étranger. En Alsace il suffisait de franchir le Rhin. Ici il faut franchir la montagne. J'aime savoir qu'il suffit d'une heure pour être de l'autre côté. C'est ridicule, mais cela me donne le sentiment de ne pas appartenir tout à fait au pays où je vis, qu'une porte reste ouverte à l'échappatoire. Vieille angoisse d'enfermement, fort archaïque, et dont on ne guérit jamais tout à fait. C'est un jeu : je passe en revue les pays où je pourrais émigrer si l'air, ici, devenait irrespirable. Je ne le souhaite point, mais c'est une consolation de se dire qu'ailleurs on peut vivre aussi bien qu'ici, et qu'en somme chacun est de partout et de nulle part. Je n'ai pas la psychologie de l'enracinement, de la territorialisation, du nationalisme encore moins. Dans l'attachement relatif à la terre natale il entre beaucoup d'habitude, de paresse et de facilité. Pourquoi se déplacer tant qu'on trouve de quoi vivre à l'aise ? 

Cela dit je n'ai guère de nostalgie, ni de l'Alsace natale, ni de la Lorraine où j'ai été muté pour exercer ma profession. L'Alsace c'étaient les années d'enfance et de formation, la Lorraine les années d'exercice professionnel, et maintenant, dégagé des obligations, me voilà en Béarn, par choix, libre de mon temps, adonné à la seule passion qui me tienne vraiment, l'écriture. "Tant qu'il y a plume et encre", pour parler comme Montaigne, je suis chez moi là où je suis. Et j'y suis content.

Ici la vie est douce, le climat agréable, en dépit des variations météorologiques, la ville est calme, l'ambiance bon enfant, un peu molle, un tantinet agreste. Peu d'agressivité, peu de passions. Les grandes convulsions se passent ailleurs. On pourrait se croire au début du siècle dernier, relégué dans les marches lointaines de l'empire. Méme les commerces ont un air vieillot et suranné. Il manque manifestement un authentique élan culturel. Au total tout est bon.

Sauf imprévu - on n'est sûr de rien dans ce monde instable et mouvant - je devrais achever ici mon existence. Mais je ne pense pas souvent à l'avenir. Je ne souhaite rien d'autre que la continuité, la perpétuation de l'état présent, une sorte de dilatation incommensurable du présent. Les catégories classiques, passé, présent, futur, ont depuis longtemps perdu leur pertinence, leur signification, et si le passé m'indiffère, le futur, vidé de toute substance imaginative, ne suscite nulle passion. Reste le présent, seul réel, qui occupe la quasi totalité de l'existence, et qui suffit.

 

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08 août 2016

SERENITE, note du 8 août 2016

 

Il est beau d'atteindre à une relative sérénité, d'autant plus précieuse qu'elle fut chèrement acquise, et qu'on la sait infiniment fragile, suspendue aux aléas du sort, de la santé, de l'entourage, de l'état du monde. Faible brindille qu'un vent peut emporter. C'est quasi miraculeux pour qui se sent vulnérable, froissable, soumis à la destinée commune, sans forces ni ressources particulières, ordinairement exposé aux caprices de la fortune. "Hé quoi, dirait un fieffé stoïcien, la sérénité ne tient-elle pas à la force de caractère, à la clarté du jugement, à la conscience d'être un sujet de la raison universelle ? Bien vaine une sérénité qu'un simple coup du sort peut jeter à terre !" - Soit, il a raison sans doute, un vrai sage résiste aux événements, s'affirme dans l'adversité, et dans le tourbillon du monde surnage à la force du poignet. J'en conclus que je ne suis pas un sage, et un vrai encore moins. Je ne puis me dresser si haut, et, entre nous, je doute que quiconque le puisse, si ce n'est en imagination. Ces gens-là, à caresser l'idée de sagesse finissent par la confondre avec le fait, savoir, qu'ils tremblent, souffrent et meurent comme tout le monde. L'idée de sagesse, en somme, est un obstacle bien réel à écarter, comme toutes les grandes idées de la philosophie, qui ne font qu'embrûmer et abâtardir l'entendement.

Il faut se délivrer des idéaux, ils ne font qu'obstruer la perception de la réalité, nous faisant vivre, ou plutôt barbouiller dans un rêve de vie qui n'est pas la vie.

Ces derniers temps j'ai procédé à un curetage méthodique et général de mes représentations. C'est ma façon à moi d'être cartésien, loin au delà de ce que Descartes a cru faire. Mon travail a porté jusque dans les derniers recoins de l'imagination, fustigeant toutes les chimères, nettoyant les ultimes écuries de la vanité, de la piperie, de la suffisance et de l'illusion. J'ai établi pour mon usage une maxime selon laquelle il n'y a rien au delà de ce qui est, que tout ajout à la claire perception de la réalité est une invention du désir, une projection  imaginaire, un idéal pour sots, une machine à broyer la liberté, un mensonge théologique, une propagande politique ou idéologique. "Il y a " - tout ce qu'on y ajoute, comme l'Etre, la Substance, Dieu, Sens, Histoire, Foi, Progrès etc, est fumisterie, salmigondis, souricière et piège à rats. Le plus étonnant est qu'il y ait multitude pour s'y précipiter, s'y faire prendre. Mais soyons modeste : n'ai-je pas été, moi aussi, premier à m'y précipiter et m'y perdre ? C'est le lot commun, le plus commun, puisque nous sommes enfants avant que d'être hommes, soumis à la croyance commune, dépendants en toutes choses de l'entourage, nous fiant pour tout au jugement supposé sain de ceux qui font profession de savoir. Si sérénité il y a, c'est d'avoir su juger, condamner et bannir le fatras de l'héritage imposé. Après quoi on se met à respirer à pleins poumons, à crier sa joie, à clamer vers le ciel ouvert !

Quelque chose en moi sait cela de science sûre, et que nul bonimenteur, gourou ou charlatan ne pourra jamais plus y changer quoi que ce soit. A ma manière, je puis dire comme Siddharta Gautama : " La maison de Mara est détruite à jamais. Nul ne poura jamais la reconstruire".(Mara est l'agent de l'illusion et du mal, une sorte de Satan à l'indienne).

On voit que la sérénité est tout autre chose que la déception, ou le sentiment dépressif de perte irréparable. Certes la déception précède, elle est ce moment, parfois exagérément long et pénible à traverser, qui nous affecte à la découverte du mensonge, à l'effondrement de l'illusion. Si on y reste on est perdu. Aussi faut-il avancer, traverser le désêtre, assumer la destitution subjective, la perte universelle des espoirs, des objets et des idéaux, pour gagner l'autre rivage, la terre ferme et dépeuplée, vierge de concepts et d'idées, où les premiers pas d'une nouvelle aventure peuvent se graver dans le sol, dessinant pas à pas une route neuve et inouïe, entre soleil et terre, terre sans partage, coeur ouvert, libre de soi, enfin, disponible à de nouvelles aventures de rencontres, la mort derrière, la mort devant, deux morts bien différentes, réelles chacune, -conscient et lucide, sans révolte ni résignation, décidé à vivre ce bout de chemin entre les ronces et les fleurs, jusqu'au jour où l'esprit et le corps, indissolublement, sans reste ni regret, s'abîmeront dans le néant.

05 août 2016

De la JUSTICE, des SUPPLICES, et du BIEN

 

"Nous, par la grâce de Dieu, souverain de ce royaume, garant de la justice et de la loi, ayant reconnu la culpabilité des prévenus, les condamnons à être traînés en place publique pour y être roués, écorchés, châtrés, décapités et pendus selon les coutumes ordinaires, au su et vu de tous, pour manifester la justice de Sa Majesté très aimée, vénérée et redoutée, Philipe, roi de France et de Navarre".

Fichtre ! Roués, écorchés, châtrés, décapités, pendus ! Tout vifs évidemment ! Et n'oublions pas le traitement de faveur qui a précédé, pinces, tenailles, cordes, poulies, marteau et rabot, tout l'arsenal savant de la question ordinaire ou extraordinaire, savammant distillée pour faire avouer, quoi ? n'importe quoi, car quel humain y résisterait ? Etrange justice qui ne produit que des coupables, et des coupables qui avoueront tous les crimes que l'on voudra bien leur faire avouer. D'où la pléthore de sorcières et autres possédées du Malin, que l'on brûla chastement, et sous le règne d'Henri IV encore.

Les hommes d'aujourd'hui, redécouvrant l'horreur de crimes incompréhensibles, mais qui, tout injustifiables soient-ils, sont de petite pièce en regard de la cruauté des siècles passés, sourçonnent-ils, peuvent-ils imaginer l'invraisemblable férocité de la "justice" de naguère ? Corps bouillis en marmite, corps lacérés, écorchés, roués, équarris, brûlés, pendus, châtrés, ététés, exhibés nus et sanguinolents, au regard de tous, enfants compris ? Pourquoi cet étalage ? Cette exhibition obscène ? Pour l'exemple ? Mais l'exemple détourne-t-il le pécheur de sa funeste passion ? On peut penser aussi qu'aucun moyen n'était jugé indigne pour affirmer la souveraineté absolue du roi et de l'Eglise : il fallait plier les corps et les âmes à l'autorité, les contraindre sans ménagement à l'obéissance. Le plus étonnant est que, en dépit des moyens utilisés, on ne put jamais réduire ou extirper la criminalité, ni le vol, ni le parjure, ni la concupiscence, ni la soldomie, ni le culte de Satan. Coupez d'un côté, cela repoussse de l'autre.

Je n'écris pas tout cela par complaisance pour le macabre. Je constate simplement la fragilité de ce que nous nommons la culture, dont l'apparence policée fait illusion, nous faisant oublier la part de sauvagerie indomptable qui est en nous, peut-être en chacun de nous. Comment expliquer autrement que seules les histoires sanglantes et tragiques nous attirent, que la bienséance et la vertu nous ennnuient, que notre politique même ne nous intéresse que par le côté scandaleux, grotesque et pitoyable ? Entre répulsion et voyeurisme chacun va se plaindre de l'indignité des temps, tout en jouissant, en sourdine, du malheur et du mal. C'est une persistante, invincible séduction, où chacun communie sournoisement avec les abîmes.

Je crains fort que l'homme, comme individu et comme espèce, ne soit définitivement inéducable. "N'ayant pu faire que la justice soit forte on fit en sorte que la force fût justice" dit à peu près Pascal (je cite de mémoire, et sans doute fort mal). Nous en sommes toujours là.

L'intérêt de l'Histoire c'est de nous rappeler l'extrême diversité des moeurs, pratiques et croyances de tous les âges. Nous y découvrons que rien n'est juste en soi, que tout est soumis à changement, à disparité de jugement, à controverse et dispute, que le mal est tantôt le bien, et le bien le mal, que tout se renverse et se conteste, que rien n'est sûr ni établi pour l'éternité, et que le plus solide même est sujet à verser, couler, disparaître. Mais l'homme, en dépit de cette diversité et contrariété est toujours et partout le même, changeant d'habit et de coiffure, s'attifant de couleurs et de costumes infiniment variables, mais qui ne font qu'illusion et mirage, comme les reflets à la surface de l'eau, écume, jeux de lumière et d'ombre, mais l'eau demeure, inchangée pour l'éternité.

Tout au plus, pour quelques-uns, est-il possible de prendre un peu de distance, et au lieu de rouler et couler, de choisir la contemplation plutôt que l'action, et de là considérer le flux et le reflux des eaux sous le regard indifférent des étoiles.

   - Après quoi, pour faire bonne mesure, il serait bon de relire les premiers vers du second chant du "De natura rerum" de Lucrèce : "suave, mari magno, turbantibus aequora ventis " etc

04 août 2016

TORPEUR d' ETE : journal du 4 août 2016

 

L'été s'écrase sur les plaines et les monts. La ville est quasiment vide. Tous mes amis sont partis, qui en Espagne, qui en Afrique, ou plus loin encore, allez savoir où ? Je suis à près seul, avec mon épouse, et nous passons comme on dit des jours paisibles. N'empêche, cela me fait un peu bizarre. Quand le ciel pèse "bas et lourd" comme dit Baudelaire - car ici le temps est extrêmement versatile, passant du plus céleste au maussade selon une logique affolée - "pèse comme un couvercle", c'est le cas aujourd'hui, on dirait vraiment que tout s'arrête, dans un silence étrange, une lassitude de ville à l'abandon, oubliée des dieux et des hommes. Pour un peu je me laisserais aller à quelque humeur de mélancolie, n'étaient la joie du texte, la réverie à la frange des arbres : même eux ont l'air de s'assoupir, si même les pies et les merles désertent le feuillage. Tout est comme suspendu, on se croirait dans la Belle aux bois dormant, lorsque le château, et tous ses occupants, hommes et bêtes, pour cent ans s'immobilisent dans un sommeil de fer.

Je n'aime guère me sentir embarqué dans une trop grande nonchalance. Cela me donne un sentiment de destructuration comme si, avec le relâchement excessif du corps, la conscience elle-même glissait dans une apesanteur vaguement inquiétante. Sans être, et de loin, un hyperactif, il me faut un peu de stimulation pour me maintenir à flot. J'ai décidé de lire des romans historiques, cela me fait voyager, loin et gratis, dans les époques obscures où je craindrais fort de vivre, si j'avais eu à y vivre, frissonnant du péril extrême de n'être en rien conforme aux exigences de l'heure, toujours déviant et insoumis, vraisemblablement destiné au fer et au bûcher sous les auspices miséricordieux de la Très Sainte Inquisition. Ces temps-ci je vaticine dans les allées ensanglantées du siècle de Philippe le Bel, entre stupeur, admiration, consternation et horreur. Comment donc sentaient, imaginaient, souffraient et jouissaient ces hommes et ces femmes, dans une période si instable, si dangereuse et incertaine, à nous totalement incompréhensible ? Plus que de voyager aujourd'hui de par le monde, en Afrique ou en Asie, où tout finit par se ressembler, séjourner en pensée au treiziéme ou quatorzième siècle en Europe vous garantit le dépaysement !

Au moins, calfeutré dans mon appartement de ville, je n'ai pas à rôtir tout cru sur une plage au bord de la mer, entre mille corps brûlants, suants et puants au soleil, sous le fallacieux prétexte de bronzer une peau destinée à la putréfaction. La chaleur me suffoque, l'excessive lumière m'offusque, la promiscuité m'irrite et m'afflige. Tout au plus puissé-je prendre quelque plaisir, goûtant l'ombre et le frais, à m'asseoir à la terrasse d'un bar, sous une accueillante balustrade, et là, tout regard sur la vaste étendue de la mer, rêver de contrées lointaines que je ne verrai jamais, imaginer de beaux voiliers coupant l'horizon, et tantôt revenir au livre ouvert devant moi, parcourir quelques pages, et repartir encore. La mer est belle de loin et la montagne aussi. Regarder me suffit, la pensée fait le reste, ou plutôt la rêverie sans bornes, sans but, ouverte à toutes les sollicitations du vent, de la lumière et de l'espace. 

Immensité, je suis à toi ! Pour un coeur libre d'attaches toute attache est souffrance. Je comprends le voeu des voyageurs, explorateurs et navigateurs, mais c'est sur place que je voyage, et ce voyage est le plus délicieux !

Des quelques voyages que j'ai faits je rapporte assez d'images, de sensations, de visions pour nourrir mille années de voyage immobile. Et ces temps-ci, la chose est trop neuve pour ne pas m'en étonner, c'est comme si des pans entiers d'un passé oublié, enfoui, refoulé et clivé revenaient à moi, me présentaient des impressions anciennes, étrangement vivaces, mais fugaces, car à peine les ai-je reconnues et identifiées qu'elles s'évanouissent. N'empêche, cela fait bien du bien : je prends conscience, un peu tard, que si je vis c'est d'avoir vécu, c'est d'avoir senti, ressenti, éprouvé bien des choses qui, de les revoir, recomposent une sorte de tissu narratif, comblant des trous, reliant des épisodes discontinus, dessinant enfin une trame historique, certes à jamais incomplète, mais suffisante pour que je puisse dire : c'était moi, et aujourd'hui encore, ce peu de vie, ce peu de temps, c'est moi.

 

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01 août 2016

De l 'IDENTIFICATION SEXUELLE

 

Nature nous fait mâle ou femelle. Pour l'animal l'affaire s'arrête là. Pas pour nous, qui jouissons ou souffrons, comme on voudra, d'une incertitude instinctuelle, d'un inachèvement, d'une prématurition constitutionnelle : dès lors la culture, l'éducation, le dressage plutôt prennent le relai, et se chargent de durcir les différences : "Sois un homme mon fils. Ne chiale pas comme une fille !" Suit le cortège des identifications de genre, qui normativent le rapport entre les sexes, sans considération aucune pour les goûts ou préférences subjectifs. Tel qui se voudrait fille se voit contraint de jouer au garçon, et réciproquement. La nature et la culture édictent leur loi et leurs normes, en général dans le même sens, mais c'est compter sans le sujet qui bien souvent ne s'y retrouve pas : il n'a rien demandé, et voici qu'on s'échine de toutes parts à lui construire un destin qu'il n' a pas choisi. D'où les aléas de l'identification sexuelle, ou de la contre-identification.

La psychanalyse a remis à jour une vérité que connaissaient les anciens, grecs et romains, refoulée par les siècles obscurs du christianisme : nous sommes psychologiquement bisexuels, formés de deux principes, mâle et femelle, ou si l'on veut, animus et anima, mais la culture renforce systématiquement un des deux pôles et affaiblit l'autre, de manière à favoriser le jeu social et l'institution de l'hétérosexualité, fondement classique du mariage. D'où une éducation unidimensionnelle, d'où des déformations de la personnalité souvent définitives, avec des carences affectives et symboliques plus ou moins graves. Il n'y a pas si longtemps, qu'un père manifestât de la tendresse à l'égard de ses enfants passait pour une faiblesse de caractère. La femme était supposée ne pas penser, et l'homme ne pas ressentir. J'exagère à peine, au souvenir du comportement de mes grands parents.

Il y a longtemps que j'ai pris conscience de la dimension féminine de ma nature, admis en moi des traits réputés féminins, qui, en général, ne trouvent quelque légitimité que chez les artistes, ces aimables "pervers polymorphes", trop tendres, efféminés, irrécupérables, que l'on tolère au bénéfice d'un plaisir secondaire dont nulle culture ne peut se passer. Je me suis reconnu poète, mélomane, philosophe, au mépris de cette carrière d'ingénieur que mes parents auraient bien aimé me voir embrasser, et qui ne m'inspirait qu'une colossale répulsion. Pour autant je fus sincérement et suis toujours hétérosexuel, mais sans aucun mépris à l'égard des gens qui pratiquent différemment. La sexualité doit être libre, hors jugement de valeur, allègre et jubilatoire : " Jouir et faire jouir sans dommage pour soi et pour autrui, voilà le vrai fondement de la morale " (Chamfort). Et dans le même temps, parallèlement, je fus bon sportif, pratiquant d'arts martiaux, et pour le reste assez bien à ma place dans la lignée des hommes et des pères.

Il me semble qu'il y a lieu d'atteindre, par une évolution graduelle, une sorte d'ultrasexualité, un stade supérieur qui surplombe et dépasse subjectivement les oppositions de genre et de sexe. C'est affirmer que le sexe, considéré comme organe physique de jouissance et de reprodution, n'est pas si important que l'on veut bien dire, qu'il est incontournable à son niveau, mais ne détermine nullement la position subjective : l'inconscient, pris en lui-meme, est hors sexe, indéterminé. A ce niveau il est vain de chercher une normalité psychique, s'il est entendu que les pulsions font feu de tout bois, investissent n'importe quelle partie du corps, y inscrivent aussi bien la disposition d'accueil que d'expression (supposée être soit féminine soit masculine), et qu'en somme le corps est un instrument musical polyphonique, susceptible de jouer toutes les partitions que l'on voudra. Pluralisme pulsionnel, pluralisme psychique, indétermination originelle qui ouvre l'accès à toutes les avenues du désir. En somme il faut contester, dépasser les impératifs sociaux et culturels. C'est une manière de s'affirmer auteur de sa propre vie.

Dès lors les jugements habituels, les préceptes moraux, les condamnations péremptoires, les invectives sexistes, les comportements de genre, stéréotypés, répétitifs, normatifs et prévisibles apparaîtront comme de pauvres travestissements : le travesti n'est pas celui qu'on croit, c'est la norme comme telle. Pour autant je ne vois pas l'utilité de faire montre d'une originalité particulière. Il n'y a rien à prouver, rien à exhiber. Celui qui prend sérieusement et fermement conscience de soi n'a que faire de l'approbation ou de la répulsion publiques : il trace son propre chemin, sachant qu'il ne peut compter sur personne, sur aucune reconnaissance dans le monde. Grandeur et petitesse, normalité ou étrangeté, ce sont des catégories qui n'ont plus cours en lui, et qui, à regarder de près, de conviennent à personne.