LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

20 juillet 2018

De la DEMESURE : ESCHYLE

 

Après le désastre de l'armée, que Xerxès avait inconsidérément menée aux abords de la Grèce, la Reine des Perses, en un vaste monologue, médite sur la folie des hommes (Eschyle, les Perses) : 

    "Des monceaux de morts, en un muet langage, jusqu'à la troisième génération, diront aux regards des hommes que nul mortel ne doit nourrir des pensées au-dessus de sa condition mortelle.

     La démesure en mûrissant produit l'épi de l'erreur,

     Et la moisson qu'on en lève n'est faite que de larmes".

Eschyle oppose vigoureusement le personnage du roi défunt, Darios, roi d'un immense empire, qui avait su maintenir la prospérité de l'Etat par un gouvernement sage, à son fils Xerxès, qui s'est lancé, dans l'ardeur d'une jeunesse folle, à la conquête de nouveaux territoires, et qui a été lamentablemet défait par l'armée grecque, bien inférieure en nombre, mais animée du souffle patriotique. Mais plus encore, Eschyle oppose deux modèles de civilisation, l'une servile, l'autre libre. Dans l'une on va à la guerre poussé par la peur, dans l'autre on combat pour sa famille et sa cité. Dans l'une d'immenses foules armées avancent sous les coups de fouet, dans l'autre on s'engage par conviction. Dans l'une l'initiative appartient au potentat, dans l'autre elle est partagée par tous. Deux mondes irréconciliables, deux visions opposées de la culture.

La démesure est inscrite dès le principe dans l'ordre oriental des Perses. Si par chance le roi est sage l'équilibre peut tenir. Mais que survienne un roi exalté, et la folie s'empare du corps politique tout entier. Il manque manifestement des contrepouvoirs qui puissent modérer, contrebalancer l'arbitraire royal. En toute rigueur voici un Etat où il n'y a qu'un seul homme libre, et des millions d'esclaves. C'était malheureusement la situation ordinaire dans les Etats de l'Antiquité, et dès lors la liberté politique inventée par les Grecs fut une exception lumineuse. Ce n'est pas un hasard si, dans tant de pièces de leur théâtre, les poètes tragiques l'aient régulièrement saluée comme une conquête remarquable et décisive.

Si donc la reine des Perses gémit avec raison sur la démesure de son fils Xerxès, qui a entraîné l'armée dans une épouvantable déroute, elle devrait plus encore interroger la structure du pouvoir, viciée dès l'origine, demesure institutionnelle, responsable de maux innombrables, passés, présents, et à venir, pour d'innombrables générations.


19 juillet 2018

De la CAUSALITE PSYCHIQUE (2) - approche psychologique

 

Retour sur la question de la causalité psychique. 

C'est un thème central de la pensée bouddhique. L'homme est le fruit de ses actes, il est ce qu'il a fait. Mais cela n'implique pas le déterminisme, car il peut faire autrement. En principe du moins, car il y faut du courage, et d'abord le courage de la prise de conscience.

Il faut délester la notion de karma de son poids mythologique : nulle divinité, nulle génie malfaisant ne préside à la perpétuation du mal, à la reconduction indéfinie de la faute. La répétition a pour cause l'inconscience. C'est ainsi que l'on voit un non-dit, non-avoué traverser les générations et produire les effets les plus délétères, jusqu'à ce qu'enfin, chez un sujet plus avisé, le drame avorté ne finisse par éclater et forcer tout un chacun à se repositionner : la vérité déniée fait retour, provoquant un changement considérable. Dorénavant on ne pourra plus faire comme si.

PLutôt que de causalité au sens strict - la causalité affirmant la relation nécessaire de la cause et de l'effet - dans les affiaires humaines il vaudrait mieux parler de causation : le sujet est cause d'un acte qui entraîne telle conséquence, mais cette conséquence n'est pas mécanique, et surtout, elle n'est pas univoque. Elle sera soumise à la variété quasi infinie des interprétations, lesquelles, à leur tour, provoqueront les réactions les plus inattendues. Tel acte mauvais en soi fera du bien, tel acte généreux créera de la discorde. Sans compter les implications imprévues ou imprévisibles. Le politique en fait bien l'expérience, découvrant que telle mesure de salut public se retourne contre son initiateur et provoque plus de trouble que de bienfaits.

Dans cette affaire embrouillée que peut le sujet ? Qu'est ce qui relève de lui et qu'est ce qui relève de l'imprévisible ? Méditant sur la sagacité du Prince, Machiavel estime qu'il faut considérer deux facteurs : la virtu personnelle (entendons l'excellence et le courage) et d'autre part la "fortune", la chance, à égalité l'une avec l'autre. Que manque l'une ou l'autre, ou que leur rapport soit inégal, et c'est le désastre. On peut, hors du champ politique, retenir l'idée. Le sujet, par virtu, fera l'essentiel de ce qu'il peut, dans l'effort d'être conscient de soi et congruent avec soi même, et pour le reste, ne pouvant savoir toutes les implications de son action, s'en remettra à la fortune, qui en dernier ressort détermine la condition des hommes. Le hasard est notre limite, terme assez vague mais assez expressif pour contenir tout ce qui échappe à notre pouvoir de connaisssance et de prévision.

Examinant la destinée de Léonard de Vinci, Freud s'efforce de saisir par l'analyse des données familiales et infantiles tout ce qui pourrait expliquer la singulière personnalité de notre héros. Il brosse un tableau convaincant de ses goôts, dispositions et penchants, pour conclure enfin que l'essentiel lui échappe. Toute analyse, même la plus fine, la plus perspicace, bute sur un inconnaissable, que nous pouvons bien appeler le hasard. Léonard lui-même ne déclare-t-il pas dans ses carnets que "la nature est pleine de raisons infinies qui ne furent jamais dans l'expérience" (La natura è piena d'infinite ragioni che non furono mai in isperienza) ?

18 juillet 2018

De la CAUSALITE PSYCHIQUE : ESCHYLE

 

Voici un autre passage de l'"Agamemnon" d'Eschyle où le Choeur, à nouveau, nous livre le fruit de ses méditations :

"A l'écart des autres, je reste seul et pense : Non, c'est l'acte impie qui en enfante d'autres, pareils au père dont ils sont nés ; car, aux foyers de justice, la prospérité n'a que de beaux enfants, toujours.

Mais toujours, en revanche, la demesure ancienne, chez les méchants, fait naître une démesure neuve, tôt ou tard, quand est venu le jour marqué pour une naissance nouvelle".

 

C'est le ressort de la tragédie : pour obtenir les vents favorables Agamemnon a sacrifié sa fille, initiant infailliblement une série de meurtres. Clytemnestre vengera sa fille, et Oreste vengera son père. C'est la forme antique de la loi de causalité : pas de cause sans effet. Le "père", par son acte impie, engendre des "fils", "pareils au père dont ils sont nés". Et de la sorte la malédiction se perpétue à l'infini.

La tonalité de ce passage me fait irrésistiblement penser à la formulation orientale du karma, mot qui signifie originellement "acte", et qui souligne que tout acte a des effets, visibles ou invisibles, lesquels surviennent "tôt ou tard". On encore : la rétribution de l'acte est inévitable, encore qu'elle puisse s'effectuer bien plus tard, par exemple dans la génération suivante. Et ainsi les fils, dans leur propre vie, subissent des effets dont ils ne sont pas personnellement responsables. Ainsi se dessine une trame transgénérationnelle, dont le sujet n'est pas toujours conscient, et qui détermine son existence en dépit de lui. 

Oreste n'a pas choisi la situation qui est la sienne : il hérite d'un passé familial épouvantable, chargé malgré lui du devoir de venger son père - comme plus tard Hamlet - et de commettre à son tour le pire meurtre qui soit. On peut, au sens strict, parler de malédiction (male-diction) - parole mauvaise qui porte le mal et impose le mal, un mal qui préexiste, insiste et persiste, jusqu'à la catastrophe finale. Mais cette catastrophe, à son tour, relance le processus de l'enchaînement - à moins que, miracle, la sagesse ne finisse par inventer une issue favorable au conflit.

Comment Oreste, matricide consentant, pourra-t-il se délivrer de sa faute et mettre fin au cycle de la vengeance ? Dans la tragédie attique, clairement, il y faut l'intervention d'un dieu, Apollon ou Athéna. C'est une manière de signifier qu'il existe une loi plus haute que la loi de causalité, une loi, "divine" si l'on veut, qui prescrit la fin de la vengeance, la fin du cycle infernal de la répétition, et qui remette chacun à sa place. Elle implique également ce fait d'importance qu'il faut savoir renoncer au prix du sang, à cette jouissance très spéciale de faire souffrir le fautif, comme si sa souffrance apportait consolation et réparation. "Il faut s'arrêter" - tel serait l'énoncé de la loi.

Songeons, plus près de nous, aux massacres entre Catholiques et Protestants, au seizième siècle. Comment aurait-on pu rendre justice aux victimes, dans l'enchevêtrement inextricable des causes et des effets ? Qui est victime, qui est bourreau ? Le procès pourrait durer des siècles et ne finir jamais. La seule solution, celle de Henry IV, était de proclamer l'amnistie universelle, renvoyant massacreurs et victimes à leur conscience morale. L'Etat du moins était sauf, et avec lui la chance d'un renouveau sous de meilleures auspices.

 

17 juillet 2018

SOUFFRIR POUR COMPRENDRE : ESCHYLE

 

Paroles du Choeur dans l'"Agamemnon" d'Eschyle :

"L'homme qui, de toute son âme, célèbrera le nom triomphant de Zeus aura la sagesse suprême.

Il a ouvert aux hommes les voies de la prudence, en leur donnant pour loi : "Souffrir pour comprendre". Quand, en plein sommeil, sous le regard du coeur, suinte le douloureux remords, la sagesse en eux, malgré eux, pénètre. Et c'est bien là, je crois, violence bienfaisante des dieux assis à la barre céleste".

Souffrir pour comprendre. Il est vrai sans doute que celui qui dispose de toutes les facilités de l'existence, jeunesse, santé, vigueur, richesse et succès, est mal placé pour comprendre quoi que ce soit à la rigueur de la vie, et notamment à la souffrance de ceux que frappe le destin. Il s'imagine volontiers que la maladie, la douleur et la misère sont des effets de la paresse, des signes de médiocrité ou de lâcheté. Mais il est rare que ces bonnes conditions initiales de chance et de prospérité durent bien longtemps, et il faut dire avec Sophocle que nul ne doit se dire bienheureux avant le dernier jour de sa vie.

La souffrance engendre-t-elle la compréhension et la sagesse ? Peut-être, mais ce n'est pas sûr. Elle engendre la moitié de la sagesse, par exemple en mettant le chanceux, le bien portant, le riche et le puissant dans l'épreuve de la douleur : "ainsi donc les choses ne sont pas telles que je croyais, moi aussi je puis souffrir, perdre des biens que je croyais posséder à jamais. Me voici ramené à la mesure commune, entre vie et mort, moi qui me croyais immortel et aimé des dieux". Encore faut-il, de cette épreuve personnelle, passer à la compréhension universelle, étendre ce savoir récemment acquis à l'ensemble de l'humanité, d'où naîtra peut-être une bienveillance nouvelle à l'égard d'autrui.

Certains ne tirent de leur douleur que de l'acrimonie, du ressentiment et des raisons de cruauté. La douleur n'éduque pas si elle ne s'accompagne d'empathie : je souffre, mais l'autre aussi, c'est une donnée générale et quasi inévitable de la condition humaine. Dès lors je ne vois pas comment je pourrais faire le fanfaron, toute situation favorable pouvant se retourner brusquement en désastre.

Cette leçon est mise par le Choeur à l'actif de Zeus. C'est une manière d'élever ce qui pourrait ne relever que de la sagesse ordinaire à la dignité d'un précepte universel. Zeus nous demande de nous élever au delà de la souffrance vers la sagesse en donnant à la souffrance une valeur de transformation psychique. Il est remarquable que ce travail s'accomplisse dans le sommeil, sous l'effet du "douloureux remords" : la conscience éveillée, à elle seule, en est incapable, il faut encore le travail nocturne de la "violence bienfaisante" - comme est celle qui hante Agamemnon, coupable d'avoir sacrifié sa fille Iphigénie.

Eschyle dit : souffrir pour comprendre. C'est le "pour" qui est important. En elle même la souffrance n'a pas de valeur. Il ne saurait être question de la cultiver pour elle-même. Elle vaut par ce qu'elle engendre. Parfois le pire, chez le cruel, parfois le bien, chez le généreux, ou la sagesse, et très souvent rien du tout, si ce n'est la stérile répétition du même. Aussi faut-il sérieusement songer à l'accompagner d'un travail de perlaboration psychique, si les dieux, par grâce extraordinaire, ne nous favorisent de quelque miracle dans le cours du sommeil.

 

 

16 juillet 2018

De l' ETAT THEOLOGIQUE : Auguste Comte

 

"Dans l'état théologique, l'esprit humain, dirigeant essentiellement ses recherches vers la nature intime des êtres, les causes premières et finales de tous les effets qui le frappent, en un mot vers les connaissances absolues, se représente les phénomènes comme produits par l'action directe et continue d'agents surnaturels plus ou moins nombreux, dont l'intervention arbitraire explique toutes les anomalies apparentes de l'univers".

Dans cette remarquable définition qu'Auguste Comte donne de l'état théologique (ou "fictif"), qui est forcément l'état natif de l'esprit humain, tous les termes, soigneusement choisis, demanderaient une explication. Il faut préciser d'emblée que cet état a duré des millénaires, pendant lesquels l'humanité a peuplé l'univers d'esprits tout puissants, puis de divinités multiples munies de pouvoirs illimités (les "agents surnaturels") avant de rassembler en une divinité unique la puissance ultime. On pourrait ainsi décrire une longue histoire dont les systèmes marquants seraient l'animisme, le fétichisme, le polythéisme et le monothéisme, lequel représenterait la conclusion de l'ensemble, et préparerait l'esprit à passer dans un nouveau paradigme : le système métaphysique. 

Dans le système théologique, quelle que soit la forme qu'il présente, l'homme attribue à ces agents surnaturels des intentions, des désirs et des passions à l'image de soi-même. C'est ainsi par exemple que les dieux de l'Olympe, dans Homère, se livrent une guerre sans merci, parallèlement aux humains qui se déchirent sous les murs de Troie. On aurait tort de n'y voir qu'un scénario poétique. Et si finalement les Achéens sortent victorieux du conflit, tout le mérite en revient à Zeus, qui dans cette affaire fait plier les dieux autant que les hommes. "Les Bacchantes" d'Euripide nous montrent l'action déloyale, impitoyable et vengeresse de Dionysos, ulcéré de constater que son arrivée n'est pas saluée comme il se doit. Oublier de sacrifier aux dieux c'est s'exposer à de terribles conséquences. Le ressort de la pensée théologique c'est la projection, comme fait le petit enfant qui attribue toute-puissance, omniscience, bienveilance et vengeance, amour et retrait d'amour, aux parents.

Tous ces systèmes traditionnels reposent également sur une surestimation de la pensée - la pensée qui croit sonder "la nature intime", déceler "les causes premières et finales", et parvenir enfin à "des connaissances absolues", en s'imaginant qu'il suffit de nommer - les démons, les esprits, les dieux - s'enivrant de la puissance du mot, et confondant le mot et la chose. C'est ainsi par exemple qu'Hésiode se livre à une histoire fantastique de la naissance des dieux, distribuant au passage les attributs et les pouvoirs, comme s'il suffisait de nommer le dieu pour le connaître, et par la suite se le rendre favorable. Le poète est initialement le nomo-thète, celui qui pose le nom, et par là le dépositaire d'un savoir. Dans toutes ces opérations nous voyons à l'oeuvre la toute-puissance de l'illusion, par laquelle les hommes ont su combattre l'hostilité du monde ambiant, en y disposant une cohorte d'être fabuleux avec lesquels, croyait-on, on pouvait passer des contrats. C'est le ressort de la pensée magique.

Agamemnon attend en vain des vents favorables pour lever l'ancre, vers la ville de Troie. Il ne lui reste plus qu'à sacrifier sa fille Iphigénie pour se conciler les faveurs d'Artémis. Exemple célèbre de marchandage. On dira que c'est de la poésie. Vraie ou fausse, l'histoire en dit long sur la pensée théologique.

Et dans le même temps, en tous lieux et en tous temps, on prétendit règler la conduite des hommes par l'imposition de devoirs, de restrictions pulsionnelles, de tabous, qui par la liaison qu'ils entretenaient avec le systère religieux, possédaient un caractère infrangible et sacré. A quoi il faut ajouter, évidemment, l'action supposée efficace des sacrifices, très longtemps sanglants, avant d'évoluer vers des procédures symboliques . L'offrande de fleurs remplacera l'immolation d'Iphigénie. Sans doute toutes ces obligations, ritualisations et interdictions ont-elles puissamment contribué à maintenir le système social en l'état, mais aussi à décourager toute initiative du côté d'une recherche intellectuelle libre. La philosophie et la science attendront encore longtemps leur heure, alors que l'art put fleurir assez tôt au sein des systèmes théologiques.

Observant ces faits, leur régularité dans l'histoire, leur solidité, leur complexité, leur durabilité, le sociologue, comme Auguste Comte, est partagé entre l'admiration - comment ces hommes sont su trouver des réponses originales pour survivre et prospérer - et une sorte d'inquiétude : de ces illusions-là nous sommes revenus, mais eux, qui étaient incontestablement immergés dans l'illusion, ont su résister des millénaires durant, quand nous, armés d'une science conquérante et d'une technologie impériale, nous ne savons pas même où nous allons.


14 juillet 2018

MELANCOLIE et PARANOIA

 

En toute rigueur, il semblerait que nous n'ayons le choix qu'entre la mélancolie et la paranoïa.

Au sortir des bogages enchantés de l'enfance, l'homme qui pense bascule dans la mélancolie, cette pathologie de la froide lucidité, à moins que par une régression remarquable, il ne se réassure de la complétude perdue et ne se proclame détenteur du Sens absolu, qu'il ne vérifie toutefois qu'en l'imposant, par le fer et le feu, à ceux qui n'en veulent pas.

Mais la santé psychique, direz-vous ? Ce n'est peut-être qu'une forme alanguie, attiédie, automnale de la mélancolie, un long crépuscule de l'âme qui se propose encore, par jeu, quelques coups de hasard, gracieux, poétiques et ironiques faisant relief sur l'échiquier blanchi de l'Ab-sens universel.

13 juillet 2018

Contre la DIALECTIQUE : HERACLITE

 

A l'école nos avons appris la sacro-sainte triade : thèse-antithèse-synthèse, supposée dépasser toutes les oppositions en une harmonieuse entité supérieure. Cela fait paraît-il de belles dissertations. Cela est beau, et d'une merveilleuse indigence. En tout état de cause parlons plutot d'une triade ironique : thèse-antithèse-foutaise. Le troisième terme n'étant qu'un artefact tarabiscoté, un Frankenstein crypto-conceptuel

Héraclite, en ce domaine, est un maître. Il voit deux contraires, comme le jour et la nuit, la satiété et la faim, la guerre et la paix, et jamais il ne songe à chercher quelque troisième terme qui lèverait la contrariété. C'est qu'il n'existe pas de troisième terme. On est en manque ou en satiété, en guerre ou en paix. Ou dans quelque mouvement interne qui nous fait glisser insensiblement d'un état à l'autre, et inversement. Quand le balancier atteint un extrême, se déclenche le mouvement qui mènera à l'autre extrême. La guerre par exemple ne saurait durer toujours, elle rompt la paix et retourne à la paix. Aucun état n'est stable ni durable, si bien qu'on ne peut pas même parler d'état. Pour parodier Montaigne disons que ce que nous prenons pour un état stable n'est qu'un mouvement plus languissant, qui bientôt va s'accélerer. En fait on ne peut sortir de ce mouvement, qui est le mouvement même du monde. "Branloire pérenne". C'est, si l'on veut, une dialectique à deux termes, définition même du tragique. Car le tragique tient tout entier dans la conviction qu'il n'y a pas de porte de sortie, pas de dépassement des conditions fondamentales de l'existence. Ou en d'autres termes : est un penseur tragique celui qui sait que ça ne s'arrange jamais. 

Une deuxième idée vient alors compléter la première : les contraires s'opposent bien sûr, mais cette opposition - il faudrait plutôt dire, cette contrariété -  forme une unité. Jour et nuit constituent ensemble une unité, qui est celle de la journée. Faim et satiété rythment le temps de l'organisme dans l'unité de son fonctionnement. Guerre et paix de même. L'unité des contraires définit le mouvement du monde, peut se penser comme la loi de ce monde. Héraclite l'appelle : le dieu, dieu immanent et éternel, principe organisateur du réel. "Le dieu : jour-nuit, hiver-été, guerre-paix, satiété-faim"(DK 67). On voit que même le "et" est supprimé ; il ne dit pas "jour et nuit", il dit "jour-nuit", ramenant la contrariété à l'extrème du pensable, dans une concaténation linguistique proprement stupéfiante. On ne peut revenir en deça, interroger les origines, questionner les provenances. Héraclite n'est pas Hésiode. Il observe le monde constitué, y décrit la loi de fonctionnement, persuadé que cette loi, qui est celle du dieu, a toujours été telle, est telle et sera telle qu'il l'énonce.

Rudesse d'une pensée sans complaisance. Ecole abrupte du penser-juste. Qui dit mieux ?

 

09 juillet 2018

Royauté de l'illusion

 

Il en va de notre rapport à la vérité comme du cocu qui est toujours le dernier à découvrir son état. - Illusion de la royauté, royauté de l'illusion.

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05 juillet 2018

PLANETES - de la connaissance

 

"En quelque coin écarté de l'univers répandu dans le flamboiement d'innombrables systèmes solaires, il y eut une fois une étoile sur laquelle des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus arrogante et la plus mensongère de l"histoire universelle" : mais ce ne fut qu'une minute. A peine quelques soupirs de la nature et l'étoile se congela, les animaux intelligents durent mourir". Nietzsche, en 1873.

Les tenants de l'"histoire universelle", ici visés au passage, sont ces naïfs qui ramènent toute réalité à l'histoire humaine. Mais celle-ci n'est qu'un point microscopique dans le temps immense de la nature. "Il y eut des éternités pendant lesquelles (l'intellect humain) n'était pas ; et si de nouveau c'en est fait de lui, il ne se sera rien passé". - En effet, si l'humanité disparaît, ce qui est plus que probable vue l'implosion programmée du soleil, qui donc pour s'en souvenir ? Le silence, qui précéda l'irruption de la parole, à nouveau règnera sans conteste dans le monde - à moins que dans d'autres systèmes solaires, à des distances phénoménales, d'autres animaux intelligents aient, de leur côté, inventé des langages dont nous ne pouvons pas même imaginer la nature.

Depuis peu, l'astrophysique découvre d'innombrables planètes disséminées dans l'immensité. Certaines d'entre elles offrent des conditions favorables à l'éclosion de la vie. Des esprits surchauffés parlent déjà de déménager sur l'une d'entre elles si notre planère devient irrespirable. Ma foi, prenez une règle de calcul et faites l'opération : quelle distance ? quel moyen de transport ? à quelle vitesse ? avec quelle énergie ?combien de générations d'astronautes, qui se succèderaient sans faille dans le vaisseau spatial ? Tout cela est insensé. Mais il sera peut-être possible de communiquer à de grandes distances, créer une sorte d'université stellaire qui comprendraient des savants de plusieurs planètes reliés par la connaissance. Ce serait une révolution formidable, mais aussi un extrême danger - pour nous. Depuis les premiers temps de la pensée humaine c'était une évidence que l'homme était le seul être pensant, le centre de l'univers, voire la justification ultime de l'univers. On croyait naïvement que le monde, avec ses astres, ses végétaux et ses animaux était là pour nous, pour notre survivance, notre bien-être et notre confort. C'était le bon vieux narcissisme astronomique : la terre au centre, les astres autour. Il fallut déchanter : c'est la terre qui tourne autour du soleil, puis il y a la galaxie, puis des milliards de galaxies, et maintenant, sans doute, d'innombrables planètes, porteuses de formes de vie, inconnues, et peut-être, d'autres langages, d'autres formes de connaissance !

Tout cela, qui pour un esprit superficiel relève plus de la science-fiction que de la science, est pourtant du plus haut intérêt philosophique. C'est l'image traditionnelle que l'homo sapiens se faisait de sa place dans l'univers qui vacille. Que vaut le discours religieux, notamment dans sa version créationniste, lorsqu'il pose l'homme à l'image de dieu, lui conférant une dignité et un statut incommensurables, supérieurs à toutes les créatures, unique être pensant né du désir divin et destiné à s'y complaire ? Nous comprenons mieux, aujourd'hui, que les dieux ne sont autre chose que la projection fantastique d'une collectivité humaine qui dans cette effusion se glorifie et se justifie elle-même, et par là tente de résister à l'usure du temps. Ainsi, comme les sociétés qui les inventent, les dieux passent. "Et à la fin ne reste que le désert...".

Nous détournant de l'histoire, de ses mausolées décatis, de ses monuments éparpillés, de ses héros d'un jour, de ses dictateurs enfiévrés, de ses songes d'immortalité, de ses grandeurs et de ses misères, nous nous tenons déboussolés aux rivages du monde, les yeux écarquillés sur l'océan céleste, stupéfaits de l'immensité du vide qui nous environne, des étoiles innombrables qui scintillent dans le ciel d'été, comme Lucrèce entre l'horreur et la volupté, et nous tentons de compter les galaxies, et bientôt nous tournons avec elles dans la roue sidérale, sans point fixe, sans bordure ni centre, de toute parts excédés...

Mais je l'avoue, je ne puis soutenir longtemps ce vertige, je me souviens bientöt que je ne suis qu'homme, c'est à dire un animal, intelligent peut-être, mais soumis aux besoins ordinaires d'un animal, et laissant là le Tout, je me résigne au pas-tout, et tente, dans l'étroitesse de ma condition, de tenir ma part, "au coin restant" (Hölderlin)

03 juillet 2018

"EMPESTER la VIE" - du surmoi

 

Quelques vaticinations matutinales, suite à la relecture du "Malaise dans la civilisation" de Freud - oeuvre d'une grande pénétration d'esprit et d'une actualité perpétuelle - et à l'écoute de quelques "actualités" du matin, je veux dire de ces nouvelles qu'on nous assène chaque jour et qui ne témoignent le plus souvent, au sujet de ladite civilisation, que d'une lamentable répétition.

On pensait autrefois qu'il fallait sauver son âme, et, avant la mort, se mettre en paix avec Dieu. Hypothèse : l'âme serait la synthèse du moi et du surmoi, enfin réconciliés dans l'au delà, puisque, dans cette vie, ils sont voués à un conflit perpétuel. Le moi "pécheur" tremble devant le surmoi, s'humilie, se roule dans la culpabilité, expie dans la contrition - et ne peut s'empêcher de fauter à nouveau, avec les mêmes conséquences. Dans ces conditions la vie terrestre est vraiment une vallée de larmes, et la vie psychique un enfer. On peut rêver d'une existence post mortem où les deux instances, le moi et le surmoi, n'en feraient plus qu'une - d'autant plus aisément que cette vie céleste n'offrirait plus aucune occasion de pécher : on y est enfin débarrassé de cette malédiction du corps, et du sexe, qui sont, on en conviendra, les causes et les objets de la faute. De purs anges délivées de la tentation charnelle, qui dit mieux ?

L'invention diabolique des religions, précisément, fut de donner au surmoi une sorte d'extension infinie, en soutenant que la vie ne s'arrête pas à la mort et que tout un chacun devra, dans l'au delà, rendre compte de ses actes, voire de ses intentions, car bientôt on soutint cette monstruosité que l'intention mauvaise était en quelque sorte aussi fautive que l'acte. Dès lors personne ne pouvait plus échapper à la condamnation universelle, chacun cultivant par devers soi, dans l'intimité, quelque fantasme coupable. Mais quoi, je reluque ma voisine, est-ce donc équivalent à un acte sexuel accompli ? Cette exigence de pureté absolue est psychiquement intenable, son seul effet est d'empester la vie et d'y répandre les miasmes de la mauvaise conscience. Ou alors, un peu plus tard, de provoquer une révolte salutaire, et de faire basculer les élites pensantes dans l'athéisme.

C'est une mesure de salut public d'expliquer que la vie s'arrête définitivement lors du décès. C'est la seule manière rationnelle de mettre fin à l'extension infinie du surmoi : si l'âme ne survit pas, il ne peut y avoir de châtiments infernaux. Réjouissons-nous, le ciel est vide. 

On peut avoir le souci de ce qu'on laisse aux descendants, les biens, l'argent s'il y en a, les paroles dites qui ne s'effacent qu'avec le temps, l'exemple et l'image que l'on a incarnés. Il y va de notre resposabilité, parce que nous avons induit, provoqué, mis en route un certain nombre de phénomènes qui ne sont pas sans conséquence. De cela nous pouvons, si nous en avons le temps, l'occasion ou la volonté, rendre compte auprès d'eux. Mais ce n'est pas là un conditionnement absolu : à eux de voir ce qu'ils en feront. Nous y avons une part, et eux une autre. Cette influence durera quelque temps, puis s'éteindra. Après deux ou trois générations il n'en restera rien.

Je ne connais pas même mon arrière grand-père maternel, ni la famille de mon père. A peine quelques images imprécises flottent-elles dans le tréfonds de mon esprit. Mes enfants, déjà, n'en savent strictement rien.

Cet effacement des souvenirs n'est pas si négatif que l'on veut bien dire. Cela lave la conscience. Je veux bien que l'on parle, comme on fait, du devoir de mémoire. Mais jusqu'à quand ? Il faudrait quand même qu'un jour on laisse mourir les morts et qu'on renonce enfin à leur faire danser indéfiniment nos danses mortuaires. Il y a là quelque acharnement douteux, qui laisse à penser qu'on n'arrive pas à faire le deuil de certaines situations, et qu'à évoquer indéfiniment le passé on puisse croire le changer, faire que ce qui a été n'ait pas été - ce qui, Epicure le remarquait déjà, est une source de tourments infinis.

C'est une profonde vérité psychologique, inconnue de nos prêtres et de nos fariboleurs : il faut savoir conclure, il faut savoir laisser aller un processus jusqu'à son terme, et qu'il tombe de lui-même, perde toute acuité et se perde dans l'indéterminé. Que les historiens fassent métier de combler les lacunes de l'histoire, s'il leur plaît. C'est un savoir érudit qui n'engage guère. Quant à nous, nous voyons qu'à trop se souvenir - et d'anticiper - on en oublie de vivre.