LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

20 novembre 2018

OCRE : poème

 

                           OCRE

 

                Dans l'ocre d'automne

                Intempestif étourdiment

                Je valse à contre-temps

 

                Le temps chavire,

                Le temps déchire

                Le brocart d'or et le blason

 

                O vous saisons, ô pâmoison

                Astre et désastre, flûte et lyre,

                Lumière d'or, lumière expire

               

                Saisons qui viennent

                Saisons qui vont

                Qu'il m'en souvienne

                Savoir pérenne

                Je suis sans nom.

                

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15 novembre 2018

"Nous ne connaissons que nos affects"

 

"Nous ne connaissons que nos affects" - cette idée est attribuée par Diogène Laerce aux sceptiques (IX, 103) en conformité avec le texte de Sextus : "Le sceptique donne son assentiment aux affects (pathos) qui s'imposent à lui à travers une impression".

Je ne dirai pas : le miel est doux, ce qui serait poser une thése sur la nature du miel - que j'ignore - mais je dirai : le miel m'apparaît doux, ce qui est une donnée immédiate et indiscutable de ma sensibilité. Nous sommes affectés par les apparences extérieures (phainomena) et les processus intérieurs : sensations, sentiments, émotions. Il serait vain de prétendre en empêcher la manifestation ou de les nier. Ils sont de l'ordre de l'expérience, ni vrais ni faux, mais indiscutables. La thérapeutique pyrrhonienne se propose d'en modérer les effets, de créer une "métriopathie", on pourrait dire une "affectivité mesurée ou modérée", mais non certes une insensibilité à la manière des Stoïciens. Apprendre à composer avec l'inévitable, telle serait peut-être une assez bonne formulation.

Attaqué par un chien enragé Pyrrhon se réfugie précipitamment dans un arbre. A celui qui le blâmait de n'avoir su garder son calme il répondit qu'il était bien difficile de dépouiller l'homme de fond en comble : l'émotion est, dans un premier moment, incontrôlable, et toute la philosophie du monde n'y pourra jamais rien. Aussi serait-il bien présomptueux de prétendre à la maîtrise souveraine, comme le fera Auguste dans Corneille : "Je suis maître de moi comme de l'univers".

Dire que nous connaissons nos affects est encore de trop : nous sentons bien les émotions qui se déroulent en nous, mais nous ne connaissons pas leurs causes, ne pouvons prévoir leur surgissement. Emotions viennent, émotions passent - nous en sommes plus les spectateurs que les agents, et c'est à peine si nous pouvons apprendre à en modérer les effets. Tel colérique est colérique à vie, et c'est merveille s'il parvient, sur le tard, à réprimer certaines manifestations excessives. Tout au plus, par la réflexion qui vient toujours après coup, peut-on comprendre, en bon pyrrhonien, que les objets de nos émois et de nos attachements ne sont rien d'autre que des apparences, des fumées - des fantasmes.

Mais le plus intéressant dans cette phrase - "nous ne connaissons que nos affects" - est de signaler notre indépassable inconnaissance. Nous construisons de vastes théories, nous croyons enregimenter l'univers dans le filet de nos lois et de nos thèses, nous prétendons distinguer le vrai et le faux - et, en toute rigueur nous ne faisons que projeter hors de nous des passions et des idées qui sont en nous, peignant et travestissant le monde à notre fantaisie. Ce que nous appelons connaissance n'est que le théâtre d'ombres, le décor mouvant de notre indépassable incurie. On croit raisonner en raison, on ne fait que délirer, et comme les fous on peuple le monde de chimères et de fantômes.

Leçon éternelle du pyrrhonisme : bien sûr il y a les limites inhérentes de la nature humaine, mais plus sérieusement il y a cette hétérogénéité entre l'homme et le monde qui fait que le monde nous est étranger, que nous n'avons affaire qu'à des phénomènes évanescents, ou, pour parler comme Anaxarque, à un décor de théâtre. 

Einstein dira que l'univers est comme une montre fermée de toutes parts dont nul ne possède la clé. Le savant peut bien examiner la montre de l'extérieur, mais il ne peut l'ouvrir. Interrogé là dessus, Pyrrhon dirait vraisemblablement qu'il n'y a pas de montre : l'ancien Sphaïros divin qui enchantait Empédocle n'inspire plus personne. Décidément nous ne connaissons que nos affects.

 

13 novembre 2018

PRESTIGE d' AUTOMNE : fantaisie

 

Mon appartement est ouvert sur les arbres, si bien que j'ai parfois l'impression de vivre au milieu du feuillage, comme un écureuil, une pie, ou mieux encore, comme un aborigène de Nouvelle Guinée. C'est ma manière à moi de me sentir homo natura, en dépit de toutes les commodités et déformations de l'état de civilisation urbaine. L'automne est magnifique, les feuilles jaunes ont un éclat souverain, je les regarde frissonner dans la brise, et tomber quelquefois, ouvrant des trouées blanches sur les nuages, et la lumière court et frémit, et tout cela palpite d'une vie ramassée, indestructible. On dit que l'automne est triste, cela n'est vrai que sous la pluie, quand le ciel semble s'affaler sur la terre. Mais connaissez-vous plus grande beauté que le feuillage multicolore sous la lumière ?

Je me revois enfant dans les vallées vosgiennes, déambulant dans les vignobles, cueillant de ci de là des grappes de raisin oubliées par les vendangeurs, ô délices ! Ou courant par les sentes, époumonné de bonheur ! "O saisons, ô chateaux - Quelle âme est sans défauts ?" 

J'ai douze ans. Depuis la haute fenêtre de l'internat, fuyant leçons et devoirs, tout à moi je m'élance dans l'espace, je franchis les cimes proches, je plane vers la plaine, et au de là, sur le versant opposé, je gravis le beau sentier de terre et de pierres, entre les hêtres et les chataigners, je vais chantant, clamant ma joie, et le monde est à moi, là bas, loin de l'étude, auprès des beaux compagnons de nature, ceux qui chantent, ceux qui jacassent, qui pleurent quelquefois dans la solitude, la perte et le désarroi, mais toujours reviennent au chant, fidèlement. Une poésie âpre mais forte sourd inlassablement de ce fond tellurique, plus profond que tous les fonds, terre sans âge, immense, tout-englobante, éternelle présence. 

On peut se perdre, et l'on se perd souvent, mais toujours on se retrouve si l'on se met à l'écoute. Alors, au milieu des larmes, des sanglots, quelque chose se met à sourdre, quelque chose d'immémorial, et l'on sent qu'en dépit de tout on n'est pas seul.

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12 novembre 2018

Du TEMPS selon EPICURE

 

 

Sextus écrit que pour Epicure le temps est "l'accident des accidents". Certains traduisent assez paresseusement : le symptôme des symptômes. Mais cette traduction est absurde, car aujourd'hui le mot symptôme évoque irrésistiblement la maladie, dont le symptôme est le signe répérable. "Symptoma" est d'abord ce qui tombe (pipto) et qui tombe ensemble (sum). A partir du latin " cadere" nous avons en français une riche série de termes qui évoquent assez bien ce mouvement de chute : cadence, chéance, échéance, chance, choir, échoir, déchoir, cas, puis, en composition, incidence et co-incidence, accident, incident. La meilleure traduction serait donc : la co-incidence des co-incidences. Il faut garder le tiret pour conserver le sens originel.

Cette traduction a le grand mérite de bien faire apparaître l'idée de chute : la chute (l'incidence) infinie des atomes à travers le vide, et secondairement la chute relative des corps dans l'espace : successivité. Et de même la simultanéité : le sum, en grec, ou le co, en latin : des atomes tombent ensemble parfois, de par leur relation momentanée, par exemple lorsqu'ils sont co-enchaînés dans le même corps. Les deux axes du temps sont ainsi fortement soulignés dans la formule. Les co-incidences se déroulent à l'infini puisque le tout est infini. Le temps serait par conséquent la totalité insommable de toutes les co-incidences, co-incidence maximaliste et inconnaissable.

L'intérêt de cette approche résolument physique est de souligner que le temps ne peut se concevoir indépendamment d'un processus physique. Le temps accompagne tout processus. Quant à se demander ce qu'est le temps en soi et par soi, c'est à la fois impossible et inutile. Comment pourrait-on le détacher, l'isoler pour en donner une définition ? 

Il y a le temps de la nature qui nous excède de toutes parts : co-incdences des co-incidences. Et puis il y a le temps de la destinée humaine : encore la co-incidence des co-incidences, et la nécessité, et le hasard (tuchè), et, peut-être, notre volonté "qui est sans maître". Efforçons-nous de jouer librement dans la grande partition des co-incidences, sachant que toute formation est éphémère et coulant selon le temps. 

            "Le temps s'en va, le temps s'en va, Madame

            Las le temps non, mais nous nous en-allons

            Et bientôt nous serons tous sous la lame" -  Ronsard

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08 novembre 2018

Du TEMPS et du PROCESSUS

 

Si l'on me demande ce qu'est le temps, comme Augustin je dirai que je l'ignore. Me détournant prudemment de toute opinion à son sujet, je me tourne résolument vers l'observation des choses, ou plutôt des processus qui apparaissent à ma conscience. Je vois telle tige, telle feuille apparaître dans mon jardinet, quelques jours plus tard la plante s'est renforcée, développant une belle apparence. Elle continue de croître tout l'été, puis sa floraison s'interrompt, et avec l'automne commence son déclin. Bientôt, lassée de pluie et de frimas, elle gît à terre, et lentement se décompose. Après quelques semaines, il n'en restera plus que pousssière, que vent dissipe, ou qui se mêlera indistinctement à la terre.

Je peux dire en toute naïveté : le temps c'est ce qui se passe entre la naissance et la corruption. D'où l'idée d'une mesure : jours, semaines, mois, années. Je dirai : la plante a vécu trois mois et deux jours. Mais cette mesure n'est rien qu'une projection que, de l'extérieur, j'applique aux processus, rien de plus qu'une commodité de langage par quoi j'ai l'illusion de comprendre, de saisir ce qui m'est totalement étranger. 

En procédant ainsi je surajoute l'idée de temps à quelque chose qui se fait spontanément et naturellement. J'en viendrai même à donner au temps une sorte de puissance autonome, et croire que c'est le temps qui fait la génération, le développement et la mort. Il y aurait les choses d'un côté (passives) et le temps de l'autre (actif). Le temps serait l'agent universel à l'oeuvre dans toutes les productions de la nature. 

Revenant à l'observation de la plante je constate, tout au contraire, qu'il est impossible de distinguer le temps et le processus, que c'est du même mouvement qu'elle évolue inexorablement vers le développement et la fin. Ce qu'on appelle temps n'est pas autre chose que le processus lui-même évoluant selon sa propre nature. 

Mais ce qui reste, et qui ne se peut constester, que l'on parle de temps ou de processus, indifféremment, c'est le mouvement destinal qui mène feuilles, animaux et humains, une fois nés, à la mort. En quoi donc y aurait-il de l'"être" si tout processus est voué à décomposition, entrant de fait dans d'autres compositions, à l'infini ? On peut bien parler de la puissance dévorante du temps, mais c'est une autre manière de parler du jeu infini des apparences, de l'apparaître et du disparaître, sans commencement et sans fin.

Le poème de Lucrèce s'ouvre sur la célébration de Venus qui fait naître toutes choses, les menant doucement aux rivages de la lumière. Il se ferme sur le tableau de la peste d'Athènes. A la fin il ne reste rien de ce qui fut. C'est la puissance d'Hadès. Oui, mais ailleurs, en d'autres temps, naissent d'autres plantes, d'autres civilisations. On pourrait dire, à la manière d'Héraclite, vie-mort, un seul et le même. Le temps n'est qu'un mot, mais il fait signe vers l'impermanence, l'insubstantialité et la générativité universelles.

 

 

 

 


07 novembre 2018

La NATURE et la LOI : Pyrrhon

 

Prenons Pyrrhon au pied de la lettre : si toutes choses sont apparences, la différence traditionnelle entre la phusis, la nature, et nomos, la loi, s'effondre. La nature, pas plus que la loi ne fournit de référence valide. Pyrrhon aimait citer ce vers d'Homère : "Telles les générations des feuilles, telles celles des hommes".  Bien sûr, les feuilles ne sont pas des hommes et les hommes ne sont pas des feuilles, mais ils ont en commun la génération - et la corruption, comme d'ailleurs tout ce qui existe. En deça des différences de forme, de longévité et autres, ils partagent le lot universel, sous la catégorie du temps. La mort ne fait pas de différence entre les feuilles et les hommes.

Les Grecs pensaient volontiers la nature en terme de cosmos : ordre harmonique, principe de régularité, fondement ferme de la conduite humaine. Le mot d'ordre commun aux écoles héllénistiques sera : vivre selon la nature. Pour Pyrrhon "la nature" n'existe pas - du moins cette idée consolante que nous forgeons pour nous donner un fondement assuré, et moins encore ce fameux "cosmos" qui n'est qu'une projection du désir. Lorsqu'il parle de la nature c'est dans un sens totalement trivial - il faut bien utiliser les mots de tout le monde - pour désigner les besoins élémentaires (la faim, la soif etc) qui dépendent de la nécessité, et les impressions variées qui apparaissent, parce qu'elles apparaissent. En fait il ne reste que l'infinie variété des sensations, qui retrouvent, par ce dépouillement conceptuel intégral, une vive et vivace actualité.

Le pyrrhonisme libère la sensation en écartant toute idée ou représentation qui viendrait l'obscurcir. Pour autant, contrairement à l'épicurisme, il ne la tient pas pour vraie : elle n'est ni vraie ni fausse, ni à la fois vraie et fausse, ni pas à la fois ni vraie ni fausse. Elle se vit comme elle apparaît, en dehors de toute catégorie mentale de vérité ou de fausseté.

On écarte la catégorie de la phusis, mais tout autant celle du nomos, de la loi conventionnelle ou de la coutume. Si l'on suit la coutume, et cela se fait souvent, par commodité ou ritualisme, ce n'est pas que l'on tient la coutume pour vraie ou valable. Elle n'a aucun fondement ni en raison, ni en nature. Si bien que ni la nature, ni la loi ne fondent la conduite : en fait il est vain de chercher un fondement car il n'y en a pas. Le pyrrhonien, sur ces questions, est un ironiste impénitent : il pense, il parle, il agit en dénonçant par sa conduite la croyance en toutes les références et valeurs humaines, alors même qu'il lui arrive de s'y conformer selon toute apparence.

Marcel Conche parle d'oronie. Je me demanderai s'il ne convient pas plutôt de parler d'humour : l'ironie conserve quelque chose de l'agressivité du combattant, l'humour est paisible et bienveillant. Dans l'humour se fait une sorte de pacification finale dans laquelle toutes les oppositions sont levées et dépassées. C'est bien ainsi qu'on entendra l'ataraxie pyrrhonienne - le dépassement des troubles et des tourbillons de la conscience - et la douceur (DL,IX,108)

06 novembre 2018

SOYEZ POETES !

 

Soyez poètes en votre vie, voilà l'enseignement de Pyrrhon.

Une telle proposition peut surprendre car elle n'est pas exprimée comme telle. Pourtant, à considérer sa pensée et sa vie, c'est bien cela qui se dégage comme une évidence.

Poète, c'est celui qui agit selon sa complexion native, et non selon les normes de l'Autre. "Anomalia", non seulement dans les choses qui apparaissent dans l'irrégularité, hors logos, mais dans la vie aussi comme non-principe, errance créative.

Diogène Laerce raconte comment Pyrrhon, se promenant au bord d'une rivière, voit l'ami Anaxarque se débattre dans les eaux, menaçant de couler, et, au lieu de s'arrêter pour lui porter secours, il continue tranquillement son chemin. "Mais alors que certains lui en faisaient reproche, Anaxarque lui-même fit l'éloge de son indifférence et de son absence d'attachement". Pour bien saisir le sens de cette anecdote, il faut imaginer une mise en scène publique, devant témoins, destinée à mettre en évidence le sens de l'enseignement, non par des paroles, mais par une sorte de théatralisation semi-comique, pour faire voir par l'exemple, en direct, comme faisait Diogène le Chien promenant une lanterne allumée en plein jour. Gageons que ces deux coquins, Pyrrhon et Anaxarque, devaient avoir soigneusement révisé le scénario avant la présentation publique. 

Il y a du kunique dans Pyrrhon, qui avait certainement croisé le Chien avant son départ pour l'Asie. Il en garda quelque chose d'ébouriffé, d'excentrique et d'imprévisible : les notations qui nous rapportées exhibent un comportement tout à fait singulier, plein de paradoxes, déroutant, tantôt calme, tantôt irrité, sociable et farouchement distancié, parlant sans discontinuer et résolument mutique, parfaitement sédentaire et capable de parcourir des milliers de kilomètres, solitaire, quittant inopinément son logis, tantôt ici et tantôt là, enseignant sans parler, et parlant sans discontinuer, toujours à côté, alors même qu'il semble se ranger aux coutumes en vigueur.

Rien n'empêche de se distinguer des positions communes puisque celles-ci n'ont pas de fondement en raison : si tout s'égalise, il est possible, enfin, de laisser advenir l'action et la parole libres.

Ce qui définit le poète c'est l'"idiotie" - non certes l'imbécillité chronique du demeuré, mais la qualité d'idiotès, la singularité assumée. L'"idion" c'est le singulier, par opposition à "koinon", le public, le commun. Ou encore l'original par opposition au conventionnel.

Pyrrhon fut un original. C'est de l'origine que sourd la veine créatrice, l'inventivité féconde de la vie.

 

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05 novembre 2018

IRREGULARITE et EMBROUILLAMINI : Enésidème

 

Enésidème, philosophe pyrrhonien, écrit ceci, phrase faussement banale qu'il faut frotter et limer pour en faire paraître le lustre (DL,IX,78) :

"Le discours (logos) pyrrhonien est donc une manière de faire mention (mnèmè) de ce qui apparaît, ou de ce qui s'est passé d'une façon ou d'une autre, mention dans laquelle tout est confronté à tout, et se révèle par cette comparaison comme rempli d'irrégularité (anomalia) et d'embroullamini (tarachè)".

Faire mention : signaler ce qui apparaît, Montaigne dirait : tenir rôle ou registre, simple notation des événements, accidents ou incidents qui surviennent, sans prétendre en aucune manière les ranger dans une catégorie, les interpréter, et encore moins s'efforcer d'en donner raison. Etrange leçon, à l'antipode de la tradition rationaliste. Il s'agit bien de subvertir l'usage et la définition même du logos, qui cesse d'être le discours explicatif et normatif pour n'être plus qu'une sorte de mémoire (mnèmè), d'enregistrement de ce qui apparaît, ou "qui s'est passé d'une façon ou d'une autre" - remarquons l'imprécision volontaire, l'indétermination : on accueille tout, sans choix, sans préférence, quelle que soit la chose et quelle que soit la manière dont elle apparaît. C'est évidemment le contraire ce que chacun fait spontanément selon ses préférences, ses goûts, ses désirs et ses aspirations. Le mot d'ordre pyrrhonien, rappelons-le, c'est "ou mallon", pas plus ceci que cela. Il en résulte la liquéfaction de ce que chacun considère comme son monde, ou le monde (cosmos), qui se révèle enfin pour ce qu'il est : une construction imaginaire qui se substitue abusivement à la réalité.

"Tout est confronté à tout" - il faut prendre la formule au pied de la lettre. Ce n'est pas le Tout spéculatif des métaphysiciens, c'est toutes choses, le n'importe quoi, sans ordre ni méthode qui se présente de n'importe quelle manière, comme on voit, lorsqu'on cesse de choisir et de préférer, se présenter les évéments, grands ou petits, dans la vie quotidienne. Encore cette distinction entre grands et petits est-elle de trop : tout est équivalent sur la scène indifférente de l'apparaître.

Tout se confronte à tout : tout se contredit, tout s'oppose à tout, se conteste, se renverse, si bien qu'aucune sommation, aucune thèse, aucun savoir n'est possible. On alignera par exemple toutes les opinions positives, puis les négatives. Elles se détruiront réciproquement : invalidation universelle.

D'où ces deux termes cardinaux : irrégularité, embrouillamini.  "Anomalia" exprime, par le privatf "a" l'absence de norme. Aucune logique, aucune raison, aucune causalité, aucune science, aucun logos ne peut établir de régularité, définir un ordre. Embrouillamini traduit tarachè : trouble, confusion, tumulte. 

Voici donc le tableau du réel : tout autre chose que la belle ordonnance du cosmos, quelque chose qui échappe de tous côtés, imprévisible et indifférent. Le pyrrhonisme est la seule philosophie qui se soit hasardée dans les parages de l'inconnaissable.

Cela bien sûr n'empêchera personne de procéder à quelque reconstruction savante - notre besoin de sens est si coriace - mais sachons qu'elle tiendra moins de la science que de la poésie.

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02 novembre 2018

Du LIBRE et de l'ARBITRAIRE : Pyrrhon

 

L'intérêt exceptionnel de la démarche pyrrhonienne est de nous libérer des représentations, d'où qu'elles viennent. Elle nous mène, par déconstructions successives, au point zéro : non-attachement, vide de pensée, vacuité. Mais l'expérience psychique nous enseigne qu'il est impossible de se maintenir durablement dans cet état, qu'il est impossible de ne pas penser, comme il l'est de ne pas respirer. La pensée est une production naturelle de l'esprit, qu'il est vain de contrarier. Mais il est possible de ne pas ruminer, de ne pas se laisser envahir par les représentations fâcheuses. C'est la distinction que font les Taoïstes et les Bouddhistes : non-pensée n'est pas absence de pensée, mais pensée non attachée. Chacun peut aisément observer en soi cette différence, il voit bien quand la pensée tourne en rond, s'obsède sur des objets de passion, et quand, à l'inverse elle se déploie librement, sans attache et sans souci. Dans le Tantra on appelle cela "la liberté naturelle de l'esprit".

Il est remarquable que Pyrrhon ne dit nulle part ce qu'il faut faire ou ne pas faire. Il fait place nette, et ce n'est pas pour nous encombrer de nouveles prescriptions, obligations ou recommandations. Sa démarche est curative. Après la grande lessive, faites ce qu'il vous plaira. A chacun de disposer librement de soi. Lui-même semble agir de manière totalement imprévisible, plantant là ses fonctions officielles, ses disciples et son école, pour gambader plusieurs semaines dans la campagne. Commençant un discours qu'il interrompt soudain, ou à l'inverse continuant de parler quand son auditoire s'est de longtemps retiré. Diable d'homme qui n'est jamais là où l'attend, ou qui erre là où on ne l'attend pas. Imprévisible, erratique, improgrammable, au sens propre "délirant", c'est à dire hors de l'ornière, il figure sans le rechercher une liberté hors mesure, déconnectée de toute conformité morale. Pour y comprendre quelque chose il ne faut pas interpréter sa conduite à partir des valeurs en usage - il ne les approuve ni ne les condamne, il se tient à côté, a-topique - mais à partir de son être subjectif, comme expressivité pure de la singularité.

Dans sa remarquable étude sur Pyrrhon, Marcel Conche introduit la notion d'"arbitraire". Quand toutes les valeurs en usage ont révélé leur indépassable viduité, n'ayant d'autre fondement que la convention et l'approbation publique, la place est libre pour l'expressivité pure. Ce que l'on pensera et agira est arbitraire, terme que l'on prendra au sens positif : je suis mon propre arbitre, je fais ce que je juge bon, et non ce que la norme déclare tel. Pour autant il n'y a pas raison à prendre systématiquement le contrepied de l'usage, ce qui serait infantile. Le pyrrhonien, tout en sachant le peu que valent les usages, ne juge pas utile de les combattre. Il se trouve simplement qu'il trouve en lui-même sa propre norme.

On trouvera dans ces considérations une certaine idée de la liberté : appelons libres la pensée et l'action qui procèdent de la nature singulière du sujet, affranchi des tutelles, et qui trouve en soi-même ses motivations et ses ressources. En quoi la véritable liberté est nécessairement active.

 

 

 

 

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01 novembre 2018

MEDITATION sur la MORT de l'AUTRE

 

Quoi de plus douloureux que d'apprendre la mort imminente d'un proche ? Peut-être la mort imminente, avec son cortège d'images funestes, est-elle pire que la mort elle-même. Quand c'est fait c'est fait, il n'y a plus rien à espérer, rien à dire. Mais l'imminence nous installe dans un entre-deux suspensif qui libère tous les émois, passions tristes de l'espoir impossible, du regret, de la nostalgie. Les souvenirs affluent en masse, c'est comme si le passé se déversait dans le présent, avec la sensation poignante de l'inaccompli : "j'aurais pu, j'aurais dû" - et quoi encore, comme si le passé n'était pas tout à fait passé, qu'il tremble encore comme feuille agitée dans la conscience. Pourquoi le décès d'un proche nous plonge-t-il dans une forme larvée de culpabilité, alors qu'il n'y a nulle faute, nulle raison de reproche ? C'est là un mystère, auquel on ne peut trouver d'explication qu'à sonder les images de la vie inconsciente.

C'est la liaison inconsciente de la mort (de l'autre) et de la culpabilité qui fait problème, indépendamment même de l'identité, de l'histoire personnelle et de la destinée de cet autre. Comme si, par une sorte de décret de la volonté, le sujet pouvait maintenir indéfiniment l'existence d'autrui, si ce n'est de l'humanité entière. Ou encore, comme si la vie indéfinie était la norme, et la mort l'exception, inacceptable, scandaleuse. Une humiliation pour le moi qui s'est construit comme une forteresse imaginaire, capable de résister à tous les butoirs du destin. La mort de l'autre est déjà ma propre mort, vivrais-je encore dix ou quarante ans. Dès lors le sens même du mot "culpabilité" s'inverse ; ce n'est nullement une faute morale qui me fait souffrir, c'est, étymologiquement, la coulpe, la coupe : coupable d'être coupé. Blessure narcissique si l'on veut, coupe du réel qui vient trancher l'illusion de toute puissance. La coupe (réelle) dans l'autre vient réactiver le tranchant de la coupe (symbolique) qui m'affecte dans mon être même. Quand l'autre meurt, par un effet du signifiant, je me découvre ou me redécouvre mortel, et mort en sursis.

Par rapport à quoi la question de la durée de la vie (l'aïon personnel) se révèle plutôt dérisoire. Que l'on meure à dix ans ou à quatre vingt, sous le scalpel destinal, ne fait guère de différence. Le résultat est le même. Cela dit l'instinct vital nous engage à vivre le plus longtemps possible, et l'on considère en général qu'il vaut mieux vivre longtemps pour accumuler des expériences intéressantes. Fort bien. Mais comme on dit : on ne l'emportera pas en paradis. A l'inverse on peut estimer que ce qui compte c'est ce qu'on laisse derrière soi. Les uns ne laissent que désolation et misère, et d'autres, dans le souvenir ou l'oeuvre réalisée, continuent d'inspirer les vivants.

J'aurais tendance à considérer sous cet angle la pensée de Bouddha lorsqu'il déclare qu'il subsiste quelque chose après la mort : certes non pas le corps, ni le moi - qui sont impermanents et dénués de substance - ni même la conscience individuelle, elle aussi dénuée de substance, mais un certain courant de pensée qui traversait déjà la conscience individuelle, la nourrissait peut-être tout au long de la vie, et qui continue au delà de l'existence individuelle. Pensée difficile, qui ne remet pas en cause le fait que la mort est irréversible, mais qui met l'accent sur un continuum de pensée, transpersonnel et immanent. C'est le secret de la "Voie du Milieu".

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