LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

24 mars 2017

De la VERITE comme REFUGE : Bouddha

 

 

"Chacun de vous, devenez votre propre île, devenez votre propre refuge. Faites de la vérité votre île, faites de la vérité votre refuge. Il n'y a pas d'autre refuge". (Bouddha, Maha-parinibbâna Suttanta)

"Dans ce corps même, long de quelques coudées, contenant l'esprit et ses perceptions, je fais connaître l'univers, son origine, sa cessation et le moyen menant à sa cessation". (Rohitassa Sutta)

On peut comparer cette dernière citation avec la maxime delphique : "Connais toi toi-même et tu connaîtras l'univers et les dieux". Mais on voit aussitôt la différence : l'univers et les dieux sont, pour le Grec, des éléments extérieurs qui constituent l'armature des phénomènes sensibles. Pour Bouddha il s'agit de l'univers mental, défini comme structure du samsâra : ignorance, avidité, aversion, les trois poisons qui déterminent la souffrance. "La cessation de l'univers" ne saurait qualifier l'univers réel, qui ne changera pas parce que je change, mais l'univers mental faussé par des représentations inadéquates. C'est de cette réalité-là qu'il importe de s'affranchir par la juste connaissance des causes et des remèdes. Dès lors il apparaît logique d'en rechercher l'origine - l'origine de la souffrance - et la cessation, comme extinction de la souffrance.

Le propos est résolument thérapeutique. Bouddha raisonne à la manière du médecin : diagnostic, étiologie (recherche des causes), prescription du remède. Pensée rationnelle, expérimentale : ne retenir comme vrai que ce qui est expérimenté, vérifé, confirmé par la pratique. Rejet de l'autorité externe, de la tradition, des dogmes, des pratiques sacrificielles, ainsi que des approches purement théoriques. Il faut expérimenter dans son corps, qui contient la conscience et les diverses productions mentales : sensation, perception, mémoire, émotion, idéation, réaction etc. Cette observation dessine un chemin de vérité : non une vérité apprise, mais expérimentée de manière personnelle.

La première citation est très claire : il n'y a de vérité que celle que le sujet expérimente et connaît par soi seul. Il ne faut se référer à aucun maître, pas même à Bouddha, et surtout ne pas faire de l'éveilleur un nouveau maître à penser. 

Un pratiquant chinois dira : si tu rencontres le Bouddha conchie-le ! - C'est dire on ne peut plus clairement que l'enseignement ne vaut que comme sollicitation à la mise en route. Mais la route il faut la faire soi-même et pour son propre compte. Quelle admirable leçon d'indépendance et d'autonomie !

Encore un mot : que faut-il entendre par "refuge" ? Le terme est ambigu pour nous, mais il ne l'était peut-être pas pour l'Hindou de cette époque lointaine. "Il n'y a pas d'autre refuge" : ni la tradition brahmanique, ni les Upanishads, ni les philosophies contemporaines (elles étaient florissantes à l'époque), ni le système social, ni la morale en vigueur, ni un maître de sagesse quelconque, ni même Bouddha en personne. Le seul refuge c'est la vérité découverte par le chercheur. On ne peut se réfugier nulle part, si l'univers est marqué par l'impermanence, la souffrance, l'inexistence de toute identité fixe. Dans l'incertitude universelle, reconnue comme vérité inexpugable, le seul refuge est la vérite même, assumée comme telle, qui nous libère de tout attachement.

 


23 mars 2017

De la MEDITATION

 

Il est diverses manières de méditer. Méditer est d'abord un terme militaire : s'entraîner, plier son corps à l'exercice, à l'effort, à l'endurance. Cette indication est précieuse, il faut la garder. Pas de méditation sans participation du corps, ne serait-ce que par la position assise, le recueillement physique, la patience, sans lesquels la pensée s'en va vagabondant dans toutes les directions. Les Chinois ont développé, pendant des siècles, des pratiques de méditation en mouvement qui allient le geste à la respiration, et calment le mental en le rapportant sans cesse à la rectitude du mouvement, sans tension, mais dans une souple fermeté. C'est le Chi Gong, ou plus largement, le Tai Chi Chouan, cette médiatation douce des vieux guerriers qui ont su ou pu échapper aux boucheries de la guerre et qui continuent de pratiquer pour garder vive l'énergie interne.

Les Hindous ont plutôt pratiqué la méditation assise. Leur vision est plus volontariste, ils recherchent la pénétration, la vision sublime, la libération ou l'illumination. C'est un vieux débat : faut-il rechercher quelque chose, se tendre vers un objectif, se roidir et se raidir, ou, tout au contraire, ne rien chercher, se laisser glisser dans les profondeurs, s'abandonner aux processus internes, se décanter sans effort, expérimenter sans jugements, faire confiance à la vie universelle ? Je me suis quelquefois efforcé, et je n'ai jamais rien trouvé. Pour finir je me suis rendu à la conception chinoise : "Ne fais rien et le Tao fera tout pour toi".

Toute la question est de savoir ce qu'on appelle effort. J'ai ma formule : "s'efforcer sans forcer", qui rejoint assez bien la maxime des Taoïstes : penser sans penser, agir sans agir. Maxime fort difficile à comprendre, et plus encore à pratiquer. Ce n'est évidemment pas une absence de pensée - la chose est impossible - mais l'absence, précisément, d'une pensée braquée sur l'objectif, ou d'une action visant un but, un bénéfice, une gratification ou autre. A la manière du tireur d'arc qui ne s'obnibule pas sur la cible, mais fait confiance à la souple fermeté du tir. S'efforcer sans forcer voudra dire : ne pas maltraiter le corps ou l'esprit par un effort excessif et inadéquat, mais se couler dans le mouvement en faisant effort, juste ce qu'il faut pour sentir le mouvement, l'épouser, le dynamiser. Ni raideur, ni mollesse. Cela demande du temps, et surtout cela contrevient aux règles habituelles de notre culture qui valorise la tension, la raideur et le volontarisme. Je vois, conduisant un atelier de relaxation, combien cela est difficile à la plupart, engoncés dans leur corps comme dans une chape de plomb, et qui, sitôt qu'on les invite à relâcher la tension, sombrent dans un ramollissement pitoyable. C'est dans l'entre-deux, voie lumineuse du Chi libéré, qu'il faut s'ébattre, comme de beaux diables "en chevauchant le vent".

A y regarder de près il n' y a rien d'autre à trouver. Tout le reste est littérature, abstraction, métaphysique. Ce qui compte, et vaut seul, c'est une qualité de présence physique et psychique par laquelle on est au diapason. Les grands mots un peu grandiloquents que l'on trouve dans la littérature taoïste ne désignent pas autre chose : la voie du Milieu, l'homme entre terre et ciel, l'équilibre des trois réchauffeurs (ventre, coeur, tête) etc - tous ils prennent un sens très concret, sensible, perceptible, efficient et libérateur quand on les rapporte à la pratique réelle. C'est par le corps que l'on s'instruit et par le corps que l'on réalise l'esprit de la méditation.

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22 mars 2017

Dans la forêt, le temps : poème

 

 

Il est parti pour la grande forêt

 

Auprès d'une douce rivière

Entre mousse et feuillaison

La brise va au long des joncs

 

Aux pieds du chêne millénaire

Assis sur ses talons

Ses pensées vont, passent et vont

 

Il se nourrit de l'air du temps

Parfois la biche familière

Vient manger dans sa main

Il n'a cure du lendemain

 

Quand il parle aux oiseaux

Il retrouve son coeur d'enfant

L'ivresse des commencements

 

Le temps qui passe est immobile

Chêne vieillard, roseau fragile

Rien n'est réel sinon le temps.

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 mars 2017

CLARTE, de Han Chan

 

 

                        Libre je flâne au Pic Fleuri.

                        Clair azur et jour de lumière.

                        Le ciel serein de toutes parts.

                        Nuage blanc comme une grue.

 

                                                              Han Chan, poète chinois, fin du VI siècle

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D' UNE RIVE à l' AUTRE :méditation

 

Il est bon de voyager en tous sens, de parcourir toutes sortes de pensées, d'hypothèses et de styles, mais il faut savoir revenir chez soi, "plein d'usage et raison", et faire de temps en temps le bilan de ses pérégrinations. En fait, je suis toujours tout près de ma demeure, alors même que je butine de droite et de gauche, car en toute pensée étrangère je me pose la question : en quoi cela me concerne-t-il ? Que puis-je retirer, pour mon propre usage, dans ce texte que je lis, ou feuillette à l'aventure, cherchant à y déméler quelque pièce plus rare, ou à faire rencontre de quelque trouvaille qui me stimule. Le mouvement est double, voire paradoxal : il faut tenter de saisir au plus près la pensée d'autrui, accepter de voyager avec lui et de se laisser porter en terre étrangère, tout en conservant par devers soi le souci de soi. C'est un exercice d'équilibriste qui exige de la patience, de la formation, de l'intelligence critique, mais de la sympathie aussi, le goût du risque, et de la confiance. C'est ainsi que j'ai mes auteurs, mes amis, et d'autres que je fréquente tantôt, qui me hérissent quelquefois, mais peuvent m'instruire à l'occasion.

Ce qui compte, en philosophie, ce n'est pas le savoir - mais cette qualité plus rare de s'engager tout entier dans une aventure de l'esprit et du corps qui emporte tout l'être et donne à l'existence ue coloration toute personnelle. Non que l'on veuille se barbouiller de rouge ou de jaune pour égayer la foule, cette couleur étant fort imperceptible et insensible au dehors, mais c'est la couleur spécifique d'une sensation interne, d'une adéquation interne, d'une intelligence interne. Si le terme de vérité peut s'employer sans forfanterie ni menterie, il désignerait l'adéquation du vivre et du penser comme l'entendaient les Anciens, qui ici sont nos maîtres. J'y ajoute la congruence du corps et de l'esprit, car je n'imagine nulle philosophie qui ne serait que de pensée, sans impliquer le corps. C'est avec le corps que l'on médite, écrit, parle, et d'ailleurs chacun voit immédiatement quand le parleur parle avec le corps tout entier ou s'il n'agite que le mental. Lorsque j'écris c'est tout un que j'écris, et si je m'absente le lecteur le sentira instantanément. Prenez ce critère et voyez les philosophes : la sélection se fera très vite, et une bonne partie de la littérature tombera d'elle-même dans les géhennes de l'oubli.

Peut-être, c'est une pensée risquée, au terme d'une telle randonnée par les dédales de l'histoire, en arriverez-vous à une certaine qualité de silence : ce qui passionne le jeune homme, ce qui émeut l'homme mûr, tout ce que vous avez vous-même senti, perçu, éprouvé, désiré, redouté, perd progresivement de sa signification, y compris les grands débats d'idées, les hypothèses grandioses, les promesses de salut ou de guérison : vous vous retrouvez nu, dépouillé, décanté, resserré, avec une conscience aiguë de l'essentiel sur lequel vous ne transigerez jamais, mais parfaitement indifférent à tout le reste, renommée, conviction, opinion, croyance, idéologie - et philosophie elle-même, laquelle, à la manière d'un radeau qui permit de franchir la rivière, ne présente plus aucun intérêt, sauf à considérer, et c'est mon cas, que le radeau ne doit pas être détruit s'il fait son office à favoriser le passage de ceux qui veulent rejoindre l'autre rive.


20 mars 2017

De l' ANACHORETE

 

Le hasard d'une consonance a fait se lever en moi, à nouveau, le souvenir de cet Arbogast - l'hôte des arbres - plus tard devenu Saint Arbogast, un ermite médiéval qui habitait à quelque distance de la ville de mon enfance, en peine forêt, au pied d'un arbre millénaire dont il ne reste plus guère que quelques armatures délabrées, non loin d'un modeste cours d'eau. C'est là, retiré de tout, qu'il a vécu de longues années, dans la prière et la méditation. Je l'imagine parler aux oiseaux, nourrir des biches - car il fallait bien qu'il se nourrît, et de simples paysans, sans doute possible, venaient lui porter du pain et des céréales, et le saint homme se limitait volontiers pour l'agrément des bêtes qui venaient auprès de lui. C'était une sorte de Saint François d'Assise, exilé en terre septentrionale, mais il ne prêchait point, ne voyageait point, il était seul et nu, il n'aspirait qu'à l'extrême dépouillement de l'âme pour se mettre en relation avec le Tout-Autre.

Si nous mettons de côté toute doctrine religieuse pour considérer le fait brut - dont on trouve des formes similaires en Chine chez les Taoïstes et les Bouddhistes du Chan, en Inde bien sûr chez les samiasins et les yogins, et dans d'innombrables cultures mystiques à travers le monde, on ne peut qu'être saisi d'étonnement, mieux encore, du sentiment aigu de l'incroyable. Voilà des gens qui tournent le dos à la civilisation, à la culture, au savoir, au pouvoir, à la famille, à tout ce qui fait le drame mais aussi le charme de la vie pour s'engager dans la voie de la plus extrême solitude, du dépouillement le plus radical, du dénuement et de la fragilité. Qui les défendra s'ils tombent entre les mains d'un malfrat ? Qui les nourrira s'ils meurent de faim ? Ils diront que le Maître qui veille sur tout les protégèra. Qu'ils ne sont pas seuls, ni abandonnés. Qu'ils disposent en abondance de tous les biens essentiels, et que du reste ils n'ont nul besoin. Ils sont, fondamentalement, des anachorètes : hors la foule, hors le choeur des citoyens, hors culture humaine, pour être en relation directe avec le Brahman, ou le Tao, ou telle dénomination que vous voudrez.

Voyageant un peu en Aragon j'ai vu quelques grottes où jadis vivaient des anachorètes. Le même sentiment d'étrangeté absolue m'avait alors inondé. Comment une telle chose, un tel choix de vie, une telle solitude sont-ils possibles ? J'hésitais entre l'absurde et l'émerveillement, sachant que l'affaire ne relevait ni de l'un ni de l'autre. Que si l'on voulait comprendre - et il est évidemment préférable de chercher à comprendre - il fallait se placer de leur point de vue, entrer dans leur logique à eux, tenter de sentir avec eux le sens profond d'une démarche qui pour un moderne est a priori inconcevable. Qu'est ce qui les a contraint à tourner le dos aux attractions du monde, aux facilités de la vie familiale, aux douceurs de l'amour - pour se jeter ainsi dans la plus difficile des destinées ? Que cherchent-ils ? Qu'espèrent-ils apprendre ? Car le philosophe en moi est porté à estimer que c'est la recherche du savoir qui motive tous les esprits d'envergure. Ils attendent une révélation, tel Bouddha assis sur une botte de paille, sous le grand figuier, décidant qu'il ne bougera avant qu'il n'ait accédé à l'Illumination. Et qu'est ce que l'illumination sinon la vision fulgurante de la Vérité ? C'est d'ailleurs ce qui fait de l'expérience de Sidhharta Gautama un modèle absolu - que bien des postulants après lui tenteront de renouveler pour eux-mêmes, sans forcément y atteindre toujours.

Quant à comprendre ce que fut cette expérience, comment le pourrions-nous, surtout de nos jours où les références culturelles intériorisées nous en rendent l'idée même inconcevable ?

Je m'obstine à penser qu'il est infiniment souhaitable et gratifiant de visiter toutes sortes de tentatives, de projets, de styles qui ont été vécus, expérimentés dans le passé et dans diverses cultures, sans se laisser arrêter par des pré-jugements souvent faciles et expéditifs, si l'on veut, pour soi-même, diversifier et enrichir l'expérience, polir son jugement, varier les points de vue, et développer en soi le sentiment de l'humanité de l'homme. Nous trouverons qu'en ce qui concerne cette humanité de l'homme, tout n'est pas dit ni écrit, et que d'autres et de nouvelles possibilités peuvent paraître à la faveur d'une imprévisible évolution et mutation. Rien n'est figé pour qui accepte pour lui-même et favorise une telle mutation.

17 mars 2017

Le VOYAGEUR : méditation

 

Les grands mots, comme Liberté, Egalité et consorts, me fatiguent. La philosophie, elle aussi, a ses grands mots : Etre, Non-Etre, Devenir, Verité, Sagesse etc. A chaque fois que je rencontre l'un deux, j'ai le hoquet. Je me demande ce que l'on me veut, ce que l'on me cache, ce que l'on met en avant pour distraire mon regard et confondre mon intelligence. C'est l'abus de ces formules qui rend bien des auteurs indigestes, voire suspects, au point que leur simple fréquentation devient quasi impossible. J'ai tenté jadis de lire le "Parménide" de Platon mais très vite je me suis égaré dans la forêt impénétrable de ses Idées, en tous points comparables à des monstres sylvestres. 

Un peu de simplicité, Messieurs, vous siérait mieux ! Nous ne trônons pas, que je sache, au royaume olympien, à gouverner l'empire des nuages !

Clarté, concision, et cette aptitude à passer sans peine du concret à l'abstrait, pour revenir au concret, voilà les vertus philosophiques. Et le soleil hellénique, la mer "au sourire innombrable", les voiles blanches comme de grandes ailes à l'horizon, la terre immensément ouverte aux gouffres de la mer et du ciel ! Du visible faire signe vers l'invisible, du manifeste vers le caché, faire voyage, tracer chemin, et ne sombrer jamais.

"Le dieu qui est à Delphes ne montre ni ne cache, il fait signe". Le voyageur voyage à la surface, il ne plonge pas dans les profondeurs, il ne s'élève pas dans le ciel. Il voit des monstres marins mais ne les suit pas, il voit des êtres ailés mais ne les suit pas. Il a pris le parti de la surface, il glisse comme un danseur, un patineur, entre terre et ciel.

S'il connaît les abîmes il ne s'y abîme pas.

Il opte pour la simplicité. Il se dépouille  volontairement de l'inessentiel, il se resserre sur l'élément terre, volontiers agreste, habitant des bocages, familier de l'humble chien de ferme, du boeuf et de la chèvre. Et s'il habite la ville il fuit les carrefours populeux, les attrouppements bavards, les fêtes tumultueuses. En retrait du vacarme, il voyage sans quitter sa demeure, parcourant en pensée l'immensité des espaces et des mondes. La nuit il sent vibrer au dessus de sa tête l'immense cortège des constellations, et dans son rêve, immobile, il parcourt des années-lumières d'océans galactiques. Au matin, frais et dispos, il se souvient parfois de ses échappées nocturnes, mais n'en tire nulle vanité, nul savoir particulier.

Préparant son café il prélève un peu d'eau pour sa tasse, et rejette le surplus dans la rivière. Toute vie vient de l'eau, toute vie retourne à l'eau. Il prend ce qu'il faut et rend ce qu'il faut. C'est sa manière à lui de se mettre au diapason de l'univers.

14 mars 2017

Des deux formes de la CULPABILITE

 

L'affaire est encore un peu plus compliquée. Si la culpabilité est en principe liée à la faute (voir l'article précédent) je relève une autre forme de faute, qui semble l'opposé parfait de la faute sociale. Fauter c'est manquer (faltar). Quand le sujet se manque à soi-même il est en faute, par exemple en renonçant à son désir fondamental, en sacrifiant ses intérêts les plus chers et les plus personnels. Cela complique la question : il y aurait deux sortes de fautes diamétralement opposées, qui semblent s'exclure, nous plongeant dans un débat cornélien. Si je transgresse les lois de la cité je suis en faute. Mais si je renonce à mon désir fondamental je suis également en faute - par rapport à moi-même. On pourrait évoquer, dans une perspective freudienne, la lutte métapsychologique entre l'inconscient de désir et l'inconscient de censure, si l'on veut, entre le ça et le surmoi. Entre les deux le pauvre moi se débat comme un pauvre diable, et ne pouvant satisaire à deux autorités conflctuelles, se rabat sur de pauvres objectifs de survie. Et la vie est écornée, perd tout charme et tout attrait, et pour un peu le sujet se laissera aller à la dépression.

Posé dans ces termes le problème est sans solution. Et c'est bien ainsi que le vit le commun des mortels - si toutefois on pose que le commun des mortels n'échappe pas à la névrose. Mais la question est viciée si l'on admet que le désir est nécessairement contraire au bien public, et qu'il relève d'une disposition antisociale ou asociale. Mais c'est là confondre la pulsion et le désir, c'est rabattre le désir sur l'affirmation brute et immédiate de la vie pulsionnelle, qui elle, en effet, ignore superbement la dimension symbolique de l'échange. Du point de vue de la pulsion, l'autre est un objet de satisfaction, de répulsion, ou un catalogue de zones érogènes dont je peux jouir à mon aise. C'est le pont de vue sadien : "prêtez-moi telle partie de votre corps dont je pourrais jouir, et je ferai de même à votre bénéfice". Qu'il faille bien souvent renoncer à exercer ses pulsions selon la pure logique de jouissance, c'est le fondement même de la société civile, et la loi punit les manquements à cette règle - voire par exemple la condamnation quasi unanime de la pédophilie. L'accès au désir suppose un remaniement considérable de la naturalité pulsionnelle, entre le renoncement, le refoulement et la sublimation. Dans ce processus il y a du gain et de la perte, comme d'ailleurs dans tout processus : on gagne d'un côté ce qu'on perd de l'autre. Dans le passage de la pulsion au désir on perd la naturalité et l'immédiateté, on gagne du côté de la relation. Entre les deux passe le symbolique, la loi du langage. Le frère renonce à sa soeur mais gagne deux beaux-frères. Est-ce satisfaisant ? Pas sûr, mais la relation incestueuse n'est guère satisfaisante non plus. Dans tous les cas il y a un coefficient d'insatisfaction, qui ne peut être compensé. De même pour la relation de couple, et pour toutes les relations imaginables.

Si bien qu'à notre problème : existe-t-il une solution au conflit des deux formes de culpabilité, celle qui résulte de la faute sociale, et celle qui résulte du manquement à soi-même - la seule solution est celle du désir lui-même. Ne pas renoncer à son désir - ce qui ne signifie nullement faire n'importe quoi sous prétexte de liberté - en essayant de donner à son désir une direction et une forme qui intègre la loi. Non pas n'importe quelle loi, car il peut y en avoir de détestables, mais celle qui pose le principe de la différence irrécusable des personnes, leur liberté morale, et leur droit à se déterminer par elles-mêmes.

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13 mars 2017

FAUTE et CULPABILITE

 

Etymologiquement, la culpabilité c'est la "fautivité" - terme qui manque à notre vocabulaire, et qui éviterait des confusions. Culpa c'est la faute, et "battre sa coulpe" c'était reconnaître avoir fauté. D'où il suivrait que la culpabilité est la marque subjective de la faute, le sentiment pénible qui accompagne ou suit le manquement à un devoir, ou la transgression d'une norme sociale ou morale. Mais le rapport entre faute et culpabilité n'est pas automatique. Si l'on distribue les rapports possibles entre les deux notions on obtient une sorte de carré logique - où nous verrons que ce carré incline en fait vers le rectangle !

Première figure : pas de faute, pas de culpabilité.

Deuxième figure : faute, reconnaissance de la faute, culpabilité assumée, sanction acceptée. Le contrevant paie son amende, le voleur expie en prison etc

Troisième figure : faute (au regard du droit, de la moralité des moeurs) mais le sujet nie toute responsabilité, ne se sent nullement coupable, défie l'autorité qui prétend le condamner. C'est dans cette catégorie qu'on trouve certains pervers psychopathes ou sociopathes, inaccessibles à tout sentiment moral et à toute empathie.

Quatrième figure : pas de faute, et pourtant la persistance d'un pénible sentiment de culpabilité, dont le sujet lui-même est d'autant plus victime qu'il ne parvient pas en déterminer la provenance et la fonction. Cette dernière figure est la plus intéressante des quatre, la plus énigmatique et la plus difficile à interpréter. Ce n'est certes pas un hasard si Freud lui accorde une grande importance dans ses travaux, notamment dans le "Malaise dans la civilisation" qui en donne la version la plus étendue.

Le sentiment de culpabilité est sans doute un trait assez général de la névrose. Dans sa version dure il occupe le centre de la pathologie mélancolique, où le malade se pose en criminel inexpugnable, étale des crimes imaginaires auxquels il croit, et en vient quelquefois au suicide, souvent à la pendaison, à l'ignition et autres fins délectables. 

Dans la névrose, plus classique, et largement répandue, le sujet souffre d'une culpabilité rampante, polymorphe, in-qualifiable, dont aucun raisonnement ne peut rendre compte. Manifestement, il s'agit d'une motion inconsciente, plus forte que la raison, échappant à toute tentative d'analyse par le sujet lui-même. C'est évidemment un motif sérieux de psychanalyse. Si aucune faute n'est commise, où est la faute ? Freud dira qu'il faut chercher du côté des désirs inconscients, d'autant plus agissants qu'ils sont inconscients. Tel qui a désiré trucider son petit frère, et qui a depuis logtemps oublié ces désirs infantiles, se comporte en sauveur dans la vie sociale, se surcharge à plaisir de toutes sortes de missions difficiles, et finit par craquer sous le poids de ses obligations, sans comprendre quelle est cette logique interne qui le contraint à tant de fatigue, sans goûter le repos ni la sérénité. Il expie sans fin un crime imaginaire, dont il pourrait très bien se décharger - à condition de retrouver cette phase oubliée de son passé, où il pensait et sentait en effet comme un criminel en puissance - mais où, c'est l'essentiel, il n'est jamais passé à l'acte.

Freud notait que nous sommes tous une bande d'assassins - mais si tous nous désirons nous débarrasser des indésirables, nous ne le faisons pas si souvent qu'on veut bien le dire. On a tort de se focaliser comme on fait sur la criminalité, qui existe certes, mais qui ne met pas nos rues à feu et à sang, comme certains journaux voudraient nous le faire croire. L'homme étant ce qu'il est, j'aurais plutôt tendance à m'émerveiller que certaines plages de paix sociale puissent se voir. Mais c'est évidemment au prix d'un refoulement massif des tendances inconscientes, ce qui relance d'un autre côté la névrose. Si bien qu'au total on peut estimer que ce fameux sentiment de culpabilité contribue à maintenir le corps social, encore que l'individu paie au prix fort la sécurité relative dont il peut jouir. La névrose est le revers de la socialisation, sa part obscure. Mais l'individu qui parvient à s'en libérer, au moins en partie, ne devient pas pour autant un criminel ou un malfrat : il apprend à se pacifier dans la conscience plus instruite et mieux éclairée de sa propre histoire, et sans fanatisme ni anarchisme, peut s'adapter aux normes sociales sans les adopter.

Pour finir on se demandera si ces analyses sont encore vraiment pertinentes au regard des évolutions actuelles de la société. De nouvelles libertés ont été conquises de haute lutte, des nouvelles possibilités se font jour dans la vie individuelle, familiale, sexuelle, culturelle. La vieille névrose freudienne recule et d'autres normes apparaissent - mais aussi de nouvelles formes pathologiques. Peut-être que le primat du sentiment de culpabilité s'efface au profit d'une nouvelle structuration psychique, dont on ne peut encore clairement définir les contours.

 

10 mars 2017

De la HONTE : Diogène psychanalyste ?

 

Les cyniques de l'Antiquité seraient-ils les premiers psychanalystes d'Occident ? Si l'on veut bien mettre de côté leur histrionisme échevelé, il reste quelque chose de fondamental, que l'on n'aperçoit pas au premier regard : une critique de la socialisation comme aliénation de principe. La cheville ouvrière de ce processus mortifère c'est la honte. C'est par là que l'enfant, qui, jusque là vivait son corps comme une évidence sensible, immédiate et bienheureuse à la manière de l'animal dépourvu de jugement réflexif, découvre, sous le regard critique des autres, et notamment des proches, que les activités naturelles du corps sont honteuses, qu'il faut les dissimuler, les cantonner dans une sphère intime, sous peine de sanctions. Il est honteux d'exhiber ses organes génitaux, d'uriner et de déféquer en public, de se caresser, de toucher le corps de l'autre etc. La honte vient du regard de l'autre qui porte un jugement de condamnation. Après quelque temps ce regard s'est intériorisé et fonctionne tout seul, même en l'absence d'autrui. Tout se passe comme si ce regard nous accompagnait en toutes circonstances et en tous lieux, jusque dans les retraites de l'intimité. Qui donc, demandait Derrida, peut se mettre tout nu devant son chat ?

L'importance cardinale de la honte tient au fait qu'elle fonctionne comme un opérateur universel. On pourra y faire jouer tous les interdits que l'on voudra, alimentaires, corporels, sexuels, sociaux, familiaux  : il sera honteux de ne pas travailler, de ne pas se marier, de ne pas enfanter, de ne pas vénérer les dieux, de refuser le service militaire, et en somme, de contredire à tout ce qui fait la vie publique, civile et civique. La honte est ce "complexe psychosocial" qui inscrit le refoulement dans la psyché à la manière d'une blessure principielle, et qui rend possible la soumission universelle à tous les conformismes. C'est la raison pour laquelle Diogène et consorts prétendent faire sauter ce verrou en posant en péalable l'obligation d'impudeur : se débarrasser de la honte en s'entraînant à l'exhibitionnisme, en urinant et déféquant en pulic, en coïtant sur l'agora, et autres pratiques scandaleuses, au sens propre  : qui renversent la pierre d'achoppement de toute culture. Après quoi on pourra s'en prendre aux interdits, faire voir leur inanité, et vivre selon la nature.

Mais l'affaire est encore plus compliquée. La culture dominante de la Grèce antique, selon Diogène, se trompe du tout au tout, en jugeant honteuses la pratiques naturelles alors qu'elle n'exprime aucune honte envers ce qui est infiniment plus honteux : l'esclavage, le sexisme, le culte de l'héroïsme guerrier, l'enrichissement frauduleux, la rivalité politique, le lucre et le luxe, l'affairement, le vice etc. D'où le retournement cynique : débusquer les avaricieux, les puissants, les rois, les riches, les glorieux, les ambitieux, les exposer à la raillerie, à l'injure, à l'aboiement, à la morsure, au ricanement, bref leur faire découvrir cette honte qui doit provoquer un retournement éthique. Si le Chien aboie et mord c'est pour éveiller à la vie véritable. Socrate se voulait l'"aiguillon", la "torpille" de la conscience athénienne, Diogène sera son Chien sauvage.

Diogène psychanalyste ? Certes non à la manière de Freud, si bourgeois, si conservateur en matière sociale, mais plutôt à la manière de Groddeck et de Reich, qui ont porté très loin la critique de la culture. Ce que la conscience ultérieure a découvert, et que les Grecs ne connaissaient guère, c'est la culpabilité. Il nous apparaît que la honte est le premier moment - celui du regard - d'une aliénation qui se poursuit en profondeur, et qui prend ultérieurement une forme encore plus pernicieuse, plus difficile à combattre, à peu près inexpugable, sous les auspices obscurs de la culpabilité. J'ai  honte tel que j'apparais à l'autre, cela peut se travailler, mais je me sens coupable, plus profondément, et je ne sais de quoi, quand c'est toute la logique du désir inconscient qui vient à agir la vie psychique, et alors il est bien plus difficile de s'en sortir. C'est pourquoi les gesticulations de Diogène, pour éclairantes et utiles qu'elles soient, ne me semblent plus convenir à une théorie et une pratique modernes de la culture.

Posté par GUY KARL à 12:01 - Commentaires [7] - Permalien [#]
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