LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

26 mai 2017

COLOMB 1492 : poème

 

 Assis à la terrasse d'un café

 Ma pipe aux aromates tropicales

 Et devant moi

 La mer, la mer, immensément, la mer !

 

 Aventureux et magnifiques

 Ils ont quitté l'abri du port,

 Toutes les certitudes, ils ont osé

 Lever le grand défi. Hélas, touchant terre,

 1492, année fatale, 

 Ils abordèrent aux Amériques, et c'est là

 Qu'ils sombrèrent, c'est là

 Qu'ils trahirent leur âme, c'est là

 Que remonta depuis les entrailles

 Jusqu'aux lèvres, leur noyant le coeur,

 Toute la lie du monde, et l'envie 

 Et la folie de l'or. Ainsi c'est dans le sang

 Les larmes et la haine qu'ils reçurent

 Les mains ouvertes de ceux qui les accueillirent.

 Puis vinrent par miliers les charognards

 Toutes les gangrènes de la vieille Europe

 Les batteurs, bretteurs, bateleurs, écorcheurs, massacreurs

 Alguazils, spadassins, aigrefins,

 Marchands d'esclaves,

 Tout ce qui rampe, tout ce qui vole, tout ce qui tue.

 Tous ils se sont donné rendez-vous sur la terre vierge

 Pour spolier l'indigène. Ainsi fut  manquée

 La plus belle Renconte qui devait régénérer le monde.

 Ils avaient cru trouver le paradis

 Ils ne trouvèrent rien que la misère ordinaire.

 Et la nouvelle terre devint l'ancienne Europe.

 

 Ma pipe a un goût de cendre dans la bouche

 Non, je ne fête pas la découverte du Nouveau Monde

 Il n'existe pas de nouveau monde

 Pas plus qu'il n'existe un paradis

 Une fin de l'Histoire, une apogée,

 Un retour des dieux sur la terre.

 Le temps ne se referme pas en boucle,

 Il fuit, il fuit, jamais il ne s'arrête

 Ce qu'il fait naître il le jette

 Il ne cumule rien, n'ajoute rien à rien

 Il court et voilà tout.

 

 Si tu vas sur la mer

 Que ce soit en toute innocence

 Non pour voler ou rapiner, 

 Mais que l'aller te soit, au fil de ton sillage

 Satisfaisante volupté.

 

 

 

 

                    

 

 

 

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25 mai 2017

Le DIEU du TEMPS : poème

 

 

      Quand meurt le dieu

      De belle mort, ou qu'il succombe

      Aux quolibets de la foule, le deuil

      Etend son linceul blanc sur la terre,

      Mais l'esprit, épuré, concentré,

      Après la longue nuit se change

      Dans la marée muette des nuages

      Des saisons cavalières,

      Dans les ruées d'orage, à coups d'éclairs

      En figure insensible du Temps.

 

     C'est le ciel qui fait le temps

     La terre suit

     Entre les deux l'homme s'étonne

 

     A l'arrière

     Le dieu mort ferme la route

     Silencieux il fait signe :

     Ici commence le temps de l'homme

     Temps vide, espace vide

     Surface sans hauteur ni profondeur

     Immensément étale à l'infini

     Que rien n'arrête, où nul

     Abri, nulle anse de quiétude ne s'offre au voyageur

     Aller, il faut aller, d'heure en heure

     Avancer et ne jamais se retourner

     Et le sommeil lui-même

     Est encor une marche forcée dans le noir.

 

     C'est la loi du destin inexorable,

     Le temps qui va renverse ce qu'il a édifié

     Il ne donne rien qu'il ne reprenne

     Il dévore les enfants de son enfantement

     Il fait et défait les mondes

     Monstre et tyran, poète et assassin.

 

     Va mon âme, va comme va le monde

     Laisse toi porter dans la barque du temps

     Laisse couler les amours anciennes,

     Et sans espoir ni désespoir

     Confie ta barque à la mer et au vent !

     

          

      

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CHEMINS du VOYAGEUR : poème (Seconde version)

 

    Ah les chemins du voyageur !

   

    Cartable de cuir sur le dos, le premier chemin

    De la maison vers l'école par les sentiers odorants,

    Chaussures dans l'herbe mouillée, le long du petit cours d'eau,

    Les jardins, et les portes de bois enrubannées de fleurs,

    Le chemin traîne, le garçon traîne

    Pourquoi donc se hâter, ici l'air est si frais,

    Les fleurs sentent printanières, des libellules dansent

    Sur place, comme ivres de soleil, leurs ailes fines

    Bleues et roses frémissent doucement, parfois

    Elles semblent s'immobiliser, puis

    Elles repartent, un peu plus loin, pour d'autres danses.

    De la maison jusqu'à l'école c'est un très long voyage !

 

    Entre l'église et l'école, une ruelle

    Etroite et sombre

    L'église est pleine de monde. L'air suffoquant

    Lourd de sueur, et d'encens qui me monte à la tête ;

    Je me sens défaillir, les jambes me manquent,

    Je tombe

    Quelqu'un me tient par les épaules, me guide par la porte

    A l'air libre. Je suis assis sur un pierre d'angle

    Lentement les choses se remettent à leur place

    J'entends chanter un merle dans un jardin tout proche,

    Hélas tous les chemins ne mènent pas à Rome !

 

    Par la Porte des Lions à Mycènes

    On entre dans la citadelle

    Vaste cour écrasée de soleil

    Flanquée de murailles colossales.

    Sur la droite une fosse, il paraîtrait

    Que ce fut l'appartement du roi Agamemnon.

    Fosse du père mort, pourquoi pas ici autant qu'ailleurs ?

    Où donc mourut mon père, où donc gît sa dépouille ?

    Quelque part en Europe centrale, paraît-il,

    Très loin, dans un cimetière militaire ;

    Mais là, contemplant cette fosse vide

    Je décide qu'ici est enterré mon père

    Il est Agamemnon autant que Ménélas,

    Il est celui fut, qui n'est plus, que je n'ai pas connu,

    De ce manque je suis l'héritier malgré moi

    Cela me reste un trou dans la poitrine

    Que rien ne comblera.

 

    Chemins de Grèce, chemis d'exil

    Ici l'aventure se transforme en destin

    D'avoir tant cherché, exploré

    Jusqu'aux tréfonds de l'âme, par les sentiers

    D'obscurité

    Auprès du chêne pourrissant

    Des marais croupissants

    Et la haine et l'envie

    La passion de paraître, la soif

    De jouissance et tout le reste

    L'illimité enserré dans la chétive poitrine

    Et tout le dérisoire de l'impossible

    Oui, cela fut, et bien plus encore

    Cela n'est plus.

    Assis sur une colonne brisée, jetée à terre

    Au milieu des moellons

    Je fais mon deuil. C'est l'Idéal qui est à terre

    Parmi les ronces.

    Le dieu que je portais comme un talisman

    Le dieu de beauté et d'amour, le dieu fidèle

    Le voici à terre, démembré, équarri

    Dans l'ardeur de la mousse il se décompose

    Il a rejoint le grand cycle des mondes

    Et mort, il vit de la vie insensible du Temps.

 

    Je ne voyage plus guère aujourd'hui

    Je sais qu'il n'y a plus rien à trouver aujourd'hui.

    Ce que je voulais savoir

    Je le tiens dans les replis de mon coeur,

    Pas même un trésor,

    Juste un tout petit savoir de rien de tout

    Savoir du manque

    Savoir qu'on ne peut rien savoir   

    Qu'il faut persévérer à vivre malgré tout

    Jusqu'à l'heure grave et silencieuse

    Qui nous emporte malgré nous.

 

    Ici les chemins s'arrêtent : assis

    Je regarde passer les saisons

    Les arbres se vêtir et se dévêtir

    Un couple de pies jacasse dans les érables

    Entre la ville et la campagne

    J'ai bâti mon ermitage de pensée

    De livres choisis, d'amis choisis

    Je n'attends rien, je ne veux rien

              Je suis ici.

    

    

    

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23 mai 2017

MNEMOSYNE : Hölderlin

 

 

      Mûrs, plongés dans le feu, cuits

      Les fruits gisent sur la terre, et c'est une loi

      Que tout y retourne, pareil aux serpents

      Prophétiques, rêvant

      Sur les collines du ciel. Et beaucoup

      Comme sur les épaules

      Une charge de bûches

      Est à retenir. Mais mauvais

      Sont les chemins. Et de travers

      Comme des rosses, vont captifs

      Les éléments et les antiques

      Lois de la terre. Et toujours

      Dans l'illimité va la nostalgie. Mais beaucoup

      Est à retenir. Et nécessaire la fidélité.

      Mais en avant et en arrière nous ne voulons

      Voir. Nous laisser bercer, comme

      Sur la barque mouvante de la mer.

 

Ce poème particulièrement difficile, énigmatique, je me propose, dans cette traduction personnelle qui se colle autant qu'il est possible au texte original, d'en examiner le mouvement étrangement circulaire, d'avant et arrrière, pour finalement choisir une sorte de balancement sur place, comme font les bateaux amarrés, bercés par le va-et-vient des vagues.

Les fruits retournent à la terre, comme tous les vivants. L'image du serpent "prophétique" exprime l'alternance du jaillissement et du retour, tantôt l'hôte des collines du ciel, et tantôt enfouis dans le sol.

Le poète doit garder mémoire (c'est le titre final du poème : mnémosyne) de ce qui fut et qui n'est plus. Il faut retenir, et cependant aller, même si les chemins sont mauvais et si l'ordre du monde est perturbé, et que les éléments vont à hue et à dia (d'où l'image des chevaux indociles). Même les lois antiques semblent incertaines et troublées. Le poète vit une époque difficile, celle de la Révolution et de ses suites ; il ne faudrait pas penser qu'il n'exprime que les aléas de sa thymie personnelle, en fait il sent et pense en résonance avec son époque, il est porté par l'esprit du temps.

Garder mémoire tout en se gardant de sombrer dans la nostalgie : Hölderlin fait le deuil du passé, de l'époque héroïque où les dieux marchaient sur la terre. Il faut à présent chanter dans un monde déshabité, a-theos, prendre la mesure de l'événement, opérer le retournement natal, et se tenir droit dans un monde sans repère.

On peut lire la fin du texte comme une expression du découragement : ni en arrière, ni vers l'avant, mais un présent fermé sur soi : peut-être le moment dépressif du deuil, moment nécessaire de délaissement et de resserrement, avant que plus tard, et ailleurs, le mouvement ne reprenne.

Mnémosyne : mémoire fidèle, ni nostalgie, ni dénégation. La conscience se saisit dans une temporalité vigilante, opérant la césure, et prenant la mesure de la séparation.

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NAUFRAGE : poème

 

   Glissant sur l'ombre noire infiniment le cygne

   Porte le néant bleu d'un ciel dilapidé.

   Se détournant, le dieu cruel d'un coup de dé

   Renversa la splendeur en vacuité insigne.

 

  Longue plaine de lune, ô terre, terre indigne

  Sur quelle rive hagarde avons-nous abordé

  Laissant derrière nous le vaisseau sabordé

  Les souvenirs cuisants de bocage et de vigne !

 

  Nous voici nus, errant sur la plaine inféconde

  Sous les cris des vautours qui tournent à la ronde

  Et nous percent le coeur d'indicible frayeur ;

 

  Mais quoi, il faut aller, il faut creuser l'écorce

  Et tout au fond du coeur libérer cette force

  Qui à défaut de dieux fera croître des fleurs.

   

  

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NIKITA KALOS : un blog d'art

 

 

Après un temps de silence méditatif, retour attendu de  NIKITA KALOS, artiste inspirée, à découvrir sur son blog http://nikitakalos.canalblog.com/

De sublimes peintures agrémentées de textes poétiques, de contes et de rêveries.

 

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22 mai 2017

FLUX : poème

 

     Où donc est-il 

     Le soleil de la terre - et la mer elle-même

     Semble se retirer. Seul sur la rive

     Et le regard dans les étoiles qui crissent

     Je me souviens d'une époque ancienne

     De rivages bleus où je courais enfant

     Sans rien savoir du temps. Nous passons

     Comme passent les nuages dans le ciel

     Sans rien tenir, rien retenir.

     Ah que du moins, dans ce flux qui nous porte

     Nous sachions, consentants, apaisés

     Glisser au fil

     Glisser naïfs et musiciens

     Dans le flux sombre et lumineux,

     Immense flux qui passe et qui ne passe pas !

     

     .

    

     

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CELA : poème

 

 

            Tout au fond

            L'obscur. Etang sauvage

            Où coassent les crapauds.

 

 

            Parfois cela gémit

            Et puis cela remonte

            Par bouffées

            Les fondations se mettent à branler

            Les murs craquent

            Cela tire à hue et à dia

            Chevaux emballés, affolés

            Je ne sais plus qui je suis.

 

            Ici

            Longue plaine déserte

            Battue de vent battue de pluie

            Plaine de pauvre vie.

            

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18 mai 2017

MOITIE DE LA VIE : Poème de Hölderlin

 

               MOITIE DE LA VIE 

 

       Avec des poires jaunes, penche, 

       Et plein de roses sauvages,

       La campagne dans le lac.

       Vous, cygnes gracieux

       Et ivres de baisers,

       Trempez la tête

       Dans l'eau sainte et sobre.

 

      Malheur à moi, où prendrai-je,

      Quand c'est l'hiver, les fleurs, et où

      La clarté du soleil

      Et ombres de la terre ?

      Les murs se dressent

      Muets et froids, dans le vent

      Grincent les girouettes.

 

Hölderlin, autour de 1803, poème publié, avec huit autres, sous le titre : "Chants de nuit".

Ce court poème d'allure impressionniste, semble avoir plus fait pour la réputation tardive du poète que le restant de son oeuvre, jugée souvent obscure et inaccessible. Celui-ci parle de lui-même. On rêve avec lui au bord de ce lac de montagne, on se laisse bercer par la mélodie de l'âme : les cygnes plongent la tête dans l'eau "sainte et sobre" : heilignüchtern, mot composé qui allie le saint (heilig) au sobre (nüchtern), littéralement, à jeun. Sobriété junonienne, à l'opposé de l'exaltation dionysienne. Dans l'élément "eau" retourne l'ardeur du feu et se calme le coeur. Mais la seconde strophe, une antistrophe pourrait-on dire, réveille la douleur, le sentiment de délaissement : murs "sans parole" - sprachlos - froids, décrivant le cercle tragique de l'enfermement et de l'aphasie. Prémonition ? Anticipation de ce que sera le destin du poète ? Plus profondément, on peut penser qu'au delà de la dimenson autobiographique, Hölderlin expose la condition de l'homme moderne, a-theos, rendu à la froidure d'un espace sans direction, sans boussole et sans repère.

Le dernier vers pose un problème insoluble au traducteur : "klirren die Fahnen". Fahne, au sens strict, c'est le drapeau. Mais "klirren" évoque un grincement métallique. On ne peut dire qu'un drapeau grince, ou cliquète. "Girouette" est un sens dérivé de Fahne". Il m'a semblé conforme à la résonance du vers de traduire : "grincent les girouettes". Ce que d'ailleurs d'autres traductions ont proposé avant moi.

Traduire c'est trahir, mais essayons du moins de rendre en notre langue quelque chose de la musicalité, sans altérer le sens, au plus près de l'original.

       

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17 mai 2017

POESIE et PHILOSOPHIE

 

Question classique : est-il possible d'exprimer des idées en poésie sans tomber dans l'artifice, le verbiage ou l'intellectualisme ? Il est de bon ton de condamner "la poésie philosophique", et il est bien vrai qu'il existe peu d'oeuvres de ce genre, à ma connaissance, qui soient dignes d'être lues et retenues. Le maître en l'espèce, incontestablement, peut-être le seul qui y ait réussi pleinement, c'est Lucrèce. Je m'y réfère constamment, remarquant au passage que les citations de Lucrèce sont les plus abondantes dans les Essais de Montaigne. S'il fut ignoré de son vivant, la postérité lui a rendu amplement justice.

Il n'est pas question de l'imiter, ce serait ridicule. Nul poète ne songerait, de nos jours, à exposer un système de pensée dans une oeuvre poétique, comme il fit de l'épicurisme. S'il nous touche tant, c'est par un accent très personnel, une sensibilité à fleur de peau, une délicatesse exquise, un art consommé de l'image et de la formule. C'est là qu'il est poète, entrelaçant admirablement les émotions et les idées, incarnant les âpres vérités d'Epicure dans un style charnel et sensitif. Idées faites chair, ou chair se transfigurant en formes idéelles, en symboles agissants, en tableaux expressifs. Telle la scène illustre du sacrifce d'Iphigénie, plus expressive que toute dissertation sur les ravages de la religion. On voit Iphigénie d'avancer vers l'autel, on frémit comme au théâtre, on s'insurge, on gémit, on pleure la belle victime innocente sacrifiée par le père indigne qui ne pense qu'à sa petite guerre, et à la fin, à la fin seulement, on se met à penser : tantum religio potuit suadere malorum. Le vers final transpose en vérité universelle les émois du coeur et les leçons de la conscience.

Peut-être y a t-il un poète, plus ou moins refoulé, dans tout philosophe. Je veux dire que trop souvent ce qui fut l'origine, la cause agissante de la pensée philosophique, ce pathos singulier qui provoqua l'ébranlement décisif, est-il trop vite oublié, voire repoussé, au profit de la démarche logique, comme si par la pensée seule on pouvait résoudre l'énigme. On perd le vif de l'étonnement, on s'engage dans un processus interminable de questions et de réponses, on s'éloigne à mesure de la source, et l'on finit par oublier, dénier ou forclore ce qui fut la vérité première, souffrance, effroi, étonnement, inquiétude ou stupeur. On s'embourgeoise dans le jeu des questionnements faciles, on se laisse corrompre par le prestige du savoir, on finit en doctus illustrissimus, coiffé d'un bonnet d'âne ! C'est ainsi que Schopenhauer traite de Hegel, raillant son Savoir Absolu et sa marotte : ce qui est réel est rationnel, ce qui est rationnel est réel - de quoi en effet provoquer un hoquet salutaire chez le maître de Francfort !

Je n'aime point la passion de logique, le culte de l'intellect, le mépris affiché de la sensibilité, du thumos et du corps. Je n'aime point cette séparation forcée et calamiteuse entre le haut et le bas, la tête et le ventre, et j'aime que l'on considère avec courage l'action médiatrice du coeur, ou de l'âme si l'on veut, qui unit les contraires, de bas en haut, de haut en bas, de droite et de gauche, de gauche et de droite. Vision panoptique, synthèse vivante : ce qui est réel c'est la totalité multiple, la totalité multiple est réelle.

Je rêve de cet art souverain, poésie et philosophie tout ensemble, qui saurait embrasser largement et profondément cette totalité dans un style ample et imagé, reliant les diverses polarités dans l'expressivité intégrale, vaste polyphonie du corps, du coeur et de l'esprit, qui saurait dire sans mentir, exprimer sans affectation, sincère, véridique, pathétique parfois, tragique ou comique, mêlant les tons, les rythmes, les figures, construisant les images d'une vérité à la fois sensible et intelligible, et personnelle, et universelle. Il y faudrait  une puissance d'inspiration et de formulation, qu'évidemment je n'ai pas, moi qui me contenterai de quelques ébauches, lesquelles, à défaut de dire ce qu'il faudrait dire, en donneront toutefois un modeste aperçu, maigres grelots d'une orchestration à venir.