LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

28 janvier 2020

IMAGES MARITIMES : Epicure

 

"Ce n'est pas le jeune qui est bienheureux, mais le vieux qui a bien vécu : car le jeune, plein de vigueur, erre, l'esprit égaré par le sort (tuchè) ; tandis que le vieux, dans la vieillesse comme dans un port, a ancré ceux des biens qu'il avait auparavant espérés dans l'incertitude, les ayant mis à l'abri par le moyen sûr de la gratitude (charis)".

Voilà de belles images maritimes. D'un côté l'errance, le hasard, l'incertitude - la jeunesse. De l'autre le port, l'ancrage, la certitude, la gratitude - la vieillesse.

Voyez chez Lucrèce, c'est un poète, comment le thème se gonfle, s'amplifie, se dynamise dans ce début illustre du Chant II : mare magno (haute mer) ; "turbantibus aequora ventis", les vents qui soulèvent la surface de la mer ; image grandiose de la furie des flots déchaînés, image de la tourmente qui déferle dans l'âme de l'homme soumis aux passions. Errance bien sûr, mais souffrance plus encore, agitation, insatisfaction, turbulence. Turba, turbare, tourbillon - où l'on retrouve Démocrite, l'ancêtre commun.

En aplomb l'image du port : on voit une anse lumineuse où joue la lumière, le sourire d'une eau calme piquetée de voiles blanches, un embarcadère peuplé de mariniers affairés, et la ville, plus loin, avec ses maisons colorées, ses temples et ses colonnes, on se réjouit déjà de l'auberge accueillante, du pain blond, du résiné frais, du frais visage et du corsage de la belle aubergiste. On peut bien être vieux, cela n'interdit en rien de goûter le plaisir, et doublement, de le savoir fragile et passager. Et plus encore de savoir qu'il revient toujours si on sait l'accueillir et le cultiver.

Ce port miraculeux, et très ordinaire aussi, on sait qu'Epicure l'a en quelque sorte réalisé en fondant son Jardin, port terrestre aux abords de la ville - qui peut bien figurer la houle pathétique de la mer déchaînée, lieu de rivalités, de conflits et de tourmente - offrant un havre sûr à ceux que malmène la vie, et qui, dans la philosophie, trouvent un certain chemin de santé et de vérité.


27 janvier 2020

PHILOSOPHER POUR SOI : Epicure

 

"Tu es en vieillissant tel que moi je conseille d'être et tu as su bien distinguer ce qu'est philosopher pour soi et ce qu'est philosopher pour la Grèce : je m'en réjouis avec toi". (SV 76)

D'aucuns, se croyant philosophes, s'érigent en juges, en conseillers du prince, en contempteurs des moeurs, en prophètes, en législateurs - et pourquoi pas en tyrans ? Dans cette promotion fantastique de soi comment ne pas voir une ambition entêtée, une passion du pouvoir ? Ne pouvant diriger par soi on se mêle de diriger par dirigeants interposés. "On philosophe pour la Grèce", comme fit Platon en sa République, mais Diogène aussi, qui écrivit lui aussi, paraît-il, une République, dont le texte est perdu. On sait qu'Aristote voulut guider le jeune Alexandre et déterminer sa future politique, mais le souverain sut rapidement rejeter l'influence de son maître pour inventer une voie originale.

Machiavel se moquera de ces gens de plume, ignorants des faits, qui se mêlent de donner des leçons aux princes. La chose s'observe aussi bien de nos jours qu'au temps d'Epicure et de Machiavel.

Le rapport de la philosophie à la politique ne peut être qu'indirect : on peut bien observer les faits en historien ou en sociologue, en retirer quelque enseignement précieux, mais ne jamais prétendre à exercer un pouvoir, à légiférer ou à inspirer directement l'action politique. Pascal dirait : ne confondez pas les ordres.

Epicure nous recommande sagement de philosopher pour nous même. Dans cette sentence résonne également une sorte de tendresse à l'égard de la vieillesse, âge de l'accomplissement, où se décante la fougue de l'âge tendre, où les passions du corps mollissent, où s'opère une sorte de transmutation de l'âme, dépréoccupée, dégagée du souci de plaire ou de dominer, capable de distinguer lucidement l'essentiel et de s'y tenir. 

Philosopher pour soi signifie parcourir le cycle de la vie l'esprit ouvert et clair, observant les faits de la nature et les événements de l'histoire sans s'attacher excessivement à ce qui peut plaire, sans ruminer ce qui peut déplaire, en recherchant les causes, comparant et distinguant. L'homme averti sait que la vie est brève, les biens périssables, les amis et les proches, mortels, qu'il ne peut se fier qu'à ce qu'il a lui-même su construire : il aura été, selon son propre style, un homme libre. C'est ce qu'affirme hautement la sentence 77 : "Le fruit le plus grand de la suffisance à soi-même (autarkeia) : la liberté".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

22 janvier 2020

L' ABSENTE DE TOUT BOUQUET : art et représentation

 

Quelle est donc "l'absente de tout bouquet" (Mallarmé) - ce quelque chose que l'art échoue à représenter, multipliant les signes et les images comme un gigantesque décorum, percé toutefois d'une invisible absence. Quelque chose manque, mais on ne voit pas ce manque, on ne peut que le concevoir.

Regardant le bouquet, comment saurais-je qu'il y manque - quoi ? une fleur ? un parfum ? une couleur ? Je ne puis voir ce qui manque. Mais je sais que ce bouquet n'est pas-tout, il ne figure pas tout, et tout complet qu'il paraisse au regard, il ne peut pas ne pas faire signe vers l'absence. Je sais que ce bouquet va fâner, se dessécher. Le temps fait son office, il suffit d'attendre.

Ce qui manque à tout être de la nature c'est la constance de soi, l'éternité.

Mais le bouquet peint, dira-t-on, ne figure-t-il pas une sorte d'éternité, durant par de là son créateur, pour une durée indéterminée. L'art vaincrait-il le temps et la mort ? La Joconde enchante hommes et femmes depuis cinq cents ans, et avec un peu de chance, pour les siècles à venir. Où est l'absence ?

Considérons un instant ce tableau : tout est plein, pas de vide, tout est achevé, figure, corps, paysage. De toute part je suis enveloppé par une perfection sans faille, emporté, dissous dans une atmosphère de sensualité ineffable, de douceur voluptueuse : absorbé, envoûté. On raconte que le jeune Philippino Lippi, découvrant le tableau, se serait évanoui de saisissement.

Ce qui montre bien, à mon sens, que cette question du manque (l'absente de tout bouquet) ne se situe pas au niveau de la représentation (qui est pleine, auto-suffisante), mais dans le rapport du spectateur à l'oeuvre d'art. Je me souviens d'une expérience musicale particulièrement intense : à la fin d'un concert qui m'avait comblé de ravissement, j'avais sombré, paradoxalement, dans une poignante angoisse mélancolique. La vie ordinaire m'apparut absolument misérable, pitoyable. J'étais déchiré. Je vérifiais à mes dépens la phrase de Valéry : "le beau c'est ce qui désespère".

Ce qui est absent dans l'oeuvre d'art, et que l'artiste le plus souvent cherche à dissimuler, c'est ce qui fait la réalité de la vie, et même dans un projet "réaliste" il ne pourrait faire voir vraiment cette réalité, puisque l'oeuvre est une transposition, donc une métaphore. La distance entre l'image et le réel est infranchissable. Ce qui fait qu'en dernière analyse l'"absente" de l'oeuvre c'est le réel, et au premier chef, le réel du temps et de la mort.

On peut toujours représenter des cadavres, des mourants, ou la Faucheuse patibulaire, ou les enfers ou le paradis, mais la mort en tant que telle on ne peut pas la représenter. On multiplie les images et des symboles, on convoque les récits et les paraboles, mais la mort reste l'"absente de tout bouquet". Ce n'est pas surprenant si l'on songe que l'on peut bien penser à la mort, rêver et fantasmer, mais la penser comme telle on ne le peut.

21 janvier 2020

LE SOLEIL DANS LE VENTRE : relaxation dynamique

 

Imaginons la scène suivante : confortablement installé au sol, jambes en repos, dos tout du long étendu, vous avez gagné sans effort - surtout sans effort - le calme, laissant s'apaiser la respiration et le tumulte de l'esprit. Quelques minutes de détente intégrale vous permettent de glisser tout naturellement dans les couches profondes de la conscience : tout devient comme irréel, le monde extérieur est aboli, et en même temps vous vous sentez singulièrement vivant et réceptif, flottant dans une mer sereine de sensations corporelles.

Toujours pleinement conscient mais détendu, vous placez la main gauche ouverte sur le ventre, juste en dessous du nombril, puis la main droite sur la main gauche. Vous sentez la respiration régulière du ventre qui soulève légèrement les mains à l'inspir, et qui se rétracte légèrement à l'expir. Les mains, bientôt, font corps avec le ventre, s'incorporent au mouvement alternatif.

Après quelques séquences respiratoires, toujours calmes et sereines, on pourra placer par l'imagination un beau soleil au centre du ventre, juste sous le nombril, de la taille qu'on voudra. Puis y mettre de la couleur, chaude de préférence. Contemplons ce soleil, concentrons-nous, essayons de ressentir pleinement sa chaleur, puis, sur plusieurs expirs successifs, laissons diffuser cette chaleur, cette couleur tout autour, vers les poumons, vers les hanches, vers le bas-ventre, mais sans forcer, sans raideur, souplement, délicatement. A l'inspir on revient au centre, à l'expir on laisse rayonner vers la périphérie. De la sorte toute la surface du ventre est comme irradiée. Les plus avancés pourront même visualiser un mouvement sensitif à l'intérieur du ventre.

Pour finir, laissons venir l'image d'un lac de montagne : au milieu le cercle rougeoyant du soleil, comme si le soleil avait plongé dans les eaux et de là rayonnait tout autour. On pourra contempler quelque temps cette image, s'en nourrir, et la laisser glisser dans la mémoire. La garder par devers soi comme un talisman.

Revenir lentement vers la conscience ordinaire, retrouver les sensations familières de l'espace et du temps, remettre en mouvement les mains et les pieds, les articulations et les membres, s'étirer, ouvrir les yeux.

Hé quoi, ce fut un beau voyage !

 

20 janvier 2020

SOI : de la spontanéité

 

 

Soi : ce n'est pas un état, mais un mouvement - et miraculeusement, la grâce d'un instant, le plus fugitif qui soit au monde, et pourtant l'essentiel. Ce qui, en un éclair, justifie tout le reste.

Tout ce que nous cherchons dans nos égarements, dans nos extases et nos passions, courant et roulant, titubant ou batifolant, se résume au bout du compte à ceci : se retrouver après s'être longtemps perdu. C'est l'essence véritable du désir, mais le plus souvent nous n'en savons rien, haletant après les mirages, ou nous fracassant sur les murs. Qui comprend cela est à moitié sauvé.

Bien sûr nous sommes des êtres sociaux, nous nous édifions en relation avec l'autre ; mais nous nous contrefaisons aussi, empruntant de ci de là quelque frusque à laquelle nous collons un temps, avant de la jeter aux orties. Nous allons vacillant, errant d'identification en identification, cela est inévitable, cela peut durer toute la vie sauf si, par un retournement fantastique, le sujet trouve soudain la voie vers sa vérité.

Il n'est pas question de se dresser superbe et solitaire comme un phare au-dessus de la mer, mais de trouver le juste équilibre, dans la tension entre la socialisation et l'individuation, jouant autant qu'il faut le jeu social, et s'aménageant, par devers soi, une retraite inexpugnable. S'il était bon, en théorie, d'être soi partout et en tout temps, la prudence, et la civilité nous en détournent, et c'est là, très souvent, de bonne politique. Si bien que l'on ne serait soi que dans la solitude, la méditation, l'écriture et la rêverie. 

Oui, mais dans la solitude même, si l'on n'y prend garde, on peut importer, par ignorance ou négligence, des images et des idées de contrebande que l'on croit siennes, qui séduisent ou égarent. Tel se retire au fond des forêts, pour goûter la solitude du sage, et se retrouve hanté de mille chimères fantasques : il reviendra bien vite se rouler dans la futilité et l'agitation pour distraire sa misère.

Montaigne, retiré dans sa tour l’avoue tout net : son esprit fait « le cheval échappé » : il faudra lui donner quelque occupation sérieuse pour le ficher et le domestiquer. La spontanéité immédiate n’est que désordre, elle n’enseigne et ne crée rien de valable. Il faudra passer par l’étude, l’examen attentif, la réflexion patiente et assidue pour forger et former un esprit acéré qui sache démêler l’essentiel de l’accessoire. Le sujet, en sa vérité, est le fruit tardif d’une longue ascèse.

Alors, peut-être, pourra-t-il gagner cette paradoxale spontanéité, qui est l’expression authentique de soi : il faut beaucoup de temps au violoniste pour atteindre la perfection de son art. Mais alors tout semble couler de source, facile et léger, merveilleusement fluide.

 


18 janvier 2020

CHATEAUX D' ALSACE : journal du 13 janvier 2020

 

P1680615

Le sait-on ? L'Alsace compte une centaine de châteaux en ruine hissés sur le flanc du massif vosgien, que l'on aperçoit depuis la plaine, dressant leur donjon écorné entre les cimes. Ils portent tous des noms germaniques sonores qui évoquent la pierre, le roc, le mont, le burg, l'époque dure des chevaliers et des serfs, la rivalité entre les fiefs, le rapt et le brigandage. On songe à quelque dessin à la plume de Victor Hugo, célébrant, sur fond d'obscurité, la survenue d'un chevalier d'aventure, ou d'un ménestrel errant de château en château.

 

SL557464 bis

 

Lycéen, une de mes grandes joies était de partir en vélo vers les montagnes, et, parvenu au pied du massif, de laisser le vélo pour la marche à pied, en direction des cimes. Rien ne valait, pour moi, la joie profonde, l'enthousiasme, l'allégresse qui me remplissaient le coeur dans ces pérégrinations solitaires : la variété infinie des chemins, l'odeur de la végétation, les surprises heureuses au détour du bois, les larges ouvertures sur le ciel, la vue enchanteresse des vallées d'où montait lentement la brume du matin - et, soudain, devant moi, la masse de granit rose, la première muraille, haute et droite, et au dessus, superbe, le donjon qui avait bravé, avec succès, l'outrage des siècles.

 

P1520072_modifié-1

 

J'ai bien sûr admiré, comme tout un chacun, le fameux Haut-Koenigsbourg, mais avec des réserves : ce n'est là après tout qu'une reconstitution contestable due à l'initiative de l'empereur Guillaume. En fait je préfère de loin visiter les châteaux en ruine : leur état, parfois lamentable, invite à la rêverie. Ils sont quelquefois si profondément enfoncés dans la végétation qu'on distingue mal leur contour et leur forme, pierres écroulées, enserrées de toutes parts par de fortes racines, couvertes de mousse ou d'herbe. Des arbres audacieux grimpent le long des murs, poussent leur ramure par les fenêtres, et l'on sent vaguement que tout cela pourrait craquer plus encore et provoquer un éboulement supplémentaire. Mais qu'importe ! Le lycéen d'alors rêvait : armé d'un crayon et d'un carnet j'arpentais l'édifice, ou ce qu'il en restait, j'imaginais la structure du bâtiment central, je reconstruisais en esprit, je dessinais, j'étais l'architecte ému d'un bel édifice médiéval, plus fort que le temps, plus fort que les canonnades et les sièges, indestructible.

 

Andlau

 

Il y a quelque chose de singulier dans cet amour des ruines que je ne m'explique pas moi-même. Sans doute une image projetée d'un état intérieur, d'une disposition subjective où domine un rapport douloureux au passé, et nommément au passé familial. C'est de là aussi que je tire mon grand intérêt pour les questions historiques - encore que j'aie eu la sagesse de n'en pas faire ma profession. Je veux bien être un amateur d'histoire, mais certes non un historien.

 

Gisberg vu du St Ulrich

 

On dit : un château en ruine, ou, une ruine. Mais moi je ne vois pas les choses ainsi. Je dis "ruine", mais c'est par convention, et je ne dispose d'aucun mot qui convienne à dire mon sentiment. C'est une sorte de tendresse émue, de sympathie profonde, un amour désolé, avec de la nostalgie, parfois poignante, une tristesse, une langueur, mais tout cela coloré d'enthousiasme et de reconnaissance : mélange confus, vaporeux, mais délectable, comme est le souvenir d'un ami ou d'un père à jamais perdu dont le souvenir réchauffe le coeur tout en le meurtrissant. Allez comprendre !

 

Landsberg

 

Ces sentiments que j'expose naïvement, aujourd'hui je ne les éprouve plus guère, sans pour autant qu'ils soient totalement évanouis. Peut-être se reportent-ils plutôt sur d'autres objets, tels les oeuvres d'art ou la musique - la musique surtout, à laquelle je suis sensible d'une manière quasi pathologique. Telle mélodie, Mozart, Puccini, me chavire complètement. C'est alors que je retrouve en moi cette sensibilité qui fut toujours la mienne, et que j'ai soigneusement contenue dans les affaires de la vie. Mais enfin, nous avons tous, je suppose, notre domaine réservé.

 

WasigensteinImages Démokrite non libres de droits

 

Posté par GUY KARL à 15:27 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
Tags : , , , ,

15 janvier 2020

L'AIR DU LARGE : journal du 15 janvier 2020

 

C'est un effet, sans doute, de la débilité de l'âge : on regarde plus volontiers en arrière comme si par là on pouvait freiner la fuite du temps. Mais il est bien agréable aussi d'évoquer les moments heureux, dont l'empreinte ne s'efface pas et qui, au soir de la vie, nous réconcilient avec nous-même.

Il est infiniment précieux de parvenir, par delà les aléas de l'existence, à ce sentiment d'unité personnelle, que Goethe exprime si bien dans la fin du Faust :

                         "Es sei wie es wolle

                         Es war doch so schön ! " (Quoi qu'il en soit, c'était si beau !)

Je me revois, debout à la fenêtre du dortoir de l'internat, du haut du troisième étage, regarder la vaste plaine qui s'étendait en contre-bas, la fourrure brune de la forêt, la rivière tout en bas entre les rives herbeuses, et surtout, surtout, sur la colline d'en face, émergeant des taillis et des châtaigneraies, le donjon du Pflixbourg, très loin, voguant au dessus de la mer végétale comme un bateau mélancolique. Ce château représentait tout ce qui m'était refusé : la libre déambulation forestière, les chemins de hasard, la solitude heureuse, la sombre poésie des ruines. Que fais-je ici, dans cet internat poussif, quand m'appellent l'air du large, le plaisir échevelé du vagabondage, la liberté ? Que fais-je ici, quand tout m'appelle ailleurs, moi l'amoureux transi de la nature, le chevalier courtois d'une cause inconnue ? Il me fallait remettre, et remettre encore, à plus tard, cet urgent désir d'exploration, qui, je le sentais fortement, était ma vraie raison de vivre.

Mais il y avait autre chose encore. Un jour, pour nous éclairer sur l'histoire antique, nos révérends pères crurent bon de nous projeter un film sur la sculpture, ou sur l'Acropole, je ne sais plus. Mais ce que je sais c'est que ce fut pour moi un moment extraordinaire. Nous qui vivions dans le mépris de la chair, dans la terreur du péché, le refus du corps et de ses tentations diaboliques, voilà qu'on nous exhibait la nudité triomphante, la beauté souveraine des torses et des visages, le sourire éternisé dans le marbre, et, à travers tout cela, tout le charme ambigu de la sexualité - invisible mais si présente, si affolante. J'en étais tout retourné. Je soupçonnais qu'il y avait un tout autre monde hors de ces murs, un monde de beauté et de séduction, et sur le champ, ce qui me restait encore de velléité religieuse était dissous à tout jamais.

De là ma passion pour l'Antiquité, et par un très léger déplacement, le goût de la philosophie - antique de préférence. C'est tout un : Homère, Sappho, Eschyle, Sophocle, Euripide, Héraclite, Démocrite, Epicure, Pyrrhon. Ou encore : la liaison nécessaire de la vérité et de la beauté.

Posté par GUY KARL à 12:25 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , , ,

14 janvier 2020

UNE VOCATION DE POESIE : journal du 14 janvier 2020

 

Mon premier amour fut la poésie. C'était vers la fin des années de collège, où je découvrais tout ensemble Victor Hugo, les Trois Mousquetaires et Robinson Crusoë, trois phares dans le ciel morose de l'internat. Non que je fusse vraiment malheureux, il y avait de bons camarades, il y avait de bons moments, il y avait la superbe forêt et les promenades enchantées, mais j'étais exilé, taciturne, songe-creux. La seule échappée possible était la littérature. Les bons pères ne m'ont jamais molesté ou malmené, ils étaient plutôt généreux et amicaux. Sans doute espéraient-ils, me voyant bon élève et de bon caractère, que je me tournasse vers les études religieuses, mais c'était se tromper du tout au tout. J'aimais mes romans de chevalerie et de voyage, je n'aimais pas les messes, interminables, et déjà, dans le fatras de leur enseignement, je décelais des contradictions, des faiblesses d'argumentation et des absurdités. Un dieu unique en trois personnes, cela ne passait pas. Du pain changé en corps du Christ, du vin changé en sang du Christ, moins encore. J'étais peut-être poète mais je n'étais pas débile, et j'entendais bien me servir de mon entendement en toutes affaires, sans exception. J'étais un sceptique, déjà, et je le suis résolument resté.

J'admirais sans réserve que Victor Hugo pût rédiger une gigantesque histoire de l'humanité dans "La Légende des Siècles". J'en conçus assez comiquement le projet pharaonique, aussitôt abandonné, d'écrire en vers l'histoire de ma ville natale. Il y avait bien là quelques murailles, quelques tours sauvées de la débâcle qui pussent suggérer la violence du passé médiéval, mais comment raconter des batailles, des sièges, des échauffourées quand on a douze ans, qu'on ne maîtrise ni la langue ni la versification, qu'on est un nigaud sans culture ni envergure ?

Je ne compris vraiment la poésie qu'au lycée. J'étais alors à jamais débarrassé de la tutelle religieuse, jouissant d'une liberté de mouvement toute nouvelle, et formidablement disposé à apprendre. La classe de seconde me fit connaître Ronsard et Du Bellay, Ronsard surtout, qui est un poète universel, maîtrisant tous les genres et tous les styles. Plus tard ce furent Lamartine (que je lus très activement des années durant), Victor Hugo, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé. Et dans le même temps je lisais Goethe, que je lis toujours, et Hölderlin, auquel j'ai longtemps voué une sorte de culte, mais que je n'ai compris vraiment que bien plus tard. A tous ces poètes, mes amis de coeur, je garde une reconnaissance éternelle.

Quelques incursions dans la poésie dite moderne ne m'ont guère enthousiasmé. On pense, on glose, mais on ne sent rien. De quoi parlent-ils donc si le lecteur ne perçoit ni le sens ni le sentiment ? J'aime une poésie qui vient directement du coeur, de la nature intime et universelle.

Bien sûr je m'étais mis à écrire tant et plus. J'avais la naïveté de croire qu'un poète pouvait se hisser du col, se faire apprécier par son seul talent. En quoi je me trompais de siècle. Tout au plus, en payant de sa poche, peut-on aujourd'hui éditer une pitoyable plaquette, sitôt oubliée.

Mais la nécessité m'appelait ailleurs : études, profession, vie familiale, ce que Kierkegard appelle le stade éthique. A la poésie je reviendrais bien plus tard, après une longue boucle de vie, dégagé de toute obligation et prétention, et comme Tchouang-Tseu tapant sur une caisse de bois en s'accompagnant de la flûte, hirsute, schismatique, égrillard. Poésie singulière, à l'écart de toutes les modes, qui s'accomplit en elle même comme fait le vent dans les branches des érables.

 

Posté par GUY KARL à 12:38 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
Tags : , , ,

10 janvier 2020

LE TRIBUNAL DES IDEAUX

 

Ce sont ici des variations de hasard sur quelques thèmes très simples, toujours les mêmes, avec des déplacements, des reprises, des circonvolutions, des essais et des ratages, comme font nos rêves : le rêveur est le personnage central de toutes ses fantaisies, alors même qu'il semble s'absenter. Le voilà représenté discrètement par un chapeau noir, un vélo, une maison sans toiture, et le plus souvent par un défaut, la pièce manquante ou le trou dans la structure.

Il est impossible de tout dire, si bien que ce qu'on dit est l'habillage de ce qu'on ne dit pas, et qui importe le plus. Mais l'écrivain est cet être bizarre qui ne se contente jamais, qui continue envers et contre tout, qui s'obstine, qui recommence. "Tant qu'il y aura du papier et de l'encre" : Tâche virtuellement infinie, à laquelle l'écrivain s'identifie et qui fait le sel de sa vie.

On peut aussi décider de s'arrêter, estimant que l'essentiel est d'avoir fait un bon bout de chemin, et que le reste échappe, échappera à jamais : c'est la part insondable que chacun emporte avec soi dans la tombe, qui ne concerne personne, pas même le sujet, qui aura tenté, et raté sa prise.

D'aucuns s'acharnent à construire une image qui perdurerait au delà de leur existence présente, tel Achille qui choisit, au rebours d'une vie paisible au milieu des siens, l'héroïsme, la mort et la gloire immortelle. Mais lui qui renonce au bonheur au cours de sa brève vie, jouira-t-il de la gloire après sa mort ? Pas du tout : Homère nous le présente, ombre exsangue, au pays d'Hadès, soupirant après les charmes perdus de la vie terrestre.

On veut se faire un nom, rester dans la mémoire des hommes, mais nous n'y serons plus. Que d'efforts, que de travaux pour une récompense dont on ne jouira jamais ! Une telle escroquerie n'est possible que par l'illusion que l'on vivra toujours, que l'on sera éternellement justifié par une sorte de tribunal post mortem qui pèse les âmes des défunts, tribunal fantastique et profane, version moderne du Grand Autre, mais qui, structurellement, serait toujours encore d'inspiration religieuse. C'est ainsi que le vieux Kant, par exemple, nous entretient d'une "République des volontés libres", qui n'existe nulle part, si ce n'est dans le cerveau surchauffé du philosophe.

Toute cette affaire, en somme, tourne autour de la question de l'idéal, et, plus précisément encore, de l'idéal du moi. C'est cette instance, si importante, si décisive, si aliénante aussi, qui crée la tension fatale entre ce que je suis et ce que je dois être. Et c'est forcément un autre qui a créé cette déchirure par ses injonctions, obligations et interdictions : dès lors je ne puis me contenter de ce que suis, je me mets à souffrir de mon insuffisance, et je m'efforce de rejoindre cette image - selon le point de vue de l'autre, image de l'autre, et c'en est fait de ma nature propre, de mes tendances innées. Me voilà malheureux. "Je n'y arriverai jamais". C'est ainsi que s'édifie ce tribunal de la raison, ou de la moralité, dont la figure redoutable, intériorisée, va se muer en tribunal impersonnel, où je ne reconnais plus les figures tutélaires qui ont déclenché tout le processus.

Le tribunal sévit dès cette vie, mais il s'hypostasie dans un temps sans mesure, aux dimensions de l'éternité. C'est ce que l'épicurisme avait bien perçu. "Toi qui vis pour demain..."

C'est là l'histoire individuelle, mais c'est aussi l'histoire de la civilisation : l'homme est cet animal pensant qui vit en se rapportant à l'autre, et aux autres morts autant qu'aux autres vivants. Mais le vrai problème surgit lorsque le sujet croit devoir vivre pour - pour la famille, la nation, la gloire, la société sans classe, et tout ce que l'on voudra. Ne peut-on vivre tout simplement, sans idéaux excessifs, sans projet pharaonique, sans souci de l'immortalité ? Vivre, juste vivre ? Gageons que cette idée si simple est la plus difficile.

08 janvier 2020

Du DEUX au UN : l'individuation

 

Je me croyais un, je me découvre deux... Deux, parce que je me suis affublé sans le savoir, et même sans le vouloir, d'une somme incalculable d'éléments hétérogènes, venus de toutes parts, et qui m'ont déformé, dénaturé, au point que je ne reconnais pas même mon image dans le miroir. - Une telle proposition paraîtra hirsute et controuvée, absurde au dernier degré. Et pourtant c'est bien ainsi qu'on élève les enfants de tous les pays et de toutes les conditions : formatage et polissage. L'individu devient bon an mal an une personne, un personnage, une personnalité, soit, la plupart du temps, une contrefaçon. Il est miraculeux si, dans certaines occurences exceptionnellement favorables, la nature propre d'un sujet rencontre un milieu tolérant qui ne brise pas son élan et lui offre de belles virtualités créatives. C'est l'exception. Ce ne fut pas mon cas, ni celui de bien des artistes ou auteurs, qui durent lutter de toutes leurs forces pour se dégager de l'emprise étrangère. Pourtant il s'agit bien, en principe, d'élever (d'où le terme élève)  non de dresser (rendre droit, mais le courbe serait-il pernicieux et vicieux ?), de brimer ou de briser.

Voir le récit que fait Montaigne de sa formation toute de douceur et de gentillesse : ses parents, respectant sa nature, ont facilité l'expression souple et ample du plus beau génie. Faisant le moins ils ont obtenu le plus.

Je me découvre deux, disais - je. Parce que je me suis identifié au genre, à la famille, à la religion de mes pères, à des figures morales, à des idéaux, et que sais-je encore. Cela fait beaucoup. J'ai fabriqué, je me suis laissé fabriquer, une arlequinade de bric et de broc. Cela fait deux, évidemment, structurellement. Tout le travail psychologique consiste à tailler là dedans, à passer au crible, à dépouiller.

Je puis bien, aujourd'hui, énumérer tout ce que je ne suis pas : les figures du deux, m'en séparer, m'en délivrer - du un qui reste, car il reste c'est cela la bonne nouvelle, en toute rigueur il n'y a rien à dire. Ce qu'on en dirait serait toujours du deux, une définition, une fixation. Le un déjoue toute logique propositionnelle. Sa force propre est de savoir inventer ce qui n'existe pas encore.

Ce un du sujet n'est pas une substance, pas même un être . Un, quelqu'un parmi des milliards. Si l'on tient vraiment à esquisser une caractéristique on dira : l'un n'est pas l'autre, différence irréductible.

-----

Je trouve dans Groddeck quelques considérations similaires lorsqu'il oppose vigoureusement l'individu et la personne. La personne est aliénée dans les exigences sociales de devoirs et de conformité, l'individu est le terme approximatif pour désigner l'être naturel, qu'il s'agit de retrouver en dégrossissant la personne, trop souvent engoncée dans la pathologie, qui n'est guère autre chose qu'un raté de l'individuation.