LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

14 juillet 2018

MELANCOLIE et PARANOIA

 

En toute rigueur, il semblerait que nous n'ayons le choix qu'entre la mélancolie et la paranoïa.

Au sortir des bogages enchantés de l'enfance, l'homme qui pense bascule dans la mélancolie, cette pathologie de la froide lucidité, à moins que par une régression remarquable, il ne se réassure de la complétude perdue et ne se proclame détenteur du Sens absolu, qu'il ne vérifie toutefois qu'en l'imposant, par le fer et le feu, à ceux qui n'en veulent pas.

Mais la santé psychique, direz-vous ? Ce n'est peut-être qu'une forme alanguie, attiédie, automnale de la mélancolie, un long crépuscule de l'âme qui se propose encore, par jeu, quelques coups de hasard, gracieux, poétiques et ironiques faisant relief sur l'échiquier blanchi de l'Ab-sens universel.


13 juillet 2018

Contre la DIALECTIQUE : HERACLITE

 

A l'école nos avons appris la sacro-sainte triade : thèse-antithèse-synthèse, supposée dépasser toutes les oppositions en une harmonieuse entité supérieure. Cela fait paraît-il de belles dissertations. Cela est beau, et d'une merveilleuse indigence. En tout état de cause parlons plutot d'une triade ironique : thèse-antithèse-foutaise. Le troisième terme n'étant qu'un artefact tarabiscoté, un Frankenstein crypto-conceptuel

Héraclite, en ce domaine, est un maître. Il voit deux contraires, comme le jour et la nuit, la satiété et la faim, la guerre et la paix, et jamais il ne songe à chercher quelque troisième terme qui lèverait la contrariété. C'est qu'il n'existe pas de troisième terme. On est en manque ou en satiété, en guerre ou en paix. Ou dans quelque mouvement interne qui nous fait glisser insensiblement d'un état à l'autre, et inversement. Quand le balancier atteint un extrême, se déclenche le mouvement qui mènera à l'autre extrême. La guerre par exemple ne saurait durer toujours, elle rompt la paix et retourne à la paix. Aucun état n'est stable ni durable, si bien qu'on ne peut pas même parler d'état. Pour parodier Montaigne disons que ce que nous prenons pour un état stable n'est qu'un mouvement plus languissant, qui bientôt va s'accélerer. En fait on ne peut sortir de ce mouvement, qui est le mouvement même du monde. "Branloire pérenne". C'est, si l'on veut, une dialectique à deux termes, définition même du tragique. Car le tragique tient tout entier dans la conviction qu'il n'y a pas de porte de sortie, pas de dépassement des conditions fondamentales de l'existence. Ou en d'autres termes : est un penseur tragique celui qui sait que ça ne s'arrange jamais. 

Une deuxième idée vient alors compléter la première : les contraires s'opposent bien sûr, mais cette opposition - il faudrait plutôt dire, cette contrariété -  forme une unité. Jour et nuit constituent ensemble une unité, qui est celle de la journée. Faim et satiété rythment le temps de l'organisme dans l'unité de son fonctionnement. Guerre et paix de même. L'unité des contraires définit le mouvement du monde, peut se penser comme la loi de ce monde. Héraclite l'appelle : le dieu, dieu immanent et éternel, principe organisateur du réel. "Le dieu : jour-nuit, hiver-été, guerre-paix, satiété-faim"(DK 67). On voit que même le "et" est supprimé ; il ne dit pas "jour et nuit", il dit "jour-nuit", ramenant la contrariété à l'extrème du pensable, dans une concaténation linguistique proprement stupéfiante. On ne peut revenir en deça, interroger les origines, questionner les provenances. Héraclite n'est pas Hésiode. Il observe le monde constitué, y décrit la loi de fonctionnement, persuadé que cette loi, qui est celle du dieu, a toujours été telle, est telle et sera telle qu'il l'énonce.

Rudesse d'une pensée sans complaisance. Ecole abrupte du penser-juste. Qui dit mieux ?

 

09 juillet 2018

Royauté de l'illusion

 

Il en va de notre rapport à la vérité comme du cocu qui est toujours le dernier à découvrir son état. - Illusion de la royauté, royauté de l'illusion.

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05 juillet 2018

PLANETES - de la connaissance

 

"En quelque coin écarté de l'univers répandu dans le flamboiement d'innombrables systèmes solaires, il y eut une fois une étoile sur laquelle des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus arrogante et la plus mensongère de l"histoire universelle" : mais ce ne fut qu'une minute. A peine quelques soupirs de la nature et l'étoile se congela, les animaux intelligents durent mourir". Nietzsche, en 1873.

Les tenants de l'"histoire universelle", ici visés au passage, sont ces naïfs qui ramènent toute réalité à l'histoire humaine. Mais celle-ci n'est qu'un point microscopique dans le temps immense de la nature. "Il y eut des éternités pendant lesquelles (l'intellect humain) n'était pas ; et si de nouveau c'en est fait de lui, il ne se sera rien passé". - En effet, si l'humanité disparaît, ce qui est plus que probable vue l'implosion programmée du soleil, qui donc pour s'en souvenir ? Le silence, qui précéda l'irruption de la parole, à nouveau règnera sans conteste dans le monde - à moins que dans d'autres systèmes solaires, à des distances phénoménales, d'autres animaux intelligents aient, de leur côté, inventé des langages dont nous ne pouvons pas même imaginer la nature.

Depuis peu, l'astrophysique découvre d'innombrables planètes disséminées dans l'immensité. Certaines d'entre elles offrent des conditions favorables à l'éclosion de la vie. Des esprits surchauffés parlent déjà de déménager sur l'une d'entre elles si notre planère devient irrespirable. Ma foi, prenez une règle de calcul et faites l'opération : quelle distance ? quel moyen de transport ? à quelle vitesse ? avec quelle énergie ?combien de générations d'astronautes, qui se succèderaient sans faille dans le vaisseau spatial ? Tout cela est insensé. Mais il sera peut-être possible de communiquer à de grandes distances, créer une sorte d'université stellaire qui comprendraient des savants de plusieurs planètes reliés par la connaissance. Ce serait une révolution formidable, mais aussi un extrême danger - pour nous. Depuis les premiers temps de la pensée humaine c'était une évidence que l'homme était le seul être pensant, le centre de l'univers, voire la justification ultime de l'univers. On croyait naïvement que le monde, avec ses astres, ses végétaux et ses animaux était là pour nous, pour notre survivance, notre bien-être et notre confort. C'était le bon vieux narcissisme astronomique : la terre au centre, les astres autour. Il fallut déchanter : c'est la terre qui tourne autour du soleil, puis il y a la galaxie, puis des milliards de galaxies, et maintenant, sans doute, d'innombrables planètes, porteuses de formes de vie, inconnues, et peut-être, d'autres langages, d'autres formes de connaissance !

Tout cela, qui pour un esprit superficiel relève plus de la science-fiction que de la science, est pourtant du plus haut intérêt philosophique. C'est l'image traditionnelle que l'homo sapiens se faisait de sa place dans l'univers qui vacille. Que vaut le discours religieux, notamment dans sa version créationniste, lorsqu'il pose l'homme à l'image de dieu, lui conférant une dignité et un statut incommensurables, supérieurs à toutes les créatures, unique être pensant né du désir divin et destiné à s'y complaire ? Nous comprenons mieux, aujourd'hui, que les dieux ne sont autre chose que la projection fantastique d'une collectivité humaine qui dans cette effusion se glorifie et se justifie elle-même, et par là tente de résister à l'usure du temps. Ainsi, comme les sociétés qui les inventent, les dieux passent. "Et à la fin ne reste que le désert...".

Nous détournant de l'histoire, de ses mausolées décatis, de ses monuments éparpillés, de ses héros d'un jour, de ses dictateurs enfiévrés, de ses songes d'immortalité, de ses grandeurs et de ses misères, nous nous tenons déboussolés aux rivages du monde, les yeux écarquillés sur l'océan céleste, stupéfaits de l'immensité du vide qui nous environne, des étoiles innombrables qui scintillent dans le ciel d'été, comme Lucrèce entre l'horreur et la volupté, et nous tentons de compter les galaxies, et bientôt nous tournons avec elles dans la roue sidérale, sans point fixe, sans bordure ni centre, de toute parts excédés...

Mais je l'avoue, je ne puis soutenir longtemps ce vertige, je me souviens bientöt que je ne suis qu'homme, c'est à dire un animal, intelligent peut-être, mais soumis aux besoins ordinaires d'un animal, et laissant là le Tout, je me résigne au pas-tout, et tente, dans l'étroitesse de ma condition, de tenir ma part, "au coin restant" (Hölderlin)

03 juillet 2018

"EMPESTER la VIE" - du surmoi

 

Quelques vaticinations matutinales, suite à la relecture du "Malaise dans la civilisation" de Freud - oeuvre d'une grande pénétration d'esprit et d'une actualité perpétuelle - et à l'écoute de quelques "actualités" du matin, je veux dire de ces nouvelles qu'on nous assène chaque jour et qui ne témoignent le plus souvent, au sujet de ladite civilisation, que d'une lamentable répétition.

On pensait autrefois qu'il fallait sauver son âme, et, avant la mort, se mettre en paix avec Dieu. Hypothèse : l'âme serait la synthèse du moi et du surmoi, enfin réconciliés dans l'au delà, puisque, dans cette vie, ils sont voués à un conflit perpétuel. Le moi "pécheur" tremble devant le surmoi, s'humilie, se roule dans la culpabilité, expie dans la contrition - et ne peut s'empêcher de fauter à nouveau, avec les mêmes conséquences. Dans ces conditions la vie terrestre est vraiment une vallée de larmes, et la vie psychique un enfer. On peut rêver d'une existence post mortem où les deux instances, le moi et le surmoi, n'en feraient plus qu'une - d'autant plus aisément que cette vie céleste n'offrirait plus aucune occasion de pécher : on y est enfin débarrassé de cette malédiction du corps, et du sexe, qui sont, on en conviendra, les causes et les objets de la faute. De purs anges délivées de la tentation charnelle, qui dit mieux ?

L'invention diabolique des religions, précisément, fut de donner au surmoi une sorte d'extension infinie, en soutenant que la vie ne s'arrête pas à la mort et que tout un chacun devra, dans l'au delà, rendre compte de ses actes, voire de ses intentions, car bientôt on soutint cette monstruosité que l'intention mauvaise était en quelque sorte aussi fautive que l'acte. Dès lors personne ne pouvait plus échapper à la condamnation universelle, chacun cultivant par devers soi, dans l'intimité, quelque fantasme coupable. Mais quoi, je reluque ma voisine, est-ce donc équivalent à un acte sexuel accompli ? Cette exigence de pureté absolue est psychiquement intenable, son seul effet est d'empester la vie et d'y répandre les miasmes de la mauvaise conscience. Ou alors, un peu plus tard, de provoquer une révolte salutaire, et de faire basculer les élites pensantes dans l'athéisme.

C'est une mesure de salut public d'expliquer que la vie s'arrête définitivement lors du décès. C'est la seule manière rationnelle de mettre fin à l'extension infinie du surmoi : si l'âme ne survit pas, il ne peut y avoir de châtiments infernaux. Réjouissons-nous, le ciel est vide. 

On peut avoir le souci de ce qu'on laisse aux descendants, les biens, l'argent s'il y en a, les paroles dites qui ne s'effacent qu'avec le temps, l'exemple et l'image que l'on a incarnés. Il y va de notre resposabilité, parce que nous avons induit, provoqué, mis en route un certain nombre de phénomènes qui ne sont pas sans conséquence. De cela nous pouvons, si nous en avons le temps, l'occasion ou la volonté, rendre compte auprès d'eux. Mais ce n'est pas là un conditionnement absolu : à eux de voir ce qu'ils en feront. Nous y avons une part, et eux une autre. Cette influence durera quelque temps, puis s'éteindra. Après deux ou trois générations il n'en restera rien.

Je ne connais pas même mon arrière grand-père maternel, ni la famille de mon père. A peine quelques images imprécises flottent-elles dans le tréfonds de mon esprit. Mes enfants, déjà, n'en savent strictement rien.

Cet effacement des souvenirs n'est pas si négatif que l'on veut bien dire. Cela lave la conscience. Je veux bien que l'on parle, comme on fait, du devoir de mémoire. Mais jusqu'à quand ? Il faudrait quand même qu'un jour on laisse mourir les morts et qu'on renonce enfin à leur faire danser indéfiniment nos danses mortuaires. Il y a là quelque acharnement douteux, qui laisse à penser qu'on n'arrive pas à faire le deuil de certaines situations, et qu'à évoquer indéfiniment le passé on puisse croire le changer, faire que ce qui a été n'ait pas été - ce qui, Epicure le remarquait déjà, est une source de tourments infinis.

C'est une profonde vérité psychologique, inconnue de nos prêtres et de nos fariboleurs : il faut savoir conclure, il faut savoir laisser aller un processus jusqu'à son terme, et qu'il tombe de lui-même, perde toute acuité et se perde dans l'indéterminé. Que les historiens fassent métier de combler les lacunes de l'histoire, s'il leur plaît. C'est un savoir érudit qui n'engage guère. Quant à nous, nous voyons qu'à trop se souvenir - et d'anticiper - on en oublie de vivre.


02 juillet 2018

De la BONNE DISTANCE

 

Je dormais plus qu'à moitié, et pourtant, entre deux rêves sans doute, je me demandais avec insistance ce qui rendait la vie des hommes si difficile. Le brouillard mental où je me débattais ne m'empêchait pas de débattre avec moi-même, examinant telle ou telle hypothèse, sans parvenir à quelque solution satisfaisante. La question est plus difficile qu'il n'y paraît, et il n'y a nul mystère à ce que je ne parvinsse à aucun résultat. Je me souviens assez mal de mes ratiocinations nocturnes, hormis la célèbre expression de Kant sur l'incorrigible "insociable sociabilité" des hommes. A quoi, bien réveillé depuis lors, j'ajouterai volontiers l'apologue de Schopenhauer sur les porcs-épics, qui, ne pouvant supporter le froid, se rapprochent les uns des autres, puis ne peuvent supporter davantage les blessures que les pics infligent à leur épiderme : ils ne peuvent vivre ni rapprochés ni éloignés, ce qui traduit assez bien la souffrance ordinaire des hommes. Comment trouver la bonne distance ? Elle est manifestement mobile, incertaine, indéfinissable, changeant constamment au fil du temps.

Il y a des gens qui s'approchent à vous toucher, vous infligeant une haleine fétide par tout le visage. Vous reculez pour restaurer la distance supportable : ils vous suivent, vous collent, ad nauseam. Il n'est intimité si plaisante qui ne finisse par vous incommoder. En dehors de l'amour, où les corps volontiers s'agglutinent et se frottent, qu'on ait la politesse de vous laisser respirer !

Je n'apprécie pas davantage cette manie moderne qui oblige à embrasser la première venue, et voilà que l'on embrasse à tours de bras, même de parfaites inconnues pour lesquelles vous n'éprouvez aucune accointance. Ma politique est plutôt de faire une petite révérence, à l'orientale : elle a le mérite de faire sourire, et elle ne froisse personne.

Mais tout cela n'est que jeu et convention. La question de la distance en recouvre une autre, celle de l'attraction et de la répulsion, c'est à dire de la disposition objectale. Je m'approche de l'ami, je fuis l'ennemi - principe de plaisir-déplaisir. Il est clair qu'on ne peut aimer tout le monde (le commandemant d'aimer son prochain comme soi-même est une ânerie et ne peut mener qu'à l'hypocrisie) il serait donc logique et bienvenu de se tenir à distance de ceux que l'on aime pas, ou qui nous rebuttent.

J'ai trouvé, à lire quelques modernes, qu'ils donnent abusivement dans le culte de l'Autre, l'Autre en soi comme Autre, comme si ce statut d'Autre devait jouir a priori de quelque prévalence ou préséance, représentant  a priori une valeur à laquelle je devrais sacrifier. L'Autre serait-il le visage restitué du dieu mort ? Ou alors on nous dit que le désir c'est le désir de l'Autre, jouant sur l'ambiguïté où l'on ne sait si c'est l'Autre qui désire en moi, ou c'est moi qui désire l'Autre. Il me semble que cette formule décrit la relation névrotique de soumission à l'Autre, par où l'on passe nécessairement, mais que l'on doit quitter au plus tôt. Je tiens fort à restaurer, quant à moi, la conception antique de l'aut-arkeia (ou plutôt aut-archeia), qui désigne, non une "autarcie", image frauduleuse d'autosuffisance, mais la disposition originaire (archeia) à partir de laquelle un sujet s'affirme de lui-même (autos). Cela n'exclut pas l'Autre mais le positionne en égalité de statut, s'il est clair que lui, de son côté, peut accéder à la même position stucturelle. Ce n'est pas l'Autre qui est en position de régulateur, ni de législateur, c'est la loi, dont la fonction est de séparer ET de lier, donc de définir les rapports.

Toutes ces spéculations assez douteuses sur l'Autre en majuscule n'ont contribué qu'à obscurcir le débat. Tantôt on nous dit que l'Autre est une personne, tantôt une structure suprapersonnelle, tantôt "le trésor des signifiants", tantôt le ressort de la jouissance - et quoi encore ? Il me semble plus honnête d'en revenir tout bonnement à l'autre en minuscule, pour désigner quoi ? autrui, étymologiquement cet "autre-ci" (en allemand on dit Nebenmensch,"l'homme à côté") c'est à dire celui ou celle à qui j'ai affaire, tantôt dans la proximité d'un échange réglé, tantôt dans la bonne distance qui convient, dans l'inimitié, l'indifférence, la convention ou dans les rapports d'autorité.

29 juin 2018

CARTOGRAPHIE MENTALE (2) : la trouée

 

L'intérêt de la poésie mythologique d'Hésiode - j'y reviens assez régulièrement - est de nous faire voir que toute édification psychique, aussi sublime soit-elle, est destinée à masquer une faille constitutive, une trouée structurelle, que l'on s'efforce de contenir en échafaudant tout autour. On construit si bien qu'on en arrive à oublier l'essentiel, savoir que le trou est toujours là, et que par lui passe le vent de la folie ordinaire. On en oublie même que cette folie nous visite la nuit dans nos rêves, étrange vie autre, inassimilable à la vie consciente, envers fabuleux et délirant ! On peut toujours tenter de les saisir, de les expliquer, ils échappent, noient le sens dans le non-sens. A suppser même qu'on y lise quelque vérité, la meilleure part s'est envolée sur les ailes de l'oubli. Mais qu'importe, l'essentiel, pour le sujet qui désire le vrai, c'est de reconnaître la part obscure, et que cette part se manifeste à nous par la porte ouverte, l'"huis de la Femelle Obscure".

Si je voulais dessiner cartographiquement mon paysage intime, je commencerais par le haut - le ciel- siège de la pensée consciente et rationnelle : c'est cet élément qui me soutient dans mon existence, c'est en lui que se développent mes pensées. A dire vrai, si pour une raison ou une autre, cet élément venait à m'abandonner, c'en serait fait de moi. Ici je trouve les meilleurs fruits de la poésie et de la philosophie, ici je comprends, ici je compose, ici je me sens rattaché à une histoire de l'esprit qui fait la noblesse de l'homme. Ici se constitue ce qui fait que l'histoire n'est pas seulement une effroyable chiennerie, un cortège illimité de massacres et d'iniquités.

Puis vient la colonne vertébrale, large fleuve qui irrigue les trois centres en les reliant de bas en haut et de haut en bas : l'image peut surprendre, car la collone évoque la rectitude osseuse et le fleuve le mouvement. Pourtant l'image est juste. Il faut à la fois une colonne vertébrale pour soutenir un édifice, et un fleuve pour assurer la circulation des énergies. En fait les deux images se superposent : il faut tenir, et il faut que cela circule. Il faut également poser trois centres. Le premier c'est la "tête" - par quoi se fait le rapport vivant à la pensée, exposée plus haut. Le second  c'est le "coeur", siège du sentiment, de l'affect et du désir. Enfin le ventre, besoins, pulsions, attachements primaires, avec, en son bas, mythologiquement, le trou. Lequel, le plus souvent, chez la plupart des hommes, n'est pas perçu. C'est là pourtant que se fait l'échange entre le centre du bas et l'au-delà du trou.

Contre les préjugés en usage je dirai que la représentation du corps féminin, avec sa béance constitutive, est plus juste, psychiquement, que celle du corps de l'homme, lequel, armé de phallus par la nature, en vient spontanément à se penser comme complet, autosuffisant et supérieur. Illusion inévitable, mais pernicieuse, sauf à reconnaître, avec le temps, l'égalité de condition. La différence sexuelle ne fait rien à l'affaire, et l'homme comme la femme, est psychiquement troué.

Bien sûr ce n'est qu'une image, mais comment penser charnellement sans se servir d'images ? On peut essayer de le dire autrement. Le trou c'est le lieu de passage entre l'inconscient et le conscient. L'inconscient remonte vers le conscient, mais le conscient peut faire barrage. Chez certaines personnes on a l'impressison que tout est verrouillé, qu'elles ne vivent qu'en surface, identifiées à leur rôle, à l'image figée qu'elles veulent donner d'elles-mêmes, et qu'en somme tout sonne creux. Je dirai : forclusion de la vérité.

Le souhaitable c'est que du fond sans fond remontent les images qui, tel le Nil en Egypte, fécondent le psychisme, alimentent l'énergie vitale, nourrissent l'imagination, entretiennent et stimulent le feu créateur. Hors de quoi il n' y a qu'accommodement trivial, adaptation et répétition. 

Il y a de la noblesse à reconnaître ce paradoxal fondement qui n'en est pas un, du moins qui ne relève pas de la catégorie de l'être, du savoir, ou de l'avoir. Disons plutôt : "J'ai vécu de me savoir mortel" (Lacan), ou encore : manque à être constitutif - qui fait qu'il ne manque rien de particulier, rien qui puisse s'acquérir ou s'acheter, rien que l'on puisse aspirer à être, car ce manque-là n'est pas un manque, c'est le signe, en lettres ineffaçable, du réel.

 

 

28 juin 2018

Sur la GRANDE PYRAMIDE : de la survie de l'âme

 

Combien de millions de tonnes de pierres, de millions d'heures de travail, combien de vies sacrifiées - et tout cela pour un monstre pyramidal de 142 mètres de haut ! C'est impressionnant, et dérisoire ! Que cette montagne baroque brave si bien les ravages du temps n'empêche pas que le roi soit mort depuis 4600 ans, et - ironie supplémentaire - que les objets sacrés censés l'accompagner dans la vie éternelle aient été volés, et cela semble-t-il, peu de temps après le décès : les violeurs de tombe, en dépit de toutes les précautions prises par les bâtisseurs, avaient su trouver l'accès à la salle funéraire. 

On pensait en ce temps-là que l'âme du défunt, séparée du corps par la mort, devait réintégrer le corps au plus vite : d'où les rites d'embaumement. Il fallait offrir à l'âme un séjour net et propre, immuable. En exhumant les viscères, en figeant la carcasse vidée dans une enveloppe quasi inaltérable, on garantissait une très longue durée à la survie de l'âme. Mais la question demeure : longue durée n'est pas immortalité. Et ces âmes, à supposer qu'elles vivent pour des siècles encore, quelle est donc cette vie, figée dans l'inertie d'un cadavre immobile ? 

Quoi qu'il en soit, les Egyptiens au moins ne concevaient point que l'âme pût être complètement détachée du corps : il faut à l'âme un corps pour la recevoir. Et ce corps à son tour mobilise les plus grands soins : pensez donc, une tombe de 142 mètres de haut ! Sublime délire qui nous remplit aujourd'hui encore d'une inénarrable stupéfaction. Nous avons le plus grand mal à évaluer le prix exhorbitant de cette construction, dans un peuple qui n'était sans doute pas très nombreux et qui ne disposait que de moyens techniques rudimentaires, mais avec une ingéniosité proprement stupéfiante. Sacrifice colossal consenti à la mégalomanie funéraire d'un roi épris d'immotalité. Mais il faut penser que ce projet, aussi dément fût-il, devait rencontrer l'approbation de l'élite pour être réalisable. La preuve c'est la présence d'autres pyramides tout autour : pendant plusieurs décennies de suite l'Egypte a construit ces monstres de pierres, et soudain a renoncé. Plus tard on préfèrera inhumer les rois, les reines, puis les dignitaires sous le sable du désert.

Dans l'Iliade, autre son de cloche. Les héros sont incinérés. Quand le corps est brûlé l'âme est séparée du corps et s'en va chez Hadès. Une autre vie commence, mais ombreuse, languissante et mélancolique. Les trépassés, réduis à l'état d'ombres, ont la nostagie de la vie terrestre et de la belle lumière qui joue à la surface des choses. "J'aimerais mieux, dit Achille, être un pauvre laboureur qui trime là-haut parmi les hommes que d'être un roi au royaume d'Hadès". La vraie vie c'est la vie mortelle, aussi dure soit-elle, à la surface de la terre, et non point cette lamentable survie au pays des ombres.

Un pas de plus, et voilà que l'idée même d'une survie de l'âme nous devient inconcevable, insupportable. Dans les cercueils de l'Antiquité romaine on voit des cadavres qui portent dans la bouche une pièce de monnaie. C'était le prix dont il fallait s'acquitter à Caron pour le voyage dans l'au delà. Je ne sais ce qu'il en est de leur âme, mais je vois que la pièce est toujours là, comme est là le cadavre, ou du moins ce qu'il en reste. On croit qu'une pièce de monnaie peut accompagner l'âme en son voyage, comme on croyait qu'il fallait donner de la nourriture ou des bijoux pour l'au delà : étrange confusion, où l'on voit bien que l'on se représente l'âme sous les espèces du corps. Penser une âme qui ne soit qu'une âme semble impossible. L'homme, qui veut croire à l'âme, ne peut penser que le corps.

L'âme est une fantasmagorie dont l'homme a le plus grand mal à se passer, alors même qu'il est incapable d'en donner la moindre définition. Mais cela ne nous surprendra qu'à demi : il en va ainsi de toutes les idées pour lesquelles les gens consentent à mourir, tout en ignorant d'où elles viennent et ce qu'elles sont. Le prix du rêve.

Pour en finir, un mot : je suis stupéfait par le nombre, l'exubérance, la qualité, la beauté, la richesse des édifices construits sous toutes les latitudes et à de longues époques, immenses et pathétiques supplications de pierre et de sang, dont le sens ultime tient à peu de chose : l'homme sachant qu'il doit mourir ne peut s'y résoudre et appelle au secours des dieux dont la fonction primale est de faire consister ses rêves.

26 juin 2018

CARTOGRAPHIE MENTALE

 

Allons ! Laissons-nous aller à notre fantasmagorie ! Cartographie mentale, ce matin, tableau poétique d'une âme de poète !

Je revisite Homère et Hésiode, à ma façon. Que l'on n'y voie malice.

Tout en haut, bien sûr, Zeus, mon Zeus, certes non comme un dieu, mais principe de clarté, qui maintienne l'ordre de la pensée, la loi du coeur.

A sa droite : Apollon, prince de la musique et de la poésie, Artémis, sa soeur jumelle, archère et accoucheuse. Athéna, née-de-Zeus, casque d'or et lance, reine de la sagesse.

A gauche : Dionysos, enfant-vieillard, homme-femme, ensauvagé-civilisateur, père du vin et du théâtre. Aphrodite aux boucles d'or. Eros, perce-coeur, qui déboussole les mortels et les immortels.

C'est mon Olympe à moi : il dessine un espace azuréen pour la pensée et la création. Il représente ce qui est éternellement beau. Il ne périt jamais. Il surplombe souverainement les nuages et les fumées de la terre.

 

La terre est sûre et peu sûre, de toutes parts cerclée par la puissance des eaux : tantôt Poseidon, l'"ébranleur du sol", la travaille, la pétrit, la ravine. Tantôt c'est la furie du feu, jailli des profondeurs, volcans dévastateurs. C'est pourtant là, sur la terre meuble, que l'homme peut vivre et construire sa demeure. "Sûr fondement de toutes choses" ? : ce n'est pas sûr.

 

Sous la terre les Enfers. Là survivent les Ombres des trépassés, à la fois morts et survivants. Ici règne Hadès le ténébreux, et son épouvantable compagne, Perséphone aux yeux noirs. Parfois les défunts nous parlent dans les rêves : leur sort nous afflige ou nous rassure. Parfois il est bon de parler aux morts, jusqu'à ce qu'ils aient perdu toute emprise sur nos coeurs. Certains disent qu'il existe un passage secret par lequel, comme Ulysse, on peut descendre dans les profondeurs de la terre, parler aux morts, et remonter. Je ne sais. Pour moi les morts ne parlent pas, seule leur mémoire nous parle : laissons mourir les morts.

Et enfin, bien plus bas que les Enfers eux-mêmes, le Tartare, région obscure, impénétrable, où règnent les Monstres, les Cyclopes et les Titans, êtres immondes et repoussants, qui parfois grondent du fond de leurs cavernes, s'agitent et rugissent, comme si par quelque décret Zeus pouvait les autoriser à revenir à la surface de la terre. 

 

--- Un monde mouvant, un équilibre instabe, des forces opposées qui luttent entre elles, et menacent constamment de ruiner la fragile harmonie de l'ensemble. Telle est la vie psychique, car enfin ce tableau qu'est-il sinon une représentation imagée de la vie psychique ? Les Grecs de la grande époque, croyant dessiner les rapports entre les éléments du monde (le cosmos) ont esquissé une psychologie des surfaces et des profondeurs qui nous étonne encore : tout se joue en effet entre le lumineux (Zeus) et l'obscur (le Tartare), entre la vie (Zeus encore car "zeus" vient de "zoein", vivre) et la mort (Hadès, roi des morts), le désir (Aphrodite et Eros) et la raison (Athéna), l'ordre de la pensée (Apollon) et la sauvagerie instinctuelle (Dionysos), le ciel et les Enfers. J'admire aussi qu'ils aient distingué les Enfers du Tartare : les Enfers appartiennent encore au cosmos des mortels, alors que le Tartare représente le Tout-Autre, le refoulé démoniaque, lequel pourtant, tout forclos qu'il soit, est encore, malgré tout, une possibilité humaine, celle qui s'exprime dans le monstrueux.

 

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25 juin 2018

De l'ETRE, du NON-ETRE et du PASSAGE : Pyrrhon avec Héraclite

 

La puissance propre de la pensée pyrrhonienne - que Montaigne a bien saisie - est de nous contraindre par un forçage scandaleux et fécond, à nous extraire des catégories ordinaires de la pensée, nous jetant tous nus dans l'effroi de l'irreprésentable. Sur quoi repose notre conception du monde ? Sur le principe de tiers exclu, qu'Aristote avait sacralisé comme fondement de la logique. Entre A et non-A il n' y a pas de tierce possibilité. Ce qui donne, pour notre problème : entre l'être et le non-être il n'y a pas de tierce possibilié. Or, au sujet des existants - ta pragmata, les "choses", on ne peut dire ni qu'ils sont, ni qu'ils ne sont pas. On ne peut dire qu'ils sont parce qu'ils ne possèdent aucun attribut de l'être : constance et consistance, substance et permanence. Voyez Montaigne parlant des hommes : "D'où tirons nous ce titre d'être, nous qui ne sommes qu'une éloise (un éclair) dans le cours infini d'une nuit éternelle ?" C'est une étrange extravagance de nous titrer d'êtres, c'est oublier le caractère fugace, incertain, mortel de toute existence. Mais d'un autre côté on ne peut en conclure au pur et simple non-être puisque nous existons bien en quelque manière, d'une existence certes précaire, mais qui ne va pas sans quelque réalité. L'analyse vaut aussi bien pour les arbres, les animaux, les astres et les soleils innombrables qui flamboient dans l'immensité. Les choses naissent, se transforment, dépérissent, et se transforment encore. Il s'agit donc bien de penser un quelque chose qui n'est ni un être, ni un non-être, ni un mélange d'être et de non-être, mais une réalité d'un genre à la fois familier (nous percevons bien dans nos corps et dans le corps des choses cette réalité familière du passage universel) et inconcevable : nous sentons le passage et nous ne parvenons pas à le concevoir correctement. Nous nous heurtons à l'obstacle de la langue, laquelle pose les choses dans les catégories de l'être et du non-être, (du moins dans les langues indo-européennes) puis de la logique classique. La grande difficulté c'est de penser et nommer le passage, la fluence, le mouvement, l'apparaître et le disparaître, le changement dans toutes ses formes.

Sans doute faut-il dire : le verbe être, cette calamité !

Bien avant Pyrrhon on trouve dans Héraclite une intuition de cette sorte : "panta rhei" - toutes choses coulent. Et, s'interrogeant sur le rapport du jour et de la nuit, du mortel et d'immortel, du plein et du vide, toujours il remarque ce glissement qui fait que l'un entre dans l'autre et l'autre dans l'un, contestant nos oppositions tranchées, soulignant l'action d'un mouvement insensible mais effectif qui fait qu'on n'a jamais l'un sans l'autre, et concluant à l'identité paradoxale des contraires. Tu veux le jour, mais le jour, né de la nuit, glisse dans la nuit, et ainsi de la vie et de la mort. Tout coule en effet, et c'est Héraclite encore qui créera cette superbe imagerie du grand fleuve qui emporte toutes choses sans jamais épuiser la source. Paradoxe impressionnant d'une coulée irrépressisible vers le néant et en même temps d'une source inépuisable qui renouvelle indéfiniment les eaux, lesquelles pourtant ne cessent jamais de se perdre à l'infini.

Sans doute est-ce la poésie qui est fatalement convoquée à la rescousse, quand la philosophie a épuisé toutes les ressources de la logique. Peut être l'image, et elle seule - hormis la musique, mais celle-ci n'a pas sa place dans les jeux de langage - peut-elle faire entendre sensiblement ce mouvement qui traverse les choses, les modifie de l'intérieur, les change imperceptiblement en ce qu'elles sont destinées à devenir, selon l'ordre du temps.

Le fleuve donc, mais cette image encore d'un dieu-enfant, on songe à Dionysos, bien sûr, et à Héraclite lui-même, assis près du temple d'Artemis, discutant et jouant avec les enfants - il avait renoncé à se faire comprendre des adultes : "Le temps est un enfant qui joue aux osselets, royauté d'un enfant".