LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

23 mai 2012

Du GAI SAVOIR

 

 

 

 

C’est d’une tout autre science que nous rêvons ici, non point de la matière et de la composition des choses, non point des ondes et des corpuscules, ni même de l’être et de l’étant, encore que ces questions méritent attention dans leur domaine propre. Nous respectons la recherche et le savoir scientifiques en ce qu’ils nous délivrent de bien des sottises. Mais notre propos est ailleurs.

Il y a je ne sais quoi de divin dans l’apparence, dans la perception  immédiate des choses, dans la luminosité de l’air, dans la féérie où nous plonge la levée du jour. C’est le miracle de la quotidienneté, l’heureuse surprise au sortir de la nuit, de sentir se dissiper les brumes et les pesanteurs nocturnes, de s’étonner vivant dans un monde vivant ! C’est bien vrai, c’est indiscutable : le soleil est nouveau tous les jours, et avec lui, c’est nous qui nous sommes nouveaux ! La nuit a tout effacé, soucis, émotions, pensées, l’esprit se lève, gaillard, allègre, primesautier, vagabond, disponible pour de nouvelles saillies!

Le premier kairos, c’est ici : l’étonnement fructueux de la conscience éveillée s’étonnant de sa propre félicité ! Si j’étais mort pendant mon sommeil je n’en saurais rien, si bien que la conscience, par définition, est la saisie de l’éternité. Surgissant, elle raccorde le passé infini à l’instant présent, et, instantanément, elle se donne une immensité de temps devant soi, un infini sans mesure. Oui, je sais que je mourrai, mais comme, mort, je n’en saurai rien, il en résulte que la conscience est la durée indestructible, la quasi-éternité de la présence au monde.

Merveilleuse lapalissade, dont la justesse échappe fort souvent à l’esprit hâtif. C’est ici que la conscience se distingue du savoir. Ce que je sais n’entame en rien la certitude inébranlable de la durée. Expérience sans cesse réitérée, confirmée à chaque instant, indestructible.

Il y a quelque chose de merveilleux dans la lente progression des saisons, dans l’insensible passage de l’hiver au printemps, du printemps dans l’été, et ainsi à l’avenant, dans un mouvement qui n’ pas de terme, comme le beau fleuve d’Héraclite, dont les eaux sont toujours les mêmes et toujours autres, comme dans ces feuilles qui verdissent, qui jaunissent, toujours autres et toujours les mêmes, et comme nous, qui sommes et qui ne sommes pas. Le temps saisonne et nous saisonnons de concert. Dans la plénitude fleurie de mon automne il est de subtiles  poussées de printemps qui renouvellent la donne, et parfois l’été chante et soleille au milieu de l’hiver. Le mouvement lent et l’irruption, côte à côte, simultanément, l’autre qui travaille le même.

Revenons à l’expérience immédiate. C’est le poète qui le dit : l’homme se doit d’habiter poétiquement la terre !

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22 mai 2012

De la SURFACE ABSOLUE : le TRAGIQUE et la JOIE

 

 

 

Retour à la Surface Absolue. C’est dans cette notion difficile que s’exprime l’essentiel de mon intuition personnelle, c’est elle qui contient et développe ce que je crois être mon Idée, si toutefois une Idée peut être à la hauteur d’une intuition. Il y a toujours une déperdition quand l’on passe au projet d’écrire, mais aussi une nouvelle Forme, sans laquelle l’intuition se perdrait dans les sables.

A la lumière des articles précédents, la Surface résulte d’une double soustraction : en amont tout ce qui tient à l’origine, antériorité, préhistoire, tout ce qui précède la quadruple rupture. Cette part perdue alimente le fantasme des origines, le désir de l’être dont nous avons mesuré la nocivité, et dont il importe de se délester. Nous savons bien que sommes nés un jour, mais dans cette nouvelle vision de l’existence il nous semblera que nous sommes là de toute éternité. Le temps s’étalera indéfiniment vers le passé, englobera la totalité du passé dans l’extension vers une quasi-éternité. Cette idée peut surprendre, paraître délirante. J’en assume le risque. En aval, selon la même logique, nous savons parfaitement que nous sommes mortels, nous l’assumons pleinement, nous dirons même avec Epicure que, le sachant, nous nous délivrons de l’illusion de l’immortalité, du désir illimité et de la passion de durer, mais, par un renversement stupéfiant, nous soutiendrons que c’est la suppression du désir d’immortalité qui nous ouvre l’espace d’une quasi-éternité. L’avenir, c’est l’irrécusable de la mort, la suppression sans reste. Dès lors, c’est la mort elle-même, le réel de la mort qui nous délivre de l’espoir et de la crainte, si bien que l’espace ouvert, immensément, se dilate à l’infini. Infini en amont, infini en aval, le temps se redistribue dans l’éternité d’un « il y a » de la conscience sans début et sans fin.

C’est d’avoir parfaitement et complètement mesuré la double limite, fracture originelle d’un côté, terme inexorable de l’autre, double limite qui définit l’entre-deux tragique de l’existence, que nous nous délivrons du désir passionnel, qui s’acharne à nier le réel, à construire des pis-aller dérisoires et chimériques.

C’est le paradoxe épicurien : le désir illimité, issu de la rupture, rêve d’une illimitation de la jouissance, propulsant le sujet dans une course effrénée et malheureuse. Celui qui comprend la nature finie de toute chose, et de toute vie,  se délivre de ce fatal enchaînement, sait que le temps infini n’ajoute rien au temps fini. Si bien que dans toute sensation, dans tout instant de sa vie, il peut saisir la plénitude et la perfection : « je bois un verre de vin, je suis l’égal de Zeus ». Cette perfection, atteinte dans l’instant singulier, devient la norme universelle, et de la sorte s’étend indéfiniment en arrière et en avant, dans le passé et dans l’avenir.  Un seul moment de pleine conscience, et la vie fut de toujours, est et sera, dans sa pleine compréhension et sa pleine extension.  L a vie se transfigure elle-même dans l’immanence, partout égale à elle -même,  en chaque point de la Surface Absolue, partout idéalement complète : chaque point, chaque moment est égal aux autres, les comprend tous, tout en se distribuant également sur le tamis du temps.

A celui qui s’assume mortel la mort ne prend rien et ne donne rien. C’est le sens dernier de la fameuse phrase : « la mort n’est rien pour nous ». Non point qu’elle n’existe pas, mais qu’elle est insignifiante à celui qui n’espère rien de l’avenir qu’il n’ait déjà pleinement éprouvé dans le présent.  Encore un pas, et nous dirons : le temps n’ajoute rien, ne retranche rien si chaque instant est à lui-même la norme et la fin.

C’est encore la même idée lorsqu’ Epicure déclare que « le plaisir est le début et la fin de la vie heureuse » : rien de plus avant, rien de plus après, tout se joue en un instant qui est tous les instants, également valables, précieux, « éternels ».

La Surface Absolue est une création libre de l’esprit : plan d’immanence indéfiniment ouvert, libre circulation des affects et des idées,  co-extension du tout  et de la partie, isonomie, pluralité esthétique et éthique.

 

 

Epicure écrit dans la Lettre à Ménécée (124): « La droite connaissance que la mort n’est rien par rapport à nous rend joyeuse la condition mortelle de la vie,  non en ajoutant un temps infini, mais en ôtant le désir de l’immortalité ». C’est ce prodigieux renversement qu’il importe de penser.

 

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21 mai 2012

De l'OUVERT : analyse structurale

 

 

 

 

 

De l’Ouvert les poètes donnent de sublimes images .Je voudrais ici tenter une analyse de structure dans la perspective  du tragique, en continuité de l’article précédent.

Il faut partir d’une quadruple rupture qui jette l’humain dans un en-dehors existential qui le sépare à jamais de l’animal et de la nature comme englobant. Plusieurs philosophes en donnent une approximation qui  sont  autant de jalons pour une analyse structurale.

L’existence n’est pas exactement la même chose que la vie. L’homme conserve la vie mais par l’existence consciente se détache de la vie universelle (Hegel), et s’y oppose même par l’affirmation de valeurs étrangères à la vie comme telle. Il pourra préférer l’honneur, ou la gloire, ou les idéaux, risquant sa vie dans la lutte de prestige, dans l’amour passionnel ou la guerre. L’homme est le seul animal qui consente à mourir pour des idées. A la simple conservation s de soi il oppose une logique du Désir qui vise un au-delà de l’immanence.

L’attachement à vie universelle se fait sous la contrainte de la société et de la culture. Kant remarquait justement que l’éducation exigeait de l’enfant des renoncements à la satisfaction immédiate pour entrer dans le jeu social, mais sous les espèces d’ « un accord pathologiquement extorqué ». Une sorte de violence première arrache l’enfant à la vie universelle pour l’immerger, bon an mal an, dans l’ordre de la culture, des règles et de la loi. Freud donnera à cette idée toute son extension en montrant les effets pathogènes du refoulement de la pulsion, tout en dessinant une perspective de maturation psychique dont la réussite est à la fois possible et incertaine. C’est le « malaise dans la culture », situation d’insatisfaction pulsionnelle pour l’individu ,et d’équilibre instable pour la société, toujours menacée d’anomie, qui ne se survivra qu’au prix d’un renforcement de la répression. Le bonheur, comme satisfaction spontanée des instincts, perd toute réalité, au profit des satisfactions dérivées, culturellement admises ou  favorisées. Freud n’est pas très loin de Kant qui estimait que le bonheur n’est qu’un idéal de l’imagination. Toute la question est de savoir si le contentement moral peut compenser le renoncement au bonheur.

La vraie rupture, c’est Lévi-Strauss et Lacan qui la formulent : la culture, donc le langage, opèrent une scission définitive dans le psychisme : le mot est le meurtre de la chose, la parole se substitue à l’être, le sujet s’édifie sur une perte première et définitive. C’est la scission (Ich-spaltung) entre l’être (perdu) et le désir pris dans les rets du signifiant. Dorénavant il faut dire ce qu’on veut, désigner l’objet, nommer dans la demande, emporté dans une course métonymique où la Chose est à jamais inaccessible, où les « objets» du désir fonctionnent comme des semblants, des substituts imparfaits, indéfiniment fuyants, de la satisfaction interdite. La jouissance, comme possession imaginaire et réappropriation de l’être s’éloigne à mesure que l’on croit l’atteindre. La coupure est sans remède. Sous la loi du langage le sujet se contentera, comme il peut, entre désir infini et satisfactions partielles.

Enfin, le sujet lui-même, en lui-même, devra vivre et assumer la scission entre ce qu’il est et ce qu’il représente, et se représente, objet pour soi, mieux encore, signifiant pour soi, pur « parlêtre », et signifiant pour les autres, qui à leur tour, se signifient dans la langue : gigantesque théâtre d’ombres signifiantes-insignifiantes, à la limite du non-être ! Dans ce semblant universel où donc est la vérité. ?

Il fallait rappeler ces faits pour éviter le délire facile sur le bonheur et la liberté. Quadruple rupture donc, dont il importe de tirer la loi : un « ouvert » se profile à partir de la faille. L’humain est cet être du non-être, ce dérivant hors-nature qui croit retrouver une nature dans le langage, et qui échoue inexorablement à se doter d’une nature, de se pourvoir de l’être.

L’ouvert est structural : c’est cette béance originelle qui s’ouvre dans l’univers de la vie et qui jette l’humain dans cet entre-deux, sans recours,  entre l’être perdu et l’espoir de le retrouver.

Ceci rend compte de la structurelle insatisfaction humaine : nous n’avons plus , quant à nous, la naïveté de croire que l’insatisfaction soit due à un mauvais arrangement de la société, à l’économie marchande ou à une éducation ratée. Fait de structure, fait universel. Donnée de principe, incontournable, irrémédiable.

Allons plus loin. L’essence du désir c’est le fantasme de la jouissance. La finalité du désir, en sa radicalité, c’est la suppression de la béance, précisément,  qui fonde la culture.  Freud disait que le but ultime c’est la mort, ce qui est vrai si la mort est la suppression de toute rupture, de toute tension, égalisation dans l’indéterminé. On comprend mieux pourquoi la culture d’édifie sur l’interdit, condamnant la jouissance,  du moins dans sa finalité ultime. Le sujet, sous l’aplomb de la loi, devra se contenter de jouissances partielles et substitutives. Mais indéfiniment, du fond de l’inconscient, comme les Titans de la mythologie, gronde et rugit le désir insatisfait, si bien que nous passons notre vie à convoiter ce qui précisément se refuse.

L’Ouvert, notre désir spontané serait de le refermer, de le combler, de le forclore, à quoi nous invitent les religions, les sectes, les idéologies, et leurs substituts postmodernes. Sans compter toutes les fadaises sur le bonheur, la plénitude narcissique, la perfection, la performance, la réussite et le reste.

Notre choix est tout autre : l’Ouvert il faut le maintenir ouvert. C’est la position tragique, en sa rigoureuse conclusion. Pas de réconciliation,  pas de solution (même dans l’alcool ! ), pas de suppression, pas de synthèse. L’Ouvert est ouvert, c’est le régime de l’existence consciente, c’est la position de lucidité inconsolable, c’est le régime du désir sans finalité.

Ici se produit quelque chose d’extraordinaire : le désir se connaît lui-même à partir de sa cause – la quadruple rupture, qui n’en fait qu’une. Mais il se désolidarise de sa finalité, posant l’impossible comme sa loi. Et partant il se vivifie, s’exalte dans la multiplicité des pulsions, dans la pluralité des formes, dans l’immanence des choses du monde. Renonçant à tout au-delà, il s’inscrit dans le jeu des forces immanentes, selon sa propre règle, jouissant de sa propre force, dansant à la surface des eaux.

Retournement, qui renverse la catastrophe, dissout le négatif, substitue l’actif au passif. Non, nous n’écouterons plus « les soupirs de la sainte  et les cris de la fée ». La nostalgie se dissoudra dans le chant, et la mélancolie dans la danse, au son de la flûte et de la lyre. Dionysos encore : le démembrement du dieu, image sublime de la pluralité sensible, affirmation sans reste de la pluralité.

 

 

 

 

 

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20 mai 2012

La FORMULE du TRAGIQUE : réel, vérité, savoir

 

 

 

 

 

 

Voici, selon moi, la formule du tragique, qui rend compte à la fois de l’essence de la tragédie comme genre littéraire et musical, et de la pensée tragique comme métaphysique et éthique de l’existence.

Le Maître-mot du tragique est le réel, à partir de quoi tout se déplie en corolle. C’est du réel, comme expérience fondatrice, bouleversante et incommunicable, que s’origine une intuition définitive, laquelle pourrait s’exprimer approximativement comme ceci : « cela ne s’arrange pas ». En quoi le tragique s’oppose irréductiblement à l’optimisme pour qui « tout finit toujours par s’arranger ». Il n’est qu’à lire Euripide : la catastrophe, qui se manifeste pleinement dans le final, est  tout entière contenue dans le prologue. Le drame (drama : l’action) n’est que la forme narrative d’une nécessité implacable. Il en va de même de la vie qui court à la mort, que rien ne peut détourner de la mort, selon le mot magnifique de Schopenhauer : « la mort est le résultat proprement dit de la vie ». Vie et mort, une seule et même chose.  Le tragique c’est d’abord l’évidence d‘un absolu sans exception, d’une nécessité imparable. Le penseur tragique sait que,  vivant, il est déjà mort, qu’il est né mort, et que la catastrophe s’est déjà produite au sein même de la conception. Là où le commun situe la catastrophe à la fin - le terme historique de la vie -, le tragique la situe au commencement : la catastrophe s’est déjà produite depuis longtemps, et, en un sens très particulier, dans un temps sans commencement, de toute éternité. La catastrophe est derrière, et si elle doit se produire à nouveau dans l’avenir, le jour de la mort, elle n’est jamais qu’une répétition du seul événement signifiant-insignifiant de l’existence, la naissance. C’est sur cette évidence absolue que s’édifie la pensée tragique. Encore faut-il que cet absolu affleure à la conscience, ce qui se produit généralement à la faveur d’un accident, d’un trauma singulier, mort d’un proche, ruine subjective, perte douloureuse, catastrophe narcissique ou objectale, qui  vient rouvrir subrepticement la blessure initiale, si bien recouverte jusque là par les constructions mentales réactionnelles ou les symptômes. Brusquement l’édifice croule, et la béance s’étale. C’est le moment de vérité, et je ne vois aucun autre sens possible à ce terme que de désigner cet instant d’exception où le fond tragique de la vie, sa vérité, se manifeste comme un éclair de Zeus dans un ciel serein.

Moment crucial, croix de l’existence, où les deux flèches du temps se court-circuitent, le passé qui contient la béance originelle, le futur qui porte la mort, unique Evénement de la conscience dépouillée, qui ne sera plus jamais tout à fait dupe, qui toujours opposera sa clairvoyance impitoyable aux prestiges de l’illusion. La conscience tragique crée un retour définitif. C’est en ce sens qu’elle est la saisie paradoxale d’un absolu. C’est bien vrai : les choses ne s’arrangent pas, ne s’arrangeront jamais.

Du réel, le Maître-mot, nous posons la vérité comme son corrélat subjectif, épreuve du réel, accueil de l’irréparable. La vérité c’est le tragique en tant qu’il est vécu, senti, pensé par une conscience lucide. En quoi la vérité engendre un savoir d’un genre très particulier.

Savoir, non des choses, puisque je ne peux les connaître que par re-présentation, mais de cette vérité absolue, formule sans contenu, pure forme de l’impossible. Dans « Hécube » Euripide conclut la tragédie par ces mots : « On ne plie pas la nécessité ».

Ce savoir est terrifiant par un côté, absolument libérateur de l’autre, cause d’une immense allégresse. Pourquoi courir puisque le terme est sûr, pourquoi accumuler la peine, le travail, les soucis, les pré-occupations puisque de toutes les façons les choses ne s’arrangent pas, que la limite circonscrit imperturbablement nos entreprises illimitées, que la jouissance est impossible, que la quête est stérile et l’incertitude structurelle ? Que nous voilà libérés de tant d’efforts sans résultats autres que le report perpétuel de l’insatisfaction ?

La Béance est à l’origine et ne se comble pas. L’Evénement inscrit cette vérité dans la conscience. Le savoir est le dépliement de cette vérité dans le temps. L’éthique est la conduite éclairée, qui, renonçant à la quête de l’impossible satisfaction, y substitue le jeu d’un désir sans finalité.

Innocence du devenir : cela signifie que la création est à elle-même sa propre fin. Comme il est impossible de ne pas désirer, détournons le désir de sa finalité chimérique pour le laisser jouer, vif, allègre, artiste et créateur dans la sphère ouverte de l’Ouvert.

« Il est plus de choses dans le ciel et sur la terre, Horatio

Qu’il n’en est  dans toute ta philosophie » (Shakespea

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18 mai 2012

Du DEPASSEMENT de la PHILOSOPHIE : le tragique

 

 

 

 

 

C’est une vieille problématique : la philosophie est-elle susceptible d’un achèvement ? Les uns, les plus nombreux, estiment que la philosophie est de nature infinie, que toute réponse génère une nouvelle question, et qu’en somme il faudrait être un dieu pour prononcer son achèvement. Le philosophe serait à jamais suspendu dans une sorte d’incertitude, inapte à conclure sur rien,  toujours en quête, reniflant comme un chien de nouvelles épreuves pour s’y faire les dents, dans une expectative passionnée et finalement stérile. D’autres n’hésitent pas à dire : voilà la Chose, voilà le programme, voici la solution. On les taxera d’optimisme, voire de naïveté : de quel droit  décidez-vous de la nature,  au nom de quoi prononcez-vous le terme de la recherche, et sa solution ?

Il me semble que cette question relève d’une quadruple négation :

Ni A, ni pas A, ni  à  la fois  A et pas A, ni pas à la fois  A et pas A. Ce qui donne :

Je ne puis dire que la philosophie est finie

Je ne puis dire que la philosophie n’est pas finie

Je ne puis dire que la philosophie est à la fois finie et pas finie

Je ne puis dire que la philosophie n’est pas à la fois finie et pas finie.

        Bref la question est mal posée.

Elle ne doit pas porter sur la question de son achèvement, car il faut sortir purement et simplement de la philosophie !

Dans l’esprit du pyrrhonisme j’ai proposé voilà quelques mois de nommer A-philosophie cette nouvelle démarche de l’esprit, qui, prenant la mesure du réel inconnaissable mais pensable, se propose de poser la vérité comme ouverture inconditionnelle au réel comme tel, ce qui a pour effet de dynamiter toute prétention de savoir, situant l’existence dans le champ indépassable de l’incertitude. Mais le terme de tragique me semble plus adapté, comme notion générale englobant toutes les questions particulières sur la nature du réel, du sens comme Ab-sens, du savoir d’un non-savoir constitutif, et de la vérité comme position éthique.

C’est dans cette nouvelle perspective que j’entends la position épicurienne comme définitive : à qui a mesuré le tragique fondamental il n’a que deux solutions, ou la suppression, ou l’existence lucide. Je peux choisir de vivre, mais je sais le tragique indépassable. C’est un savoir très particulier, sans contenu assignable, pure forme de l’impossible. Sur cet impossible, saisi dans une intuition éclairante, définitive, difficile à dire, mais pensable, je construis quelques résolutions simples : la vie, en dépit de son caractère propre d’impermanence et de caducité, vaut mieux que la mort ; l’excellence personnelle mérite d’être recherchée et cultivée, comme réponse éthique et esthétique à la mort. Quant cette excellence est atteinte, si elle l’est jamais, il n’est pas possible de mieux faire : seule une variation (poikilesthai) garantit la permanence du processus, et non point un progrès. La recherche est close, dans son principe et sa fin, mais un développement, un dépli, une dépliure, un dépliement, un déploiement, une extension infinie est possible, voire souhaitable dans certaines conditions relatives. D’une certaine manière l’intuition délivre un absolu, qui s’exprime clairement chez Pyrrhon d’abord (« Les choses sont également immesurables, inconnaissables – ce qui assoit fermement la position d’a-phasie et d’adiaphoria) - chez Epicure ensuite, qui n’hésite pas à conclure : infinité du monde, des atomes et du vide, pluralité des mondes, pluralisme des hypothèses, excellence éthique :

« Essayons de faire que la prochaine étape soit meilleure que la précédente, tant que nous sommes en route ; mais, arrivés au terme (peras), que la joie reste unie ». (Sentence : 48)

Le tragique pleinement assumé débouche sur une leçon, une résolution de joie. Cette joie sublime et paradoxale n’est accessible qu’à celui qui sait ce qu’est la nature des choses, sa « limite », qui n’a plus ni nostalgie ni désir de l’illimité, et qui, dans ce champ, cultive l’excellence.

En d’autres termes, l’absolu assumé fonde le relatif : les choses étant ce qu’elles sont on composera, dans les deux sens : faire avec l’inévitable, à partir de lui, et construire selon le préférable.

 

 

 

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14 mai 2012

ALLEGRESSE PRINTANIERE : de l'énigme

 

 

 

 

 

Il y a je ne sais quoi de doux, d’allègre et de pétillant dans les folâtres matinées de printemps, et seule une exquise joie, une joie primesautière, dansante, batifolante est à la hauteur de cette grâce ! En de tels moments, que faire, si ce n’est caresser la Muse, et chanter ! A vrai dire je n’ai rien à dire, tant me presse le jour et la splendeur du matin ! Je ne puis que rendre grâce au soleil, à la lumière dansant dans les feuillages, à l’activité des hommes et à la beauté des dieux. Quelque chose est plus durable, plus nécessaire, plus vrai que la souffrance et la mort, c’est la permanence du jour et de la nuit, unis dans l’étreinte d’un éternel advenir. Quelque chose continue par delà l’événement, qui n’est que l’écume de la durée, et sous la surface des choses une autre surface s’étale infiniment, ne cesse dé s’étaler, de perdurer, qui porte les apparences, les laissant éclater comme bulles à la surface du fleuve.

Oui, cela continue, et c’est là le merveilleux miracle de la permanence. C’est là mon étonnement quotidien, mon secret savoir, mon énigme : je passe, je ne cesse de passer, et cela continue encore et encore. On me dira que je suis mortel : j’y consens, je le sais, je le crois, mais ne serais-je pas que cela continue sans moi, comme si j’y étais, et, par un mouvement naturel de mon esprit, je puis songer que, n’y étant plus, j’y sois encore… Mon savoir m’élève à cette certitude-là, que j’y serai toujours, alors même que je n’en saurais rien, que mon être fut de toujours, et toujours y sera, inconscient sans doute, mais présent.

Etrange savoir, sans certitude, sans garantie, qui ne vaut pas un kopeck. La raison se moque de telles vaticinations. Elle a raison. Mais le corps, lui, sait que toujours il fut, il est et il sera, comme fut, est, et sera le vaste monde, et que sous des formes inconcevables il était là de toujours, enfoui dans les formes sensibles, inapparent, informe, qu’il prit forme et que cette forme il la perdra encore, emporté dans le jeu des formes, inapparent, toujours présent.

Que je dissolve le moi et ses pompes, que je dissolve la forme du corps présent, et je me sens identifié à l’univers immense, confondu à la course cosmique ; immensément je me réjouis d’être ce rien, ce quelque chose émietté dans la splendeur du Tout.

 

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08 mai 2012

Des GRACES et des MUSES : EURIPIDE

 

 

 

 

Voici la délicieuse strophe qu’Euripide consacre aux Grâces et aux Muses : « La folie d’Héraklès » v 673 à 684 :

    

                     « Je veux, tout au long de mon âge,

                     Unir les Grâces avec les Muses

                      Délicieuse alliance.  

                      Je ne saurais vivre sans elles,

                      Vivre sans leurs couronnes.   

                       Le poète a vieilli mais sa chanson retentira encore.

                       Pour louer Mnémosyne et les victoires d’Héraklès,

                       Bromios toujours me donne son vin ;

                       Voici la cithare aux sept cordes, la flûte de Lybie.    

                       Il n'est pas temps pour moi de renoncer aux Muses,

                       Qui m’ont admis parmi leurs chœurs. »

 

Bromios ici nommé est un des innombrables noms de Dionysos. Remarquons qu’Euripide ne dissocie point dans son chant la lyre d‘Apollon (la cithare aux sept cordes) et la flûte dionysiaque. Les deux divinités sont nécessairement associées dans la célébration lyrique. Deux sources de la poésie, et qui n’en font qu’une : le chant des profondeurs chtoniennes et des jeux sublimes de la lumière, terre et ciel, un seul monde.

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04 mai 2012

De la CONDITION FEMININE : EURIPIDE et le TRAGIQUE

 

 

 

Voici le tableau de la condition féminine dépeint par Euripide : « Médée », vers 230 et suivants :

        De tout ce qui respire et qui a conscience

        Il n’est rien qui soit plus à plaindre que nous les femmes.

        D’abord nous devons faire enchère

        Et nous acheter un mari qui sera maître de notre corps,

        Malheur plus onéreux que le prix qui le paie.

       Car notre plus grand risque est là : l’acquis est-il bon ou mauvais ?

       Se séparer de son mari c’est se déshonorer

       Et le refuser est interdit aux femmes.

       Entrant dans un monde inconnu, dans de nouvelles lois

       Dont la maison natale n’a rien pu lui apprendre

       Une fille doit deviner l’art d’en user avec son compagnon de lit.

       Si elle y parvient à grand peine

       S’il accepte la vie commune en portant de bon cœur le joug avec elle

       Sa vie sera digne d’envie. Sinon la mort est préférable.

Il faut lire cette pièce extraordinaire : le personnage de Médée est peut-être la figure la plus impressionnante du théâtre antique : envie, jalousie, dépit amoureux, haine, exaspération, colère, passion de vengeance, orgueil blessé, tout le Chaos primitif en ébullition, dans une frénésie de destruction que rien n’arrêtera, pas même l’amour sensuel et félin qu’elle porte à ses enfants. Euripide excelle à inventer de prodigieuses images de femmes, tantôt folles à lier, tantôt sublimes jusqu’à l’exaltation. Et le seul poète, peut-être, de l’Antiquité, il contrebalance la misogynie obligatoire du temps par des considérations de justice : le sort des femmes, dans cette société guerrière et phallique, est par trop misérable. C’est par là que se manifeste une dimension essentielle du tragique : la femme, plus que l’homme encore, est la proie d’un destin impitoyable qui brise les plus hautes et les plus belles destinées. L’homme peut se faire illusion sur ses pouvoirs, la femme jamais. Elle est une monnaie d’échange entre les familles, un bien comptable, un objet de transaction avant d’être une personne. Et si elle ne se montre pas à hauteur des exigences maritales elle sera délaissée, exilée dans le gynécée, alors que le mari ira se chercher quelque compagne plus désirable. Médée, dans la pièce, s’estime bafouée par Jason qui lui préfère une fille de roi pour asseoir sa réputation. Ce qui ravage Médée c’est le souvenir  poignant de ses amours charnelles contrariées, et l’on s’étonnera, en lecteur moderne, de la crudité de ses propos, lorsqu’elle évoque, contre toute pudeur, le lit conjugal squatté par sa rivale. Toute la sensualité frustrée, la passion bafouée, toute la férocité de la vengeance se déversent en imprécations contre Jason, et lui inspireront cette frénésie inouïe de mettre à mort ses propres enfants pour punir le mari coupable, dans son amour de père.

Dans Euripide la folie est omniprésente, folie dévastatrice, sauvage et criminelle, qui n’est que l’expression ultime du tragique. Le monde est trop difficile pour les mortels, livrés aux caprices de divinités hostiles et sans scrupules, aux vengeances interminables et sanglantes, à l’imprévisible du destin. Et ces dieux eux-mêmes, qui semblent agir à leur guise, sont soumis à la Moïra, ont leur part à la cécité du hasard. Aucun remède : nulle transcendance salvatrice, nulle perspective de changement politique. Si les Grecs ont inventé la tragédie comme genre littéraire et musical c’est que leur monde, leur culture, leur sensibilité sont irrémédiablement tragiques. Ils ont développé jusqu’à l’ultime de la destruction la conscience aiguë du malheur sans issue. Mais, admirablement, ils ont construit un monde de l’art, un univers de beauté, transfigurant le malheur en spectacle, la souffrance en jouissance esthétique.

Le tragique, chez l’homme grec, c’est d’être avant toute chose le membre d’un clan, voué aux affres de la guerre. La femme est l’otage des liens familiaux et claniques. Nul ne se possède soi-même, ne peut librement disposer de soi. L’homme libre, qui parade devant la scène, est un esclave qui s’ignore. Chacun est une marionnette : de la tradition, de la famille, de la cité, des dieux, du destin. Le tragique est dans cette dépossession initiale, définitive. Quoi que l’on fasse, en servant une puissance on en contrarie une autre. Le « héros », ballotté d’un côté et de l’autre, voué à l’un ou à l’autre, se voit emporté de ci de là, jusqu’à l’issue fatale. La mort est au bout, mais elle est là dès le début, inscrite en lettres noires dans les vers du prologue.

L’extrême mérite de la tragédie est de nous faire réfléchir sur l’improbabilité de l’acte libre. Si la conscience est aliénée dans les conflits insolubles de la destinée comment l’action serait-elle libre ? Nous fanfaronnons trop facilement : qui ne se croit libre au prétexte fallacieux  qu’il est doué de pensée ? Mais la pensée même, et la plus spontanée au premier chef, qu’est elle donc, si ce n’est fantasmagorie ? Il en faut plus pour se libérer. La tragédie nous révèle nos chaînes. Elle appelle la philosophie pour nous en délivrer.

 

 

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01 mai 2012

PLUIE d' AVRIL : haïku hors norme


      

 

           Pluie

          Goutte tombe clapotant

          Tambour dans le tympan

 

 

Dans la morose pluie interminable d'avril, ce petit texte, né d'une impression incoercible, immédiatement donné dans la résonance d'une feuille gisant au sol, battue d'une régulière chute de pluie, résonnant comme tambour dans l'oreille du méditant. Cela fut aussi une consolation dans la mornitude du temps!

 

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25 avril 2012

Du DEPLAISIR et du REEL

 

 

 

Les  sources du déplaisir sont multiples. D’abord la peau, comme surface d’enregistrement physique et psychique : contacts irritants, bruit, pollutions de toutes sortes, chaleur et froidure, ruptures de rythmes, etc. Que de désagréments dont il n’est pas toujours possible de se débarrasser par le déplacement dans l’espace. Ensuite les organes internes travaillés par les besoins, irrités par les substances nocives, soumis à des changements de régime incontrôlables. Pire encore, le travail des pulsions qu’on ne saurait fuir. Tout conspire à nous rendre l’existence difficile pour peu qu’on soit de nature sensible et impressionnable. Vaincre le déplaisir, ramener la tension psychique à un niveau supportable voilà notre programme quotidien, notre tâche, j’allais écrire notre devoir, dont nous nous acquittons comme nous pouvons, bon an mal an, jamais totalement satisfaits, toujours à demi, entre plaisir et déplaisir, « vivant notre mort et mourant notre vie » (Héraclite).

Chacun se débrouille comme il peut. Les uns, doués de nature, semblent faits pour le bonheur, joviaux, allègres, bonne mine et bon train. D’autres, mal dormants, mal baisants, irritables et souffreteux, traînent une langueur incurable, et pourtant s’obstinent à persévérer dans l’existence. A chacun son programme de santé, de bonne ou de mauvaise humeur, ses recettes miracles et ses déboires. Je ne connais personne qui ne vive en boitant, même s’il est entendu que boiter n’est pas un péché.

Principe de plaisir : pour Epicure le plaisir est la fin naturelle de tout être vivant, qui fuit la douleur et cherche nativement la satisfaction. Pour Freud : ramener la tension à un niveau supportable par la décharge, quand elle est possible, par la fuite,  le déplacement de but, la sublimation, le refoulement, toute la gamme des aménagements psychiques. Quoi qu’il en soit il reste toujours un reliquat de tension, qui semble une constante psychique irréductible. Et de toute manière le déplaisir revient toujours, nécessitant de nouveaux aménagements.

J’en conclus que c’est mensonge que de promettre, par une méthode quelconque, un bonheur sans nuages. Il faut se rendre à l’évidence : plaisir et déplaisir sont les deux faces d’une même réalité, comme le jour et la nuit, le repos et le mouvement, la tension et la détente. C’est la leçon admirable d’Héraclite : unité  de contraires indissociables. C’est aussi l’enseignement taoïste : le bonheur, si ce terme se peut encore utiliser, n’est pas dans l’immobilité, mais dans l’acceptation du mouvement : se laisser tout doucement conduire pour mieux infléchir le processus. On peut réduire les tensions, non les supprimer. Agir sans agir : non se crisper sur un résultat mais utiliser intelligemment les occurrences.

Quelles que soient nos techniques, et elles ne sont pas nécessairement inefficaces, elles buteront toujours sur un réel irréductible, hors de nous dans les aléas du monde, et en nous, comme limite du connaissable et du gérable. C’est la nature énigmatique de notre corps, de son mode singulier de fonctionnement, de ses énergies, de ses forces actives et réactives. C’est la porosité de notre psyché, si sensible aux influences et confluences, si malléable et versatile. On peut toujours se raidir, c’est pour mieux faillir. Plutôt que de prétendre tout régenter il vaut mieux laisser une place, dans la psyché elle-même, à l’irreprésentable. Cela ne rend pas caduc notre effort vers la santé, cela marque simplement la limite infrangible de nos pouvoirs.

 

 

 

Posté par GUY KARL à 12:03 - - Commentaires [5] - Rétroliens [0]
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