LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

14 novembre 2019

POETIQUE de la TERRE

 

J'ai la chance de ne point souffrir de céphalées, et de migraines encore moins, affections très dommageables et pénibles, si j'en crois quelques-uns qui en souffrent. Au total mon cerveau fonctionne à peu près correctement, mais il faut dire que je le ménage, lui évitant de longues et fastidieuses opérations spéculatives. J'ai appris à repérer immédiatement les signes de fatigue, et je ne crains pas l'inachèvement et le désordre, sachant qu'à une heure plus favorable je saurai bien rectifier la chose. Contention et forçage sont néfastes, en matière de philosophie plus qu'ailleurs. Il faut laisser tout doucement les pensées aller leur cours naturel, glisser et passer, sans prétendre tout contrôler et diriger. Nous ne saurons jamais d'où elles viennent, ni où elles vont, mais elles vont, et le mieux est de ne pas prétendre en forcer la venue, ni les faire taire quand elles insistent. Soyons de plaisants jardiniers qui accueillent la naissance et le déploiement, nous contentant d'amender de ci de là, d'arroser et nourrir quand il le faut, et de cueillir avec ménagement.

J'aimais beaucoup mon grand-père. Il était le souverain incontesté de son jardin, dont l'accès était refusé à tous, et c'était pour moi une faveur insigne que de m'y voir invité à l'occasion, bêchant, sarclant, binant et plantant, indiciblement heureux de toucher et sentir la terre fraîche et humide, y puisant une sorte de mâle assurance et je ne sais quel contentement spirituel. Je suis de la terre comme d'autres sont de l'eau ou de l'air. Mon domaine est l'ici-bas, la matérialité irréfutable, inépuisable, de la terre nourricière, "fondement de toutes choses". Je ne sais dans quelle mesure on peut ajouter foi aux spéculations astrales, mais serait-ce un hasard si je suis, paraît-il, du signe de la terre ?

"La terre et les rêveries du repos" écrivait Bachelard. Oui, il existe bien une poétique de la terre, maternelle et enveloppante. Mais la terre a ses fractures, ses profondeurs, ses abîmes, d'où sourdent, fécondes et redoutables, les voix des puisssances d'en bas. Pour qui contemple la terre, gravit la montagne, étudie les strates géologiques, puise aux profondeurs des grottes, pour qui monte et descend, écoute les sources, suit le cours du torrent, dans la diversité infinie du sol, dans ses étagements et ses ruptures, il voit ce qu'il sait depuis qu'il pense : le conscient et l'inconscient ne font qu'un.

Dans la mythologie grecque on admettait que la terre est portée par l'eau. Poseidon, le maître des eaux, chez Homère, est appelé "l'ébranleur du sol". Il faut penser que l'eau qui entoure la terre de toutes parts (Okeanos) agit de sous la terre, dans la terre, déchirant et jaillissant, avant d'y revenir, après un long  détour par les airs et le ciel, sous forme de pluie ou de neige. Vaste cycle élémentaire qui abreuve et nourrit. C'est une belle image. L'eau et la terre. Et puis : l'air, le feu et l'éther. Poétique des éléments. Cosmologie d'Empédocle.

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13 novembre 2019

AU DE LA DE LA PENSEE ?

 

La philosophie, une bien belle chose en vérité, est aussi, manifestement, une pathologie de la pensée. Descartes estimait qu'une heure de philosophie par jour c'était bien assez. Je suis de cet avis, et depuis que je ne suis plus astreint à donner des cours, je vise à protéger mon cerveau d'excitations excessives, fuyant le bruit, le tapage, l'agitation et le surmenage. Je lis un peu tous les jours, ou presque, mais au premier signe de fatigue je laisse le livre. Il sera toujours temps, un autre jour, de le reprendre, si d'ici là je ne l'ai pas oublié, ou si quelque intérêt nouveau ne m'en ait point détourné. De même pour les recherches philosophiques, encore que ce mot "recherche" soit fort inapproprié : je ne cherche plus rien, j'ai trouvé, mais je module, je varie, je reprends et j'ajoute : poikilesthai, miroiter, faire jouer les couleurs et les nuances, poétiser à l'infini les intuitions fécondes qui dorévavant font le sel de ma vie. 

Je sais et j'assume le fait que le rôle propre de la pensée est de nous mener tout doucement au de là de la pensée. Un autre "royaume" se profile au de là, aux contours encore flous, mais attrayant et nécessaire. Les grands penseurs ne nous enferment pas dans les enclos d'un système, ils ne nous tiennent pas enchaînés à leurs déductions, ils nous conduisent amicalement jusqu'à la frontière, nous laissent aux parages du pays inconnu, ils nous invitent à franchir les barrages et à faire le saut décisif. "Soyez à vous-même votre propre lumière".

La vraie destination de l'activité philosophique est de se supprimer elle-même quand l'heure est venue : "Peut-on imaginer qu'un homme qui aurait franchi la rivière sur un radeau, continue de porter sur son dos le radeau ?" Il faut abandonner les doctrines vraies qui nous ont portés, pour ne rien dire des fausses. Vraies ou fausses, elles ont leur heure, leur charme et leur poison, desquels il faut se détacher.

J'ai mes auteurs favoris que je caresse à l'occasion, mais s'ils m'inspirent et me réconfortent, ils ne m'enchaînent pas. Je ne suis pas certain, d'ailleurs, de les comprendre parfaitement, d'en faire une lecture fidèle et exacte, mais peu importe : je ne fais pas de thèse universitaire, et ce que j'en comprends me sert et me nourrit, et je n'en désire pas davantage. C'est une lecture très personnelle, une stimulation privée, qui ne sert qu'à m'échauffer et me divertir. Après quoi je suis d'humeur à batifoler et à poétiser.

La pathologie dont je parlais plus haut c'est la confiance exagérée que l'on porte aux mots, cette illusion selon laquelle les mots diraient les choses, et que par l'effet du discours on pût s'assurer des choses mêmes. Comme si l'on pouvait s'assurer des choses ! C'est le mirage ordinaire de la métaphysique. On ne peut certes se passer des mots, mais au moins que l'on sache ce qu'ils ne sont pas et ce qu'ils ne peuvent pas ! De là peut s'originer un autre rapport au langage : une sorte de récit qui ne prétend pas dire le fond du fond, qui assume sa caducité, et qui s'accepte lui-même comme expression libre de ce qui apparaît. L'autre "royaume" c'est cela, et ce n'est que cela.

11 novembre 2019

De la LONGEVITE : fantaisie

 

La qualité de mon texte dépend de mon humeur, tantôt grave, tantôt légère et envolée. Et plus encore de la qualité de ma pipe du matin, que j'allume en préambule à mes vaticinations. Certains tabacs sont âcres et ne peuvent engendre que de l'âcre. J'aime les tabacs légers et parfumés, les seuls qui puissent convenir à une complexion de plus en plus délicate, ennemie des fragrances violentes. Le coeur aussi est fort délicat, il regimbe à l'effort, aux alcools puissants, aux mets trop lourds, à l'acidité et à la dureté. C'est une faiblesse plutôt ridicule que d'avoir besoin d'un excitant pour s'éveiller et réfléchir, mais je constate en moi une telle lourdeur, une telle mollesse, que je crois bien que sans cet adjuvant je passerais ma journée à dormir. Après quelques bouffées, c'est comme un soleil qui déchire les nuages, l'espace se dilate, la perception se fait vive et alerte, les sentiments affluent comme des oiseaux des champs, les idées s'éveillent, le monde se peuple de formes et de couleurs. A présent je puis écrire.

Bien sûr je rougis de cette addiction. J'ai honte de cette dépendance. Je sais que le souci de la santé devrait m'en délivrer. Mais rien n'y fait. Je puis bien réduire la consommation de manière drastique, mais non m'en passer. Je suis comme Montaigne à qui l'on déconseillait les huitres, et qui déclare : "plutôt mourir !". Je vois des proches succuber à des maladies graves, que la médecine attribue à l'usage du tabac, et bien sûr, cela me terrifie, car s'il m'est plutôt indifférent de mourir, je ne puis envisager sans terreur la décrépitude et la décomposition. Et puis je m'étonne d'être encore, à mon âge, plutôt vaillant et bien portant, d'avoir su traverser deux épisodes graves sans trop de séquelles : l'affaire n'est peut-être pas totalement désespérée, peut-être aurai-je encore un peu de temps devant moi. C'est sans doute une idée quelque peu baroque, mais il me semble infiniment souhaitable de vivre assez longtemps pour expérimenter les diverses étapes de la vie, jusqu'à un âge avancé. Souhait ridicule dira-t-on, car le résultat est le même que l'on meure à quarante ou à quatre-vingt dix ans, sauf que la différence est de taille pour le sujet lui-même.

On peut rêver : si Mozart n'était pas mort à trente-six ans, s'il avait vécu trente de plus, il aurait été contemporain de Beethoven, de Schubert, de Rossini, et comment aurait évolué cet art divin qui fut le sien au contact des autres compositeurs ? Question sans réponse. Et si Nietzsche n'avait pas sombré à quarante quatre ans, s'il avait pu écrire le grand livre qu'il projetait ? Ce sont des génies précoces, qui sont passés comme des météores, éternellement jeunes.

J'aime et j'admire la vie longue, infiniment riche d'un Goethe qui sut, jusqu'à la fin, se renouveler et s'agrandir, laissant derrière lui les peaux successives de sa mutation. Voilà un homme qui croyait en sa destinée, se considérait comme le bien-aimé des Muses et qui, fort de cette conviction, affrontait de bon coeur les difficultés de l'existence. Il estimait que si Mozart était mort jeune c'était en quelque sorte l'expression de son destin personnel, dont son génie musical était la face solaire. Peut-être existe-t-il en effet une sorte de destin, dont nous ne savons rien, et que la médecine ignore tout aussi bien, qui préside obscurément et nécessairement à notre destinée. "Nous sommes vécus par le ça" disait Groddeck. Dans cette affaire de longévité en tout cas la chose semble incontestable.

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08 novembre 2019

SUR ALETHEIA : vérité du dévoilement

 

Je parle souvent de vérité, selon le principe constitutif de la philosophie : alètheia, le non voilé. Philosopher est un processus de dévoilement, ce qui implique le voilement originel. A partir de là, la tentation est grande d'aller sonder de miraculeux arrière-mondes, d'inventer toutes sortes de chimères métaphysiques censées rendre compte de la structure de ce monde. Mais il faut, selon moi, refuser ces envolées et considérer les choses comme elles sont.

Originellement, ce qui est voilé c'est le réel. La chose est d'autant plus étonnante que le réel nous y sommes, y étions de toujours et y serons toujours. Ce n'est que par l'artifice de la pensée que l'on peut se croire ailleurs que là où l'on est. Et pourtant nous ne faisons que cela.

Peut-être sommes de nature portés davantage à halluciner qu'à percevoir. La perception se construit laborieusement dans les premières années de la vie au contact de la réalité, laquelle entre en nous, le plus souvent, sur le mode de l'effraction. Je puis bien rêver que je caresse le feu, que je m'en drape comme d'une robe de lumière, il reste que si je le touche je me brûle. Percevoir plus, c'est halluciner un peu moins. 

Quelques-uns, lors d'un épisode maniaque, se prennent pour des oiseaux : ils sautent du balcon et se fracassent au sol.

Ne pouvant supporter la réalité telle qu'elle est, nous construisons des enveloppes psychiques, des contenants imaginaires et symboliques, des espaces de sens qui protègent et rassurent : ce ne sont pas exactement des délires, car ils composent partiellement avec la réalité, mais sur le fond ce sont des projections de désir. Ainsi des croyances de toutes sortes, des idéologies, des espérances de salut. Mais aussi, moins pernicieuses, les créations de l'art - et de la philosophie, dans la mesure où elle oublie sa fonction essentielle et où elle se laisse contaminer par les représentations collectives.

D'où cette maxime : philosopher c'est tenter de dégager ce qui est réel, de l'imaginaire qui le voile, et des constructions symboliques qui en dérobent l'accès.

A titre d'exemple : si je veux penser la nature et le statut de l'apparence, je me heurte d'emblée à l'opposition classique entre être et apparence, je crois devoir chercher de quoi l'apparence est l'apparence, je sombre dans le dualisme, et je rate imparablement l'objet de ma recherche. Ce ratage est largement l'effet de la grammaire qui me condamne à chercher un sujet qui apparaît, donc à diviser le fait entre le sujet et l'action. On dit : il vente - mais quel est ce "il" qui vente ? On dit : c'est une apparence, mais qui ou quoi apparaît, ou se cache ? J'ai proposé de dire non pas apparence, mais apparaître, un verbe sans sujet. Ce qu'on appelle le monde, ou la réalité, c'est le jeu infini des apparaître (phainomena), sans haut ni bas, sans  avant ni arrière : surface absolue.

C'est là une approximation de l'alètheia, du dévoilement : purger l'esprit pour se rendre naïfs et natifs, en regard du monde, vierge de pensée, disponibles au surgissement. 

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A titre d'illustration :

"Lorsque des impressions variées nous frappent, nous dirons qu'elles apparaissent, les unes et les autres ; et la raison pour laquelle ils (les pyrrhoniens) posent les apparences, c'est qu'elles apparaissent". Dans Diogène Laerce, IX, 107

 

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07 novembre 2019

POURQUOI PHILOSOPHER ? - méditation

 

Toutes ces opérations mentales que j'ai laborieusement acquises et entretenues, raisonner, calculer, anticiper, et la mémoire même, il me semble qu'elles se déprécient du même mouvement qu'elles se sont constituées. N'en concluez pas que je deviens gâteux : elles ne sont pas perdues, elles sont en sommeil, ce qui est tout autre chose. Disons que je deviens de plus en plus indifférent aux raisonnements, aux constructions logiques et démonstratives, pour ne rien dire des croyances, qui pour l'essentiel ne sont que ridicules quand elles ne sont pas nocives. Je veux bien qu'il en existe d'utiles pour la conservation du lien social, mais il n'est pas nécessaire de les croire, il suffit d'en juger rationnellement.

"Ne croyez rien que vous n'ayez expérimenté par vous-même". Ce qui est acquis de la sorte se sédimente lentement dans les profondeurs de la conscience : il est inutile de le rappeler à tout instant, de le déclamer à tout vent. Cette longue et patiente expérimentation ne conduit nullement au bavardage et à l'étalage, mais à une qualité très particulière de silence, patient, recueilli, serein, contemplatif. Cela ne constitue pas même une doctrine, cela ne peut pas vraiment se dire - métaphoriquement c'est le calme du thumos et le silence du ventre. C'est la beauté d'un lac de montagne, entouré de rochers abrupts, caressé par la brise, dont les profondeurs insondables égalisent les tensions, pacifient les affects, nourissent l'élan vital.

J'ai toujours estimé que la philosophie, qui est en soi une bien belle chose, ne pouvait se contenter de soi, puisque ses propositions peuvent se discuter à l'infini, et qu'elle devait mener vers un quelque chose d'autre, dont elle ne peut donner qu'un aperçu, et qui justifierait enfin toute l'entreprise. Question : pourquoi vous dirigez-vous vers la philosophie, plutôt que l'art ou la politique ? Quel est ce désir, et quel en est l'objet, et la fin ? Schopenhauer dirait : je veux comprendre l'énigme de la vie. Bouddha dirait : je veux comprendre la nature et la cause de la souffrance. Voilà de nobles réponses, vraies et sincères. Mais toi, lecteur, que veux-tu ? Et que veux-je moi-même dans le décours infini de mes pérégrinations ?

Je dirais : je cherche une qualité de pensée par laquelle je me tienne au plus près de ma vérité, dégagé des normes héritées, des modèles intériorisés - mais cela encore ne suffit pas : je cherche une qualité d'être qui ne s'encombre plus de la pensée, qui excède la pensée, qui s'origine du fond, exprime et manifeste le fond. Quel fond ? La profondeur de l'être (je dis "être" à défaut de mieux) qui fait la singularité propre du sujet que je suis, dont les expressions, toujours partielles et approximatives, et toujours relancées, s'épuisent à dire dans le langage ce qui, à tout jamais, précède le langage, source et ressource.

La socialisation, et l'apprentissage, nous ont dans l'enfance coupé de l'être que nous sommes, en exigeant de chacun qu'il se représente pour autrui dans un jeu interminable de représentations. La plupart s'en contentent, encore qu'ils en souffrent. Il en est d'autres qui ne sauraient se satifaire de cet état de chose, et qui revendiquent hautement la restitution de la part perdue. Mais aucun autre ne peut cela pour nous. C'est une opération éminemment subjective. Peut-être qu'en son fond la philosophie est cette promesse de réconciliation, encore qu'à elle seule elle soit incapable de la tenir. Si toutefois un sujet fait tout le chemin, bouclant la boucle, il peut avoir le sentiment d'être parvenu dans l'orbe de la vérité.

 


06 novembre 2019

TYPOLOGIE DE L'IVRESSE

 

Enivrez-vous ! disait Baudelaire, repris par Hubert Reeves. Il existe des ivresses lourdes qui vous assomment. Je ne les apprécie guère. Très jeune déjà, j'avais décrété que je ne toucherais jamais aux drogues, et j'ai tenu le serment sans difficulté. C'était tout simplement une impossibilité psychique, une virtualité barrée que je pourrais représenter par le drapeau pirate : tête de mort, bras croisés sur la poitrine, effigie noire sur fond blanc. De même je n'envie pas les exaltations et les visions que provoquent les hallucinogènes : je ne crois pas nécessaire d'en passer par là pour accéder à quelque secret remarquable.

Etudiant, je me suis enivré une seule fois, à la bière : j'ai trouvé l'état qui s'ensuivit si pénible, que là encore je me suis juré de ne jamais recommencer.

Quant aux ivresses collectives, sportives ou politiques, je les ai regardées du dehors, et le plus souvent elles ne sont que pitoyables : on crie, on se bouscule, on s'agite, on se passionne ; l'instant d'après on a tout oublié.

Dans les ivresses collectives de l'Antiquité, notamment les fêtes dionysiaques, les bacchantes s'enivraient par l'extase : elles perdaient momentanément leur individualité en s'identifiant collectivement à la fureur du dieu, et, transportées par l'enthousiasme, défilaient en exhibant le phallus rituel, puis s'ensauvageaient dans les forêts, jusqu'à dévorer tous crus des agneaux ou des brebis. - Voir là dessus cette pièce extraordinaire d'Euripide : "les Bacchantes".

Je n'apprécie nullement les ivresses mystiques, leurs débordements, leur naïveté : j'y vois une double erreur psychologique, la dépersonnalisation, et l'illusion. On croit qu'en sacrifiant son identité ou pourra communiquer avec une instance transcendante, qui elle-même est le fruit du rêve. J'y vois un mode erronné de communication, qui pourtant contient un élément de vérité, strictement profane, l'idée en soi tout à fait juste que l'homme, s'il doit, pour advenir à lui-même, se séparer de la nature, n'en reste pas moins dépendant d'elle, et contraint de s'y rapporter en dernière analyse.

Mes ivresses sont sentimentales, c'est le pathos qui les suscite et les excite, intellectuelles, lorsque le langage se met à chanter, à vriller, à volter : le coeur et l'intellect, emportés dans l'extase, franchissent les murailles de la raison, ouvrent larges les portes, gonflent, sous le vent, comme des voiles, s'élancent vers des espaces nouveaux, comme les fleuves creusent des vallées, tracent des routes. C'est une autre manière d'entendre la leçon de Dionysos, dieu civilisateur, père de la vigne, fondateur de cités. 

Il n'est pas opportun de s'ensauvager, de perdre toute mesure, de s'égailler dans les forêts, de dévorer la chair crue. Cette vie-là bascule dans la mort. Faut-il exalter la vie ? Ce n'est pas sûr. Il me semble que le plus opportun, toute passion bue, est de rendre la vie vivable, et l'ivresse, sous sa forme sublimée, y contribue puissamment.

05 novembre 2019

IVRESSE NATURELLE : Dionysos écrivain

 

Je voudrais dire du bien de l'ivresse, contre toute une tradition de tempérance rationnelle. C'est dans nos vies l'élément dionysiaque indispensable, sans lequel la vie n'est que langueur. Montaigne :

"Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d'une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l'instant que je m'amuse à lui". 

Il en va de la sorte dans l'écriture. On peut bien écrire le coeur froid et l'âme rassise, développer par méthode une longue suite de propositions ordonnées, comme à la parade. Cela est respectable, et fort ennuyeux. Je ne puis goûter la raideur compassée de nos traités philosophiques, d'autant que la raison et le raisonnement, s'ils persuadent quelquefois, ne convainquent jamais que celui qui est déjà convaincu.

J'aime les allures fantaisistes, les imprévus qui détournent le cours, qui affolent, qui cisaillent, qui mettent la tête à l'envers. J'aime les associations d'images, d'idées, de sentiments, les mots d'esprit qui déroutent, ouvrent des brèches. C'est par là que le langage retrouve sa fonction première de dire l'"ivresse naturelle", dénotant par l'ivresse du discours celle des choses qui déroute la raison.

Montaigne désigne un art de l'écriture. Comment écrire quand il n'existe rien de stable qui permette "d'assurer son objet" - le livre en cours, mais plus largement l'objet de la connaissance, le monde tel qu'il va, les choses innombrables du monde. Tout cela glisse, et l'auteur aussi. Eh bien glissons, écrivons comme cela va, soyons au plus près de la "branloire" universelle, branloire de l'écrit, écriture branlante. (A l'époque de  Montaigne branler veut dire balancer, aller d'avant et arrière : flux et reflux).

Cette ivresse je la connais bien. Et même, je dirai qu'en son absence je ne puis pas même entreprendre ma page. C'est un état d'esprit très spécial, quelque chose comme un emballement, une pression venue des profondeurs, je ne sais quelle exigence interne, irrépressible, je ne sais quelle ardeur du coeur,  et cela se donne comme une première phrase, ou un premier vers quelquefois, et cela commande une suite, alors même que j'ignore où je vais, et ce que je vais découvrir : le texte est une aventure, un voyage vers des destinations inconnues. Ivresse des espaces ouverts, ivresse du vent dans la voilure, et vogue la galère !

Cette ivresse-là est mon pharmakon, mon remède universel. C'est par là que je suis véritablement, accordé à la branloire universelle. Cela ne se peut décrire, et qui n'y a pas accès n'en saurais comprendre la teneur ni en goûter le sel. J'imagine que tous les grands peintres et poètes savent cela, et qu'ils ont trouvé la juste mesure par laquelle ils parviennent à allier l'extrême rigueur du travail à l'ivresse débordante de l'inspiration.

 

04 novembre 2019

HADES : la porte de l'inconscient

 

Lors du grand partage inaugural Zeus s'attribue le ciel, Poseidon hérite de la mer et des eaux, Hadès du domaine souterrain. Il est le roi des Enfers. Mais il y a une région encore plus profonde, le Tartare, dans lequel ont été précipités les Titans, lorsque Zeus, après une longue lutte, a pris le pouvoir et distribué les lots. Le Tartare est la sphère ultime, inaccessible, refoulement primaire.

Hadès est le dieu des morts. Mais les morts sont-ils bien morts ? Dans l'Iliade et l'Odyssée ils sont représentés comme des âmes diaphanes, mais capables de parole. Descendant dans leur royaume, Ulysse pourra s'entretenir avec sa mère, avec Achille et quelques autres, avant de remonter, à la faveur des dieux, vers le domaine des vivants. De ce voyage il retire la certitude qu'il vaut mieux être de ce monde-ci, fût-ce comme humble laboureur, plutôt que de séjourner parmi les ombres.

De ce récit on retire l'impression que les morts ne sont morts qu'à demi, traînant une existence lamentable au royaume des ombres.

Dans une perspective moderne je me demanderai si Hadès n'est pas le gardien de l'inconscient, figurant une porte tantôt fermée, tantôt ouverte. Le danger suprême est de s'y précipiter car alors il n'est plus de retour possible. D'un autre côté, on voit que dans les rêves les morts reviennent, nous parlent, nous sollicitent, exigent et commandent, menacent, parfois nous harcèlent et nous châtient, et d'autres fois nous caressent, comme s'ils étaient vivants et agissants. Les processus inconscients ignorent la temporalité, mêlant les époques comme si elles existaient en même temps, se chevauchant sans se contredire. Le positif (l'affirmation) et le négatif (la négation) n'y sont pas contradictoires, ni exclusifs l'un de l'autre, mais contemporains, vrais et effectifs en même temps. Ce qui peut donner l'impression d'un chaos inextricable. Ces procesus ignorent le principe de non-contradiction et du tiers exclu. A est non-A, et encore bien d'autres choses. En bref, voilà une logique qui renverse la logique rationnelle, ou plutôt qui l'ignore : logique des ombres.

Parfois la porte s'ouvre et les ombres reviennent. On peut entendre et écouter. Puis la porte se referme. Il n'existe aucun moyen de forcer le passage. Il faut attendre.

Peut-être existe-t-il une sorte d'hommes exceptionnels qui ne sont pas prisonniers de la logique consciente, chez qui la perception et l'intellection se font pour ainsi dire à partir de l'inconscient lui-même, sans filtres ni préjugés, pour qui effectivement les choses sont à la fois ceci et cela, indifféremment, également, véraces en leur genre, alors même qu'elles seraient fausses pour l'homme du commun, toujours vraies en somme sous l'angle de l'intemporalité, phénomènes glissants, libres, dans l'éternel présent. Un tel esprit serait certes dégagé et dépréoccupé, pas même hostile au monde tel qu'il est, simplement et décisivement décalé.

L'homme du commun est unidimensionnel, privé des ressources de l'inconscient. Celui dont je parle est bidimensionnel : chez lui le conscient, relativisé et dédramatisé, ramené à la simple fonction de régulation secondaire, baigne profondément dans l'inconscient : la porte est largement ouverte. Pour lui Hadès et Dionysos sont bien un seul et le même.

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Destination oubliée : poème

 

           Destination oubliée

 

     Un vieux bonhomme marche avec sa canne

     Où donc va-t-il, où donc croit-il

     Que le mènent ses pas ?

     Longs ou courts, vifs ou lents,

     Nos pas nous mènent tous chez Hadès.

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01 novembre 2019

SUR PERSEPHONE et KORE : le deux en un

 

Perséphone se présente à nous sous un double visage. Compagne d'Hadès elle est la terrible, l'impitoyable. J'imagine aisément les deux divinités érigées à l'entrée du temple d'Elis, gardant le seuil, que nul, hormis le grand prêtre ne songeait à franchir, de peur de n'en jamais revenir : "Vous qui entrez ici perdez toute espérance". Mais Perséphone est aussi Korè, la fille de Démeter (meter = la mère), et à ce titre elle représente la renaissance de la vie, la floraison, l'abondance. Pendant les quatre mois sombres où tout s'arrête c'est Perséphone qui règne. Puis vient le printemps, puis l'été, et pendant huit mois prévaut le principe vital, c'est la douce, la luxuriante Korè qui règne en souveraine. Fille de Démeter, sa mère, Korè est la jeune fille appelée à la maturité et à la génération. Perséphone-Korè, c'est le cycle immémorial de la végétation, c'est le rythme même de la nature. Mais c'est aussi un puissant symbole : c'est des profondeurs de l'âme que surgit la vie, et si la vie semble éteinte dans les bras de l'hiver, elle renaît périodiquement et apporte ses bienfaits dans la corne d'abondance.

J'y vois pour ma part une belle illustration de la thèse d'Héraclite : Perséphone et Korès sont deux contraires, mais indissolublement liés, si bien que l'un peut dire : ils sont un et le même. C'est d'ailleurs ce dit le mythe qui distingue bien les deux figures mais en signalant leur profonde identité. Perséphone est Korè, Korè est Perséphone. Ce sont les deux visages, les deux apparences contrastée d'un unique principe dont le nom manque. De fait, ce nom qui rassemble les contraires manque toujours, c'est le nom énigmatique du dieu - ho theos - qui sous tel rapport sera appelé Dionysos, ou Zeus, ou Hadès, appelations conventionnelles, toujours imparfaites et conjoncturelles, qui ne sauraient rendre compte de la nature de ce "dieu" sans visage 

  "L'un, le sage, ne veut pas et veut être appelé seulement du nom de Zeus".

L'un ne s'oppose pas à l'autre, il unifie les contraires dans son élément total (le Tout ; un et tout ; hen kai pan). Le sage, ton sophon au neutre, ne désigne pas un personnage, mais la "sagesse" du tout. L'un, le tout, le sage, le dieu, selon les contextes il s'agit toujours de ce principe de l'unité des contraires pour lequel manque un terme adéquat. Aussi, pourquoi ne pas dire Zeus, si toutefois on ne désigne pas dans ce nom le Zeus de la tradition populaire mais le seul Zeus vrai et réel qui fait un avec l'un.

J'ajouterai que si ce nom manque ce n'est pas que Héraclite ait mal pensé. Tout au contraire cette désignation est véritablement impossible en raison de la structure de la langue : un terme quelconque se pose par différence avec un autre (Saussure : dans la langue il n'y a que des différences) si bien qu'il ne peut exister de mot "total" qui unifie absolument les contraires : il faudra à jamais se contenter d'approximations.

Là où s'arrête la langue commence la méditation : ce que dit Héraclite est une grandiose invitation au voyage philosophique.