LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

27 avril 2017

"La GUERRE des OS" - De l'origine de l'homme.

 

"La guerre des os" - cette expression plaisante qualifie depuis peu, ce crois-je, les querelles scientifiques et théoriques des paléoanthropologues, lesquels, à la faveur d'une trouvaille imprévue, comme de nouveaux ossements péniblement déterrés en Afrique, en Chine ou en Australie, procèdent à un pénultième changement de datation, recyclant de larges périodes, de vastes considérations sur le passé de notre espèce. Hier on tenait la belle Lucy, noble jeune dame de trois millions d'années, pour notre éminente ancêtre, et voilà qu'à la lumière de nouvelles exhumations on modifie du tout au tout l'incertaine filiation, de l'Australopithèque jusqu'au Sapiens. Je vous ferai grâce des savantes élucubrations qui ont présidé à ces révolutions remarquables, auxquelles d'ailleurs je n'entends pas grand chose, d'autant que demain peut-être une nouvelle théorie pourrait bien enterrer toutes les précécendes. Il suffit pour cela d'un malheureux tibia, ou d'une mâchoire vermoulue que l'on exhiberait comme trophée solaire d'une nouvelle certitude. - Je m'amuse, comme vous voyez, mais avec tendresse, car ces recherches, si difficiles, si hasardeuses, si pénibles, si patientes, méritent en fait toute notre considération, à l'égal des spéculations astrophysiques, lesquelles, elles aussi, évoluent à une vitesse foudroyante au gré des observations et des calculs. Disons que ces deux domaines, tous deux infiniment spéculatifs, incertains et changeants, se répondent remarquablement, aux deux extrémités de la science. L'histoire de l'univers et l'histoire de l'humanité. La guerre des étoiles et la guerre des os.

On pourra toujours ironiser sur ces recherches, faisant valoir que tout cela est plutôt fumeux, et ne change en rien notre condition actuelle et mortelle, ne résoud aucun des problèmes aigus de notre présente situation dans le monde. Sans doute. L'utilité de la recherche fondamentale, et tout spécialement des recherches historiques et généalogiques échappe à la plupart. Faut-il même parler d'utilité ? C'est plutôt une dimension essentielle de la vita contemplativa, qui ne peut se réduire sans dommage à la méditation centrée sur soi. C'est une extraordinaire ouverture sur l'infini, d'où le sage verra émerger la vraie question de son existence, comme de celles de tous les vivans, dans l'immensité inconcevables des univers. Cela donne un surplus de conscience, une remarquable lucidité, où l'admiration, l'effroi, le respect et la crainte combinent leurs effets pathétiques. L'étonnement, père de la conscience philosophique. Mais le pathos, aussi légitime qu'il soit, ne doit pas nous dispenser de réfléchir, il doit exalter la raison, la forcer à dépasser ses limites, à revoir ses paradigmes, à inventer de nouveaux modèles. La raison instruite doit prendre la relais du sentiment.

Considérant la longue histoire des hominidés, les terribles épreuves qu'ils ont dû affronter, la sélection impitoyabe qui a ruiné la plupart des espéces intermédiaires, le long cheminement qui mène de l'Homo Erectus au Sapiens, les hasards et les aléas imprévisibles qui ont présidé aux mutations génétiques, les effets du climat, des glaciations et des chaleurs torrides, les évolutions techniques, sociales, symboliques, culturelles et cultuelles, je m'étonne très sincèrement que l'homme n'ait pas disparu de la surface de la terre, et que tout au contraire il ait pu coloniser les lointains, y prospérant vaille que vaille, et se multipliant jusqu'à l'absurde. Je m'étonne tout autant que ces découvertes, ces explications rationnelles, ces patientes descriptions de l'évolution générale n'aient pas ruiné définitivement toute forme de croyance religieuse, par exemple la thèse du créationnisme. C'est manifestement la nature elle-même, et elle seule qui est créative, poétique, inventant, modifiant, rectifiant, condamnant et sélectionnant, si l'on veut bien considérer que tout ce qui existe est d'une manière ou d'une autre l'expression de la nature unique et éternelle. Deus sive Natura.

Mais peu importe. J'ai depuis longtemps renoncé à polémiquer avec ceux qui s'en tiennent en tout domaine au désir et à l'illusion. Il faut penser que pour la plupart le désir est le maître de tout, indélogeable et souverain.

J'ai regardé voici quelques jours un film "Le Premier Homme" réalisé sous la guidance d'une équipe de paléoanthropologues. Il y a quelque chose d'infiniment émouvant à suivre cette invraissemblable aventure qui, s'il faut les en croire, s'étend sur une dizaine de millions d'années, dès avant la séparation décisive entre les grands singes et les premiers hominidés, jusqu'à homo Erectus (deux millions d'années) puis Sapiens. Je sais bien que ces résultats sont fragiles, destinés à être  corrigés, amendés, complétés, voire révisés. Mais l'essentiel n'est pas dans l'exactitude, car on ne pourra sans doute jamais y atteindre. L'essentiel est de développer une conscience historico-biologique, pour laquelle compte avant tout l'idée d'évolution. Ce n'est pas un déshonneur narcissique, ni une infâmie, de considérer modestement notre espèce comme une création tardive et mortelle de la nature, qui porte en elle les marques d'une longue hstoire, et qui par un certain côté de son être témoigne inéluctablement de son origine animale. Autrement, la plupart de nos comportements seraient strictement incompréhensibles. C'est une leçon de modestie, qui, à l'inverse, nous invite à considérer avec sérieux notre franche responsabilité dans les évolutions à venir.

 


26 avril 2017

Que signifie "SAGESSE"?

 

Si le mot "philo-sophie" a un sens, il désigne clairement son objet et sa visée : sophia, que nous rendons fort improprement par "sagesse", mot insipide et galvaudé qui évoque je ne sais quelle mièvrerie de sentiment, quelle réduction pathétique de l'instinct de vie. Les Grecs ne l'entendaient pas ainsi. Le mot avait encore, à cette époque, une valeur d'énergie et de courage, que nous retrouvons également dans l'"arètè" cette excellence de la pensée et de la conduite, que nous avons affadie outrageusement dans la notion de "vertu", où ne résonne plus depuis longtemps l'ancienne signification de "courage", vertu mâle du "vir", l'homme au masculin. "Arma virumque cano" : "je chante les faits d'armes du héros" - premier vers de l'Enéide de Virgile.

Sagesse mollassonne, vertu évirée, voilà où nous en sommes en suivant la pente de l'affadissement universel. Je voudrais repenser à nouveaux frais la valeur, la vaillance de la sagesse, considérée comme "virtu" de l'homme, et de la femme, qui aurait fait le chemin du désir vers son accomplissement. Philo-sophie : quand la philosophie va à son terme naturel elle engendre la sagesse. Cela ne se peut concevoir correctement qu'au prix d'une distinction essentielle, qui nous est malheureusement dissimulée par le prestige fallacieux du savoir. On croit que la sagesse est savoir, et comme le savoir s'étend à l'infini, ne cesse de dévoiler de nouveaux pans de réalité, de produire à foison de nouvelles théories, nous engageant dans des voies sans cesse renouvelées, on pourrait fautivement en conclure que la sagesse est inaccessible, indéfiniment reportée à demain et après-demain. Mais c'est là le modèle de la science, qui effectivement est prise dans cette logique d'inachèvement et de relance indéfinie. Hé quoi, faut-il donc attendre la fin des temps, et la disparition programmée de l'espèce humaine, pour envisager de fonder la sagesse véritable, et de commencer à vivre ? Si la sagesse repose sur le savoir elle sera à tout jamais impossible. Et avec elle la vie bonne et belle.

C'est évidemment absurde. Il faut un autre fondement. Ce fondement je l'appelle vérité, "alètheia".

Cette vérité de l'existence est de tous les temps. Les hommes d'autrefois, du moins ceux qui comptent, l'ont exprimée avec la plus grande clarté. Pensons à Montaigne, entre bien d'autres, qui dans le second livre des Essais passe en revue toutes les connaissances, pour conclure à leur inanité, non qu'elles soient nécessairement fausses - elles seraient plutôt indécidables - mais sans valeur pour fondre la vie bonne et belle. Il n'y a pas à attendre pour vivre, est un sot celui qui déclare que le temps de la vie bonne n'est pas venu, car il attendra indéfiniment. Sur quels principes fonder la sagesse ? Aucun principe, mais sur des faits, ceux qui délimitent la puissance réelle de penser, de parler et d'agir : puissance relative (non infinie comme le voudrait le désir) mais réelle, car de nature nous disposons d'un arsenal de pouvoirs, ceux que précisément Protagoras, puis Sophocle énumèrent, l'un dans son mythe de Prométhée, et l'autre dans un choeur d'Antigone : puissance technique, puissance de parole, puissance de pensée et de conception, aptitude juridique et politique. Par ces pouvoirs l'homme compense comme il peut l'infériorité apparente de sa nature, oubliée des dieux, et consacrée par son immaturité native. Il en résulte un statut bâtard, de puissance et d'impuissance, qui n'est jamais en équilibre stable, mais changeant et versatile, en progrès un jour, et calamiteux un autre, comme le montre l'histoire à travers les siècles. A tout prendre nous ne sommes jamais sûrs de rien, ni de personne. Ce que nous tenons nous échappe des mains, fuit comme un peu d'eau d'entre les doigts. Et la mort, de toute manière, emporte le vaisseau, pour l'individu comme pour le groupe. Et c'est pourtant dans cette réalité-là qu'il faut vivre, puisqu'il n'y en a pas d'autre, c'est en elle qu'il faut tâcher de bien vivre, de vivre bien. "Faire dûment l'homme".

Toute la difficulté tient dans une formule simple : agir le possible au sein de l'impossible. Cet impossible, avec le génie extraordinaire qui fut le leur, les Grecs l'ont attribué aux dieux, incorruptibles et  bienheureux. Les dieux sont la face solaire de l'humanité, figurant en brillance ce que l'homme ne peut atteindre, qu'il désire mais ne peut obtenir : la vie immortelle, la santé sans déclin, le temps infini, la félicité sans nuages, la puissance, l'incorruptibilité, qui signifie concrètement qu'ils échappent à l'érosion, à la diminution de puissance, à la faillibilité. Toutes vertus à nous interdites. Pindare déclare expressément qu'hommes et dieux "sont de la même mère" - ce qui peut s'entendre, selon l'esprit moderne, qu'ils sont deux faces de la même essence, l'imparfaite et la parfaite, la mortelle et l'immortelle. Si l'homme ne peut atteindre le dieu, il en est fort loin, il peut tout au plus biaiser, jouer de cette dualité en se donnant un modèle de vie dont il sait parfaitement qu'il est hors de portée. C'est ce que fit Epicure. Mais cela même nous semble, à nous Modernes, trop ambitieux. Notre seul espoir, nous sachant individuellement condamnés, est de miser sur la durée de l'espèce, sur l'immortalité en trompe-l'oeil de nos oeuvres, de notre culture, de notre pensée, pour travailler à une quasi-immortalité, dont nous savons bien qu'elle n'est que d'apparence. Mais nous n'avons rien d'autre à mastiquer et à mâchouiller. Seul l'Aïon est immortel.

             "N'aspire plus, mon âme, à la vie immortelle

                 Mais travaille le champ du possible" 

 

 

25 avril 2017

VOYAGE MENTAL : méditation

 

Selon moi l'activité philosophique devrait tendre vers un terme : le telos, la fin autant que la finalité. Quand la finalité est atteinte la fin se présente d'elle-même. Or quelle est la finalité ? Certes pas le Savoir Absolu ni quelque principe transcendant et supra-humain. Montaigne dit qu'il fait faire l'homme dûment, conformément à sa nature d'humain. On ne saurait mieux dire, et toute autre fin relève de la fanfarinade.

Cette fin s'éprouve dans un gain de sérénité. Certains problèmes sont résolus, et dès lors disparaissent de l'horizon. Il n'y a plus lieu d'y penser, d'en remâcher l'amertume. Telle est la conscience assumée de la mortalité et de la finitude, qui implique naturellement un relâchement de l'effort : certaines choses ne relèvent pas de nous, il faut les laisser couler dans le fond de la rivière. Ou, plus poétiquement, rejoindre la magma d'incendie tout au fond du cratère. D'autres problèmes ne peuvent ni s'oublier ni se résoudre : il faut, comme on dit, faire avec, comme est la question du vieilissement, dont on éprouve chaque jour la tenaille, et qui nous occupera jusqu'à la dernière heure. Ce qu'on ne peut résoudre il faut le contourner, biaiser avec le mal, par exemple en investissant et développant ce qui relève de nous, comme la conscience du temps, la sensation attentive, la pensée libérée. Je sais que je ne ferai plus d'alpinisme glorieux, de sports de risque, ou des voyages aventureux de par le monde, mais dans ma chambre, en solitaire, je parcours l'histoire de l'univers, j'expérimente l'immensité de l'espace et du temps, je me propulse à des millions d'années-lumières, ou bien, fort modestement, j'écoute le rythme de ma respiration, sans autre ambition que de vivre cet instant-ci, qui ne reviendra pas. 

Je me détourne tout doucement du monde comme il va, et sans me réfugier dans quelque île lointaine du Pacifique, je suis à la fois de ce monde et hors du monde : c'est la condition naturelle d'un homme libre, qui vit avec ses semblables, au milieu d'eux, mais qui par un certain côté de son être est pleinement dégagé, décentré - exchorétique ou anachorétique. Ailleurs. Parfois je me sens plus proche des hommes du temps jadis, voire des Néanderthaliens, ou des aborigènes d'Australie, des Sioux et des Cheyennes que de mes contemporains, ou alors amant des étoiles lointaines, contemplant avec délectation leur indicible lumière qui nous parvient du fond des âges, et dont je sais, mais ne puis croire, qu'elles sont peut-être de longtemps éteintes, explosées ou ravalées dans un trou noir béant et totalitaire. C'est là construction scientifique, juste sans doute, mais sans effet sur une conscience perceptive qui ne vibre qu'à l'évidence de ce qui l'affecte présentement. Si nous sommes enfants des étoiles comment ne pas sentir une parenté stellaire avec les étoiles ?

Me retirant en moi-même je puis bien me séparer de mes semblables et contemporains, mais je les retrouve sur un tout autre plan, celui du temps immense où nous sommes tous confondus dans l'éternité des univers, naissants et déclinants au rythme d'un temps qui n'est plus du temps, qui passe sans passer, Aïon incommensurable, qui est notre véritable demeure. J'imagine aisément, je l'ai souvent écrit ici, un vieux chef Sioux, assistant impuissant au massacre de son peuple, se retirer à l'écart, sous un bosquet, contempler longuement la vaste plaine où meurent par millers les bisons, élever son âme à la vision des prairies éternelles où brillent à jamais les étoiles, entonner un dernier chant à la gloire du Grand Manitou, puis s'étendre paisible dans les herbes pour attendre serein le grand départ.

 

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24 avril 2017

VITA CONTEMPLATIVA : méditation

 

Plaisir de printemps. Les feuilles du square ont poussé joliment, découpent le bleu du ciel qui vibre, comme irréel, ouvrant sur l'infini. Quelques rares passants passent. Tout est calme, c'est la vie tranquille d'une modeste ville du Sud.

Depuis quelques jours je suis comme suspendu dans un temps arrêté. Après bien des agitations, cette bonace est la bien-venue. Il faut que j'apprenne à composer avec le calme. Je m'aperçois que c'est plus difficile qu'on ne pense. On croit que l'on ne vit que d'espérer, de désirer, de s'agiter, et que si ce mouvement s'arrête, on glisse dans une sorte de mort. 

Chacun redoute l'ennui plus encore que la souffrance. Dans celle-ci on se sent vivre, même si c'est pénible. Dans celle-là on expérimente un temps qui traîne. Mais ce n'est pas le temps qui traîne, c'est nous qui ne savons pas goûter la qualité propre d'un temps dépréoccupé, d'un temps ouvert, débarrassé de l'obsession du faire.

Devenir un "traînard" - voilà un programme à rebrousse-poil, un antiprogramme pour amant de la vita contemplativa. Ce que des siècles ont jadis conçu comme la forme la plus haute de la praxis humaine, voilà qu'elle se presente à moi comme une chance inespérée, dont je dois apprendre à goûter la saveur : être ici, et non ailleurs, non dans le futur ou le passé, également fuyants. 

   Ici, l'homme

   Sous le feuillage qui vibre à la brise

En fin d'après-midi, de plus en plus souvent, je m'allonge sur mon canapé, sentant que rien n'est plus délectable que d'étirer mes membres, de poser mon dos, et de me laisser glisser toutes affaires cessantes dans une douce rêverie, sans autre activité que de sentir la pleine vacuité du temps, les sensations et les images qui viennent et passent, le rythme du coeur et de la respiration, reprenant parfois quelque rêve de la nuit qui me revient en mémoire, et sans souci de comprendre, et encore moins d'analyser, d'en poursuivre passivement le cours, et de le laisser de lui-même former une trame nouvelle. Parfois des mots, des bouts de phrase inattendus viennent en ponctuer la fuite, des morceaux de vers, des associations surprenantes et fécondes. Et quand je me mêle de les conserver en mémoire, bien souvent ils s'échappent, les coquines, comme filles volages. A se demander si le vrai poème ne serait pas plutôt dans la rêverie que dans la forme conventionnelle de la strophe, arrachée au caprice de la libre association.

Vita contemplativa. A dire vrai je ne vois rien à contempler. Ni divinité, ni principe éternel. Rien que du réel, qui se donne dans les apparences, ou plutôt dans l'apparaître inconditionnel et immédiat d'une perception ouverte, sans objet et sans but. La terre et le ciel. Entre les deux, le vivant, l'homme.

 

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20 avril 2017

LA TOUR de MONTAIGNE : journal du 19 avril 2017

La Tour Photos de Démocrite

 J'ai eu la chance de visiter cette fin de semaine la tour de Montaigne. J'en rêvais depuis que j'avais découvert cet auteur exceptionnel en classe de seconde, que je n'ai jamais cessé de lire par bribes et tranches depuis lors. On ne peut imaginer Montaigne sans sa "librairie", elle est consubstantielle à son être, comme il dit lui-même. J'avais été fasciné par cet art du retrait, cette aptitude cultivée à se détourner, à se retrancher du monde, des affaires publiques et domestiques, pour "être tout à soi", et j'y voyais une sorte de programme pour mes vieux jours, quand je serais moi aussi retiré, et heureux de l'être.

 

La Librairie

 

La pièce vide laisse l'imagination vagabonder à sa guise. On voit, si l'on veut bien, l'homme assis à sa table de travail, ou debout, marchant de part et d'autre, relisant ses sentences latines et grecques au plafond, puis reprenant sa marche, dictant quelques phrases à son secrétaire, hésitant sur une formule, reprenant et corrigeant, ajoutant et retranchant, jusqu'à trouver la phrase juste, celle qui paraîtra finalement dans l'édition.

 

Le Plafond

 

Et sur le tard, reprenant encore les versions éditées, de son écriture infiniment menue, y inscrire des "allongeails" qui noirciront les marges, jusqu'à saturer le texte. On peut voir de la sorte une page surchargée jusqu'à l'illisible : s'il en avait eu le temps il aurait sans doute produit une édition largement remaniée et complétée, qui nous aurait donné la dernière forme de sa pensée. Mais, dans l'état, la version que nous possédons grâce aux bons soins de son éditrice, est suffisamment complexe pour nourrir un lecteur tout au long de sa vie. Moi qui y suis retourné si souvent je puis bien dire que je n'ai pas su le lire en entier ni m'en faire une image vraiment complète et assurée. C'est un de ces rares auteurs avec lesquels le commerce est infiniment précieux et, au sens propre, infini.

C'est le compagnon d'une vie entière, un ami comme il n'en existe guère, à jamais ouvert, inépuisable. Car quoi que l'on comprenne, il existe encore à comprendre, à ruminer, à polir et limer. Ce n'est pas une doctrine, encore moins un système, c'est une aventure de pensée qui nous requiert chair et âme, jusqu'à l'os. Et l'on peut bien cesser quelque temp de le fréquenter, on y reviendra toujours, on n'en aura jamais fini avec lui, jusqu'à la dernière heure.

On me demanda un jour quel livre j'emporterais avec moi si je devais vivre tout seul dans une île, le reste de ma vie : devinez ma réponse !

 

château historique et tour_modifié-1

 

Dommage que le château environnant ne soit pas d'époque : il aura brûlé au dix-neuvième siècle. Seule la tour fut épargnée par le feu, pour notre plus grand bonheur. Le château actuel, qui ne se visite pas, ne présente pas le charme des bâtiments de la Renaissance. Il faut se contenter de la tour. Mais ne regrettons rien, celle-ci vaut le déplacement, non pour une qualité particulière ou exceptionnelle, mais parce que l'on y sent, si on est ami de Montaigne, cette incomparable présence-absence, qui est à l'image de l'auteur lui-même. La simplicité du lieu, son austérité même, sans artifice ni clinquant, donne à penser, et laisse l'imaginaton librement combler l'absence : on y retire en somme ce que l'on y apporte. Un lecteur-ami sentira sans peine qu'il est au plus près de l'essentiel, qui est indicible.

Encore un mot : peut être aurai-je, avant ma mort, l'occasion de visiter une autre tour fameuse, celle de Hölderlin à Tübingen. Deux tours bien différentes, et deux destins bien différents. Le philosophe et le poète. Et bien d'autres choses encore. Qui sait, peut-être un jour, aurai-je l'occasion d'en écrire...

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19 avril 2017

HELENE : poème

 

 

             J'ai rêvé que je parlais trois langues

             La première je l'ai oubliée

             La seconde me sert à parler

             La troisième il faudrait l'inventer

 

  Mais la plus belle c'est l'hellène

  Riche, souple, extrêment polie

  Corps de femme suave et jolie

  Irrésistible comme Hélène

  Qui séduisit Pâris

 

  Elle a des accents délicats

  Pour dire blessure d'amour

  Des vibratos de tessiture

  Pour cantatrice à l'opéra

  Viole de gambe viole d'amour

 

  Irène Papas est mon idole

  Plus que Carmen ou Sevilla

  Volontiers je donne l'obole

  Pour plonger dans cet enfer-là

  Où la passion tous nous affole

 

  Amour et mort, sombre mélange

  Le plus doux et le térébrant

  On fait le démon on fait l'ange

  Poison doré, philtre brûlant

  Vraiment je fais rêves étranges.

  

  Allons ! je dirai de courage 

  Le soc du temps qui nous ravine

  Rêves des hommes d'âge en âge

  Et le destin qui nous destine

  A laisser trace du passage

 

  Il faut aimer ce que nous sommes

  Ce peu de vie, ce trop d'envie

  Ce temps ladre qui nous consomme

  Et le douloir et la folie

  Qui font, pauvres de nous, des hommes.

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18 avril 2017

La FLECHE SAINT MICHEL

 

   La flèche Saint Michel à Bordeaux

   Si haut, si haut

   C'est sûr, va me tomber dessus

 

   Ce qui doit arriver ne peut manquer

   Je suis assis à la terrasse d'un bar 

   Barbaresque

   Je bois du thé à la menthe

   Algérois, sans doute, ou bien constantinois 

   Sans importance

   Je rêve des villes du Sud où je n'irai jamais

   Filles du sud, pourquoi êtes-vous donc inabordables

   Quand les filles du nord exhibent leurs atours

   Jambes bronzées, corsages échancrés

   Jusqu'au nombril

   On vous devine jusque dans votre intimité

   

   Mais vous les corsetées, les encapuchonnées

   Qui êtes-vous, je ne saurai jamais

 

   La flèche va tomber, c'est fatal

   Vertige des hauteurs

   Vertige des profondeurs

   Le haut et le bas s'égalisent dans le vide

   Où je sombre sans armes ni bagages

   Empédocle branlant sur le bord du cratère

   Ma chaussure de bronze recrachée par l'Etna

   Témoigne que je fus

   Que je ne serai plus

 

    Les atomes foireux qui ont formé mon être

    - Foireux car c'est foireux de n'être qu'à demi -

    Avalés tout à trac dans le fond du cratère

    Recrachés en tous sens dans la fumée, la lave

    Iront tourbillonnés, entremêlés, tumultuaires

    Former de nouveaux corps dans la branloire

    Tout aussi foireux que le mien

    Inhabitables et incertains.

    

 

 

   

 

   

   

   

   

   

   

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12 avril 2017

De la FORME en POESIE

 

Je cherche une forme infiniment souple, ouverte, polychrone qui puisse mêler tous les tons, tous les styles, du plus sublime au graveleux, épouser toutes les sensations, écluser toutes les mémoires, brasser toutes les idées, hypothèses et conjectures, le tout dans une rhapsodie insolite, bariolée, multicolore et musicale. Ces temps-ci, dans un effort de dépassement des ordres conventionnels, je passe de la prose à la poésie, selon l'humeur et la nécessité intérieure, sans autre considération de bienséance, mais le fin du fin serait de trouver moyen de mêler les deux dans le même texte, d'un paragraphe à l'autre, lorsque le sujet s'y prête. Cela n'est pas toujours possible car un texte a son caractère propre, sa forme propre qui découle de sa nature. Il en va ainsi presque toujours du poème, qui, s'il est réussi, ne saurait avoir d'autre forme que celle qu'il a. Mais parfois il arrive que la forme finisse par étrangler le sujet, et alors il faut la dynamiter de l'intérieur, ou la faire basculer dans une forme moins étriquée, par exemple le vers libre, qui permet des associations plus volatiles et sinueuses. On peut ainsi combiner vers régulier et vers libre (ou libéré) en suivant une respiration ample et souple. Ou placer des vers volontairement faux dans une suite de vers classiques. Ou passer brusquement à la prose, ou de la prose au vers.

L'essentiel est que ces déplacements se justifient dans la texture du texte, qu'ils ne soient pas simple caprice, ou alors, à l'inverse, que d'un caprice naisse une nécessité.

Il y a poésie, quelle qu'en soit la forme, régulière, libérée, ou libre, si l'élément de base - le vers, quelle qu'en soit la structure - exprime une unité rythmique, où la musicalité ou la disgrâce volontaire des mots, leur effet-image, et la cadence soit rigoureusement accordés. La chose est plus rare qu'on ne pense, et souvent ce qu'on appelle le vers n'est qu'un découpage arbitraire de prose. Un poète se reconnait à ceci qu'il aime le vers, qu'il le cultive comme chose infiniment précieuse. Le vrai problème c'est la composition, c'est à dire la faculté de créer une suite de vers qui fasse un poème, lequel n'est pas seulement une addition de vers distincts, mais une unité organique dans laquelle chaque vers, comme l'organe d'un organisme, participe harmoniquement de l'unité du tout. Rèussite rare qui fait le grand poète.

Je m'aperçois qu'il est parfois difficile de conclure. Le dernier vers d'un poème est plus que le dernier vers : il rassemble, ou oppose, ouvre ou ferme, mais toujours il est stratégique. Le manquer c'est manquer le tout. Parfois, plus rarement, c'est lui qui se donne en premier. Mais alors, comment composer et construire pour en arriver là ? En règle générale c'est le premier vers qui vient en premier : c'est une impression vive, un "percept", une image, une idée, une expression inattendue. Hier soir, entendant les merles dans le feuillage, s'est levée pour moi cette merveille : " ça merle dans les feuilles" - jamais une telle expression ne viendrait d'un effort de pensée, c'est un "don des dieux" dirait Valéry, ou plus simplement une association mentale issue de la perception, directement donnée dans un jeu de langage.

Soit, vous avez le début, que faites-vous ensuite ? Comment rester à la hauteur de ce don, ne pas basculer dans le raisonnement, mais savoir se maintenir à la hauteur de ce défi - car c'est un défi que vous lance la nature, laquelle vous a octroyé le libre don d'une association inouie, vous sommant d'agir en poète, c'est à dire en créateur, capable de poésie ?

Le poète vit des mots et dans les mots. Mais cela n'est que fadaise et sottise si ces mots flottent comme des nuées dans le ciel. Je les veux amarrés à la terre, charnellement reliés à la sensation, à la chair. Ils doivent naître d'une expérience, fleurir de l'expérience, c'est à dire de l'humus, de la glèbe, de l'humide et du sec, du lumineux et de l'obscur, et des effluves de la mer, du vent et du feuillage. Il faut consentir à devenir terre, eau, air et feu, végétal et animal, et même un dieu à l'occasion, s'il est vrai que le dieu n'est qu'une force et forme de l'élément. Polythéisme allègre, ensauvagé et fantastique où la terre, l'homme et le dieu, et le ciel se mélangent.

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10 avril 2017

CACHIMBA

 

 Cachimba cachimba

 C'est le nom que l'on donne à la pipe à Cuba

 Mais les Cubains préfèrent le cigare

 Long, large, puissant - le Habana,

 Plus qu'un barreau de chaise c'est un mât !

 

 Parfois, assise devant la porte d'une cantina

 Ecrasée sous son sombrero

 Une femme vieille comme le monde fume pour oublier 

 Cinquante ans de misère

 La police politique

 Le mari alcoolique

 Les dix lardons dont neuf sont morts à la naissance

 Les berbis volées

 L'infernale sécheresse qui épuise les corps

 Vous mène jeune à la mort.

 

 "Hélas, où donc es-tu, ô ma jeunesse

 Tu t'écroules dans les bourrelets de ma graisse

 

 Dans mes vingt ans j'étais plutôt jolie

 Quand Luiz disait m'aimer à la folie

 

 Cela n'a pas duré, la tequila, le rhum

 Ont vite liquidé le bonhomme

 

 Le bon-à rien est mort comme il a vécu

 Personne au village ne le pleure plus

 

 De mon poivrot de mari me voilà débarrassée

 De ses colères j'en avais plus qu'assez

 

 Pourtant je l'aimais bien aussi, mon Luiz

 Quand il me la mettait bien raide entre les cuisses

 

 Il est parti le pauvre, mais les anges, pardi

 Sauront le rendre heureux au paradis"

 

              Je regardais la vieille marmonner

              Le cigare est trop long, trop lent à consumer

              Il vous inspire des pensées amères ;

                   Plus douce, plus légère

                   La cachimba vous fait danser !

 

 

 

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GUITARE et VIOLONCELLE : poème

 

  Atahualpa Upanqui

  Guitariste émérite

  Pratiquait seize heures par jour,

  Quand il jouait de sa guitare

  Tous les anges du paradis

  Et le diable lui-même

  Se mettaient à chanter

 

 Il est dans la musique une étrange amertume

 Je ne sais quelle douleur

 Qui dans la joie, dans l'allégresse même

 Me serre étrangement le coeur

 "Jusque dans le calice des fleurs

 Une étrange douleur".

 

 Le vibrato du violoncelle

 Sur une longue corde en si mineur

 S'alanguissant en arabesques

 Dessine un mausolée dans un pays lointain,

 Les fleurs jaunissent auprès de la fontaine,

 Près d'une vasque aux reflets mauves une hétaïre

 Se mire

 Ses cheveux noirs virent au gris

 Son rimel coule avec ses pleurs

 

 Sommes-nous de ce monde ?

 On dirait une très fine pellicule

 Invisible, imperceptible

 Qui pourtant nous sépare, et l'on dirait

 Que toutes choses sont si fortement dissociées

 Si loin de nous, inaccessibles,

 Et nous ne voyons rien, ne touchons rien, ne palpons rien

 Tout se sépare, tout s'en va,

 C'est nous qui restons là, comme hébétés

 Comme des enfants abandonnés,

 Dans l'intervalle qui vibre, nous étonne

 C'est la musique, c'est l'air de la guitare qui résonne.

 

 Hélas la solitude est sans recours

 Ce qui relie nous sépare aussi bien

 Nous errons là dans l'entre-deux de jour en jour

 Gagnant un jour ce que perdrons demain

 Félicité, déchirure d'amour.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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