LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

21 mai 2019

LA BEAUTE, MASQUE DU REEL

 

L'essence de l'esprit apollinien est de privilégier la beauté, de la célèbrer dans  le monde des corps, corps des astres, corps lumineux des dieux, corps nu de l'homme en majesté, corps de la femme drapée de tissus soyeux - il est remarquable que les Grecs exhibent le corps masculin et voilent pudiquement le corps féminin - en toute chose de magnifier la forme, la perfection du plein, et de dissimuler le vide, d'occulter la béance. Tout au plus va-t-on la suggérer. Ce caractère très prégnant de l'art antique a induit les commentateurs en erreur : ils ont cru que les Grecs n'aimaient que la belle harmonie. C'était oublier la tragédie et l'esprit dionysiaque, lequel est sans doute plus ancien, plus fondamental, plus significatif. L'apollinisme serait une réaction plus tardive, une manière de contre-investissement destiné à freiner, réguler, maîtriser le dionysiaque dont les orgies, l'ensauvagement et la lubricité déchaînée, qui jusque là ne gênaient personne, apparaissaient dès lors comme un danger. D'où un basculement spectaculaire : dorénavant on ne reconnaîtra que le beau. On condamnera la démesure (l'hubris), on prônera la mesure, le juste rapport, l'équilibre des formes.

La même évolution se remarque dans la philosophie : on écarte la référence aux anciens sages, Anaximandre, Héraclite, Empédocle, trop métaphysiques, trop "orientaux" ; dorénavant on  se réfère à la parole delphique : "connais toi toi-même" (Socrate), on bâtit des systèmes de connaissance (Platon), on veut que la raison maîtrise les passions, on rêve d'une justice humaine qui serait à l'image de la justice immanente du cosmos. La raison dans la pensée se lie à la beauté dans l'art, au bénéfice final d'une vision idéalisée de la nature et de l'homme.

Mais la beauté comme la raison concourent à masquer le réel. La beauté dissimule, la raison égalise. C'est particulièrement flagrant dans la représentation du corps féminin, toujours voilé, toujours hors sexe. Mais si le voile cache, il révèle aussi, par effet de retournement ou de déplacement. Il attire le regard sur ce qui est celé, mais signalé par l'acte même qui cèle, ou le pli de la robe qui dessine une courbure. Ce n'est pas qu'il y ait quelque honte à exhiber ou regarder le sexe, c'est, plus profondément, qu'il est invisible comme tel. On pourrait, la modernité ne se gêne pas pour le faire, dessiner tous les contours, comme fait Courbet dans son "Origine du monde", le pubis, la fourrure, les plis et les replis, cela ne change rien à l'esentiel, car on verra toujours des bords, jamais le trou. Aussi loin que l'on aille c'est encore de la chair. Le trou est insaisissable, irreprésentable. D'une existence absolument paradoxale, réel et infigurable. Et pourtant c'est bien le trou comme tel qui est important, c'est lui qui reçoit et protège, c'est lui qui expulse. La vertu du vase est dans sa capacité de contenance, non dans l'argile dont il est fait, de même que c'est le moyeu de la roue qui permet la locomotion :

  " Trente rayons convergent au moyeu

  Mais c'est le vide médian

  Qui fait marcher le char.

 

  On façonne l'argile pour en faire des vases

  Mais c'est du vide interne

  Que dépend leur usage

 

  Une maison est percée de portes et de fenêtres

  C'est encore le vide

  Qui permet l'habitat". (Lao tseu, XI)

 

Et dans un autre passage (VI):

 

    "L'esprit de la vallée ne meurt pas

    Là réside la femelle obscure

    Dans l'huis de la femelle obscure

    Réside la racine de l'univers".

 

La femelle obscure ! Voilà des paroles très anciennes. Elles résonnent toujours encore, car elles sont, comme le vide, inépuisables.

   

 


20 mai 2019

THAUMAZEIN : DE QUOI S' ETONNER ?

 

Par je ne sais quel caprice de mon inconscient, à deux fois depuis mon lever résonne en moi le mot "thaumazein" - s'étonner, admirer, s'émerveiller. Thauma c'est l'admiration, l'étonnement, mais aussi l'objet d'étonnement, voire le tour de passe-passe : quelque chose surgit qui dénote, qui s'exclut du régime ordinaire de la réalité, qui contredit les données ordinaires de la représentation, provoquant une sorte de saisie intellectuelle et émotive. S'étonner c'est surseoir, c'est marquer un coup d'arrêt, c'est se sentir brusquement rapporté à un désordre, à l'irruption de la nouveauté, qui peut déranger, ou éveiller. Il y a "quelque chose" que l'on n'avait pas vu, ni pensé, et qui existe bel et bien, puisqu'il apparaît dans l'évidence de la perception.   

Depuis Aristote il est de bon ton d'affirmer que le "thaumazein" est l'origine de la philosophie. On peut s'étonner de bien des choses, du monde, de l'univers, du soleil, de la lumière, et peut-être avant toutes choses d'être vivant. Les morts ne s'étonnent plus, aussi est-il raisonnable d'estimer que l'étonnement est une vertu des vivants.                                                                                                                              Les uns s'étonnent de la beauté du monde, voyant avec ravissement, comme Homère, les aurores aux doigts de rose, ou la splendeur diaprée des couchers de soleil. C'est la dimension apollinienne, à laquelle je suis fort sensible moi aussi. Mais je m'étonne aussi de la laideur, de la misère et du malheur. Je partage intimement ce qui fut l'expérience de Bouddha, qui, ayant quitté sa demeure, rencontre dans les rues de la ville un vieillard décharné, un malade scrofuleux, un mort patibulaire, et se jure de ne renoncer à sa quête qu'il n'ait trouvé la solution à la souffrance. Je doute qu'il ait trouvé une réponse vraiment satisfaisante, mais enfin il ouvre un chemin que d'autres peuvent emprunter ou amender. Epicure, de même, s'étonne que les hommes soient perclus de crainte : il en recherche la cause, qu'il découvre dans l'ignorance, et se propose d'apporter le remède.

J'aime voyager avec les grands maîtres du passé. Mais après tant de voyages je m'étonne encore : non plus qu'il y ait de la souffrance, mais qu'on n'en puisse venir à bout. Il y a des aménagements, parfois remarquables, mais pas de suppression. En langage familier : il faut apprendre à vivre avec. En termes plus relevés : la souffrance est une donnée inéliminable de l'existence, une marque du réel comme tel.

C'est là que nous sommes piégés par la perception qui nous fait voir partout le plein, le substantiel, les formes entières, comme un spectacle global qui ne connaît aucune fissure, aucun trou, aucun vide. Et de même pour nous que nous voyons comme une entité close et pleine. Lorsqu'un trou apparaît, blessure, entaille, contusion, perforation, nous sommes pris de panique, effrayés que par là tout s'écoule, que tout se vide. C'est l'angoisse de l'enfant. Disparaît-elle avec l'âge ? Ce n'est pas sûr, elle se déplace. On se découvre vulnérable, on entrevoit que le plus important n'est sans doute pas ce qu'on voit mais ce qu'on ne voit pas. On voit les bords mais on ne voit pas le trou. On ne peut voir le trou, pas plus qu'on ne peut voir la mort. On voit les signes de la mort, pas la mort. A la place de ce qu'on ne voit pas, on met un cache : cache-sexe (si sexe veut bien dire section, coupure), cache-mort (le cadavre embaumé, parfumé, toiletté). Ne pouvant dire, on désigne, on marque le lieu, croyant par là circonscrire l'insaisissable.

Oui je m'étonne, je suis hanté par le thaumazein, le retravaillant ici de manière fort peu conventionnelle, fort éloignée de ce que la tradition nous a légué. Je m'étonne que ces éléments si décisifs pour notre existence aient fait l'objet d'un refoulement massif, voire d'une forclusion historique. Je rêve d'un philosopher qui ne fermerait pas les yeux sur cette dimension essentielle du non-vu, non-su qui nous tient par les tripes, ce voilé dont le sujet se dévoile, thauma, "objet" d'étonnement, de crainte et d'émerveillement.

17 mai 2019

Les ALEAS de l' ORDRE SYMBOLIQUE : Game of Thrones

 

"Il faut se défendre de nos ennemis comme de la peste" dit la reine.

"Et qui sont nos ennemis ?" demande le fils.

"Tous ceux qui ne sont pas nous, sont nos ennemis".

         Edifiant ! D'autant que l'on apprend par ailleurs que ce fils est le fruit de l'inceste entre la reine et son frère. Tout le récit qui va suivre égrène les variations de l'horreur, du carnage et du malheur. Comme dans les fortes tragédies grecques, un ratage originaire de la chaîne symbolique détermine le cycle fatal dont la mort est l'issue inévitable. Oedipe, parricide, frère et père de ses enfants ; Agamemnon sacrifiant sa fille à Artémis ; Oreste matricide. Liaison désastreuse de l'inceste et du meurtre.

Dire : "tous ceux qui ne sont pas nous, sont nos ennemis" c'est poser l'Un exclusif comme norme absolue /l'Un du couple (incestueux), l'Un du clan ou de la famille, l'Un de la sexualité, car en toute rigueur cette position revient à nier la différence sexuelle : frère et soeur sont psychiquement interchangeables, la différence organique ne faisant pas différence, niée comme telle dans la structure (je suis toi, tu es moi).

Dans l'avant dernier épisode de l'ultime saison, le frère dira à sa soeur (ils en sont à l'article de la mort, dans l'extrême détresse de la fin) : "Regarde moi, regarde moi, la seule chose qui compte c'est nous deux, c'est nous seuls, et tout le reste n'a aucune d'importance". Le monde peut  s'effondrer, et de fait tout s'effondre autour d'eux, mais eux sont là, unis dans la mort comme ils l'étaient dans la matrice (ils étaient jumaux) ; la vie n'aura été que le détour pathétique et sanglant qui ramène à l'origine.

On dira peut-être : toute vie est l'intervalle entre deux néants. Dans l'absolu tout s'égalise. Oui, mais dans le cours concret de la vie, vivre selon une norme aberrante, celle de l'Un, ou selon le principe de la différence maximale, cela ne revient pas au même. Il faut clairement poser les fondements de l'ordre symbolique, déterminer et nommer les places respectives (mère, père, fils, fille etc), énoncer la loi de la différence sexuelle, les éléments structuraux de la transmission et de la filiation, nommer correctement les sujets (à la fois assujettis à l'ordre symbolique et sujets de la parole), considérer autrui comme un autre sujet - sans quoi surgissent les plus grands désordres, chacun se croyant autorisé à exercer son pouvoir sans contrôle et sans limite : assassiner le rival, coucher avec sa soeur, instaurer un régime de terreur, torturer à plaisir, s'installer dans l'illimité à la manière d'un dieu. On trouve tout cela dans la série, dans l'exacerbation, jusqu'à la folie. Hélas, ce qui est montré ici se retrouve dans l'Histoire, à toutes les époques, dans tous les continents, macabre illustration de la folie ordinaire des hommes.

Voici que l'on a déterré des charniers vieux de plusieurs millénaires. On a cru que nos ancêtres préhistoriques étaient plus pacifiques que nous, eh bien non ! Il faut déchanter encore : le crime de masse est hélas une constante de notre espèce, sanglante et ravageuse !

La conclusion s'impose : seule l'édification d'un ordre symbolique solide et stable permet la pacification des rapports familiaux, claniques et politiques. Mais on voit que cette disposition est en fait très précaire, fragile et inconstante. D'où les désordres, les conflits, les guerres et les carnages. Si bien que l'humanité balance sans cesse entre l'anarchie et le pouvoir despotique, supposé ramener l'ordre, et qui se désagrège dans l'anarchie. Entre ces deux extrêmes quelques plages paisibles, où l'on respire enfin, avant de sombrer dans un nouvel âge de fer.

10 mai 2019

MIROITER : de la lumière

 

Il est en grec un verbe merveilleux, qui se réfracte, qui résonne comme du cristal : poikillein : représenter avec art, varier les couleurs, orner. Poikilos : brodé de couleur variées, changeant, miroitant.

Sappho invoquant Aphrodite la dépeint "poikilothrôna" : au trône richement orné, miroitant. Je propose :

      "Eternelle Aphrodite au trône miroitant"

Considérant la nature du plaisir Epicure note qu'il ne peut excéder certaines limites déterminées par la physiologie et qu'il ne peut que varier - poikillein. Variété et variations des objets, des intensités et des dispositions qui renouvellent et colorent l'expérience. Vision apollinienne : la beauté s'expérimente dans le jeu de la lumière à la surface des choses, le phénomène étant essentiellement ce qui apparaît, se laisse voir ou toucher, révélant sans fard l'évidence sensible de son apparition. De phaos, la lumière, nous avons phanesthai, paraître, phantasia, l'image, phainomenon, l'apparaissant : lumineuse déclinaison d'une unique source, la lumière.

La lumière miroite à la surface des eaux, sur la surface plane du miroir, dans les pupilles de l'aimée, sur le grain mat de la pierre, du marbre des divinités, de la peau dénudée - et pour la conscience, enfin, autre miroir qui recueille la diversité, le miroitement des choses.

Que voit Narcisse penché sur le calme des eaux ? Un autre sûrement, plus beau, plus jeune, adorable, puisqu'il l'adore et s'y perd. Sa seule faute est d'avoir voulu le saisir, le toucher, l'étreindre, cet autre qui n'est pas lui, d'abolir, d'un geste fou, la distance salutaire. 

La thèse apollinienne c'est : ne t'approche pas de trop près, garde la distance, cultive l'écart. C'est ainsi que le regard peut apprécier. Que le miroitement peut perdurer. Que la beauté peut rayonner. Quand on saisit un corps, qu'on le pénètre, la lumière s'éteint. Alors commence une autre histoire.

 

09 mai 2019

Du PLAISIR d' ABANDON : méditation

 

Le jeune aime l'âpre et le dur. Le moins jeune aime le tendre et l'aimable. Les amours du vieillard ont je ne sais quoi de vif et d'amer, printemps tardif au coeur de l'automne. Comme ces grappes oubliées lors de la récolte, qui font le délice du glaneur. " Et je ne sais quoi d'amer jusque dans le calice des fleurs".

Le vieillard amoureux nous fait rire, n'est-il pas ridicule de jouer au jeune homme quand on est un barbon ? Mais lui ne se sent pas ridicule, son coeur est jeune encore, croît-il, hélas, bientôt son corps le lâche. Il adjure les dieux : "Encore un peu de joie, encore quelques instants de bonheur !" Bonheur fragile, émouvant, tout pénétré d'angoisse, avant la décrépitude.

Montaigne, sur le tard, voyant fuir de partout la vigueur et la santé, décide de sentir doublement, retenant autant qu'il pût la fuite du plaisir, se faisant réveiller en pleine nuit pour mieux savourer la volupté du dormir. Mais comment, éveillé, goûterai-je le sommeil ? Tout au plus puis-je savourer le déiice de l'endormissement, douce vague qui m'emporte, et déjà je ne suis plus là.

Peut-être bien les plus authentiques plaisirs ne sont-ils pas dans l'extrême de la volupté, dans l'intensité et l'effervescence, mais dans le doux laisser-aller du corps, dans l'abandon de toute volonté, de tout désir, dans le consentement sans reste au temps qui nous emporte. Glissade silencieuse. Dans ces instants miraculeux nous expérimentons qu'il n'est rien de plus doux que d'être libérés de ce moi encombrant qui calcule, interprète, ratiocine, jamais content, toujours souffrant.

C'est une porte ouverte sur une autre perception. "Laissez-vous couler comme une pierre au fond de la rivière". Recommandation insupportable à qui n'a pas l'expérience heureuse de l'abandon. Mais je dirai plutôt : "laissez vous  flotter comme une brindille au fil de la rivière".

Quand j'étais gamin, j'aimais, du haut d'un pont, considérer longtemps l'eau qui passe, et bientôt je sentais positivement le pont se déplacer, comme un bateau, je voyageais, surpris et enchanté, vers des horizons fabuleux - puis je revenais, je voyais à nouveau que c'était bien la rivière qui coule et non le pont : quelle déception ! Mais après tout, je pouvais refaire l'expérience à volonté, et reprendre mes voyages. - Nous croyons être solides sur un pont immobile et c'est le pont qui s'en va avec l'eau qui coule, et nous aussi, irrévocablement nous coulons ! 

 


08 mai 2019

COMME UN IDIOT DANS LE COURANT DES CHOSES : HOUANG PO et PYRRHON

 

 

« Quand on sait avec certitude que rien n’a, au fond, d’existence, qu’on ne peut rien trouver et qu’on n’a alors rien sur quoi s’appuyer, se fixer, qu’il n’y a pas de sujet ni d’objet, plus aucune pensée erronée ne s’agite… »

Et encore :

« …sans vous appuyer sur rien, sans vous fixer nulle part, en restant tout le jour comme un idiot qui se laisse porter par le courant des choses. »

Ces deux citations proviennent des Entretiens de Houang Po. J’aime à penser que si Pyrrhon avait écrit, il eût pu les écrire. La conjonction des deux esprits est remarquable.

D’abord l’affirmation de la vacuité : « rien n’a au fond d’existence » ne signifie pas qu’il n’y a rien (thèse nihiliste) mais que rien ne possède de réalité substantielle. Ni Etre ni Non-Etre. La fin du second paragraphe énonce l’idée de la mutation et transformation perpétuelles : « le courant des choses ». Héraclite – dont se réclament les pyrrhoniens – tout comme Bouddha, expriment en termes comparables l’intuition de la mobilité universelle qui ruine toute idée de permanence et de substance.

Il s’ensuit qu’on ne peut trouver aucun point fixe, ni dans le monde ni dans le moi. Les quatre éléments (terre, eau, air et feu), les agrégats qui composent le moi (corps, sensations, perceptions, constructions mentales, conscience) tout est fluant, emporté dans le « courant des choses ». Pyrrhon dirait : il n’existe que des apparences selon le temps. C’est en vain que l’on cherchera une identité stable sur laquelle bâtir une science certaine. Et c’est en vain que l’on cherchera quelque principe universel, ou quelque valeur indiscutable pour fonder la conduite.

Bodhidharma : « Tout est vide, rien n’est sacré ».

Suit la négation – qui choquera plus d’un – du sujet et de l’objet, en conséquence, du principe si généralement admis qui fonde toute connaissance. Le sujet est une « notation commode », opératoire dans le champ de l’existence ordinaire, mais sans fondement dans l’ordre du réel. Et de même, l’objet est construit par un « savoir » conceptuel ou pratique, alors qu’il n’y a pas d’objet dans le réel.

Pyrrhon de même refuse toute réalité à l’ «objet » qui n’est pas un étant (eonta) mais un quelque chose qui apparaît, et qui n’est pas plus ceci que cela – sans identité.

On s’étonnera sans doute de l’étrange bout de phrase où Houang Po déclare que le sage sera « comme un idiot qui se laisse porter par le courant des choses ». Hé, souvenons-nous que l’idiot c’est originellement celui qui s’est écarté des normes communes et qui vit selon une autre loi, toute intérieure, sans se soucier des idées et valeurs communes. L’idiot n’a rien à prouver, rien à faire, il est libre.

Je doute que l’on soit jamais allé plus loin dans la contestation sans reste des conceptions traditionnelles. Mais il serait erroné d’y voir quelque anarchisme échevelé. Car enfin il n’y a qu’un monde et c’est dans ce monde que l’on vit, quoi qu’on en ait. Toute la difficulté sera d’être mêlé à l’ordinaire marche du monde, travail, économie, politique, d’y agir en respectant les normes selon la distinction du sujet de l’objet, tout en sachant par devers soi que tout cela n’a guère de réalité si ce n’est d’opinion et de convention,  en somme d’y être sans cesser de n’y être pas.

Mais c’est là encore trop dire. Viendra peut-être un moment où cette opposition elle-même cessera, où du même regard se percevra la « forme » et le « vide » puisqu’en somme tout se réduit aux apparences.

 

 

07 mai 2019

La PRISON du LANGAGE : sujet-objet

 

Spontanément chacun estime que le rapport sujet-objet est une donnée immédiate de la conscience. Sentir c'est sentir quelque chose, désirer c'est désirer quelque chose, penser c'est penser quelque chose. Et chacun posera, sans autre forme de procès, que cette activité de sentir, de désirer et de penser est l'acte d'un sujet. On en conclut au rapport nécessaire, indépassable du sujet et de l'objet. Nietzsche demandera fort pertinemment si, en cette affaire, nous ne sommes pas prisonniers de la grammaire, laquelle organise toute pensée selon la triade : sujet, verbe, complément. Imaginez une autre grammaire, une autre langue, et vous aurez une autre conception du monde. Nous disons : l'homme construit sa maison. Un indien hopi dira: ça maisonne. Il n'a pas besoin de poser un sujet à l'origine de l'action, car l'action se déroule spontanément selon les lois de nature, l'homme agissant ne se pose pas hors nature, mais inclus dans le grand cycle des processus impersonnels. On voit de plus que le fameux rapport sujet-objet est absent : la maison elle-même. n'est pas pensée comme un artefact issu d'un projet conscient et délibéré, mais une sorte d'excroissance végétale qui se développe spontanément. C'est la langue qui structure le rapport au monde, et comme nous vivons et pensons dans la langue, nous croyons naïvement ce que la langue nous invite à penser.

Un autre remarque intéressante peut se faire au sujet du verbe être, qui, depuis les Grecs, occupe une place centrale dans la pensée. Songez à Parménide : l'Etre est, le Non-Etre n'est pas. Fort bien, mais de quoi parlons-nous ? S'agit-il d'une copule, comme lorsque je dis : le camembert est mou, ou d'une pétition de principe : être est - laquelle ne fait que répéter le même mot en variant la déclinaison. D'après ce que crois savoir, la langue chinoise ignore ce verbe qui a obsédé l'Occident jusqu'à la nausée.  Le chinois dira : "froide montagne", ou "montagne froide" là où nous dirions : froide est la montgne, ou, la montagne est froide. Remarquons que l'usage copulatif du verbe être n'ajoute strictement rien à l'idée. Dire "montagne froide" est parfaitement suffisant et explicite. - S'il s'agit au contraire de marquer par le verbe Etre quelque dignité supérieure, quelque essence ou idée de perfection métaphysique - l'Etre est, le Non-etre n'est pas - il ne peut s'agir que d'une mascarade philosophique, d'un fétichisme de la pensée qui fait consister fantasmatiquement une absence de pensée. Dire "l'être est" c'est ne rien dire en feignant de dire quelque chose.

Ma question était : sommes-nous définitivement condamnés à sentir, désirer, penser dans l'orbe de la distinction du sujet de l'objet ? Et encore : sommes-nous condamnés à poser le sujet comme étant, et l'objet comme étant, c'est à dire comme des êtres face à face, noués en un dialogue indénouable ? Je tente, depuis longtemps déjà, de penser en dehors de ces sillons, tout en reconnaissant l'extême difficulté de la chose, en raison notamment des stuctures impératives de notre langue.

D'autres approches sont possibles. Par exemple celle-ci : Bouddha déconstruit le sujet, lequel n'est pas un être (ni substance, ni permanence, ni "soi") mais un flux. Un flux formé de flux, sensoriels, affectifs, perceptifs, conscientiels. Cette vacuité du sujet (qui n'est ni être ni non-être) est évidemment dissimulée, oubliée, méconnue dans l'usage ordinaire qui rétablit le rapport sujet-objet. Mais la démarche inverse est possible, et salvatrice : revenir du rapport aveugle du sujet et de l'objet à la "vision pénétrante" (vipassana) qui rétablit le juste rapport. En somme on vivrait selon deux logiques exclusives l'une de l'autre, tout en ayant le pouvoir de passer de l'une à l'autre. Mais celui qui en est capable sait bien que l'une est purement fonctionnelle et illusoire, et l'autre seule vraie.

Il s'agit en somme de développer une conscience autre qui reconnaisse une certaine légiltimité au rapport sujet-objet tout en sachant s'en écarter, la contester, la relativiser. Sujet et objet sont des constructions langagières et mentales qui fixent les choses en objets, en étants (eonta), en ressources et en pouvoirs. Nous y reconnaissons la marque spécifique de l'home faber et de l'homo economicus, friand de ressources comptables, artisan, commerçant, industriel, politique et gestionnaire. C'est au prix d'un détournement proprement vertigineux que nous pourrons revenir à une perception originaire - nous l'eûmes dans les meilleurs moments de notre enfance - où ce qui se donnait à nous c'était le flux universel, où la séparation entre dedans et dehors, sujet et objet, n'avait pas encore creusé son sillon destructeur.

06 mai 2019

DU SUJET : nécessité et injustifiabilité

 

Poser le sujet est un acte philosophique à la fois nécessaire et injustifiable.

Nécessaire à deux points de vue : d'abord comme personne morale et juridique, supposée responsable de ses actes. C'est une position de principe qui fait de chacun un justiciable en supposant en chacun la liberté de se déterminer en toute conscience. Si, à l'inverse, on pose que les gens sont rigoureusement déterminés par diverses causes psychologiques ou sociales il devient impossible de juger et de châtier. C'est d'ailleurs ce qui se passe dans les cas avérés de maladie mentale. L'exercice du droit requiert des sujets supposés libres.

En second lieu l'idée de sujet est nécessaire pour rendre compte des processus de la vie psychique, encore que la plus grande part des pensées, des images et des idées surviennent de manière automatique et incontrôlable. Le sujet est passif avant d'être actif, mais il ne peut être totalement passif : il a sa manière à lui d'être affecté et d'effectuer cette affection. De plus il peut évoluer : en prenant conscience de ce qui le détermine il peut modifier le rapport de force et gagner, de haute lutte, quelque liberté nouvelle. Cette conception soutient le projet de la psychothérapie, sous toutes ses formes, et constitue le socle théorique de la philosophie : connais-toi toi-même.

Dans le domaine de la pratique, sociale, politique, juridique, thérapeutique et psychologique on ne peut se passer sérieusement de l'idée de sujet, encore qu'il soit pour le moins malaisé d'en fonder la pertinence. La seule solution est de faire "comme si" - de poser le principe, puisqu'il est nécessaire, puisqu'on ne peut s'en passer, sauf à basculer dans des situations ingérables. Si nul n'est responsable de rien où allons-nous ? Ce serait une manière savoureuse de décréter que nous sommes tous irresponsables, psychotiques et déments, définitivement idiots et irrécupérables.

Plus sérieusement : c'est un point de vue très particulier, difficile, mais excitant, de soutenir à la fois la nécessité du sujet, sur le plan que nous avons examiné, et sa caducité irrévocable sur un autre, celui de la perspective fondamentale. 

Dans les premières années de la vie, presque par nécessité, nous perdons beaucoup à vouloir gagner la considération et la reconnaissance. Nous nous construisons de travers (le faux self de Winnicott). Puis, par un retournement spectaculaire nous décidons de rejeter ce qui nous a conditionné, nous faisons notre révolution spirituelle, nous travaillons à redevenir nous-mêmes, estimant qu'il n'existe aucune tâche plus haute et plus noble que de devenir sujet, acteur, enfin, de notre propre vie. Nous y voici, nous le sommes. C'est un grand moment, et c'est un nouveau retournement. Voici qu'une autre perspective se fait jour : le sujet que je suis, qu'est-il au bout du compte, sous le regard de l'éternité ? A considérer les choses dans la vaste dimension du Tout, je me découvre naissant et passant comme tous les phénomènes, et comme Homère je puis déclarer :

          "Comme est la nature des feuilles ainsi celle des hommes"

Je vois des empires grandir et prospérer, puis s'effondrer, je vois des tempêtes, des tornades, des tumultes, je vois les poussières tourbillonner dans  le rayon de lumière, je vois des gens mourir, et j'en vois de plus en plus en vieillissant. Je vois des apparences, rien que des apparences, et moi-même, apparence roulant et coulant dans le vent, dans le temps qui emporte toute chose. Et à la fin, que j'aie été un héros ou un malfrat, tout s'égalise, comme s'égalise le mouvement des marées. Mouvement et sur-place, où est la différence ? Vie et mort, où est la différence ?

Pyrrhon, sans avoir rien demandé, fut nommé Grand Prêtre d'Hadès. Souvenons-nous qu'Hadès est le dieu des morts, le souverain du monde d'en bas. Pyrrhon était-il un sectateur de la mort ? Je pense plutôt qu'il avait vu, au sein du vivant, agir ce principe universel et invincible qui défait toute chose de l'intérieur, principe d'impermanence et de finitude.

04 mai 2019

Le POINT de VUE ABSOLU

 

Pyrrhon et le Chan : le point de vue absolu à partir duquel on peut juger et disqualifier tous les autres. Absolu au sens strict : détaché, sans rapport, indépendant. A l'égard de toutes les doctrines en usage, des points de vue partiels et généraux, des conventions de langage et de conduite, des normes et des valeurs, des savoirs et des pouvoirs.

Qui accède à cette universelle vacuité se délivre des attachements et des adhésions. Il va comme le vent que rien ne peut fixer, indépendant comme le vent.

Les autres théories peuvent avoir leur intérêt, elles contiennent à l'occasion de profonds aperçus, mais elles pêchent toutes par excès, affirmant ou niant sans raison valable, exprimant aveuglément quelque passion indiscrète et secrète, exhibant comme pensée vraie ce qui n'est que point de vue subjectif, affect incontrôlé, méconnaissance.

La pensée vraie pulvérise tous les points de vue, décante le jugement, ouvre à la non-pensée.

La philosophie, quand elle est sincère et authentique, travaille dans la chair et la pensée jusqu'au point crucial qui ruine toute philosophie. C'est ainsi qu'elle réalise sa vocation qui est de promouvoir la liberté.

 

Illustration : j'aime profondément Epicure, l'homme et sa pensée.  Il est l'émouvante figure de l'hellénisme finissant, il est la Beauté. J'aime sa vision du mouvement universel, de la pluralité des mondes, de l'infini et de l'impermanence. J'aime l'image d'un jardin de la volupté. Mais il est un point où je ne peux le suivre, lorsqu'il affirme que la sensation est vraie, qu'elle rend compte de la réalité de la chose, posant en principe l'accord nécessaire de la sensibilté et du réel. Hélas qu'en savons-nous ? Dans l'incertitude et dans l'insaisissabilité universelles Epicure veut déterminer un point fixe, à partir duquel il entend fonder la certitude du savoir et la possibilité d'une éthique : un moi corporel limité dans l'espace et le temps, une pratique des plaisirs et des vertus, un bonheur accessible.

Le point de vue absolu consiste à déloger tout point fixe, à dé-marrer toutes les attaches. Ce n'est pas même un point de vue, mais plutôt la dissolution de tout point de vue. Ce qui reste alors, après ce travail de déminage, c'est la "suspension du jugement", ou, version Chan, "une silencieuse coïncidence".                                         

03 mai 2019

De l' APHASIE : Pourquoi Pyrrhon n'a pas écrit

 

Il est curieux que Pyrrhon n'ait laissé aucun écrit. Et qu'il n'ait pas fondé d'école, au sens propre du terme, à une époque où chaque philosophe novateur avait le souci de laisser un enseignement et de définir un mode de transmission. Comme Bouddha en son temps Pyrrhon veut agir directement sur l'esprit de ses contemporains, y provoquer un éveil par son exemple et sa parole. A lire Diogène Laerce il aurait tenté quelque temps de promouvoir une sorte de contre-philosophie, renversant toutes les thèses en usage,  prônant l'insaisissabilité (akatalepsia) et la suspension du jugement (epochè). Mais notre homme, soudain, sans prévenir personne, partait en voyage, "faisait retraite et vivait en solitaire". Parfois on le surprenait à se parler à lui-même. Ou de continuer à parler alors que ses interlocuteurs s'étaient retirés. De fait, le portrait que nous en avons conservé est complexe et déroutant. Comme est déroutante l'acceptation du poste de Grand Prêtre d'Hadès chez un homme qui fait profession de ne s'attacher à rien. S'il eut quelques disciples de son vivant (Euryloque, Timon, Nausiphane) ils ne se constituèrent pas en une école à proprement parler. Plus tard les Sceptiques invoquèrent son patronage mais il n'est pas sûr qu'ils fussent véritablement fidèles à son enseignement.

Pyrrhon est et reste un solitaire.

On se demandera si la pensée de Pyrrhon, pour autant que nous puissions la saisir et la comprendre, n'est pas essentiellement réfractaire à l'écriture. On peut toujours établir quelques principes généraux, comme le "ou mallon" (rien n'est plus ceci que cela), ou la non-différence (adiaphoria), ou l'insaisissabilité et quelques principes du même tonneau, mais sitôt qu'on les énonce on les fige, on en fait une autre doctrine de vérité alors qu'on se proposait de ruiner toute doctrine. Cette prodigieuse machine de guerre qui faisait voler en éclats toutes les thèses sur l'être et le non-être, toutes les distinctions entre le phénomène et l'essence, elle qui ouvrait l'espace au vide, à l'absence d'attachement, voilà qu'elle va servir à soutenir un nouveau dogmatisme. Ce danger, ce risque de l'absurde et de la contradiction, il n'est qu'une méthode pour les éliminer : "notre assertion aussi, après avoir aboli les autres, s'élimine d'elle-même par retournement, à l'égal des purgatifs qui, après avoir fait s'évacuer les matières, s'évacuent eux-mêmes par le bas et sont éliminées".(DL,IX, 76)

A suivre cette leçon de curetage intégral on en vient tout naturellement à la vacuité : Impossible de soutenir quelque thèse que ce soit, y compris l'absence de thèse. C'est l'usage absolu de la non-différence. Ne rien penser, ou du moins ne s'attacher à aucune pensée puisqu'il est impossible de ne pas penser, que les pensées viennent et vont comme toutes les apparences. Laisser penser puisque ça pense, mais il n'est nul besoin d'en faire une affaire.

De là découle l'"aphasie" pyrrhonienne, qui n'est pas exactement un mutisme : Pyrrhon parlait d'abondance, critiquait les dogmatismes, et même, on l'a vu, parlait parfois tout seul. L'aphasie qualifie le non discours sur les choses, l'observation silencieuse des apparences. Et si l'on parle ce n'est qu'à la manière d'un récit qui dira ce qui apparaît, "comme rempli d'irrégularité et d'embrouillamini". Leçon que retiendra Montaigne qui ne définit pas l'homme, mais le "récite", se contentant de "peindre le passage".

 

Posté par GUY KARL à 12:43 - Commentaires [2] - Permalien [#]
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