08 mai 2008
La BEAUTE et la MORT
Tout le roman de Thomas Mann, "La mort à Venise" repose sur l'alliage fatal, énigmatique et fascinant de l'appel de l'amour, de la Beauté retrouvée, avec l'attrait ambigü de la décomposition des corps et des choses dans l'agonie. Une structure romanesque qui me rappelle inévitablment la commposition du De Natura Rerum de Lucrèce, qui s'ouvre sur un magnifique appel à la volupté printanière et qui s'achève dans les marasmes pestilentiels d'une mort collective. Appel, ouverture, floraison, magnification de la vie, crise existentielle et retournement catégorique, puis, soudain la peste !
Rappel rapide Ce vieux professeur qui n' a vécu que de culture, lassé de tout, entreprend un voyage difficile et fatigant vers la ville des Doges, s'installe dans un hôtel pour une durée indéterminée pour réfléchir librement sur sa destinée. Il passe ses journées sur la plage, observe les gens et le joyeux tumulte tout autour, et soudain, coup de foudre, s'éprend en toute innocence d'un merveilleux garçon au nom étrange "Tadzio", qui joue librement avec les jeunes de son âge, et qui lui apparaît représenter à la perfection la Beauté antique, telle qu'il l'a rêvée à travaes l'étude des oeuvres classiques. Ebranlement affectif d'un vieil homme peu rattaché à la vie réelle, bouleversement d'un esprit voué tout entier à la culture, et qui se voit en quelque sorte dépossédé de sa souveraineté par un invraisemblable mais foudoyant désir de beauté et d'amour. Que faire? Rien. Rien que regarder sans cesse ce jeune garçon évoluer dans son corps souple et gracieux, comme un Praxitèle en mouvement, comme un de ces éphèbes que courtisaient les hommes d'âge mûr, au temps de la démocratie athénienne. Retour sur image. Suspension du temps. Un long moment d'éternité, moment fou, moment violent et délectable, moment mobile et figé à la fois, désir sans mesure ni but, passion brûlante et sans issue. Notre homme est comme figé dans la contemplation d'un de ces jeunes corps adolescents si vantés par Platon dans ses oeuvres. Il n'est pas indifférent de bien voir que la beauté est repreésentée par le jeune homme et non la jeune fille, comme on s'y attendait plus vraisemblablement. Le professeur n' a jamais couru les jeunes gens. Il a vécu retiré et chaste. Il n'a aucun penchant particulier pour la pédérastie. Peu importe : ce jeune homme est la perfection absolue, incarnée dans un corps d'adolescent.
Le récit lui-même semble se figer sur cette apparition. Que peut-il bien se passer après la contemplation? Nous l'avons déjà dit : rien. La Beauté se suffit à elle même, alors qu'elle ouvre un abîme sans fond chez celui qui la regarde. Sidération. Immobilité. Supension. Fascination. Que voit-il en voyant la Beauté elle-même? Et que peut le désir chez un vieil homme décrépi face à la jeunesse triomphante? Et puis, si je m'en souviens bien, quel trouble moral, quel malaise indéfinissable? Tout respire la joie et la béatitude autour de lui, qui souffre, quand se répand la terrible nouvelle : la peste a infesté la ville. Il faut partir. Mais lui, partira-t-il? L'hôtel va fermer. Les touristes fuient. Tout s'assombrit sous le soleil éclatant, tout semble dérisoire face à la mort qui emporte les vivants. Que choisira notre héros? La vie sauve, la banalité d'un retour en Allemagne, ou l'obstination d'un surplace fatal?
Laissons là ce roman extraordinaire. Arrêtons de rêver sur la Beauté! Après tout, c'est quoi la beauté? Une forme, une oeuvre de la nature ou de l'homme, un fruit du hasard ou du travail? Et quand je la regarde, ébloui et stupéfié, que vois-je au juste? Est-ce l'objet qui est beau et cause d'émoi, ou est-ce mon regard qui construit tout cela, à la faveur certes d'un objet exceptionnel, mais que moi seul je fais exister dans sa valeur absolue? Et quand je l'ai regardée, que ferai-je? L'adorer? Me prosterner ? Prier? Méditer? D'autres ont des réactions très différentes : il se lève en eux, comme dans un fameux poème de Baudelaire, une sorte de haine sourde, un appel à la profanation, une soif de saccage? Cela existe plus qu'on ne pense. Et chez d'autres la peur pour l'objet, peur qu'il soit détruit par des malfrats, salopé par la sottise. Il faut le sauver. Mais comment? Le refaire en quelque sorte, dans une esquisse, un tableau, ou le figer dans une photo, ce qui paraît plus facile, et qui est rarement réussi. Ou le chanter, le transposer en musique. "Jai peur que la beauté ne meure, parce que je sais que tout meurt, même la beauté. Que la mort emporte la laideur, soit, la brutalité et la haine, tant mieux, mais qu'elle emporte ce qui est beau, qu'elle fasse que dans la forme apparemment achevée le temps continue une oeuvre, non d'embellissement mais de destruction, de décomposoition, de pourriture .... Qui pourrait accepter cela? Quel Dieu sadique n' a fait naître la beauté que pour la transformer en charogne? La mort est déjà dans la fleur, que dis-je, dans la tige et la racine même, dans la semence! La vie, la grande semeuse, est en même temps la grande faûcheuse. Tout cela nous le savons parfaitement. Mais comment le vivons nous?
Un ami artiste me dit que dans son désespoir inexpliqué il ne lui reste comme joie athentique que de contempler les nuages. J'aime cette disposition, si proche de la mienne. Mais les nuages nous apprennent à la fois le temps qui passe et l'éternité du passage immobile. Le ciel est comme notre âme : apaisée, tourmentée, virant au violet, au rouge sombre, au bleu tropézien, avec des striures, des balafres, des aurores exaltantes et des orages abominables. Regarder les nuages dans le ciel c'est contempler son âme. La beauté y est toute, mais la mort aussi.
Freud parle quelque part de l"fugitivité "Vergänglichkeit" : caractère de ce qui passe. Le passage est douleur. L'impermanence est douleur (Bouddha) Tout ce qui existe se décompose, tout ce qui nâit doit mourir. Rien de plus instructif que la contemplation des nuages dans le ciel. mais aussi, en tout cas pour moi, rien de plus merveilleusement apaisant que la comtemplation du cours d'une rivière, où tout passe, feuilles et vaguelettes, mais qui en soi ne passe jamais. Seules les belles images comme celles-là peuvent nous faire accéder au niveau requis pour joindre dans l'intuition la Beauté et la Mort.
06 mai 2008
Le COMPLEXE de FAUST
J'ai toujours été fasciné par les premières scènes du Faust de Goethe. "J'ai tout appris, philosophie, théologie, histoire, sciences naturelles, médecine, sans repos, sans répit- et me voilà aujourd'hui aussi ignorant qu'au premier jour!" C'est à peu près ce qu'il dit au début de la pièce, et que je pourrais dire tout aussi bien. Non que je puisse me vanter de quelque savoir spécial ou exhaustif, loin de là, mais les choses importantes je crois les avoir comprises à peu près. Dans la suite de la pièce, Faust, désespéré, se prépare un suicide expéditif, lorsque soudain les cloches de Pâques viennent interrompre son projet. On connaît la suite : l'apparition de Méphistophélès, le pacte conclu entre les deux compères. Perdu dans ses grimoires poissiéreux, cerclé d'alambics fumeux et méphitiques, Faust, tout entier adonné à l'étude et à la recherche, n' a rien connu des voluptés de l'existence, des femmes, du désir, des flammes de la jeunesse, des ardeurs de l'âge mûr, des projets et des folies des hommes. Il n' a été qu'un zombie scolastique claquemuré entre les quatre cloisons de son repaire, les yeux fixés sur l'éternité, à chercher le gand secret de l'existence, sans jamais se donner le droit ni le temps d'exister. Le voilà tout cacchchyme et rabougri, il est trop tard . "TROP TARD POUR TOUT" ; et dans cette formule il ouvre grande à Méphistophélès la brèche par où celui-là pourra attaper le saint homme dans ses filets : 'Donne moi ton âme immortelle, et en revanche je te rends la leunesse, je te montre le monde, je comble tous ces désirs d'humain auxquels tu as cru devoir renoncer".
On parle souvent du démon de midi. mais pour Faust midi est déjà loin. Lui il en est à évaluer ce qu'il lui reste de jours ou de semaines, tout au plus, pour vivre encore. "Vivre encore" - mais je n'ai jamais vécu. Je ne sais absolument pas ce que c'est "vivre". Tout le monde parle du vivre, de la joie de vivre, de la peine de vivre, mais vivre, c'est quoi? Ce que moi j'ai vécu, ce en quoi j'ai cru avec toute l'ardeur de la foi et de l'espérance, est-ce là vivre? Je n' ai pas vu le monde, je n'ai pas vu Dieu, je n'ai rien vu, rien entendu, rien senti de ce qui fait le bonheur et le malheur des autres hommes!
Complexe de Faust : cette tristesse sans bornes qui vous saisit à un moment crucial de l'existence; lorsque vous réalisez que le temps est irrémédiablment compté, que vous avez gaspillé lé temps, même dans les tâches les plus nobles, que vivre c'était sans doute autre chose que cette monotonie des besoins,cette facticité des désirs, cet éphémère des satisfactions, et cette tenaille impitoyable de l'insatisfaction. Quoi! C'est pour si peu de chose que nous venons au monde? C'est pour travailler, manger, dormir, concevoir, et recommecer encore, jusqu'à ce que les forces vous manquent, et que votre carcasse s'en aille par petits bouts, sans laisser qu'un sac d'os et un peu de poussière?
Je ne sais si je définis avec justesse la chose. Mais je m'efforce d'en saisir les traits essentiels, à partir d'une étrange tristesse qui me saisis souvent, dont je ne puis parler à personne, et qui passerait pour de la sensiblerie. Ce n'est pas exactement de l'angoisse au sens courant, ni de la peur (ce n'est pas à proprement parler une peur de la mort) ce n'est pas une crise de dépression, c'est plutôt le désespoir absolu, terrifiant, la conscience implacable que le temps a passé, et vous avec. Que vous n'êtes rien d'autre que du temps, que le temps justement n'est pas l'éternité, que tout passe et que sous un certain angle vous êtes déjà mort, qu'il ne reste rien de vous - ou si peu - et qu'un vent invisible vous entraîne vers le trépas. A quoi s'ajoutent de vains regrets, de stupides représentations de plaisirs manqués, de projets avortés, de ratages innombrables, tempérés par le souvenir de tel ami cher qu'on a perdu, de telle soirées passées avec votre femme et vos enfants, de telle petite chose sans importance qui prend soudain, en ce moment terrible, une gigantesque importance. On se raccroche à un détail, un cadeau, une photo, une lettre cachée sous le matelas, un baiser arraché au sortir de la messe, toujours de petites choses, mais qui résument tout. A croire que l'essentiel est dans les petits riens, que les grands projets, les grands succès ou les grands échecs comptent fort peu au regard du détail qui exprime tout. Ainsi donc nous ne vivons que pour de petits riens? Qu'en dehors de la tâche que nous confie la nature, celle de perpétuer l'espèce, pour nous individuellement rien ne compte autant que ces petits riens, qui nous ont marqué plus que le faste et la misère du monde. Dans une crise un peu comparable, mais que j'ai connu à la quarantaine, me croyant agonir, je m'accrochais à la vue d'un arbre, par la fenêtre ouverte, inlassablement, comme si cet arbre résumait l'univers. Et de fait, à ce moment où je disparaissais, il était l'univers.
Que dire de plus? Le reste est du vécu brut, incommunicable, indéfinissable. "Erlebnis", en allemand à quoi nous n'avons pas d'équivalent : du vivre à l'état brut, de l'expérientiel si l'on veut, de la "vivance" comme on dit en sophrologie. J'imagine bien Boudhha, en méditation sous son grand figuier, traverser cette expérience terrifiante de l'éphémère sans recours, de l'absence totale d'instance réconfortante, vivant l'absolue solitude d'un sujet conscient qui n'est pas un Moi, et qui se confie humblement, la main posée à terre, à la terre qui porte tout et qui emporte tout.
Le COMPLEXE de FAUST : suite
Faust vend son âme au diable pour retrouver sa jeunesse perdue et commencer une vie d'explorations, d'aventures, de plaisirs. Si le Diable se présentait devant moi, que lui dirais-je? Je n'ai pas d'âme à vendre, mais peut importe, si lui y croit. En échange de ce rien que je lui laisserais que demanderais-je? Toute la question tourne en apparence autour de la "jeunesse". Perdre sa jeunesse c'est perdre son âme, croit-on. C'est aussi l'obsession de notre temps: formes souples et minces, corps allongés et bronzés, ligne ferme, teint éclatant, dents billantes, seins en silicone, et bientôt chacun se croira tenu de recourir à la chirurgie pour dissimule une pauvre ride sur le visage ou un centimètre cube de cellulite. Jeunesse égale performance : écartons les vieux, jetons'-les hors de l'entreprise, ils coûtent trop cher, et d'ailleurs ils sont incapables d'adapatation. Demain, pour payer les retraites de ceux qui s'obstinent à ne pas mourir à temps on fera le tri entre ceux qui méritent de vivre et ceux qui sont décidément inutilisables. Ces tristes données n'étaient pas en usage au temps de Goethe. Il n'empêche que son héros veut la jeunesse.
Etre jeune c'est se sentir et se croire immortel. Cette illusion dure généralement jusque vers la quarantaine. Et après? Rien n'est comme plus avant. Mais entre quarante et soixante ans on se sent encore protégé par l'existence des parents qui semblent faire obstacle au travail sournois de la mort. Puis les parents meurent, souvent après d'interminables maladies qui nous présentent le spectacle insoutenable de leur déchéance. On voudrait conserver l'image de nos parents jeunes, sportifs et vigoureux, et l'on voit se traîner un vieillard de plus en plus acariâtre et atrabiliaire qui vous dégôute de l'avenir. Ainsi donc le futur qui nous attend, c'est çà? On s'accroche alors désespérément à l'image de telle star de quatre vingt ans qui fait toujours encore de la musique ou du show biz. Mais le coeur n' y est plus. On se sait, on se sent mortel, et quand on l'oublie, les lombalgies et autres désagréments de la "vieillerie" vous rappellent à la réalité.
A soixante ans, pour un esprit lucide, l'affaire est consommée. Chaque jour devient une improbabilité, et de plus en plus improbable. On voudrait rattrapper le "temps perdu". Mais en quoi consiste donc ce fameux temps perdu? Perdu pourquoi? Pour qui? On n'en sait rien. On rêve qu'on aurait pu mener une vie moins monotone, plus excitante, plus tropicale. On rêve d'îles lointaines, languissantes sous le soleil, de siestes crapuleuses sous les palmiers, de soirées interminables à danser, à boire, chanter et baiser. Certains plaquent tout et s'en vont sans prévenir. D'autres se jettent dans l"évasion fallacieuse de l'alcool ou de la drogue. D'autres courent et tirent des jeunettes intéressés ou fascinées, jusqu'à épuisement. D'autres encore se résignent et se laissent lentement mourir. Mais qui pourrait éviter la crise?
Tout le problème au fond c'est le désir : faire le deuil du passé, quoi qu'il fût, et passer de la projection morose de la mort à une nouvelle affirmation de la vie. D'une autre vie, avec d'autres valeurs. Moins d'illusions et plus de réalisme. Les pertes sont très douloureuses : perte du Moi idéal après lequel nous avons couru toute notre vie, espérant égaler un jour cette image d'excellence ou de perfection qui hantait notre enfance. Perte de l'enfant miraculeux, celui que tous adorent, au sourire cajoleur, et auquel nul ne résiste. Perte de la jeunesse précisément, d'une forme de santé insolente et fallacieuse, des valeurs et idéaux de jeunesse, dépérissement de l'Idéal du Moi qui nous a longtemps tenu lieu de colonne vertébrale, perte de belles images de jeunes femmes affriolantes que nous n'avons plus aucune chance de séduire. Pertes de mémoire, de sensibilité, d'attention, de concentration. Et pour un homme le pire de tout, ai-je besoin de préciser? ("Au delà de cette limite votre ticket n'est plus valable")
Cela fait beaucoup. Ce qui est terrible c'est quand tout arrive en même temps. Alors là c'est vraiment la débandade ! Ce n'est certes pas un hasard si l'on attribue plus volontiers la sagesse au vieux qu'au jeune! Vertu moins choisie qu'imposée! (Voir Montaigne, encore!) Et que vaut une vertu que la nature vous impose en vous dépossédant de toutes vos tentations, ou de tout pouvoir? Mais la sagesse, ce n'est pas forcément la triste vertu de l'impuissance. Il faudrait bannir ce mot de sagesse, qui m'insupporte de plus en plus, et parler tout simplement de Sophia: ce terme grec n'a en français aucune connotation pleurnicheuse, miséreuse et consoleuse. Un sage grec est fier de sa sagesse. ce qui signifie en très clair qu'il a dépassé les deuils dont j'ai parlé, accompli les travaux de nettoyage des écuries d'Augias, coupé les têtes de l'Hydre et qu'il sait, comme Ulusse, résister au chant des sirènes, sans qu'il faille pour cela l'attacher à un mât! La force de l'esprit, si elle est intacte, est une grande forceet qui vaut bien la sportive ou la militaire. Qui faut-il admirer le plus, Alexandre qui conquiert l'Asie et meurt de la fièvre à trente trois ans, ou Démocrite, centenaire, écrivant un ultime traité sur la nature?
C'est sur cette notion immense, inévaluable de nature, ou plutôt de Physis que j'aimerais clore ici ma petite méditation. Notre maladive hypertrophie du Moi nous fait oublier que nous vivons sur une toute petite planète, où le soleil, par ses bombardements, mélés à l'eau des océans, a fait naître cette vie, dont chacun se croit le maître et le possesseur, et qui n'est jamais autre chose que la vie universelle.
02 mai 2008
DEUILS et CHAnCES de la SOIXANTAINE
La vie est une suite de crises, avec de temps en temps des accalmies, parfois longues et bienheureuses, parfois courtes et trompeuses. C'est dire que la crise n'est ni une exception, ni une anomalie, mais un processus vital d'adaptation et de renouvellement. Une poussée de dent est une crise. La puberté est une crise. la soixante peut l'être ou ne pas l'être.
Je viens de traverser, quant à moi, une crise majeure, sur plusieurs années, et parfois j'ai eu le sentiment que je ne m'en remettrais pas, que j'étais bon pour le sapin. Deuils des parents, départ des enfants, tous majeurs, libres et plutôt heureux, échecs patents de mes ambitions littéraires et de ma vocation de poète, passage à la retraite, avec, il faut le dire aussi, une dépression récurrente qui a assombri et aigri quelque peu un caractère déjà porté à la mélancolie, mais alerte par ailleurs et plutôt dynamique. Je pense souvent à Montaigne qui se sentait vieilli dès les quarante cinq ans et qui se plaint sans cesse de sa capricieuse mémoire. Cela m'arrive aussi. Mais récemment je me suis senti si vieux que je m'étonnais de pouvoir encore poser un pied l'un devant l'autre. A d'autres moments je me sens plutôt gaillard et pétant de projets, - fort peu réalistes en vérité. J'ai toujours été plutôt cyclothymique, avec des variations fâcheuses de l'humeur, ce qui a donné à mon parcoiurs interne quelque chose de chaotique et de souffreteux. A l'extérieur je fais plutôt bonne figure, ce qui trompe le monde. Globalement j' ai toujours trouvé la vie très difficile, alors même que socialement j'ai pluôt réussi mon coup. Mais le social c'est l'apparence. Ma vraie disposition interne est plutôt mélancolique, comme déjà dit, avec des accès de bone humeur qui ne présagent rien de bon. J'ai souvent dû recourir à l'aide psychologique externe pour surmonter mes crises et tenter de colmater des plaies béantes. Mais il y a pire, et j'en ai une conscience très aiguë.
A soixante ans j'ai le sentiment que la vie m'échappe de partout, qu'elle me glisse entre les doigts et que le temps s'accélère d'une manière invraisemblable. Les journées passent comme des songes, souvent identiques quant au contenu. Je n'aime plus guère voyager, cela est si fatigant! Je n'aime plus la musique alors que j'appréciais cet art plus que tous les autres, poésie mise à part. La musique me rend triste, nostalgique et chagrin. Je n'aime plus guère que le chant des oiseaux, si varié, si mélodieux, si apollinien alors que Mozart même me paraît sombre. Je passe de logues heures sur mon balcon, d'où je jouis d'une vue admirable sur les arbres et les maisons à moitié dissimulées par le feuillage en croissance. Je fais de la méditation, de plus en plus souvent et de plus en plus longuement. Les oiseaux bercent et colorent mes impressions intérieures et leur confèrent une sorte d'exquise fraïcheur. Ou alors je m'assois à ma table, je dispoes un livre ou un cahier devant moi, mais j'oublis de lire, absorbé par la beauté des arbres et des nuages. Je voudrais écrire quelquefois sur mon balcon, mais je n'y arrive pas. La verdure me fascine et me fait considérer mes propres pensées comme des habillages sans contenu. La vraie pensée ne pense pas. Je pense de moins en moins. Je lis de moins en moins et je suis de plus en plus longtemps à ne rien faire, à rêvasser sur ma terrasse. Cela me rend en quelque sorte la conscience du temps, de son écoulement continu, mais aussi, à de bienheureux moments, de sa lenteur. Le temps le plus agréable c'est celui qui s'oublie lui-même dans une longue méditation silencieuse, recueillie, en position bouddhique. C'est là l'application parfaite de la Theoria, telle que je l'entends
On aura compris que dans un tel dispositif ce qu'on appelle la philosophie m'occupe assez peu. Mais sait-on que Descartes recommandait de ne pas philosopher plus d'une heure par jour? Que Hume quittait volontiers ses traités "abscons et abstraits" pour retrouver la compagnie des honnêtes gens? Les philosphes ne sont pas toujours les barbons déjantés que l'on imagine!
SUITE
La soixantaine est une catastrophe pour qui n'a appris qu'à travailler, qui n'a maîtrisé qu'un seul art ou une seule technique et qui se retrouve aussi dénudé que Job sur son fumier. C'est malheureuresement souvent le cas chez les hommes qui ont tout investi dans la profession, en oubliant de vivre. Souvent le trépas survient assez vite, surtout si l'épouse continue à monopoliser tout l'espace domestique et à gérer le tout de haute main. Les femmes en général se débrouillent mieux. Mais je crois aujourd'hui qu'il me serait possible de vivre seul s'il le fallait. Vient un temps où la conscience du moment, de la subjectivité du moment, de la liberté du moment se vivent comme une priorité absolue. Le précieux entre toutes choses c'est ce qu'on peut perdre à tout instant.
On entend dire parfois qu'avec la soixantaine on peut commencer une autre vie. Mais on ne mêne jamais qu'une seule et même vie, et ceux qui changent tout en un jour recommencent souvent la même chose avec une nouvelle partenaire. Mais il y a des tranches de vie, et elles peuvent être très différentes. Il faut faire avec ce qu'on est et non avec ce qu'on voudrait être, c'est là la véritable révolution de la soixantaine, révolution extrêmement difficile.. On voit passer de belles jouvencelles par les rues de la ville. Comment ne pas avoir un brin de nostalgie "Ah si j'avais su... " Et qu'aurions dons fait de si extraordinaire que nous n' ayons fait avec notre partenaire? Cette nostagie, bien compréhensible, a forcément quelque chose d'un peu ridicule. Et les perspectives d'avenir sont plutôt limitées. Moins de résistance physique, moins d'entrain, moins de libido, moins de charme, mois l'allant en un mot. Tout nous pousse à nous détourner en partie des plaisirs et des efforts physiques -que j'aimais tant, notamment en pratiquant les arts martiaux-et ce sera perte sèche si nous n'investissons davantage dans la culture. Jung faisait remarquer que les nécessités de nature sollicitent toute notre énergie dans la première partie de la vie, mais que la seconde pouvait être une découverte de la liberté intérieure et de l'authentique culture. Il disait aussi qu'il est incroyable que rien, absolument rien ne prépare les hommes et les femmes à une mutation aussi radicale, et nécessaire si l'on veut avoir quelque chance de ne pas se pétrifier dans la répétition ou dans l'arthrose intellectuelle. Je sens parfois combien il devient difficile de s'intéresser à de nouvelles productions artistiques ou autres : on a l'impression -fausse -d'avoir tout vu, tout lu, tout entendu et que le monde n'est qu'éternel retour du même. Ce n'est d'ailleurs pas tout à fait faux. "Eadem sunt omnia semper" -"sed aliter", corrigeait Schopenhauer ( Les choses sont toujours les mêmes - mais autrement.) C'est cet autrement qui doit nous solliciter et nous émoustiller. Je pense aujourd'hui que je me suis laissé enfermer dans une sorte de carcan, par ma faute en grande partie, et que la dépression en est largement la cause, et la conséquence.. Mais il reste de la vie en moi, une certaine combattivité, beaucoup de dégoûts et de refus, et beaucoup de choses à dire et à faire entendre. Bref je deviens philosophe. Et dans un sens dont je n'avais aucune idée autrefois. Je croyais qu'importait le savoir. Mais je sais maintenant que l'essentiel n'est pas là. C'est une forme supérieure de liberté qu'il faut conquérir ce que Jung sans doute entendait par culture, et que c'est l'exemple de la liberté que nous devons transmettre, et non des recettes périmées. C'est là une noble tâche, et qui mérite bien qu'on repousse autant que possible les progromes de la vieillesse et de la maladie. La chose est plus aisée si vous sentez une attente en ce sens auprès de vous, et que la jeunesse peut s'intéresser à autre chose qu'aux signes visibles de votre décrépitude. C'est pour cela que la retraite est une menace psychologique : nul n'attend plus rien de vous et du coup vous n'attendez plus rien de personne.. Alors commence le cercle vicieux de la dégénérescence. Donc investissons nous là où nous pouvons servir à quelque chose. Mettons nos talents au service de ceux qui cherchent et qui veulent progresser. Donnons l'exemple d'une liberté fière et créatrice, sans faux semblant ni forfanterie.
01 mai 2008
ACTIVITES de MAI
Mai
mardi 13 mai à 17h30 Atelier au FORUM de la FNAC : "la sagesse tragique" : discussions, avec Guy Karl
Jeudi 15 mai à 18h Cameo CAFE RELATIONS HUMAINES avec Christian Rataux
Jeudi 22 à 18h Petit monde de Barnabé : CAFE ASTRO avec Maelle Wolf
Dim 25 à 10h30 CAFE PHILO Saint Epvre : sujet au choix du public : avec Guy Karl
Mercerdi 28 PHILOZOOPHE CAFE de Patrice Eckert 17h30 Petit monde de Barnabé;
l' AMOUR COURTOIS
Le Moyen-Age avait inventé une expression assez paradoxale de l'amour qui pouvait à la fois se dire, et quasi s'officialiser, voire s'afficher lors de joutes chevalersques ( le chevalier attachait à la pointe de sa lance un petit drapeau dont l'effigie désignait clairement la Dame de ses pensées) et qui de l'autre exigeait une abstention physique intégrale. Le chevalier vouait son amour à une Dame qu'il ne toucherait jamais, qu'il n'épouserait jamais, et qui pouvait fort bien être mariée à un tiers. On distinguait sans ambage un amour plus ou moins vulgaire marqué par la recherche de la volupté, d'un autre amour, quasi éthéré, quasi céleste, scellé d'un voeu infranchissable. La Dame des pensées restait chaste dans le coeur chaste de son amant de coeur, quoi qu'il advînt. On retrouve là quelque chose de la distinction platonicienne entre l'Aphrodite céleste (ourania) et l'Aphrodite ordinaire, maîtresse des couples et de la génération. Le chevalier pouvait fort bien être marié de son côté, comme la Dame de ses pensées, mais tous deux se vouaient une sorte d'amour à la fois public et privé marqué du sceau de la chasteté, du respect, d'une amitié supérieure. Ce type d'amour exprimait des idéaux fondamentaux du christianisme en opposant Eros et Agapè, comme le faisait Platon à sa manière, dans des termes différents. D'où notre expression : "amour platonique", défini simplement comme sublimation du désir. Mais dans le christianisme il y avait d'autres idéaux qui expliquent en partie l'amour courtois : la courtoisie précisément, c'està dire une "cour" assidue et cependant toute d'abstention, un dévouement sans borne, une fidélité sans faille, comme celle que l'on doit au Christ.
Si je rappelle ces histoires anciennes ce n'est pas spécialement pour juger de leur pertinence. Je voulais simplement insister sur le caractère formel, culturel, conventionnel de l'amour et de ses innombrables formes possibles. Je pourrais y opposer par exemple ce que dit Montaigne de son amilitié quasi passionnelle pour La Boétie, sans pour autant y surajouter un soupçon d'homosexualité. De quelle sorte d'amour Sappho aimait-elle ces jeunes filles à elle confiées pour être préparées au mariage? On parle de saphisme, de lesbisme mais qu'en savons-nous? De quelle sorte d'amour Achille aimait-il Patrocle au point de pleurer et de se rouler dans la poussière pendant quinze jours de suite? De quelle sorte d'amour le sage grec aimait-il son élève de quinze ans, dont la légende veut qu'il en fît un "aimé" ( Voir là dessus Platon ; impossible d'être plus explicite)
Eros a mille visages. On ne peut repousser Eros. Quand vous aimez quelqu'un commencez par l'admettre sincèrement pour vous-même. Et là analysez bien. Que veut Alcibiade en poursuivant Socrate de ses assiduités? Mais surtout, pour notre propos, que veut Socrate? Il le dira clairement : non pas offrir sa queue à Alcibiade ( je traduis du grec, qui est toujours explicite en toute chose), non pas courir après la sienne mais inciter Alcibiade à s'élever dans le domaine de la connaissance de soi, conformément au voeu fait à Apollon "connais toi toi même). Et dans le même temps Socrate se déclare très officiellement l'"amant" d'Alcibiade! Allez comprendre! Ce que les grecs appellent Eros, Aphrodite ou amour apollinien nous échappe complètement, sauf à nous immerger, comme j'essaie de la faire, dans l'esprit d'une culture qui fut la gloire du genre humain et son apogée.
Concrètement : je trouve assez salutaire que l'on sorte enfin des maigres et sottes catégariers dans lesquelles l'ordre bourgeois a enfermé l'expression de l' amour : mariage obligatoire, cocufiage distingué, amours mondaines ou vénales, comme dans la Vienne de Freud qui cultivait l'hypocrisie jusqu'à l'hystérie. Touters ces catégories ne sont qu relatives et l'on voit aujourd'hui fleurir touters sortes d'accointances licites ou illicites, reconnues ou clandestines, avec plus de franchise et de liberté. Freud voulait libérer la sexualité. En partie, c'est fait, du moins dans l'affleurement de certains comportements. Mais on est loin du compte, car l'inconscient ne vous lâche pas si facilement, ni la tradition juridique. Il est simplement dommage que certains se croent tenus d'exhiber des attitudes et comportements pervers, provoquants et stupides, ce qui donne un nouvel espoir de revanche à l'ordre moral plutôt que de favoriser l'éclosiion de la liberté.
Un mot encore: je disais qu'il faut commencer par reconnaître en soi l'amour quand il apparaît. Inutile de tricher, de déguiser, de feinter, de refouler Vous serez maalheureux, voilà tout. Et insupportable aux autres. Mais cela ne signifie pas se précipiter tête baissée dans les bras de Vénus. De quel amour aimons-nous?Quel est notre secret désir dans le désir de l'autre? Et l'autre, quel est son désir? Et quelle place faire à la volupté? Est-il toujours nécessaire de se livrer au jeu de la parade sexuelle? N'est on pas plus libre, à tout prendre, quand la soif sexuelle se fait moins pressante? L'amour est-il désir, le désir est-il amour? Quelle distance entre amour, amitié, amitié amoureuse, amour de coeur, amour courtois, amour sublimé et desexualisé, amitié d'amour? Vaste programme de recherche, et d'autant plus difficile à mener que l'amour s'adresse bien à quelqu'un, et que celui ci peut parfaitement vous ignorer, vous mépriser, ou s'enflammer d'une passion dévorante. Je crains qu'on ne soit jamais exactement au même diapason, aussi Eros est il un musicien plutôt approximatif!
30 avril 2008
GALIPETTES
On me reproche parfois d'être un peu raide, tranchant, négatif dans mes interventions au Café-Philo; permettez moi simplement, en guise de non-excuse, de rappeler ce mot de Diogène le Chien à propos de Platon "Qu'est ce donc que cette philosphie qui ne dérange personne?" Il me semble que le rôle d'un animateur c'est d'"animer", donc de faire passer de l'âme, du souffle, de l'orage du dehors, et non de contribuer au sommeil de la Belle au Bois Dormant!
Depuis ce matin je me demande ce que veut dire "ne rien faire", sachant que "rien" dérive du latin "rem", qui veut dire "quelque chose". Etymologiquement, ne rien faire c'est ne faire quelque chose. Soit ! Mais essayez, ne serait-ce qu'un instant, de ne faire quelque chose; vous marchez, vous vous asseyez, vous vous absternez de lire, de penser à votre patron, de causer à votre femme, de regarder les oiseaux, de boire un café, de préparer vos vacances, d'évoquer le dernier film etc Eh bien que faites vous donc? Rien ou quelque chose? Et même si vous vous endormez il se trouvera un malotru pour dire "il dort". Mais alors rien, c'est quoi? Un artifice de langue qui bouche un trou, ou une athentique expérience du réel?
"Qu'est ce que la vie," demandait lBoudhha? . Premier disciple " Un printemps, un été, un automne, un hiver. "Faux" répondit le Maître. Second disciple : " Une matinée, une soirée" - "Faux" dit le Maïtre. "Mais alors, demande un troisième "un aller un retour". " Voilà qui est déjà mieux dit Boudhha. Disons que la vie c'est : un inspir, un expir."
Les philosophes grecs aimaient bien les jeunes garçons. Cela s'appelait "la paideia" soit, l'art d'éduquer. Aujourd'hui on dirait plutôt qu'ils étaient pédophiles soit amants des enfants. D'où cette ruse de Nietzsche : "le philosophe d'aujourd'hui sait que la vérité est femme. Aussi s'intéresse-t-il aux femmes". Juridiquement c'est moins dangereux. Mais psychologiquement? La femme inhibe (garde en elle) quelque chose que l'homme exhibe. D'où la curiosité infinie des mâles. "Mais que veut donc la femme" demandait le malheureux Freud?" Je serais tenté de dire " Soit la femme exhibe son inhibition, soit elle inhibe son exhibition". A vous de choisir.
DE L' EXHIBITION
Voilà manifestement une des tendances les plus irritantes de notre époque, mais d'autant plus indéracinable qu'elle s'iscrit entièrement dans la logique productiviste du capitalisme planétaire. "vendre à tout prix (ou presque !) à n'importe qui pourvu que ça rapporte. Et comme le paradis ne trouve plus guère d'acheteurs, on se rabat sur les valeurs sûres et sempiternelles : le profit et le sexe.
Je hais l'exhibitionnisme parce que c'est un jeu pour débiles mentaux, et le rêve planétaire de nos dirigeants semble être de nous ramener le plus vite possible au niveau de la débilité universelle.
FreuD avait repéré quatre formes principales de perversions : exhibitionnisme, voyeurisme, sadisme, masochisme. Il scandalisa beaucoup de monde en affirmant que nos petits angelots d'enfants manifestent tous à des degrés divers ces quatre tendances, fort naturelles au demeurant, et que la passage du Complexe d'Oedipe devrait permettre de les soumettre au primat du génital, ce qui serait la normalité. Mais l'expérince lui montra que beaucoup d'adultes restaient fixés à des comportemens prégénitaux, et refusaient de changer quoi que ce soit à leur pratique sexuelle. Ce fait est absolument avéré par les enquêtes sociologiques. La perversion, pourchassée par une société puritaine, va se réfugier dans l'art, le cinéma, la photo, le roman et bien entendu dans nos rêves, sans parler du fantasme. En toute rigueur, la perversion fleurit, déborde, s'exhale à l'infini dans chaque psyché humaine, à tout heure, ou presque! L'enfer est pavé de fantasmes orgiaques et dionysiaques!
Notre société renonce à la censure pour mieux exploiter cette puissance fabuleuse du fantasme pervers, l'étaler, l'exhiber au sens propre. Tout le monde voit bien qu'il n' y a rien aucun rapport logique entre la belle fille qui exhibe son sein gauche dénudé et la marque de savon supposée rajeunir la peau. La chose est encore plus sensible dans la publicité pour hommes où n'importe quoi, absolument n'importe quoi est sexualisé poue attirer le regard : à croire que globalement les hommes sont encore plus débiles que les femmes et formidablement manipulables!
Mais venons-en à l'analyse. Exhiber veut dire montrer, étaler, avec une connotation péjorative de perversité. Un honnête homme ne s'exhibe pas. Une femme honnête se flatte de sa réserve et de sa pudeur. Mais écrivant cela j'ai l'impression de faire du Balzac tant les temps ont changé. L'exhibitionnisme est partout, et n' a presque plus de limites, quelles qu'en soient les conséquences morales ou psychologiques. On se moque bien d'élever les enfants dans la décence si le cul rapporte plus que le reste. Les psychiatres peuvent se frotter les mains : ils sont assurés d'une inépuisable cliente de névrosés, de borderlines, de narcissiques voire de psychotiques totalement déboussolés, et incapables de toute investissement dans la réalité. Le fantasme aura tout immergé.
Exhiber, étymologiquement, veut dire "avoir dehors" ou faire voir dehors. On exhibe quelque chose pour les autres, pour susciter le respect ( la majesté du pharaon ) la crainte ( le fouet, le sabre) l'admiration (un beau collier) on l'envie (mon pénis est plus long que le tien). Tout cela est, soit en passant, assez infantile, puisque j'ai besoi du regard de l'autre, de son regard envieux, admiratif ou haineux pour exister pleinement, pour donner à l'Image du Moi une dimension quasi divine. Comme le faisait remarquer Pascal : que serait un magistrat sans sa perruque et sa roble de célébration? Un pape sans la mitre? Toute la société repose sur l'exhibition de signes de puissances. Mais remarquons qu'il ne s'agit là que d'exhibition symboliques : on rappelle lla préséance de l'ordre politique religieux et juridique sur les velléités individuelles. Aucune société organisée ne peut se passer de ces gadgets -signes, de ces "marques et de ces montres".
L'exhibitionnisme dont je parle est tout différent : il ne relève d'aucune justification collective et reconnue, d'aucun légitimité symbolique. L'imaginaire envahit tout. Le narcissisme s'étale partout, jusque dans la sphère du présidentiel. Chacun peut revendiquer, à partir de soi seul, un droit à faire valoir telle particularité de sa bouche et de sa fesse droite ( percings), telle idéologie secrète et indéchiffrable dans sa toilette, sans compter les exhibitions propremente et directement sexuelles. " J'au un cul en or ; il faut que la terre entière le sache". Mon pénis est aussi long qu'un tuyau d'arrosage ; il faut que toutes les femmes le sachent, sans compter les hommes qui vont en tirer une tronche !" Bref : moi, et moi et moi! Exhiber, rappelons-le, c'est "avoir dehors " ,donc dans l'apparaître, le public, le visible, le tangible, le vérifiable. Gloire d'un jour. Demain un autre ira un peu plus loin que vous et vous serez effacé de la conscience collective. Consolation narcissique "Au moins je serai passé une fois à la télé". (J'ai failli écrire la "tétée", lapsus interéssant!
Etymologiquement le contraire de l'exhibition ,c'est l'inhibition. "in-hiber" c'est avoir dedans, garder dedans. On parle d'un femme inhibée quant aucune ruse ne vient à bout de sa résistance. L'Exhibition, pour des raisons anatomiques évidentes, serait-elle spécifiquement masculine - la gloriole, le rôle, l'autorité, la querelle du pouvoir et de la représentation etc Ce n'est pas tout à fait faux, et les femmes le savent bien qui laissent leur mari jouer le beau en public quand il est un toutou à la maison! Et l'inhibition serait-elle spécifiquement féminine? Ce n'est tout à fait faux ; la réserve est une vertu, et en plus elle attise le désir masculin, double avantage! La femme cache, notamment son intimité. Les hommes aussi d'ailleurs. Mais très différemment. En cachant la femme laisse toujours entrevoir un petit quelque chose qui dément la réserve affichée, et pour un homme, en fait justement une femme : le soutien gorge plongeant, la naissance des seins, une épaule dé nudée, un nombril charmant entre deux pièces de tissu, une fente savamment étudiée pour attirer le regard sur les jambes. Ce n'est pas moi qui vais apprendre aux femmes à séduire. Je remarque simplement que le jeu exhibitin-inhibition atteint chez les femmes le comble du raffinement, et exprime toujours deux messages contradictoires : attention, pas touche je suis une femme qui mérite considération, pas une pute,- et en même temps, regardez comme je suis belle, "la plus belle pour aller danser", le point d'attraction pour tous les regards libidinaux des hommes et envieux des autres femmes, toutes mes rivales, Je montre, mais pas tout. Je cache, mais pas tout. Subtilité de l'art, de la feinte, de la parade et de la mascarade. Socialement la femme est condamnée à la duplicité : elle n'est femme que d'être respectable; elle n'est femme que d'être désirable.
On peut dès lors, et je suis de ceux-là, déplorer l'exhibition massive : elle tue le désir. C'est le déshabillage qui fait l'excitation, le reste est assez banal. Dans notre société je crains qu'on ne finisse par créer plusieurs mondes entièrement séparés : les hétéro, les homo, les bisexuels, et les no-sex. Paradoxalement une société relativement libérée sur le plan des moeurs, mais totalement soumise à la dictature capitaliste , ne finisse par créer une nouvelle forme de scissions et excisions : remarquez que cela ne gêne en rien le développement capitalistique, qui en a absorbé d'autres, et des bien plus grosses que celle-ci!
28 avril 2008
DE la NUDITE
"Vous voulez savoir si Archicontas est un vrai sage? Demandez lui de vivre tout nu, à toute heure du jour et de la nuit!". Etrange critère de sélection, et pour nous inintelligible, mais assez évident pour un Grec de l'âge classique. Appliqué chez nous il réduirait considérablement le temps des examens universitaires!
Il faut d'abotd distinguer "le nu" de la nudité. Le nu est un exercice pictural classique, qu'on inflige je ne sais pourquoi à de malheureux candidats, tous assis en rond autiour d'une fille qui prête ses charmes pour qulques sous au regard public, sans autre obligation que de se taire et de rester immobile. Un beau jambon des Pyrénées ferait aussi l'affaire, ou une belle vache du Cantal, baillée et attachée pour la circonstance! Et pourquoi la fille doit elle être nue? En quoi cette "vêture" particulière inclinerait-elle au génie artistique? Je dis bien "vêture" car notre fille n'est pas forcémnt nue parce qu'elle est dénudée.
La pratique du nu est un jeu subtil avec la norme sociale de la pudeur et de l'exhibitionnisme. On cache d'un côté, on montre de l'autre. Dialectique incontournable. Vous êtes habillé à l'entrée du camp de "naturistes", sitôt que vous franchissez la limite il vous est impérativement signalé qu'on ne tolèrera aucune entorse à la règle universelle du "dénudement intégral". Pas moyen de garder un misérable petit string pour dissimuler ce qui vous appartient en plus propre et singulier! Habillage obligatoire d'un côté, sous peine de prison, denudement intégral de l'autre sous peine d'exclusion! Comme dit Pascal " Vérité en deça des Pyrennées, erreur au delà". Juste une petite ligne de démarcation, comme entre le criminel psychopathe et le noble défenseur de la patrie! On voit que le dénudement est social, codé, conventionnel, historique, culturel, changeant selon les lieux et les temps, mais qu'il semble partout faire l'objet d'une règlementation à laq=uelle il est quasi impossible d'échapper, car encore braverait-on les interdis sociaux qu'on n' est pas quiite avec les images et les affects véhiculés par le regard d'autrui, et le sien propre!
A cet égard le streap tease offre un bel exemple. Tout est convenu d'avance : danse érotique et provocante, feintes libidinales, déshablillages progressifs, calculés, méthodiques et artistiques à l'extrème; juqu'à cette acmé de l'attente voyeuriste où brusquement, après un dernier petit "enlèvement" la fille disparaît en vous laissant au comble d'une excitation à la fois sincère et conventionelle. Là encore : jeu avec la limite. Pas trop peu, pas trop non plus. Les gens distingués verront là un noble critère de différenciation entre l'érotisme et la pornographie.
La culture coupe le corps en morceaux symboliquement inégaux : une épaule d'homme, cela évoque la force du travail manuel, une épaule de femme dénudée, cela évoque la caresse, la robe fendue est déjà quasiment un appel aux attouchements. Tout est codé. Selon l'image, l'apparence, la distance physique (qui a fait l'objet de calculs savants chez les psychosociologues). Impossible d'échapper aux normes, surtout avec les femmes qui sont très tätillonnes sur ce point, en quoi elles ont raison. Mais alors où la nudité?
Est-elle dans le couple d'amoureux? Dans l'heureuse retrouvaille du corps dans son intégralité, et dans celle de l'autre? Mais que de précautions, de manoeuvres controuvées, de faux-semblants, d'hypocrisie dans l'approche amoureuse! Le moindre faux pas et c'est la déroute, ou la honte. Comment vaincre dix sept ou dix huit ans de pudibonderie forcée, de religion abstentionniste, d'interdits maternels ou paternels, d'abstinence, et de fantasmes à la fois complaisants et honteux? La relation entre l'homme et la femme, même intime, atteint rarement à cette simplicité où la sexualité est intégralemlent rattachée au corps. Je dis bien "rattachée" puisque la culture a creusé une immense béance entre la partie du corps présentable, et l'autre, celle des"parties honteuses" comme on disait autrefois. Quel homme peut se vanter d'avoir pleinement récupéré son pénis, symboliquement détaché, marqué de honte, de culpabilité, de ridicule, et à l'inverse de fierté un peu sotte? Quelle femme joue simplement, ingénuement avec les ouvertures et les clôtures de son anatomie sexuelle quant elle a été menacée de mille morts en cas de relation " précoce" -sans parler de la terreur archaïque et quasi invincible de la grossesse non désirée?
Mais alors, où trouver la vraie nudité? C'est absolument évident. C'est la nudité du petit enfant dont le corps n'est pas encore morcelé par la culture - essentiellemnrt le langage-, entre le propre et le sale (remarqouons en passant que le plus "propre" au sens de personnel, est qualifié précisément de "sale"; l'anus, les trous de nez, la fente, le pénis et globalement tous les orifices du corps!) Mon propre intime est le sale pour les autres, c'est fabuleux! Le problème c'est que ces divisions ne sauteront plus jamais, et même les réconciliations tardives de l'amour physique, ne peuvent, je le crains les supprimer. On pourra jouer avec les limites, exhiber par exemple, mais exhiber n'est pas une bonne solution. Cela n'abolit pas la division mais lui donne un autre caractère : celui du mystérieux, du sacré à profaner, de l'interdit à franchir, de la zone d'or (et de boue) à publir, de l'obscène, provoquant une sorte d'excitation fatasmatique et trouble, qui une fois sollicitée, n'a plus de limites. On a ouvert la boîte de Pandore. On fait espérer toujours plus, toujours autre chose, mais que faire, le corps est limité, ses capacités de jouissance aussi, ce qui fait que tout cet étalage, ce jeu-limite, cette alchimie du dépassement et du toujours plus (de jouir) finit par lasser ceux qui ont un peu d'esprit. Cela se voit tout particulièrement sur Internet où les bloggeurs rivalisent d'obscénité pour attirer et stimuler encore, et tout cela pour en arriver à la plus plate des concurrences ; stériles, répétitives, moins répugnantes que lassantes, plus lassantes finalement que les litanies religieuses de nos grqnds-mères - comme qui la pornographis est peut-être un sous produit obligé de la religion!
Un espoir? Oui, celui de revenir à la naturalité du plaisir et du désir. Mais je crains que pour nous, pollués comme nous le sommes, ce soir déjà un peu tard. Quant à nos enfants, qui donc peut se vanter aujourd'hui de les guider en quoi que ce soit? La bride est lâchée. "Soyons nus camarades!" Si la chose est manifestement impossible sur le plan physique, et grotesque par les temps qui courent, il ne nous reste plus qu'à inventer une sorte de mysticisme naturaliste, comme savaient le pratiquer les anciens.