LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

18 janvier 2019

EUTHYMIE : au coeur du tourbillon

 

"Euthymie" est le beau nom par lequel Démocrite désigne le régime de l'excellence. Eu-thymie, heureuse disposition de l'esprit apaisé, loin du tumulte et des turbulences.

La nature est tourbillonnaire : turba dira Lucrèce, turbantibus aequora ventis. Les vents en turbines soulévent les flots, navires démâtés sous l'orage, toute chose tourbillonne dans le flux éternel, sans répit, sans repos. Et si, de ci de là, le flux semble se calmer, un temps, ce n'est qu'une trompeuse accalmie, "un mouvement languissant" qui dissimule la force, et celle ci soudain va rompre l'équilibre.

Ainsi des passions : l'âme s'agite, emportée dans le mouvement tourbillonnaire, et tourne et tourne autour des mêmes images, simulacres enchanteurs d'un corps en fleurs : le désir s'élance, et darde sa fureur, s'exténue et se brise, et revient encore, et recommence. Que cherchons-nous, pauvres de nous ?

La passion ne crée pas le tourbillon, elle le galvanise, jusqu'à l'exaspération, jusqu'au vertige.

Et ce tourbillon insensé qu'est-il donc si ce n'est l'effet d'une triple méprise, de l'avidité, la répulsion et l'ignorance ? Nous croyons qu'il existe au centre de la roue un objet infiniment désirable qui comblerait tous nos voeux, sans voir qu'il n'existe en ce centre qu'un vide insondable - objet paradoxal qui élude, disqualifie tout objet concevable. 

Au coeur de toute chose il n'y a que le vide.

Alors, par ce savoir immémorial, l'esprit se calme : nul ailleurs, nul autrement ne peut plus exercer sa fascination mortifère. En toute chose, ici, se révèle, au coeur du tourbillon, le principe d'une pause. 

Euthymie : les choses passent, nous passons. De ne point s'accrocher, point s'acharner, de consentir au mouvement, sans avidité, sans répulsion, voilà qui donne au coeur la bonne disposition, comme un bel après-midi d'automne, quand les vents ont dissipé les nuages, ouvert le ciel, égalisé toutes choses dans la lumière.


17 janvier 2019

BEAUTE : poème

 

Beauté

 

Comme un soleil automnal suspendu incertain dans le vide, qui jette ses rayons affaiblis, obliques sur la plaine

Toi, hélas, tu te tiens flageolant loin de moi, titubant d’existence ambiguë, et plus terne

De n’être que cette ombre jetée d’un désir qui ne sait ce qu’il veut, ce qu’il est,

Caduc et versatile, à demi effacé, chevelure indécise bleutée de crépuscule.

Mais moi qui suis-je sans toi, Beauté toujours perdue, ma gerbe renaissante ?

Et toi, qui donc es-tu, de n’être ni d’ici ni d’ailleurs, ma ténébreuse aurore

Toi l’obscurcie de toutes mes étoiles ?

A te perdre, à chanter ton retour, l’impossible bonheur et l’impossible oubli,

Dans l’obscur, inflexible flambeau, ton amant de courage, obstinément je suis.

                    (poème extrait de mon recueil  : Le Reel eclaté, poésie 14)

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14 janvier 2019

VIVRE au PRESENT

 

C'est un étonnement perpétuel : le présent ne manque jamais - tant que dure la vie. Il suffit d'ouvrir les yeux, le monde est là. Et resterais-je les yeux fermés, me boucherais-je les oreilles, que le flux interne, encore, se manifesterait dans les impressions subjectives, la respiration et le mouvement du coeur. C'est la présence du présent, irrécusable et manifeste. Le présent c'est toujours l'actuel, la somme insommable de toutes les sensations qui attestent l'existence des phénomènes, dont le mouvement, ici et maintenant, se donne à percevoir. Le présent du présent c'est la perception.

Mais ce présent se décline selon trois modes : présent du présent, présent du passé, présent du futur, formant une sorte de noeud mouvant difficile à démêler. Si le présent du présent, comme on l'a vu, est essentiellement la perception, le présent du passé c'est l'acte de mémoire, qui, au présent, évoque le passé, et le présent du futur c'est l'acte, au présent, de l'anticipation qui projette un futur. Dans le présent vécu la pensée ne cesse de naviguer d'un pôle à l'autre, mêlant les souvenirs, et les anticipations à la perception. Chacun peut voir qu'en dépit des apparences il est assez difficile de se maintenir dans la stricte observation du présent-présent. Notre esprit, comme un singe curieux et indiscipliné, va fureter dans toutes les directions, au gré de l'humeur et des sollicitations externes.

Il est certes utile de savoir se concentrer à l'occasion, mais l'esprit est ainsi fait qu'il se vengera de la contention excessive. Attachez un dromadaire avec une corde, il regimbera, tirera de toutes ses forces pour se libérer. Libérez-le, il va se coucher paisiblement. Il faut apprendre à cohabiter paisiblement avec son propre esprit.

On écrit de tous côtés : vivez au présent, on en fait la méthode royale pour atteindre je ne sais quelle excellence. Mais diable, comment pourrait-on vivre ailleurs ? Si l'on veut dire, par ce précepte, qu'il faut éviter de se disperser à tous vents, j'en suis bien d'accord. Mais l'observation des faits nous montre que la concentration est difficile à maintenir, qu'elle ne se justifie que dans des circonstances particulières - par exemple pour un travail précis - et que c'est le plus souvent quand l'esprit est détendu, ouvert aux stimulations intérieures, que de vraies solutions se font jour. C'est ainsi que fait le poète : ou plutôt qu'il ne fait rien, laissant venir du fond les images et les associations, les accueillant en silence, recueilli et disponible, pour les noter sous la dictée, les disposer devant soi, les laisser jouer capricieusement comme de petits oiseaux, et alors seulement commence un travail d'attention pour organiser le matériau et le mette en forme.

Le présent vivant est un présent élargi : le passé et le futur, mais surtout le passé viennent le grossir, le nourrir, l'abreuver, lui donner chair et vie. Le futur n'est le plus souvent qu'une projection issue du passé, aussi est-ce bien du passé que vient l'essentiel. Encore faut-il distinguer entre un passé qui enchaîne, qui condamne à la répétition, et un passé qui offre une réserve inépuisable de sensations et d'images - et qui, au fil du temps, se transforme et se renouvelle en s'actualisant. Paradoxalement, le présent, par le processus d'élaboration perpétuelle, modifie le passé, le réécrit dans une trame vivante, à la manière d'un poème.

Souple et ferme, jamais tendu, jamais volontariste et laborieux, telle serait la formule adéquate pour désigner la nature et l'activité de l'esprit. Il n'est pas bon de malmener sa nature, en s'imposant des disciplines rigoristes. Mais la vraie question est : pourquoi, en vue de quoi, vous imposez-vous une discipline rigoriste ? Qu'espérez-vous atteindre en bridant et brimant votre nature ? On croit trouver dehors ce qui manque au dedans. Mais le plus souvent, hormis quelques pathologies spécifiques, il ne manque rien. Tout est là, c'est nous qui ne voyons rien.

11 janvier 2019

MEMOIRES : du flux et de la permanence

 

C'est très étonnant : les choses glisssent, les impressions glissent, les souvenirs glissent, on dirait que rien ne se fixe plus, et tout va à la débandade. A ce tarif je perdrai bientôt la connaisssance de mon propre nom. C'est un effet de l'âge, pour sûr, mais aussi, sans doute, d'une complexion particulière. Montaigne écrivait quelque part que rien ne le tient ni le retient : je ne saurais mieux dire. Et comme lui je puis me plaindre des fluctuations de ma mémoire, ce vase troué. J'ai beau m'efforcer, j'oublie le livre que j'ai lu, à peine sais-je encore en énoncer le titre, et l'auteur moins encore. Je pourrais tout aussi bien le reprendre demain et me laisser surprendre à chaque page, comme une absolue nouveauté. Les choses plus anciennes semblent mieux gravées dans la mémoire, qui conservent parfois une étonnante fraîcheur. Il me suffit de me détendre, de fermer les yeux, d'établir un grand calme dans mon esprit, et alors les images reviennent, neuves et précises, avec la sensation d'une présence immédiate. Ainsi, l'autre matin, assis dans mon salon, je passai une belle demie-heure à parcourir en esprit les lieux de mon enfance, et cela venait sans effort, cela coulait pur de source, je revoyais la maison, la cour, les poules et les oies, les cochons et les lapins, et le chien, le jardin de  mon grand père, et la route qui menait à l'école, et tant d'autres choses qui faisaient alors ma vie. J'en conclus qu'il y a un niveau de la mémoire qui ne peut s'atteindre qu'en état de relaxation, alors que dans la conscience ordinaire, pleinement éveillée, l'accès à ces images est refusé. 

La mémoire consciente peut bien déraper et caler, la mémoire profonde a retenu et fixé les souvenirs. Freud disait que l'inconscient conserve éternellement les traces mnésiques. En les réactivant par les associations libres on peut libérer les impressions, les images et les pensées. C'est la source où puise la poésie, et qui en fait le charme éternel : ce qui revient, et qui sourd, c'est la voix des profondeurs. 

La mémoire profonde nous donne un certaine continuité : quand tout glisse et se perd selon l'ordre du temps il est en nous un fond d'impressions stables qui constitue une sorte de socle sensoriel et affectif, lequel résiste au changement, et donne au sujet, gracieusement, les éléments d'une histoire personnelle, d'un récit qu'il pourrait faire s'il en avait le désir. Je ne doute pas qu'en fin de vie encore le sujet puisse raconter, ou se raconter. A partir de quelques fragments, comme un archéologue, il pourrait retracer la trame intime de sa vie.

Il y a deux mémoires, la rapide et la lente, la superficielle et la profonde. Une différence de temporalité, et de vitesse. Dans l'absolu rien ne demeure, mais la mémoire lente donne au sujet un sentiment de soi sans lequel il ne serait que vent.

A la surface tout glisse, et je me sens glisser moi-même à la surface, emporté par le grand fleuve qui emporte toute chose. Cela ne va pas sans une certaine jouissance : il y a de la jouissance à se laisser porter au fil de l'eau, détaché autant qu'il est possible des affaires du monde, du souci d'être ou de paraître. Tant pis pour la mémoire qui ne fixe plus rien, en dehors de l'indispensable. C'est un principe de sélection passive : je ne cherche pas à oublier, cela s'oublie tout seul. Ne reste que l'essentiel : quelques idées simples et fortes, inébranlables. Et dans le même temps, comme hors du temps, l'autre mémoire, paisible et profonde, assure une permanence indéfectible, un savoir immémorial, une sorte de paix également, dans la conviction que ce qui a été ne peut manquer d'avoir été, une quasi éternité qui ne disparaîtra qu'au moment du décès. Est-ce l'inconscient ? Si l'on veut, mais un inconscient troué, poreux, qui libère des flux et des images, que l'on peut recueillir et jardiner comme les pousses au printemps.

10 janvier 2019

AMOUR de POESIE : journal du 10 janvier 2019

 

En classe de terminale, moi qui avais été fort sérieux et studieux, je décrochai soudainement, passant plus volontiers mes matinées en promenades et en rêveries que dans les salles de classe. Pour moi la ville de Strasbourg était la plus belle du monde, qui offrait mille enchantements, mille lieux favorables à la contemplation. Quand je tente de me représenter ce que j'aimais tant à cette époque lointaine de ma vie, je retrouve instantanément les images des quais qui longent le cours de la rivière, cette Ill qui a donné son nom à l'Alsace (Illsass), les berges mousseuses au ras de l'eau, les ponts en granit rose, les maisons anciennes à colombage, et je me vois marchant, devisant avec l'ami Alfred, interminablement, passionnément, des poètes et de la poésie. A notre manière, chaleureuse et chaste, nous étions nous aussi Verlaine et Rimbaud, prêts pour le grand départ. Nous nous lisions, nous commentions nos poèmes, nous écrivions à perdre haleine. La poésie était pour nous le chemin exclusif, royal, vers la vie véritable.

L'adolescence a ses illusions, mais il faut se garder d'en rire. Ce que je découvris très vite c'est qu'on ne peut vivre de rêves, mais aussi qu'on ne peut vivre sans rêves. Lorsqu'il faut bien se plier à la nécessité, d'une profession par exemple, on consent un immense sacrifice. Le risque est grand de jeter le bébé avec l'eau du bain, de perdre à jamais le bel enthousiasme qui nous avait fait entrer, jeune et beau, dans la naïveté de la vie. Je conservai par devers moi le bel amour, espérant de m'y adonner un jour, par temps clément, et enrageant de voir filer la vie, sans amour ni beauté. Il me faudra attendre la soixantaine pour retrouver la pleine liberté de me jeter à corps perdu dans ma passion. Mais l'homme de soixante ans avait mûri, s'était formé, frotté et limé au contact de la réalité, de la vie de famille et de la profession : l'adolescent unilatéral et pathétique s'était transformé, remodelé. L'homme mûr savait qu'il fallait marcher sur les deux jambes, allier l'intérieur et l'extérieur, tenir les deux bouts de la chaîne.

Eros et Anangkè : amour et nécessité. Il faut les deux. Si vous n'avez qu'Eros vous vous perdez dans l'illimité. Si vous n'avez qu'Anangkè vous vous muez en normopathe. Voyez ces gens qui ne vivent que de leur travail, ennuyeux à vomir, sans envergure, sans folie, déjà morts au mileu de la vie. Et voyez ces artistes infatués, sociopathiques, infantiles, obsédés par leur misérable ego. Le grand art est de développer les deux versants de notre être, de les tirer vers le haut.

Ce qui suppose un tiers élément, un principe qui unifie et élève. L'art dit : c'est la Beauté. La philosophie dit : c'est la vérité.  Souvent on les oppose. Seule la pensée classique parvient à les joindre : la grande poésie est celle qui dit vrai dans le beau. C'est le prodige de la tragédie grecque. Si un tel exploit fut possible jadis il n'est pas impossible qu'il le soit à nouveau, dans l'avenir. Mais il est vrai que la tendance actuelle ne va pas du tout dans ce sens.

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09 janvier 2019

Le SCALPEL de la VERITE

 

Je me suis mis en tête, ces jours-ci, de relire deux chapîtres importants de Schopenhauer sur la question de l'immortalité et la négation du vouloir-vivre. Je ne dirai rien du contenu de ces oeuvres, dont le lecteur peut juger par soi-même, s'il le désire. C'est mon propre positionnement de lecteur qui m'intrigue et que je voudrais tenter d'éclairer : j'observe, à nouveaux frais, l'extrême difficulté où je suis de mener une lecture suivie, attentive et concentrée. J'attaque le texte avec résolution, je me jure de mieux faire qu'à l'accoutumée, et voici qu'au bout de quelques pages, en dépit de moi, je décroche, ou plus exactement, je lis sans lire. Demandez-moi ce que j'ai lu et compris, vous me verrez tout dépité, comme un élève surpris à rêvasser au fond de la classe, vautré sur sa table de "travail". Quelque chose, dont je ne puis m'expliquer la nature et la force, me détourne invinciblement du texte et fait que je rêve au lieu de penser, en tout cas de penser selon la logique de l'autre, l'auteur du texte. J'en suis tout honteux, mais tout se passe comme si j'avais décrété en sourdine que cet autre n'avait, au fond, rien à m'apprendre que je ne susse déjà, de science sûre et avérée. Il en va ainsi de presque tous les textes que j'aborde, hormis quelques-uns, fort rares au demeurant, qui ne laissent jamais de m'instruire, de m'éveiller et de me stimuler. Je remarque aussi que ce sont des textes extrêmement courts, quelques pages serrées, inépuisables.

Qu'on ne s'y trompe pas : ce que je dis là sur un supposé savoir ne concerne en rien l'histoire, les sciences, la technique, la médecine etc, où mon ignorance est abyssale et sans recours. Je ne parle pas des savoirs positifs, je parle de la vérité de l'expérience. C'est là que se vérifie ou non la perspicacité et l'authenticité d'un auteur. Je remarque simplement que la quasi totalité des ouvrages philosophiques me semble, aujourd'hui, sans teneur ni vérité. A quoi s'ajoute encore la complaisance coupable, chez certains dits philosophes, pour de fâcheuses illusions. Au vrai elles occupent la quasi totalité de la production livresque.

Il faut revenir sans cesse à l'expérience, y puiser ses idées et les y vérifier. Encore cela ne suffit-il pas, si l'on voit que certains s'échinent à reproduire interminablement les mêmes erreurs, selon un scénario répétitif incoercible. On ne peut apprendre de l'expérience que si l'on examine l'expérience, ses causes, sa nature, ses effets, selon une méthode proprement expérimentale. Cela ne se trouve dans aucun livre, ne se peut déduire d'aucune pensée étrangère. C'est dans ce cheminement à la fois externe et interne que se forme la pensée.

C'était l'enseignement de Bouddha : ne croyez rien que vous n'ayez expérimenté par vous-mêmes. A cette aune-là les choses se décantent, dans la mesure où la décantation est possible. Il en est qui résistent à toute décantation, qui marquent la limite du réel. Je peux toujours soutenir qu'il existe un principe échappant à la destruction personnelle, il n'en reste pas moins que je vois les gens mourir, et ne jamais revenir. Ce fait, imparable, divise en deux la destinée humaine, et contre cette division on ne peut rien.

Il suffit de deux ou trois idées comme celle-là pour constituer une philosophie rigoureuse, sans faille, sans échappatoire, rugueuse comme le roc, sèche comme une lame. C'est le scalpel de la vérité. Nul n'est tenu d'en faire usage. Toutes les idéologies, qu'elles soient religieuses ou politiques, se font fort de contourner l'obstacle, de nier les faits, d'enchanter les âmes avec de fausses promesses, d'entretenir à grands frais un clergé voué à la prédication, à la persécution des mal-croyants, et au total à enfumer le monde. 

Quelques-uns, disais-je, qui résistent à ce travail de sape, qui émergent telle Aphrodite de l'océan de la duperie universelle, tel Lucrèce clamant haut et fort : tantum religio potuit suadere malorum !

08 janvier 2019

Du GROTESQUE et de l' HUMOUR

 

     "Leurs jambes pour toutes montures

     Pour tout bien l'or de leurs regards

     Par le chemin des aventures

     Ils vont haillonneux et hagards" 

Verlaine évoque l'errance des vagabonds, des sans feu ni lieu, des réprouvés, maudits des hommes et des dieux, "dont le cadavre/ Sera dédaigné par les loups". Toutefois on relèvera une discrète ironie du poète, qui, intitulant son poème "Grotesques", suggère une distanciation critique par laquelle, tout en peignant avec compassion la détresse des errants, il y mêle une réserve, une dépréciation esthétique. Les grotesques sont, dans l'art baroque notamment, des figures grimaçantes, désarticulées ou monstrueuses, qui accompagnent et discréditent, en contrepoint, les thèmes les plus sublimes, portant la contradiction et la dérision, par la bande, au coeur du message officiel.

C'est ce qui se voit dans les tableaux de Jérôme Bosch : des idéalités mystiques mêlées au scatologique, au fornicologique, dans une gabegie proprement surréelle. Enfer et ciel confondus dans une intimité de chair et de sang. Allez donc savoir quelle était la position de Bosch sur les questions dernières !

L'art nous offre cette aubaine de rire de tout, ou du moins de sourire, quand par ailleurs triomphe le sérieux, le convenu, le devoir de faire, de taire et de s'agenouiller. Et plus fort encore que l'art, c'est l'humour qui libère en faisant miroiter une dimension critique par où le plus sublime même révèle sa caducité. En principe rien n'échappe à l'humour, et même le pire, la pire situation de détresse, peut, dans un renversement inattendu, être démontée par un trait d'esprit. Voyez cet homme qui, sur le tard, perdant sans recours sa puissance sexuelle, s'écrie : "au moins je n'aurai plus à grimacer !"

La formule de l'humour c'est de ramener le pire à la norme, ce qui est une manière élégante de signifier que la norme c'est le pire. Une maman éplorée présente au médecin un enfant difforme, gangrené et pituitique. Le médecin lui dit : "ne vous inquiétez pas, il ne vivra pas longtemps".

Par l'humour, à défaut de revanche sur le destin, on le ramène magiquement au statut d'un malheur banal. Il y faut une certaine agilité d'esprit, un dégagement, une déprise salvatrice. L'humour ne change pas la donne, mais l'allège.

Hormis quelques situations proprement effroyables où ne s'offre vraiment aucune issue - et c'est là la limite de notre propos - il est loisible, voire recommandé de pratiquer l'art salubre de l'humour, du rire libérateur, réservant le "rire exterminateur" (Clément Rosset) à dénoncer les illusions indécrottables, et veillant à le retourner le plus souvent possible contre soi-même, s'il est entendu que le premier des ridicules c'est forcément soi-même.

 

 

 

 

 

 

04 janvier 2019

L'ART de la SIESTE

 

La sieste, comme le thé au Japon, ou les fleurs, peut être élevé au rang d'un art. J'y excelle, sans fausse modestie, de la pratiquer congrûment depuis des années. Mais la durée, et la répétition même n'y suffisent pas. Il y faut une intentionnalité très particulière.

Je m'allonge sur mon lit, je m'étire, je m'installe dans une position confortable, et je laisse aller. Après quelques instants de flottement je me sens descendre dans un espace ouvert, très loin des embarras de la vie ordinaire, des pensées et des soucis du jour. La détente profonde signe le passage des ondes bêta aux ondes alpha, qui favorise l'installation dans cette zone intermédiaire, entre veille et sommeil, où nous vaguons et vaquons en toute liberté, sans volonté particulière, sans fixation, abandonnés au flux intérieur, qui nous mène où il veut. Viennent alors des images, des souvenirs, des pensées déconnectés de toute intention, comme dans un rêve, mais avec une certaine conscience encore, qui se contente d'enregistrer sans guider ni contrôler. Rêve lucide, si l'on veut, que l'on ne peut pratiquer vraiment durant le sommeil, et qui présente l'intérêt de nourrir l'imagination.

Parfois, dans cette disposition de réceptivité maximale, il me revient quelque fragment du rêve de la nuit précédente, avec ses sensations et ses images à demi oubliées, et qui retrouve une sorte de vigueur nouvelle. Parfois j'ai l'impression, soudain, de comprendre ce que le rêve avait à dire, et d'en tirer quelque lumière pour le présent ou l'avenir. Je voyage dans le temps et l'espace. Je retrouve avec une singulière précision tel lieu de mon enfance, par exemple, la maison et le jardin de mon grand père, je me vois libérant le chien de ses chaînes, courant avec lui à perdre haleine, deux fous de bonheur ! Les images viennent, les images passent, laissons venir, laissons passer. 

Une intentionnalité sans intention. Intentionnalité pourtant, car il s'agit bien de se donner la chance d'un voyage, par la descente et la déprise, sans lesquelles le voyage est impossible. Mais là s'arrête l'intentionnalité. Il ne reste plus qu'à se maintenir dans la réceptivité : le reste vous est offert.

Ces divagations sans but ni méthode nous révèlent la nature véritable et le mouvement naturel de l'esprit. Nous disons l'esprit, mais ce n'est qu'un mot, qui de plus nous faire croire à quelque unité substantielle. Mais ce que nous expérimentons en vérité c'est le flux, la fluence, l'écoulement ininterrompu de processus mentaux, sensations, perceptions, images, idées qui, si nous n'en interrompons le flux, manifestent la créativité infinie de la nature. Homo natura. Nous voici au plus près de la source, où le subjectif se dissout dans une vastitude sans début et sans fin.

Revenant dans ce qu'il est convenu d'appeler la réalité ordinaire, les yeux encore embués du voyage, nous mesurons combien cette dite réalité est conventionnelle, au regard de l'autre. Et s'il faut bien vivre ici, comme tout un chacun, nous savons d'expérience que notre vie se vit à la fois ici et lâ-bas, et de ce savoir nous tirons chaque jour une leçon de clairvoyance : décalés, décentrés - et poètes assurément.

03 janvier 2019

De l' IVRESSE : MARIA CALLAS

 

La Callas ! Sublime, elle déclare qu'en entrant en scène elle éprouve une véritable ivresse. Comment ne pas songer à la Pythie, ivre de parfums envoûtants, proférant "de sa bouche délirante" d'obscures sentences inspirées par le dieu.  Ou encore ces tragédiennes austères déclamant à Epidaure les vers de Sophocle, en grec ancien, soudain saisies d'une étrange frénésie, tordues d'angoisse, ou fuminant de saintes colères. Maria Callas était grecque et ce n'est pas un hasard si elle a révolutionné la scène par un génie de tragédienne autant que de cantatrice. Avec elle l'opéra moderne retrouve et renouvelle l'esprit de la tragédie.

Je ne cesse d'admirer comment la langue italienne, dans Verdi, dans Puccini, se prête merveilleusement à la musique d'opéra. Moi qui n'en perçois guère le sens littéral je me laisse porter par le rythme et la consonance, comprenant sans comprendre, comme si les mots eux-mêmes se changeaient en musique. Lorsque Callas chante, tout chante, et la voix et le corps, et le mouvement, et le geste, et l'écart entre l'auditeur et le chant s'abolit, et l'univers entier se fait musique !

Moment d'ivressse en effet. Et je comprends que si Callas n'éprouvait pas cette ivresse elle refusait de chanter. C'était tout ou rien. 

En termes platoniciens on dira que chez Callas se combine la mania prophétique et la mania poétique. Mania c'est délire, délire de la Pythie et délire du poète.

Rien de pathologique : c'est un délire très spécial qui transperce les conventions langagières pour exprimer l'inaccessible vérité : vérité du désir, vérité de la souffrance, vérité de la rédemption. Plongée soudaine dans les abysses, où se perd et se défait l'individualité, soudain mise face à sa condition mortelle, suspension - comme si le temps était arrêté - puis vient la remontée, portée par le dire, ou le chanter, se proférant dans la forme sensible, perceptible.

Il ne suffit pas, avec Aristote, de dire que la tragédie opère une purgation de l'âme en plongeant le spectateur dans l'effroi et la pitié : c'est rapporter le ressort tragique au seul pathos - l'émotion vécue en sympathie avec le héros. Je dirai plutôt : la tragédie, et l'opéra, opèrent par un effet de désubjectivation, par une sorte de dépersonnalisation du spectateur, du fait que le spectateur cesse d'être un spectateur, il perd précisément l'usage de la distance, pour se laisser entraîner dans un monde où ne valent plus nos distinctions de sujet et d'objet, où s'ablissent les frontières au profit d'une non-différence à la fois stupéfiante, douloureuse et jouissive. Les personnages ne valent plus par eux-mêmes, comme singularités, ils se transmuent en symboles impersonnels, en figures archétypiques, ultimes éléments signifiants au bord du vertige.

Je ne suis pas Maria Callas, mais dans une autre existence il me plairait beaucoup d'être Maria Callas. Elle représente parfaitement l'incarnation totale de la poésie, celle que le poète rêve dans ses vers, et qu'il ne peut atteindre par lui-même. Callas c'est le poète devenu poème.

02 janvier 2019

Pour un NOUVEL AN : journal du 2 janvier 2019

 

Je finirais même par faire des rêves agréables ! Ma foi, c'est une manière poétique de saluer la nouvelle année. Encore que pour cette heureuse occurrence je n'y sois pas pour grand chose : cela rêve comme cela veut, et nous ne sommes que spectateurs d'un spectacle qui nous vient d'une région inconnue et inconnaissable, à jamais hors de prise. Mais fichtre, ne soyons pas bégueules et accueillons le cadeau des dieux - s'il est toujours loisible de penser que les rêves sont des cadeaux des dieux !

Les rêves sont comme les "pharmaka" des Anciens : remèdes et poisons. Le meilleur peut se retourner en pire et le pire en meilleur, d'après le dosage et le moment. Trop fort, il tue, trop faible il est sans effet. Trop tôt ou trop tard, il manque l'occasion juste où le subjectif et l'objectif se rencontrent. Le rêve, en principe, serait un tel moment, kairos de l'opportunité. Mais le sujet n'est pas toujours prêt à entendre le message, comme si la vérité intérieure, celle de l'inconscient, courait au devant, énigmatique et insaisissable, inentendue. Il faudra encore beaucoup de temps, au sujet, pour la rattrapper. Il lui faut travailler encore un temps certain pour s'en rendre digne.

Je suis au dojo avec un groupe de pratiquants de Shin Tai Do. Je vais au devant du maître pour le saluer, selon l'usage. Mais c'est lui qui me salue en premier. Et moi - c'est bien la singularité extravagante des rêves - je lui dis : "Bonjour Madame " - Puis, consterné par l'irrespect et la vulgarité de mon salut, je me confonds en excuses, expliquant que je ne voulais nullement l'offenser, que ma langue a fourché, que je suis impardonnable et ridicule. Le maître ne se formalise pas davantage. Là dessus la séance commence. J'exécute le premier exercice qui demande une large ouverture du bas du corps, genoux écartés, ventre large et profond. Alors le maître me dit que j'ai atteint un haut niveau de pratique, que je suis l'égal d'un maître réputé (dont j'ai oublié le nom), ce qui m'étonne fort, et bien sûr, me ravit. Au petit matin je me resouviens de ce rêve dont la teneur ne laisse pas de me surprendre.

Dire au maître "bonjour Madame" est évidemment absurde et choquant. Mais dans la logique de l'inconscient on peut estimer qu'il s'agit d'une réconciliation entre le masculin et le féminin, l'esprit et le corps, le conscient et l'inconscient. Le maître est une mère : celui qui reçoit, guide, conseille, stimule et dont l'action médiatrice doit être intégrée dans le développement intérieur. Celui qui a eu une mère "suffisamment bonne" (Winnicott) est bien armé pour aborder l'existence. Celui qui en a manqué doit, s'il veut pouvoir évoluer et se réaliser, travailler avec une mère de substitution, jusqu'à combler la carence affective et symbolique. Le groupe d'art martial, avec la guidance attentive du maître, symbolise assez bien les conditions de cette réparation symbolique. - Je dirai volontiers que ces années passées dans de tels groupes m'ont puissammant aidé, et que ce furent parmi les meilleures de ma vie. Je ne saurai suffisamment dire ma reconnaissance à ceux qui m'ont guidé et accompagné.

Dans la fin du rêve le maître me dit que je suis devenu l'égal des maîtres. Il ne dit pas que je suis devenu un maître, petite nuance. Je l'entends à ma manière : en toute modestie j'estime avoir atteint cette dimension - celle de la vérité - où les maîtres ne sont plus nécessaires. Je n'ai plus à suivre quiconque, tirant de mon propre fond la substance indispensable à ma propre vie. C'est l'objectif ultime de la philosophie : non pas savoir ce que savent les autres, mais témoigner en soi et par soi de la vérité, telle qu'elle est vécue par un sujet parvenu à la vérité de soi-même. Il n'y a pas lieu, pour autant, de devenir un maître : cette vérité là ne s'enseigne pas, ne se divulgue pas. Il n'y a ni méthode ni recette. A chacun de trouver son propre chemin.

- Encore un mot : il est singulier de penser qu'en dépit de l'absurdité manifeste, de la précarité et de l'inanité de notre condition, des souffrances et des crises, des aléas et des catastrophes, de toute la douleur du monde, il soit possible de concevoir une évolution personnelle, de la vivre, de parvenir sur le tard à cette idée que, dans l'absurde même, un certain cursus significatif se puisse réaliser : j'aurai vécu de me savoir vivant. C'est en ces termes que j'entends la réalisation du désir.

 

Posté par GUY KARL à 12:48 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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