LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

19 septembre 2017

Du GRAND AUTRE : statut du symbolique

 

"A moi aussi le Grand Autre me manque" aurait déclaré Lacan. Voilà qui nécessite un peu de réflexion. Quel est donc ce Grand Autre dont le défaut nous hante, peu ou prou, et quelles en sont les conséquences ?

Je prends le cas de la justice, dont chacun peut mesurer la caractère imparfait, conventionel et contestable. Nul ne sait, et ne peut savoir de science sûre, si un tel est vraiment responsable de son acte, s'il est coupable et redevable, à supposer même que l'on puisse établir qu'il en est véritablement l'auteur. Mais il faut bien juger, décider et trancher. Sur quoi se basera-t-on ? Sur des présomptions, des vraisemblances qui ne sont vraisemblables que par suppositions, comparaisons, basées le plus souvent sur des témoignages dont la véracité elle-même est douteuse. Nul ne sait avec certitude, et pour l'un l'accusé est un fieffé menteur, un pervers manipulateur, pour l'autre une victime. Les avocats jouent leur partition, le juge examine, le jury tranche. L'accusé est condamné. Quelque temps plus tard une donnée nouvelle et imprévisible modifie tout le processus. On recommence. A quel moment une affaire est-elle définitivement classée ?

Manifestement il manque la juste autorité qui saurait, et qui jugerait, éclairée par la juste connaissance. Par le passé on invoquait la justice divine pour réparer les erreurs et fautes de la justice humaine. Mais de cette justice divine, à tout jamais, on attend les arrêtés. "Dieu reconnaîtra les siens". On attend toujours.

On prétend juger "en âme et conscience". C'est dire que chacun des jurés se réfère à une autorité souveraine, qui, à défaut de se manifester dans le monde, est supposée parler dans le tréfonds du coeur. Pure supposition en effet, que rien ne corrobore. On prendra pour "âme" et "coeur" telle inclination irrationnelle, tel préjugé régionaliste ou confessionnel, pompeusement rebaptisé "conviction morale". C'est une plaisanterie, évidemment, mais on n'a jamais trouvé mieux. On remet le sort d'un homme entre les mains d'un groupe d'hommes et de femmes supposés incarner la conscience collective, on s'en remet, dans une sorte de délégation mystique, à la bonne volonté d'un groupe censé représenter la nation toute entière. Les voilà figurer pour un temps la figure majestueuse du Grand Autre, et décréter souverainement en son nom.

C'est pourtant très clair : il n'y a pas de Grand Autre, il faut faire sans lui. Et pourtant, d'une certaine manière, on ne peut se passer de s'y référer. Il existe sans exister, référence symbolique à laquelle rapporter nos décisions, qui par cette référence, acquièrent une sorte de validité supérieure, hors de laquelle il n'y aurait que dissensions, marchandages interminables et confusion.

Cela pose évidemment la question de la validité de la loi. Faire dériver la loi de Dieu ne résoud rien si ce Dieu est invisible, muet, pour ne pas dire mutique. Dans un monde laïc il faut trouver autre chose, si nul ne pense plus que le souverain est l'incarnation de Dieu sur terre. On fera dériver la loi de la souveraineté populaire, incarnée dans un Parlement supposé représentatif. Où l'on retrouve les aléas et difficultés énoncés plus haut au sujet de la justice. De quelque manière que l'on aborde le problème, de la justice, de l'autorité politique, de la loi, on se retrouve devant une béance de légitimité : le Grand Autre manque, et ce manque sera imparfaitement comblé par des conventions institutionnelles, des mesures symboliques, lesquelles tirent leur valeur d'une sorte d'acquiessement général. On ne peut faire autrement que de déléguer l'autorité, et par un accord général lui conférer la légitimité.

Voilà où nous en sommes. Notre époque, si incertaine et problématique à tous égards, aura eu au moins le mérité de révéler, sur le mode du manque et du défaut, ce qui fait la singularité de nos institutions. Elles ne peuvent invoquer, au titre de la valeur et du fondement, ce qui en garantissait autrefois la légiltimité : le pouvoir monolitique des théocraties, la monarchie absolue, l'Etat totalitaire. Nous avons dissocié le symbolique et le réel, nous savons que l'Autre n'est pas un réel présent dans le monde, agissant dans le monde, et dès lors nous mesurons nos responsabilités à l'aune de la convention. Le risque serait d'en conclure qu'il n'y a ni justice ni loi, que ce ne sont là que des machines à broyer. La difficulté est de saisir exactement le statut du symbolique, qui, s'il n'est identifiable au réel, n'en est pas moins existant, comme forme nécessaire, comme idée, comme réference à quoi rapporter nos désirs, nos limites et le cadre général de nos actions.

Hölderlin conclut son poème "Vocation du poète "par ces mots;

           "Mais sans peur reste, comme il le doit, l'homme

             Seul devant Dieu, son innocence le garde,

                Et point n'a besoin d'armes ni ruses

                   Avant que l'aide le défaut de Dieu."

 


18 septembre 2017

De la MORT de MACBETH : l'absurde

 

"Demain, puis demain, puis demain glisse à petits pas de jour en jour jusqu'à la dernière syllabe du registre du temps ; et tous nos hiers n'ont fait qu'éclairer pour des fous le chemin de la mort poudreuse. Eteins-toi, éteins-toi, court flambeau ! La vie n'est qu'un fantôme errant, un pauvre comédien qui se pavane et s'agite durant son heure sur la scène et qu'ensuite on n'entend plus ; c'est une histoire dite par un idiot, pleine de fracas et de furie, et qui ne signifie rien..."

Pour Macbeth, victime consentante d'une funeste passion, qui l'a poussé au crime, puis au crime encore, selon la fatale logique du crime, l'heure de vérité sonne : il sait que son heure est venue, et d'une certaine manière, dans cette illustrissime parole, il livre, pour tous et pour des siècles, l'amère vérité de la vie. Pourquoi tant d'ambition, pourquoi tant de tortueuses machinations, tant de crimes crapuleux et inutiles, si c'est pour se retrouver ainsi, aussi débile, aussi nu qu'un nouveau-né, devant la mort. A vrai dire, on se demandera ce qui sépare le criminel du juste, le méchant du vertueux, le fainéant du méritant, si tous, de toutes manières, sont à égalité devant la mort. On plaint le juste, on accable le criminel, mais tout cela ne concerne que les survivants ; pour le mourant où est la différence? Le juste se consolera peut-être en évoquant le bon exemple qu'il laisse à ses enfants, la belle renommée, ou telle entreprise méritante qui pourra lui survivre, il n'empêche, le voici qui descend, roide et glacé, dans les plis de la terre.

La mort, impitoyablement, égalise toutes les destinées.

Dans le cas de Macbeth, pour notre consolation morale, on estimera peut-être qu'il mérite cette mort, qui est sa punition. Il paie par où il a péché. Mais l'innocent ? Où est la faute, où est la punition ? Réfléchissons : la mort n'est pas une punition, puisque de toute façon il faut mourir. Condamner à mort, en un sens, c'est une plaisanterie, en fait on condamnne à un raccourcissement de l'existence, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. On empêche de nuire davantage, ce qui n'est pas rien, et qui peut-être suffit. 

Cette fameuse citation des ultimes paroles de Macbeth nous étonne, et nous étonnera toujours. On la cite de toutes parts, dans les romans, dans les essais. Elle frappe comme la foudre par sa violence, et plus encore par la crudité absolue, la cruauté absolue de la vérité : absurde absolu. La vie se réduit à une pitoyable parade de comédien narcissique, à une pantalonnade risible de bravache, commedia dell' arte, bouffonnerie grotesque, au second degré, car ce n'est qu'une histoire de seconde main, qu'un récit rapporté, conté par un idiot. Ce n'est pas même tragique, au sens noble du terme comme dans la tragédie grecque, c'est une tagi-comédie, où un Arlequin sinistre et gothique tient le rôle d'Agamemnon ou de Ménelas. Même les larmes, ici, ne sauraient être de mise : qui donc pourrait pleurer un Macbeth ? Il ne reste, décidément, que la farce triste et grotesque d'une existence pour rien, secouée de spasmes, frénétique, pitoyable et absurde.

Criminels ou non, nous sommes tous, également, Macbeth. Après tout, on pourrait réécrire la scène, tenue cette fois par un homme pieux, dévoué à ses pairs et aux autorités, juste en toutes choses, et lui aussi pourrait dire : "une histoire dite par un idiot, pleine de fracas et de furie, et qui ne signifie rien" - car, considérant son existence passée, et ses efforts, et ses espoirs, et maintenant l'état où il se trouve, lui aussi peut se demander ce que tout cela signifie, et que, mis à part le bien qu'il laisse en dépôt pour autrui, pour lui-même il ne reste exactement rien, hormis cet extraordinaire futur antérieur : "j'aurai vécu" - mais à qui adressé ? Hic ora, hic saltus. 

Quand nous apprenons le décès d'un homme de bien, car enfin il en existe, comment ne pas sentir en nous une sourde mélancolie ? Ainsi, lui aussi ?

Et quelle leçon en tirerons-nous ? 

Que la mort ne rétablit pas la justice qui manquait ici. Qu'elle n'apporte rien, puisqu'elle détruit tout. Qu'elle ne justifie ni la passion, ni le crime, ni la vertu. Qu'il n' y a pas d'ailleurs. Que tout se passe ici, et que ce qui n'est pas vécu ici ne le sera jamais. Qu'il ne faut pas attendre, ni espérer ni craindre. Que si nous cherchons un sens il se dérobe toujours. Qu'est seul réel le moment actuel, en acte.

Et enfin que si, considérant le début et la fin, l'absurde est indépassable, dans le moment vivant, vivants et agissants, nous sentons bien qu'il n'est pas absurde de vivre, de vouloir et d'agir.

 

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13 septembre 2017

SUSPENSION : fantaisie

 

Après tant de semaines maussades l'été indien vient s'installer sur son trône d'or pâle. Les feuilles, encore bien vertes et fraîches, captent et renvoient la lumière, tout est calme, comme suspendu dans un temps arrêté. On aimerait que de telles journées durent toujours.

Temps propice à la rêverie, à la poésie, à la fainéantise heureuse. Suspension de la pensée. La nature, dans sa prodigalité, suffit à tout, si le corps trouve de quoi se sustenter, si l'âme se détourne de ses tourmeànts pour s'ouvrir à l'immense. Un bonheur est possible, voilà ce que dit l'arbre, ce que chante l'oiseau.

Rares, précieux, ces moments, si vite emportés, ces moments où l'on se dit avec le poète : tout est là, calme et tranquille. 

"Et moi je ne suis rien..." - Oh, pas tout à fait rien, mais si peu, juste ce petit quelque chose qui perçoit la lumière, qui s'enchante de la lumière, écoutant le merle dans le feuillage. Et je ne puis empêcher que des images belles et lentes s'élèvent dans ma mémoire, des golfes de Méditerranée, des voiles blanches sur la mer, des odyssées céruléennes. Je suis ici, je suis ailleurs, et les images se rencontrent, se superposent, se culbutent joyeusement, enfants du présent, enfants du songe, enfants de toujours.

Un petit oiseau vert vient se mêler aux feuiiles vertes, se balance un instant, fouillis de verts entremêlès, brêve barcarole mélodique, déjà il s'est envolé...Et le chant reprend ailleurs, quelque part dans l'avalanche immobile des feuilles. 

Tout doux, mon âme, comme savent les enfants, il faut réapprendre à fainéanter...

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11 septembre 2017

Du milieu : Montaigne

 

"Nous n'avons aucune communication à l'être, parce que toute humaine nature est toujours au milieu entre le naître et le mourir, ne baillant de soi (ne donnant de soi) qu'une obscure apparence et ombre, et une incertaine et débile opinion"  - Montaigne, Apologie de Raymond Sebon.

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09 septembre 2017

DE L' EXISTENCE : les deux registres

 

Je vois deux manières de considérer l'existence, ou si l'on veut, selon deux registres qui ne s'excluent pas, qui peuvent se superposer. 

La première, commune, naturelle, inévitable, c'est de situer l'existence personnelle dans le champ général de la socialité : dès l'enfance nous voici immergés dans le langage qui nous préexiste et qui va modeler notre perception et notre rapport aux autres, dans l'ordre symbolique dont nous apprenons jour apès jour la contrainte façonnante, dans un modus communautaire de sentir, de parler, d'attendre et d'échanger. Nul n'échappe à ce formatage, qui a son envers et son endroit, qui limite d'un côté tout en ouvrant de l'autre : ce qui dessine une direction, une orientation, un sens et une signification. Par exemple un tel se propose de jouer la partition sociale sur les gammes de l'utilité : être utile, voilà qui justifie, à ses yeux, une existence, lui donne valeur en repoussant l'angoisse du vide. Tel autre parie sur l'excentricité, cherchant à se faire reconnaître vaille que vaille, et jusque dans la provocation. La plupart veulent être aimés, et consentent à aimer en retour, s'il le faut. Et ainsi de suite. A chacun sa stratégie vitale, qui se ramène en fait à un fantasme de base, lequel a pour fonction de situer le désir dans un champ intercommunicationnel, et de la sorte de garantir au sujet qu'il existe puisqu'il existe pour les autres et par les autres, et par là pour lui-même. Duperie universelle, mais qui a ses avantages, au moins pour la société, et secondairement pour le sujet qui s'imagine indispensable au concours général.

C'est le domaine de la psychologie, de la morale, de l'économie et de la politique. Nous y sommes tous, du berceau à la tombe. Bien vain qui prétend échapper à ce qui nous apparaît comme un fatum. La plupart s'y résigne, quelques-uns s'en irritent, tous y succombent. C'est le champ de l'Autre, auquel nous sommes ammarés, et qui détermine l'essentiel de nos désirs, notre identité, notre position, notre vouloir.

La seconde, qu'on pourrait qualifier de métaphysique à défaut de terme adéquat, est toute autre : elle consiste à prendre acte des lois de nature, selon lesquels tout être qui apparaît est destiné à périr. L'homme n'occupe nulle place à part dans l'ordre de la nature, comme l'indiquait Homère dans un vers que Pyrrhon aimait à citer :

   "Comme est la nature des feuilles, ainsi celle des hommes".

C'est une manière élégante de signifier la précarité indépassable de l'existence individuelle, ainsi que sa beauté, car la beauté de la feuille, et celle de l'homme, tient à sa passagèreté : cette feuille-ci n'apparaît qu'une fois, elle est unique, et cette unicité s'affirme dans le fait qu'elle est elle-même celle qui naît et qui meurt, et non pas une autre - qui connaît certes le même sort - mais qui n'apparaît ni ne disparaît à la place de la première. Dans la poésie d'Homère le terme de "divin" désignait précisément ce caractère indépassable de la singularité ; le "divin Achille", le "divin Ajax" - non qu'ils fussent des dieux, pas du tout - mais de ce qu' ils soient ce qu'ils sont, uniques à être eux-mêmes, et donc nullement interchangeables. Ajax ne sera jamais Achille, ni Achille Ajax. Dès lors il y a une qualité de grandeur et de beauté, de "divinité", qui s'attache à toute être apparaissant, parce qu'il apparaît en singularité.

Une telle existence se passe de reconnaissance publique : elle a en elle-même la raison de son devenir et de son destin. Dans sa nature. Chez Homère, phusis (nature) ne porte pas sur le cosmos en général, mais sur les natures singulières : il y a une nature d'Achille comme il y a une nature d'Ajax, et ainsi de tous les autres. Le poète épique célèbre la beauté des choses et des êtres qui viennent et qui passent, sélectionnant les meilleurs pour en faire résonner le nom à travers les âges. Mais peu importe cette immortalité par procuration, elle n'est que verbale, et ne change rien à l'ordre implacable de la nature.

Dans cette perspective l'existence a un sens tout autre. Il ne s'agit pas tant de vivre et de mourir pour les autres et par les autres, que de veiller à sa propre nature, d'en affirmer la beauté, tout en sachant que cette beauté n'est que d'un jour ;

           Et rose elle a vécu ce que vivent les roses

                     L'espace d'un matin.

Ce que je vois enfin c'est les deux manières d'envisager l'existence peuvent fort bien coexister. Par un côté je suis citoyen, mêlé à la cohorte innombrable des êtres sociaux, pâtissant et agissant selon l'ordre public, voué aux tracas et incertitudes de la vie publique ; de l'autre je suis cet être singulier dont le destin s'inscrit dans un tout autre réel, naissant, vivant et mourant selon les lois universelles de la nature. Notre sort est de porter en nous cette double inscription, sans pouvoir en gommer l'une au profit de l'autre, si du moins nous sommes lucides, et de nous débrouiller comme nous pourrons pour être à la fois des citoyens du monde habité et des singularités irrévocables.

 

 

 

 


08 septembre 2017

De la SEDUCTION des IMAGES MENTALES

 

Quelque chose change tout doucement, comme une légère brise qui emporte les images et voiles du passé. Ce n'est pas très net encore, c'est une musique en sourdine, mais enfin cela change. 

Je me suis rendu récemment dans mon pays natal, poussé par je ne sais quelle exigence intérieure, fort ambiguë au demeurant, qui tantôt me pressait de m'y rendre au plus vite, et tantôt me faisait freiner des quatre fers. Peut-être avais-je vaguement conscience que cette équipée n'était pas sans danger. Qu'allais-je donc trouver en cette région lointaine que j'avais quittée depuis bien longtemps, quelle image, quels souvenirs allais-je réanimer, quels paysages extérieurs et intérieurs allais-je rencontrer, et dans cette rencontre quelle image de moi-même? 

A peine parti d'ici je sombrai dans une vive inquiétude, une agitation désordonnée et vaine qui me privait de mes capacités élémentaires d'adaptation. Loin de voyager dans le plaisir du passé retrouvé, je ne voyais partout que des motifs d'angoisse, sans comprendre, hélas, la cause de tout ce charivari. Certaines choses étaient bien à la place où je les avais laissées, mais tout me semblait en même temps comme décalé, à la fois le même et autre, comme coupé en son centre par une invisible et décisive césure. Non, ce n'était pas cela, pas exactement cela : le temps avait procédé à des modifications incontestables, dans les choses, et surtout en moi-même. Au sens propre : je ne m'y reconnaissais pas. Il y avait quelque part tromperie, piperie, duperie, et la dupe c'était moi. Avais-je secrètement espéré que tout restât en l'état pour satisfaire mon narcissisme, pour me donner l'illusion réconfortante de la perennité, de la permanence et de l'indestructibilié ? Non, ma ville natale n'était plus exactement ma ville natale, ce n'était pas Ma ville, c'était une ville, que je connaissais bien un peu, mais qui avait évolué selon une logique parfaitement étrangère, où je n'avais strictement rien à voir, qui m'excluait complètement. Altérité indépassable, inassimilable, étrangeté, étrangèreté. 

Le même était devenu l'autre. Fuite du temps, fuite des images, fuite universelle  - de quoi en effet donner le tournis. Le monde vacillait, branlait sur son axe, pris d'ivresse.

Au total, cette expérience déroutante et malheureuse fut salutaire : il restait simplement à comprendre la nature de nos attachements en général, et des attachements d'enfance en particulier. On croit serrer les images mentales comme dans un sac, on croit que ce sac est imperméable, qu'il ne prendra pas l'eau, et l'eau s' y engouffre de toutes parts, emportant tout le contenu, et pour finir le sac lui-même. C'est du moins ce qui devrait se passser si nous savions mener la chose à son terme : accepter que le sac soit troué.

"Le sage est un seau percé" dit-on dans le Bouddhisme Zen.

Je suis bien loin d'être un sage, mais cette nécessité de la déprise je parviens à la comprendre.

Au retour je mis plusieurs jours à élucider ce qui m'était arrivé la-bas, mais je voyais bien que la question tournait autour des images mentales, de leur accrochage à la psyché, et de la dénégation du temps. La séduction tient à la fixité, qui donne l'illusion de l'éternité. En quoi les oeuvres picturales sont un bon modèle. J'ajoute ceci que très récemment j'ai rêvé de Leonard de Vinci, d'un tableau qu'il aurait peint - à moins que ce ne soit moi, le rêve là-dessus n'est pas très explicite - et au réveil j'eus la sensation très nette que ce rêve traitait de l'attachement à la beauté, dont ce tableau était pour ainsi dire la quintessence. La belle image trône dans la splendeur du ciel étoilé, fétiche scintillant du désir, incarnation sublime et indéboulonnable de l'idéal. Nos images mentales sont comme des tableaux, fixes, fixés, stables, permanents, condensant dans l'unité apparente la multiplicité des désirs insatisfaits, transposés dans une sorte de musée idéal. D'où leur puissance psychique, d'où l'extrême difficulté de les décrocher, et de s'en décrocher. Mais chacun peut voir aussi qu'un musée est un lieu mort, où trônent les morts dans leurs habits de morts.

D'où la question : qu'est ce qu'un "oubli vaillant" (Hölderlin) ? C'est bien de vaillance qu'il s'agit, avoir le coeur assez vaillant, assez "accroché" comme on dit, pour consentir aux pertes nécessaires, sans que le sujet se perde avec l'eau du bain. Ou encore : comprendre que la nostalgie, comme son nom l'indique, est bien une douleur (algie), et que l'entretenir c'est entretenir la douleur. Mais ce ne sont là que des idées : il faut qu'elles s'incarnent dans une expérience, et que de cette expérience nous sachions tirer la leçon.

 

07 septembre 2017

De la LIBERTE de PENSER

 

Selon un adage célèbre le Chinois est confucéen le matin, bouddhiste à midi, et taoïste le soir. On peut lire la chose dans l'ordre que l'on voudra. Et quelle nation réussit l'exploit de tenir un discours rigoureusement marxiste-léniniste tout en pratiquant gaillardement le capitalisme le plus effréné ? Hier la Chine était un pollueur hors pair, aujourd'hui elle se convertit brutalement à l'écologie. Nous nous étonnons à juste titre : comment est-il possible de tenir ensemble les positions les plus antagonistes sans en être autrement troublé ? En Chine on passe sans transition d'une extrème à l'autre, en y mettant la plus grande ardeur, tout en soutenant que l'on pratique la voie du milieu. Manifestement ils entendent la voie du milieu tout autrement que nous, qui croyons que le milieu est la position médiane, également éloignée de chacun des extrêmes : mediocritas, medium, voie de modération et de prudence. Déjà, dans la biographie de Confucius, on lit que le Maître était également entier dans l'abstinence et l'exubérance, dans le retrait et dans l'action, passant sans transition remarquable d'un pôle à l'autre. Le milieu n'est pas la position centrale mais le rapport antagoniste par lequel les choses finissent en quelque sorte par s'équilibrer. Dans notre mediocritas le Chinois ne verrait sans doute que médiocrité, impuisssance, pudibonderie et cautèle. Nous ménageons la chèvre et le chou, et ainsi nous ne faisons que gloser et entregloser.

On peut lire aussi le fameux adage du Chinois qui passe, sans sourciller, d'une religion à l'autre au gré du jour, comme une relative indifférence à l'égard de la pensée. Les Chinois ne sont pas les Grecs, chez lesquels la pensée a pris une extension extraordinaire, jusqu'à l'affolement que l'on sait : si la Grèce a péri si vite là où la Chine s'est si bien maintenue à travers les siècles, c'est aussi, outre les causes historiques et militaires, parce que les Grecs n'ont pas hésité à interroger jusqu'au fondement les éléments constitutifs de leur culture, soumettant toute chose à la question, et ne se satisfaisant d'aucune réponse. Une telle folie du logos est étrangère à la Chine. Je ne vois guère que dans le Chan - je parle non en érudit mais en lecteur curieux des choses de la pensée - école singulière qui fit la synthèse du Taoîsme et du Bouddhisme, une attitude radicale et révolutionnaire, comparable aux grandes interrogations helléniques, encore faut-il préciser que cette école resta fort peu connue du public, et prompte à disparaître. Quoi qu'il en soit nous y trouvons une liberté de ton, une vigueur intellectuelle, une sublime indifférence aux pouvoirs qui, aujourd'hui encore, nous émeuvent profondément. Qui se souvient, en Chine, de Bodhidharma, de Lin-Tsi, de Houang-Po, et de Houei-Neng, lequel, cuisinier de son état, devint subitement Patriarche de l'Ecole ? Je relis souvent ces textes extraordinaires, mais j'avoue que j'ai parfois quelque mal à saisir toutes les nuances. N'importe, il y a là un élan de liberté qui emporte tout et dont on ne trouve de tonus comparable que dans nos cyniques, nos sophistes et nos pyrrhonniens.

Le problème de fond est le suivant : que peut-on attendre de la pensée ? Peut-on la considérer comme une instance secondaire, mais alors l'essentiel sera dans l'institution (sociale) et il ne reste rien de propre à l'individu. Remarquons en passant que le Chinois privilégie en général le collectif, et ne laisse guère de place à l'individu, quand il ne le réduit pas purement et simplement à un déchet. A l'inverse, privilégier la pensée c'est rendre au sujet sa puissance créatrice, mais aussi sa force dissolvante. Toute la question est de ménager l'intérêt collectif tout en laissant la pensée entièrement libre. Je ne vois aucune civilisation qui ait, en dehors de quelques périodes exceptionnelles, réussi ce dosage dans la durée. 

Un Etat juste serait celui qui garantit la continuité et la sécurité du corps social, tout en assurant aux individus la pleine et entière liberté de pensée et d'expression. Hors de quoi nul amour de la pensée, et nulle philosophie ne peut prospérer. Au total j'estime que dans nos constitutions modernes et laïques, en dépit de toutes nos tares et insuffisances, nous jouissons pour l'essentiel d'une liberté de penser que peuvent nous envier bien des gens de par le monde. Lorsque nous nous plaignons d'un manque de liberté, demandons-nous si cela tient à la législation en vigueur, ou à notre propre inaptitude, à notre faiblesse, notre pusillanimité, et pour finir, à notre lâcheté. Le moins libre est peut-être celui qui s'empêche par lui-même d'accéder à la liberté.

06 septembre 2017

De la SOTTISE, et de la FOLIE

 

L'intelligence c'est la capacité de lier, de recueillir, ce que décline le verbe "legere", amasser, recueillir, mais aussi lire. Cueillir entre, lire entre, et lier ensemble. Capacité d'ouverture à la variété, à la diversité, à la multiplicité, capacité de créer des rapports entre des termes apparemment lointains et sans rapport. De ce point de vue l'intelligence serait le contraire parfait de la sottise, qui consiste à s'enfermer opiniâtrement dans un point de vue unique et exclusif, esprit de système, fermeture et monoidéisme. 

A voir les choses en grand il en résulte que la sottise "est la chose du monde la mieux partagée", pour citer Descartes en retournant sa formule. Car, entre dressage, élevage, contention et formatage, il reste peu de place à l'inventivité. Celle-ci existe pourtant, mais elle va toujours dans la même direction : pouvoir, lucre, domination, affirmation de la volonté de maîtrise. D'où le monde en son état actuel.

Le pire c'est la sottise armée, celle qui prétend régir, et qui n'hésite pas à contraindre, opprimer, supprimer. C'est là que sottise et folie se rejoignent, enfantant le monstrueux.

Il est heureusement une autre folie, plus douce, plus poétique, celle qui consiste à suspecter tous les pouvoirs, à rire des postures et des impostures, à dénoncer le ridicule partout où il se trouve, à dire et faire tant et si bien que nul pouvoir ne peut en venir à bout. C'est la pustule sur le visage du roi : grattez, elle revient toujours. C'est elle qui nous fait rire au milieu des larmes, qui nous rappelle heureusement à notre naturelle condition, qui est de naître inter feces et de finir en poussière.

04 septembre 2017

SPIRITUALITE ou INTELLIGENCE ?

 

J'hésite toujours à utliser le terme "spiritualité. Il charrie tant de représentations déplaisantes. Cela sent, quoi qu'on fasse pour s'en dégager, je ne sais quelle fragrance de pieuserie, de bondieuserie et de menterie qui laisse l'esprit déboussolé. On a beau se réclamer d'une laïcité décidée, d'un refus catégorique des dogmes, doctrines, effusions, rites de toutes les religions passées et présentes, le soupçon demeure : que voulez-vous instituer qui ne soit une reprise bâtarde des "spiritualités" anciennes ? En quoi ce projet serait-il si nouveau, et soudain si indispensable, pour qu'on prenne la peine de le penser ?

De mon point de vue, des anciennes religions il ne reste à peu près rien. Freud avait distingué quatre désirs fondamentaux à l'origine des religions : le désir d'immortalité qui se réduit en fait au refus de la mort et à une sorte de dénégation délirante ; le désir de protection, assurée par un esprit divin assimilé à une providence personnelle, qui prolonge la protection parentale démentie par les faits ; le désir de justice, la justice divine venant corriger les évidentes injustices de nos institutions humaines ; et enfin le désir de savoir, la religion fournissant un cadre assez large de réponses plus ou moins fantaisistes aux questions sans réponses. Ces désirs sont très anciens et sans doute voués à ne jamais disparaître complètement. La science apporte des réponses, mais pas celles que l'on espérait. Bref, la religion est une illusion durable, peut-être indestructible. 

Mais un esprit tant soit peu affiné peut s'apercevoir que les réponses de la religion n'ont aucune valeur : je puis bien désirer l'immortalité mais la raison m'enseigne parfaitement ma mortalité indépassable. Je vois bien qu'il n'existe nulle part de Providence à mon service. Je vois que la justice divine, si elle existe, n'empêche en rien la condamnation de l'innocent et la fortune insolente des méchants. Je vois que les systèmes théologiques et cosmologiques échafaudés par les religions sont caducs et souvent ridicules. Mais alors que reste-t-il ?

On dira peut-être : il reste la morale. Il est vrai que les religions ont servi de codes moraux tant qu'il n'existait pas de morales laïques. A présent ces codes laïcs sont clairs et suffisants. De toutes les manières aucun code n'a jamais empêché le pécheur de pécher. A voir l'action historique des religions je considère qu'elles ont fait autant de mal que de bien, car, sous prétexte d'assurer le salut, souvent elles ont massacré, torturé, inquisitionné, le lien entre les croyants reposant sur l'exclusion et l'excommunication du mécréant. Pour ma part je ne vois décidément rien à sauver.

Mais alors pourquoi parler de spiritualité ? La spiritualité serait la qualité d'une vie capable d'esprit. Mais à tout prendre, cet esprit n'est pas autre chose que l'intelligence appliquée à la connaissance, à la conduite de la vie personnelle, interpersonnelle et universelle. Cette intelligence consiste négativement à se dégager de tous les systèmes oppressifs, idéologiques et religieux qui ont enfermé les hommes dans des opinions fausses, dans l'éternisation de désirs infantiles, dans des doctrines de salut qui n'ont produiit que l'abêtissement général, la peur et la soumission, la crainte du châtiment et l'hypocrisie d'une vie "morale", dans des systèmes éducatifs qui prônent la répétition au lieu de favoriser l'invention. Morales closes pour sociétés closes, dirait Bergson. Religions claniques abusivement imposées à d'autres clans. Et partout la haine du différent, le culte de l'Un, la sanctification du Même.

L'intelligence c'est la découverte de la multiplicité, l'accueil de la multiplicité. C'est la découverte qu'il n'existe pas de grand Autre salvateur, Eglise ou Etat, dépositaire de la vérité et dispensateur des biens. Autrefois on parlait du "Père Noel soviétique". En voilà un qui a vécu. N'en inventons pas un nouveau. Mais apprenons à juger de tout par nous-même, à user librement et créativement de notre entendement. Comprenons de mieux en mieux que nous sommes collectivement responsables du devenir de notre planète, et qu'aucun dieu ne viendra nous souffler la solution quand nous serons au bord du gouffre. Cette intelligence de la totalité planétaire devrait nous inspirer un profond respect pour tout ce qui vit de par le monde, et nous inviter à créer une autre morale de la pensée et de l'action que celles qui ont été appliquées jusqu'à aujourd'hui, et qui nous ont menés au point détestable où nous sommes.

Non, nous n'avons nul besoin de dogmes, de rites, de ritournelles et de colifichets. Ce n'est point en singeant quelque secte orientale que nous ferons avancer la chose. C'est en considérant la réalité de notre situation, en examinant avec attention ce qui est en nous et autour de nous, et en travaillant à une nouvelle conscience de l'humanité.

01 septembre 2017

MEDITATION : "entrer dans son cercueil"

 

Taisen Deshimaru, promoteur du Bouddhisme Soto en France, disait que "méditer c'est entrer dans son cercueil". La formule est un peu raide, mais elle ne manque ni d'allant ni de vérité. Il ne s'agit pas de faire le mort, ou de jouer au fantôme, mais de considérer les choses d'un point de vue très particulier, qui allie subtilement la vie et la mort, enfin reliées dans leur rapport essentiel. Précisons que les Orientaux considèrent la mort autrement que nous : non pas comme le terme final de l'existence, mais comme une doublure de la vie, qui accompagne la vie dans son déroulement intégral, l'autre face des événements, la face obscure si l'on veut. Si bien que vivre c'est aussi mourir, du même pas, mais selon deux points de vue opposés. Vivre une journée c'est la mourir tout aussi nécessairement, puisque cette journée-là ne reviendra jamais. L'ombre accompagne le mouvement de la lumière, le temps qui va est le temps qui n'est plus. Selon cette conception il est évident que chaque instant est une expérience de la mort, mort lente et perpétuelle, qui devrait faciliter la dernière mort, celle qui est sans lendemain.

Ou encore : tout inspir exige un expir. La respiration comprend nécessairement les deux mouvements. On demanda un jour à Bouddha ce qu'était la vie humaine. Il répondit : un inspir, un expir. La structure en est si unverselle qu'une vie d'une minute ne se distingue guère d'une vie de cent ans : un inspir, un expir.

Cette conception a le grand mérite de nous rendre fort suspicieux à l'égard des idées qui règnent ici, selon lesquelles la vie serait une marche triomphale vers l'accroissement illimité de puissance, la mort étant repoussée si loin dans l'avenir que l'on finit par croire qu'elle ne viendra jamais. Que l'on développe naturellement et heureusement ses facultés natives, soit. Que l'on croie égaler les dieux, non, c'est un gauchissement calamiteux de l'esprit. Les Orientaux ont raison, à mon sens, de tracer cette parallèle perpétuelle et indémontable entre la vie qui va et la mort qui va : nous vivons la mort en mourant la vie.

Hé quoi ! Ne voyons-nous pas l'instant, si heureux et fécond soit-il, nous filer entre les doigts, alors que, le vivant le plus intensément possible, nous tentons en vain de le retenir ? Bouddha dirait : laissez filer, vous vous crispez en vain, d'ailleurs vous gâchez tout en voulant tout tenir et retenir. Ce que vous appelez mort est la loi du temps, qui à chaque instant fait tomber le couperet de la séparation. Pour qu'un nouvel instant accède à sa plénitude il faut expirer le précédent. C'est ainsi que la vie conserve sa vitalité, en se régénérant sans cesse.

Il y a une grande différence entre la formulation de Deshimaru et celle de Platon, qui enjoignait d'"apprendre à mourir". Pour Platon il s'agissait de se préparer à la vie immortelle, pour vivre là-bas la plénitude d'une existence qui ne peut se réaliser ici-bas. La mort serait, à la fin de la vie terrestre, un voyage vers les Iles Bienheureuses. La vraie vie est ailleurs. Pour Deshimaru entrer dans son cercueil c'est apprendre à se délester de l'attachement pathologique au désir, à la possession et aux affects négatifs, c'est se concentrer sur le mouvement de l'inspir et de l'expir - d'où l'attention toute particulière à la respiration dans toutes les pratiques méditatives - sur le "laisser passer sans retenir", qui devient progressivement une méthode de vie, une pratique perpétuelle. Inutile de s'obnubiler sur le terme de la vie, d'espérer une vie meilleure dans un avenir indéterminé et inconnaissable : c'est ici et maintenant que l'affaire se joue, dans la liaison indestructible du vivre et du mourir.

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Petite notation supplétive : on se prend quelquefois la tête avec l'idée du nirvâna, et on y injecte toute la pathologie que j'ai notée plus haut. Chez certains esprits mal dégrossis du platonisme et du christianisme le nirvâna vient miraculeusement remplacer un paradis ou une vie immortelle auxquels on ne croit plus. Mais c'est toujours la même stucture : le présent est supposé préparer un futur directement issu de nos fantasmes. Il faut rappeler que "nirvâna" signifie très simplement "extinction" - cessation des attachements toxiques. Et cette cessation est le programme positif d'un esprit vivant dans la réalité présente, et aspirant à quelque progression vers la connaissance positive de ce qui est.