LE JARDIN PHILOSOPHE

Recherche et pratique de la philosophie comme thérapie existentielle et de la poésie comme création dans l'ordre du langage

03 juillet 2009

HAIKU

Lumière au matin

Lumière à l'aube du soir

Cela coule ainsi.

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CAFE PHILO du 9 juillet avec CAFE PHILO de DAX

Notre dernier CAFE de la saison scolaire sera remarquable par la présence annoncée des animateurs du CAFE PHILO de DAX et de quelques-uns de leurs participants. Je me réjouis de cette visite et leur souhaite la bien-venue! Peut-être nous feront-ils la grâce de venir manger un bout et de boire un coup après la séance! De beaux et bons échanges en vue!

Il est heureux que des échanges de cette sorte puissent se produire dans la région Sud Ouest, qui permettront des enrichissements réciproques.

La série des CAFE de PAU, inaugurée en janvier, trouvera ainsi sa conclusion avant la vacance du mois d'août. Je remercie le GRAND ZINC de nous avoir prêté son beau local et de nous avoir reçu avec sympathie.

La prochaine session recommencera en septembre, normalement à chaque second jeudi du mois.

En premier bilan j'estime que notre expérience est pleinement réussie. La fréquentation a été plus que significative, l'ambiance toujours cordiale et amicale, le niveau de réflexion tout à fait prometteur. On peut de la sorte augurer une saison prochaine pleine de promesse.

Je remercie chaleureusement les participants, et tout particulièrement les réguliers dont le concours é a été extrèmement précieux. Sans un cercle de fidèles un tel projet ne peut réussir. Quant à ceux qui sont venus de temps en temps ils sont les bien-venus et seront toujours accueillis avec ferveur. Merci à tous. GK

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De la PEAU et de la SURFACE

La peau est une double surface. Surface externe, elle protège, isole et reçoit des stimulations innombrables. Aussi le sujet se forge-t-il une enveloppe, parfois une carapace pour se protéger, filtrer les informations, repousser le désagréable, accueillir l'agréable. Principe de plaisir -déplaisir et sélection. C'est ce que Freud appelait le pare-excitation. Cette fonction est essentielle pour la survie et l'on ne peut que plaindre le malheureux à qui fait défaut cette indispensable filtre, comme chez le schizophrène, et à moindre dégré dans certaines affections narcissiques. A l'inverse mettre en place une cuirasse hérmétique n'est pas une meilleure affaire. Entre les deux tout un chacun, au fil du temps et des expériences, cherche l'équilibre idoine, toujours instable et menacé. Dans notre langage c'est un des éléments décisifs de ce que nous appelons le plaisir constitutif.

Surface interne ensuite, plan de l'enregistrement. Comme une ardoise magique la peau laisse inscrire des stimulations, des excitations, des messages sensoriels, des courants d'énergie, constituant de la sorte une première mémoire, tissulaire, cellulaire, sensorielle, perceptive voire signifiante. La caresse maternelle inscrit sur la surface du corps un réseau complexe de sensations tactiles, libidinales, olfactives, sonores, premier complexe émotionnel de la libido en gestation. Chez certains mammifères ne pas être léché signifie pour le petit l'arrêt de mort. Il en va de même chez nous. Voir "Le Prafum" de Süsskind. D'autres n'aurront que des coups en guise de caresse, seront prisonniers d'un unique canal de communication et deviendront vraisemblablment à leur tour des parents frappeurs. Il est essentiel pour l'avenir pulsionnel et affectif que  se constitue dans la petite enfance un double circuit différentiel des sensations signifiantes : l'amour et l'agressivité.

L'embryologie nous enseigne que le développement originel de la surface corporelle se fait en même temps que le développement du cerveau. Si cette indication est exacte elle est de la plus haute importance. Le sujet est immédiatement une peau et un cerveau. Image originelle d'une poussée synthétique, d'un développement à la fois interne et externe, indistinctement. Nous sommes une peau aussi immédiatement, aussi nécessairement qu'un système nerveux. Plus exactement le sytème nerveux se constitue en réseau centrifuge, développant, et enveloppant du même mouvement la totalité du tissu moléculaire. Je dirai : je sens, donc je suis.

Cette dimension a été longtemps ignorée de nos philosophes qui ne vivent que dans leur tête. De plus on a trop rapidement rangé les soucis et les préoccupations de peau sous la bannière infamante du narcissime, en diabolisant l'image du corps dans les religions monothéistes. On croit que la peau est de l'ordre de l'image, donc de l'imaginaire. "Le moi est haîssable". Même tendance cryptothéologique chez Lacan qui ramène l'imaginaire à un leurre, à un jeu de miroir, à une passion spéculaire. Toujours la domination du visuel sur le pulsionnel comme on voit dans sa fâcheuse théorie du "stade du miroir", où la jubilation inaugurale serait le fruit éblouissant de la contemplation de soi. Ce que nous établissons ici permet de conclure à un stade infiniment plus précoce de la première sensation de soi, voir du sentiment de soi, et pourquoi pas, d''une certaine conscience (inconsciente) de soi. L'histoire du sujet commence dans les premiers effleurements tactiles et sonores in utero.

C'est le langage qui nous ramène à l'évidence : " Je l'ai dans la peau, sauver sa peau, j'aurai ta peau, il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué". On rit quelquefois de nos adolescents et de leurs scarifications. C'est qu'ils n'ont pas de peau, et que pour créer leur peau il leur apparaît indispensable de meurtrir la leur, de l'inciser et de la dénaturer, à croire que de la sorte ils restaurent l'identité manquante!  C'est dire à quelle extrémité nous en sommes aujourd'hui dans la culture!

Mon conseil : cultiver la peau. Mais certes non comme ces dépressives qui recourent à la chirurgie esthétiques, qui se ruinent en parfums, massages, colorants, maquillages (maquignonages?) et autres babioles de luxe. Certes non sur le mode obsessionnel. Certes non dans ces pénibles opérations de blanchiements de peau à la Michel Jackson, ou la manière des femmes Hindoues qui par là croient trouver un mari. Non pas narcissisme, culturisme ou esthétisme.

Primat du pulsionnel. Retour à la peau sensorielle, à la surface de nature. Cultiver la peau sera une activité éthique : plaisir de la stimulation consentie,  de l'excitation partagée, des corps mêlés. Où commence ton corps? Où commence et finit le mien? Vient un moment de profonde fécondité où le plus profond, le plus ample, le plus large, le plus immense et le plus indistinct, c'est la peau. A l'acmè du plaisir l'intérieur et l'extérieur perdent leur contour, l'énergie circule sans entrave, Aphrodite nous emporte à l'extrémité des mondes, et les mondes mêmes s'abolissent dans l'Immense.

Et pour le reste, hors des instants orgiaques d'indifférenciation poiétique, cultivons, nourrissons, aimons cette peau par laquelle nous pouvons goûter de manière stable aux délices très ordinaires du plaisir constitutif.

01 juillet 2009

Du SEXE, et de son rapport au DESIR

Le sexe, chez l'humain, constitue l'articulation entre le besoin et le désir. Besoin, si l'on considère les stimulations quasi incessantes des zones érogènes en exigence de décharge. Désir, si l'on considère le mouvement quasi spontané vers l'autre comme objet. Ici le leurre fondamental trouve sa racine et son explication : le sujet, suscité comme désir par ce qu'il croit désir chez l'autre, ne peut que fantasmer un absolu de la satisfaction dont le désir de l'autre serait le garant. D'où la formule célébrissime de Lacan : "Le désir est le désir de l'autre" - l'autre à la fois désiré et désirant. Dans cette opération imaginaire se produit une sorte de tranfert de l'exigence pulsionnelle, inévitable chez l'humain qui cherche en l'autre de quoi combler son manque structurel - du moins si nous partageons cette hypothèse platonicienne et lacanienne du manque constitutif.

Mais je suis de moins en moins convaincu de la justesse de cette thèse. Disons qu'elle me semble exacte si l'on tient la névrose comme condition ordinaire et indépassable de la condition humaine. Ce manque en effet est le fondement de la structure névrotique, et dans les cas plus graves, narcissiques. Qu'est ce que la  névrose, sinon la conviction inconsciente qu'il me manque de quoi être heureux, que je vais chercher hors de moi sous les auspices de l'objet à posséder, quels que soit sa forme, et ses avatars : biens de consommation, sexe, gloire, honneur, argent, pouvoir, savoir. D'où la dépendance à l'Autre, et plus généralement la structure addicitive. Que ce soit le sort ordinaire de l'humain, aucun doute. Que les choses se présentent ainsi, et presque dans tous les cas, aucun doute. Mais rien n'interdit de poser la question : est-ce pour autant une vérité incontournable, une vérité de droit, ou un ratage malheureux de l'existence? Normalité ne fait pas santé. Cette hérésie de la constitution il faut la juger circonstantielle, et s'efforcer de la dépasser.

En toute rigueur rien ne manque jamais, ni le temps, toupours offert dans un présent éternellement recommencé, ni le réel, ni le mouvement interne, ni le monde. Ce qui manque c'est ce que nous imaginons manquer, comme la satisfaction, l'absolu, les prestiges fallacieux du fantasme, la jouissance intégrale. L'insatisfaction s'origine du fantasme. Le manque n'existe que comme fantasmagorie. De vrai, le désir n'est pas le désir de l'Autre mais le désir de rien.

Goethe écrit dans Tasso : "Tout est là et je ne suis rien". -Je ne suis rien rien tant que je crois pouvoir être tout.

Epicure, s'interrogeant sur la sexualité, reconnaît volontiers son caractère naturel (un besoin physiologique) mais s'interroge sur sa nécessité. Plaisir naturel mais non nécessaire, dira-t-il. Il faut entrendre, je pense, qu'il met en garde contre les attachements passionnels, l'addiction amoureuse, la dépendance physiologique et psychologique, l'aliénation et la perte d'autarcie. Lui-même partageait sa couche avec Leontia, une ancienne prostituée convertie aux joies de la pensée. (Pensée du plaisir, rappelons-le à tout hasard). C'est clair : le sage cultive la volupté, non l'amour. Dans ses relations charnelles il laisse libre cours à un désir fort banal, sans grandiloquence, sans fantaisies religieuses ou métaphysiques, sans espérance ni idolâtrie. On caresse un corps, ou plusieurs, on se laisse caresser, on copule, on jouit, on goûte le plaisir d'Aphrodite, sans gène ni attente particulière. NUlle honte, nulle culpabilité, nulle glorification poétique. Purement terrestre, gratuite et sans faute, innocente comme le chant des cigales, la volupté se trouve ici comme ailleurs, dans un bon vin, dans une agréable promenade, dans une discussion serrée, dans la compagnie des amis - plaisir du ventre avant tout, puisque le ventre est à la racine de l'être sensible et mortel. Aucun romantisme, aucune idéologie de salut : naturalité pure et simple.

Chez nous, modernes, tout est si compliqué! Et notre prétendue révolution sexuelle n' a pas changé grand chose. On baise un peu plus, mais l'esprit est toujours malade, chargé de culpabilité, de faux espoirs, d'attentes mirobolantes et d' infaillibles déceptions. Montaigne le dira très fortement : "Nous ne goûtons rien de pur". Or il n'est de vraie violupté que "pure", entendons sans arrière-pensée, sans calcul psychologique, sans obsession de péché ou de performance. "Diva voluptas" s'écrit Lucrèce : volupté aussi bien de la femme vénale, de l'amie bienfaisante ou de l'épouse. Un instant, juste un instant de franche libéralité, de jeux pulsionnels, de caresses et d'abandon. Rien de moins, rien de plus. Mars se laisse glisser en confiance dans les bras de Vénus, et c'est l'éternité dans un seul fragment de temps!

Retour à la question du désir. Désirer peu. "Non plus quam minimum". Ce minimum sensible qui donne le plaisir, et qui, par l'extension physique de la sensibilité et de la pensée, donne plus que la simple décharge. Non pas un sens, une justification, une parousie ou quelque exaltation mystique. Non pas un plus qui nous égalerait à l'absolu. Aucune déification. Mais la grâce et la gratitude. Imaginons Epicure, se sentant mourir, convoquer Leontia pour une ultime étreinte, puis s'allonger dans son bain, discuter une dernière fois avec ses amis, leur recommander le soin de l'enseignement et du Jardin, et tout en savourant son dernier verre de Samos, se laisser glisser doucement dans la mort.

30 juin 2009

DES BESOINS -et du Désir

Pour avoir une idée juste de la nature du besoin il faut s'en remettre à l'animal. C'est lui qui nous enseigne, et qui devrait nous éduquer. Ainsi pensaient les Kuniques, désireux avant tout de torpiller les conventions sociales, les exactions du désir et de la passion, et de ruiner le culte de "la fausse monnaie". On sait que Diogène ne répugnait ni à vivre comme un chien dans une amphore vide, ni à aboyer et mordre les passants, les vilipender et les provoquer de toutes les manières imaginables. Retour aux simples et impérieux besoins de nature, sans rien y ajouter, sans honte et sans vergogne. Même le plus haute culture se voit de la sorte soupçonnée de trahison, d'affectation et d'immoralité. Le Kunique achèverait bien le scandale par la suppression du langage s'il ne fallait éructer en place publique. A tout prendre le bâton, la besace et le froc  serviront mieux la cause que les discours. Etaler la vérité irrécusable des besoins, voilà une politique résolument écologique!

Nous faisons trop souvent les dégoûtés. Le besoin, c'est l'animalité, c'est la physiologie, c'esr le corps, ce tombeau, cette souillure, cette abjection! Mais je trouve chez Bouddha cette recommandation de méditer aussi bien aux toilettes qu'au temple. Rien de ce que nous sommes ne doit échapper à la vigilance de la conscience. Et l'homme est appelé à se connaître aussi aussi bien dans le corps que dans l'esprit. Voilà une assiette qui me convient mieux que les excentricités kuniques!

Le besoin, c'est l'animal. Et nous sommes avant tout des animaux. Mais chez nous les choses sont compliquées dès le principe du fait de la culture qui nous façonne dès le berceau, que dis-je, dès la conception. Après cela allez distinguer clairement le besoin du désir! Dans l'échelle de Maslow on décline cinq plans successifs et progressifs des besoins. D'abord les physiologiques : s'alimenter, boire, éliminer, respirer se mouvoir, se reposer. Quand ces besoins sont satisfaits se fait jour le besoin de sécurité : un toit, une protection. Puis le besoin d'appartenance : une famille, un groupe de référence, un rôle, une religion, une nation. Ensuite la reconnaissance : statut, estime, approbation, gratification. Et enfin, pour ceux qui ont eu la chance improbable de réussir tout ce qui précède, l'affirmation de soi : vie intérieure, culture, loisir créateur. Maslow raisonne en économiste. Le psychologue  objectera que ce sont là, à l'exception du premier groupe, non des besoins mais des désirs. Mais comment dissocier? 

Je dirai que le besoin est ce qui permet l'exercice de la vie physiologique, et par là contribue à repousser  la mort. Le désir commence avec le non nécessaire, du moins ce qu'on appelle communément désir, c'est à dire désir de quelque chose ou de quelqu'un : objets de consommation et de prestige, statuts, images, symboles, signifiants de tous genres, affirmation narcissique, désir de l'autre, désir de reconnaissance, de gloire, de pouvoir, de savoir : avoir et paraître. La spirale du désir est infinie, sa ronde interminable, sa satisfaction à peu près impossible. D'où le conseil épicurien d'en revenir au minimum. Mais de toute manière il semble impossible de revenir au seul besoin brut : l'homme est ainsi fait que le désir le constitue de part en part. La solution n'est pas de supprimer le désir - tâche absurde et vouée à l'échec - ni de l'intensifier encore, dans un emballement vertigineux et mortifère. Mais de réduire les "désirs-de" pour en revenir au seul désir fondamental : désir de vivre, conatus, effort (sans effort) de persévérer dans son être ' (Spinoza) ou, mieux encore, de cultiver le plaisir constitutif (Epicure).

On se trompe souvent sur la théorie du plaisir chez Epicure. Il expose un rapport entre plaisir et désir qui passe souvent inaperçu. Dans sa fameuse trilogie des plaisirs ( plaisirs naturels et nécessaires, plaisirs naturels et non nécessaires, plaisirs ni naturels ni nécessaires) on croit lire un retour au simple besoin, à la manière des Kuniques. C'est oublier l'autre distinction, essentielle à notre propos : plaisir en mouvement, plaisir en repos. Contre les Cyrénaïques (Aristippe de Cyréne) qui privilégient le mouvement Epicure enseigne la supériorité relative du plaisir en repos, aponie du corps et ataraxie de l'âme. Mais, pris ensemble, aponie et ataraxie constituent le vrai et souverain plaisir : le plaisir constitutif, cet équilibre admirable, - mais perpétuellement menacé par le jeu de la déperdition vitale - équilibre en quoi le sage goûte la perfection : ni mobile ni immobile, ou les deux à la fois, harmonie indépassable pour un mortel. On voit dès lord ce qu'est le désir en son essence non-morbide. Non pas désir-de, mais désir-dans, je veux dire ce mouvement minimal qui rétablit l'équilibre compromis - satisfaction des besoins - (aponie corporelle) et rétablissement de l'équilibre intérieur - pensée du plaisir, raisonnement juste, connaissance et recentrement -( ataraxie mentale). Qu'est ce que le désir? C'est cette énergie concentrée au service de l'équilibre qui réduit les nuisances (déplaisir et besoins) pour accroître selon la mesure naturelle (rien de trop) la plaisir constitutif. Il n' y a rien à chercher de plus, ni en soi, ni hors de soi. Le reste est démesure, fuite, évasion, opinion creuse et pathologie.

A toutes les époques on "ex-agère" c'est à dire qu'on agit en dehors. Alexandre à la conquète du monde. Mais ce que nous enseigne l'épicurisme, considérant les humbles besoins  naturels, c'est que l'homme peut se destiner volontairement à autre chose que la capture guerrière et le viol. Si les désirs s'enflent  comme  voiles au vent, on peut réduire la voilure. Alexandre bien sûr, mais aussi Achille, et Ulysse sans fin errant de par la mer. Tous ils ex-agèrent parce qu'ils sont ex-agérés par leur démon. Peut-on concevoir, tout à l'inverse, une in-agération, action intérieure, force de recentrement, désir et plaisir selon le juste, paisible jardin du plaisir constitutif?

29 juin 2009

De la PIPE, et d'autres ADDICTIIONS

La pipe, je parle d'une pipe en bois naturellement, c'est mon délice du petit matin. Dès le réveil, encore tout empesé de rêves et de moiteurs, je pense à ce plaisir à venir qui me donne envie de me lever et de reprendre mes élucubrations philosophiques. C'est que dans mon esprit écrire et fumer sont quasi indissociables. Ajoutez-y le petit café de 10 heures, et voici tout prêt le cocktail de mon exaltation privée. C'est du vice, sans aucun doute, mais connaissez-vous des gens qui vivent sans le recours au moindre excitant? Sans ces apprêts du songe et de la dérive je ne vaux rien, je ne suis rien, pauvre hère sans intelligence, engoncé dans un piteux sommeil, une morne hébétude. D'aucuns marchent aux amphétamines, d'autes planent à la cocaïne, moi je gambade à la caféïne et à l'herbe de Nicot. Blâmable tant qu'on voudra cette conduite est ma concession personnelle à l'addiction. J'en connais de plus graves, mais je les refuse tout net. Ecrire exige une lucudité quasi divine.

Fort modestement je puis me réclamer d'augustes prédécesseurs, comme Spinoza qui fumait sa pipe hollandaise pour se ragaillardir avant les longues prosodies conceptuelles de son Ethique, comme Kant, réveillé par son valet dès cinq heures du matin, en toute saison sans exception, allumant sa pipe matutinale pour mieux approcher les colombes de la Raison pure. Voici quelque temps j'ai lu le délicieux ouvrage de Humbert : "Pas de fumée sans Freud", qui établit sans conteste posssible la nécessaire accointance du tabac et de la psychanalyse. Mais notre analyste ne fumait que le cigare, ou plutôt vingt cigares par jour, et souffrait atrocement du manque pendant la grande guerre quand le tabac était diffiicile à trouver. Il est permis de conjecturer que les grands concepts freudins sentent la nicotine, ce qui ne va pas sans charme, mais laisse à songer. Une psychanalyse non tabagique est-elle possible? Difficile à croire quand on pense à la pipe de Jung, au cigare de Lacan (un éternel coimbre de La havane tordu et alambiqué à plaisir à l'image de son esprit, ou plutôt de son inconscient), à l'éternelle cigarette de Françoise Dolto, sans parler de Fritz Pearls et de tant d'autres!

Le tabac est un stimulant psychique. Allié fort naturellement au café il réveille, excite, dynamise, fortifie. Il donne à l'esprit je ne sais quelle agilité, quelle densité de conception, quelle légèreté apollinienne. Il fait danser les concepts et rire le thymos! Herbe du miracle, miracle de l'herbe. D'aucuns en meurent dira-t-on. Et c'est vrai. Peut-être ont-ils quelque peu exagéré, croyant que le génie s'achète ou se prête, ou bien par ennui, par lassitude de vivre, par désir inconscient d'en finir avec la vie. Affaire de mesure. Le meilleur n'est pas dans l'exagération du bien, mais dans sa retenue. Je ne conçois le fumer que comme expérience de plaisir, non comme conduite obsessionnelle, divertissement ou passe-temps. Le comble du bonheur c'est cet alliage de la pensée inventive et débridée, de la pipe lente et stimulante, de l'écriture patiente et fièvreuse, de l'intelligence qui dérive et enivre! A côté de quoi beaucoup de réputés plaisirs me semblent bien ternes. De fait la journée, pour moi, est esentiellemnt une occasion d'écrire, un appel au Kairos, une disponibilité ouverte au meilleur.

Je n'ai que mépris pour les fumaillons qui fument au lieu de vivre, qui consument leur souffle et leur poumon dans l'ennui interminable d'un farniente passif. Je considère la pensée comme une action au plein sens du terme, si elle n'est pas rumination, ressentiment, projection, ratiocination. La vraie pensée ne resssse pas, elle s'élève dun coup d'aile vers l'infini. Elle danse dans les sphères bleues et lumineuses, elle s'abreuve du cosmos, elle séjourne parfois auprès des dieux, mais plus souvent elle ne s'attache à rien, n'adore rien, ne déteste rien et se plaît à s'ébattre dans l'Immense. Elle est poésie, elle est sagesse. Elle est plaisir sans reste, sans attache et sans trace. Elle est comme le martinet sabrant la nue, voltigeant, éructant, riant de toute chose, et de soi-même sans aucun doute.

La pipe est d'abord un bel objet. Noblesse du bois poli. Douce pénétration entre les lèvres entrouvertes. Solidité, fermeté du contact. Fragrance discrète de la bruyère. Et puis voici la blague à tabac, l'arôme complexe des feuilles coupées, et le bourrage attentif, et l'allumette, et le feu, et la prise, et l'aspiration et le premirer bouquet! Et dans le corps une douce excitation, et l'esprit qui se réveille et se met à chanter! Rimbaud par les chemins d'exil, le vers, la rime, et le rythme se pressant pour jaillir!

Le café a ses charmes, surtout le matin. Je n'aime le thé que l'après-midi, entre deux plages de sieste et de promenade. On dit que le vin est occidental, le café arabe, et le thé oriental. Ce n'est pas entièrement faux. Disons que je suis les trois, avec ardeur égale. Comme ces Chinois qui sont confucéens le matin, taoïstes l'après midi et bouddhistes le soir. Ceux-là ne sont pas sectaires. Moi non plus. Vin, café, thé - et pipe  - voilà qui vous pose un homme! Ajoutez que je suis bonne fourchette. L'ascétisme, décidément, n'est pas pour moi!

A quoi reconnaît-on un épicurien? Non certes à l'abstention, ni à l'accummulation. L'épicurien est un délicat, un sensible, un vulnérable, un épidermique. Aussi cultive-t-il avec sagacité la mesure. Non par moralité, mais par hygiène. De la sorte il jouit doublement, de l'intensiité relative, et de la rareté relative. Non gourmand mais gourmet, jusque dans l' humble appréciation du plus humble des festins : "une olive, un verre de vin, me voilà l'égal de Zeus" (Epicure). Les agapes du sage ne sont pas de quantité, mais de finesse, - et de finesse d'esprit. Pensée du plaisir, plaisir du penser.

Qui trop accroît la vie accroît la mort. Ne courons pas, mes amis, ni après l'amour, ni l'extase, ni le divertissemnt, ni le travail, ni la production, ni le voyage, ni même le plaisir : dans cet espace infime de la durée qu'on appelle l'instant c'est toute l'éternité qui se joue : rencontre de Chronos et d'Aïon, flamboiement discret, merveilleusement gratuit du Kairos souverain.

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26 juin 2009

RONDEAU

Au premier cri j'ai perdu mon enfance

Rien ne pourra jamais la redorer

Le jour qui luit sur ma feinte innocence

M'a déchiré d'un rayon mordoré

Apre soleil, tu brûles ma dolence

Sur le bûcher fumant des vanités

Au premier cri j'ai perdu mon enfance.

    Nous qui allons où nous porte le vent

    Tous nos amours ne sont qu'impatience

    Et nous pleurons le clair matin d'antan.

    Au premier jour nous perdons notre enfance.

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D' un BONHEUR en deça du DESIR

La question du désir est au coeur de nos vies - et depuis Platon au coeur de ce qu'on appellle Philosophie. Philosophie : amour de la sagesse, ce qui implique désir de ce qu'on n' a pas, ajoutons pour notre propre compte, de ce qu'on a vraisemblablement perdu. En toute logique, et contre l'opinion commune qui pose la sagesse dans un avenir lointain, voire inaccessible dont la philosophie serait la voie d'accès, il faut poser que la sagesse est strictement antérieure à toute quête philosophique. Il en va de la sagesse comme de l'enfance : on la quitte avec un mélange de soulagement et de tristesse, et le reste de la vie se passe à en éterniser la nostalgie. Comme dit Amélie Nothomb : "et depuis il ne s'est plus rien passé". La sagesse est ce continent perdu qui hante nos mémoires, agace nos désirs et nourrit interminablement nos déboires. Mélancolie de l'art, mais plus profondément mélancolie de la philo-sophie, cette tard venue, cette exilée, cette veuve ténébreuse qui pleure à jamais son Eurydice. On se consolera par la course éperdue d'un désir toujours fuyant, toujours déplacé, métonymie inconsolable de l'objet perdu. Toute philosophie érige son Logos  sur le socle d'un deuil impossible.

Au coeur de la procédure philosophique nous pourrons débusquer un vide premier, un trou signifiant à qui  manque tout signifiant adéquat. Ce qui travaille là, ce qui manque là, cette béance originaire il est évidemment impossible de la nommer, de la circonscrire dans le langage. Elle est, en toute rigueur, d'avant le mot, d'avant le Logos conceptuel et discriminant. Et pour cause : c'est en elle est que se fonde la possibilité du mot. Un quelque chose, qui n'est pas une chose, si ce n'est par métaphore, comme l'enseigne le latin avec le "rem" qui donne "rien" et dont le sens premier est "chose". Le rien c'est cette chose que nous nommons telle, faute de mieux, et qui n'est en fait "rien" dont on puisse décliner la définition. Le rien nous habite et nous ronge, jamais nous ne savons ce qu'il est, toutes nos approximations échouent à le saisir, et comme on dit quelquefois : "je sais ce que je ne veux pas mais j'ignore tout à fait ce que je désire". Dans le langage, en deça du langage ce quelque chose qui n'est rien creuse un sillon, invisible et inexpugnable, qui ruine a priori toute tentative de vérité. "La vérité est dans l'abyme".

Est-il nécessaire d'ajouter que ne pouvant supporter l'insistance exaspérante de ce rien nous nous échinons à le revêtir de toutes les défroques imaginables, cupidité, exacerbation sensuelle, cultes, dogmes, idéologies, constructions intellectuelles, passions, quêtes du Saint Graal, extases mystiques - toute la gamme des di-vertissements, des dé-tournements, captures fallacieuses et ruineuses d'un sens introuvable - fantasme donc, et insistance du fantasme. Que l'on ouvre la boîte, voilà le Monstre - ce qui se montre en se dérobant - apparition, déperdition. "Voluptas atque horror" - l'horripilation!

Le désir, en somme, c'est cela : un trou dans la représentation, et nous voilà "cherchant", "chercheurs" c'est à dire, "circulant, tournant dans un cercle" d'autant plus vicieux qu'il nous semble fallacieusement conduire en dehors de la répétition, comme on voit dans l'image tragique du labyrinthe qui faillit engloutir Thésée. Le désir serait ce mouvement qui se veut créateur, traceur de routes, indéfiniment ouvert à la nouveauté des occurrences et qui, de par son origine même, son point de séparation initial, son pas fondateur se condamne à répéter le premier mouvement, la première fuite en avant, réitérant à l'infini la rupture indépassable de la perte. Désirer c'est projeter dans un futur indéterminé le rêve insensé de réconciliation, de retrouvailles, de réunification de l'être, abolition des fractures, réintégration du Tout. Procédure régressive, en fait, sous les oripeaux tapageurs de la nouveauté. Fuyant vers l'avenir on ne fait que répéter la perte en croyant à jamais l'abolir. Renversement de la temporalité, illusion constitutive, et du désir, et de la religion, et de la philo-sophie.

Une fois engagé dans ce sillon, pas de retour possible. On trace en avant une ligne qui fait éternellemnt retout, comme on voit dans Tintin tourner les Dupont. Ils s'imaginent avancer vers la ville proche et ne font que tourner en rond dans les sables du désert, ajoutant à chaque tour le tracé redondant de leur propre sillon. De même pour l'Histoire humaine : "toujours les mêmes choses, mais autrement" (eadem sed aliter : Schopenhauer). De même pour la philo-sophie: sublime et insupportable ratage.

Le bonheur, une illusion? Que non: une impossibilité. Sitôt engagé dans les défilés du signifiant vous êtes emportés. Et chaque pas vous éloigne et vous fait tourner. le désir et la philo-sophie : des ritournelles du même. Seule solution : faire retour.

Le but de la philosophie sera sa fin, son anéantissement volontaire. Leçon taoïste, chevaucher le vent et s'ébattre à l'origine des choses. Ou Pyrrhon : "non-différentes, immesurables, indécidables sont les choses". En deça de toute raison discriminante, conceptuelle, voici la plaine et le vent, le ruisseau et le sable. Et puis voici mes pas qui inscrivent dans le sable une trace que le vent efface aussitôt. En deça du désir et de ses pompes, de la pensée philo-sophante et inquiète voici la pure immanence de ce qui ne se distingue ni se réunit, abolition pure dans la silencieuse co-incidence.

S'il existe un bonheur, et si ce mot peut être autre chose qu'une plaisanterie, c'est en deça du désir, dans cette vérité sans forme et sans figure, dans cet "abyme" de non-connaissance qu'il séjourne, chose parmi les choses de la Surface Absolue.

LAO TSEU : poème

Le vieux chat qui somnole là-bas

Son âme vaste comme le monde

Séjourne à la racine des choses.

   PS :  Les Japonais, et Verlaine plus tard, nous recommandent la pratique de l'impair. Haïku et Tanka sont impairs de part en part. J'aime cette disposition boîteuse du rytme qui nous tarabuste et bouscule nos habitudes prosodiques. Le vers de neuf pieds méritait mieux que le dédain général et je remercie Verlaine d'en avoir fait le rythme de son "Art poétique". Quant à moi, en sus d'une complaisance pour le vers impair, et de celui-là particulièrement, je veux que la strophe elle aussi réponde à la même exigence. Joli trio, comme ceux de Dante dans la "Divine Comédie", mais avec neuf pieds, assurant de la sorte au poème une irrégularité sans complaisance.

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25 juin 2009

NUIT et JOUR : poésie

Jusqu'au coeur du jour

La rêveuse, la pénétrante

La nuit s'éternise.

           II      

Au bleu crépuscule

La nuit glisse dans le jour

A la rose aurore

Le jour boit la douce nuit

L'une l'autre s'égalisent.

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