LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

19 janvier 2017

Que faire des FANTASMES ?

 

Je voudrais revenir sur la question du fantasme, tout en considérant comme acquises les propositions que j'ai déjà développées par le passé. Ce qui va suivre est le résultat d'observations que j'ai menées en moi-même, car enfin la production et la présence insistante de fantasmes relève de la vie intérieure dans ce qu'elle a de plus personnel, et je ne vois pas que l'on puisse observer quoi que ce soit en dehors de la vie privée. Les hommes et les femmes, en géréral, évitent soigneusement d'en parler, ce qui d'ailleurs est logique et conforme aux bonnes moeurs. Il faut aller dans la littérature romanesque, surtout moderne, ou dans le cabinet d'un analyste pour en recevoir quelque témoignage. Je n'entends nullement exhiber ici mes fantasmes personnels, qui n'ont aucun intérêt en eux-mêmes, mais réfléchir sur la logique interne et le statut de cette étrange production mentale.

Je remarque d'abord que la survenue d'images fantasmatiques se fait hors de toute volonté et de toute conscience du sujet : cela vient comme cela veut, comme viennent les rêves dans la nuit. Nul ne peut empêcher cette irruption dans le moment où elle se produit. Après coup on peut s'en irriter ou s'y complaire, tenter de les écarter ou les cultiver. S'il existe un peu de liberté c'est dans l'après coup. Mais il est remarquable également que de vouloir les écarter revient le plus souvent à les faire revenir : l'inconscient se venge en remettant le couvert. Le fantasme insiste, de la même manière que certains thèmes oniriques reviennent et reviennent, malgré toutes les tentatives de les analyser.

Cette insistance du fantasme signe la faiblesse de la conscience. C'est une humiliation cinglante que nous inflige l'inconscient, détrônant la prétention de maîtrise, balayant nos illusions de savoir. 

Acceptant enfin de considérer les fantasmes dans leurs scénarios, personnages, dramaturgie, effets sur l'humeur etc, je remarque une tendance à la répétition qui ne laisse pas de m'accabler : "c'est toujours même note et pareil entretien" - comme si, en fin de compte, le fantasme était moins une série d'images qu'un texte non écrit qu'il faudrait déchiffrer, encore une fois comme pour le rêve. Ce n'est pas facile car nous sommes hypnotisés par les images, surtout quand elles portent une charge affective considérable, ce qui est le cas des fantasmes qui mettent en scène des actions corporelles intenses (actes sexuels, blessures, effractions, coupures, évirations, engloutissements, chutes, éviscérations etc). L'émotion est forte, et souvent la honte suit, comme si le sujet entrevoyait là une vérité indicible et inavouable. D'où ce trouble qui ne va pas sans culpabilité : il y a là de la jouissance, jusque dans l'extrême déplaisir qui peut saisir le sujet et le transir tout entier. Au total je me demanderai si le fantasme est vraiment analysable : il reste un dépôt, une réserve, une scorie qui semble résister à toute interprétation - d'où sans doute la répétition. 

Certains fantasmes provoquent le dégoût. D'autres invitent à passer à l'action, par exemple poussent à chercher un partenaire qui accepterait d'entrer dans ce jeu. Mais alors que se passe-t-il ? Peut-on réaliser un fantasme ? Apparemment oui, et certains s'y efforcent et se vantent d'y parvenir. Pour ma part j'y vois une difficulté, non point morale car on aura la morale qu'on veut, mais structurelle. Comment, en effet, faire coïncider l'imaginaire et la réalité, s'il est clair que ce sont deux régimes essentiellment différents ? Le fantasme véhicule un impossible, qui, en tant que tel, continue impertubablement à hanter le sujet. Lorque je m'imagine sérieusement mettre tel fantasme à exécution je m'apperçois aussitôt que le passage à l'acte ne m'inspire que dégoût, et qu'il est en tout état de cause irréalisable. Est-ce bien cela que je veux ? Je n'en suis plus sûr du tout. Il n'est pas même sûr que le fantasme exprime vraiment le désir.

Mais alors ? Pourquoi tout ça ? C'est notre part de nuit, notre ombre, notre impossible personnel, notre continent noir. Il faut supposer qu'elle est nécessaire au fonctionnement psychique, comme sont les rêves. Que le cerveau lui-même ne peut fonctionner correctement s'il ne produit ces divagations, fantaisies et hallucinations, dans lesquelles il décharge les tensions accumulées. Pas de jour sans la nuit d'où il émerge et à laquelle il retourne. Homo sapiens demens : pas de sapiens sans demens, de raison sans déraison. C'est ainsi, il faut l'accepter. Il est vain de rêver d'une pleine et totale conscience qui éclairerait les derniers recoins de l'organisme mental et de la psyché. Ceux qui vous vendent cette pâtée-là sont des bonimenteurs.

En somme, pour notre humilité, il faut laisser passer les fantasmes comme des nuages dans le ciel, ne pas s' accrocher, ne pas les cultiver, ni vouloir s'en débarrasser. Laissez faire, ils passeront, ils reviendront, ils passeront encore. Il en va comme des acouphènes. Plus on y pense, plus ils se font persistants et incommodants. Détournez-vous, vous en aurez toujours, mais ils vous gêneront moins, et vous vivrez bientôt sans vous en soucier.

 


18 janvier 2017

La PERTE et l' OUVERTURE

 

Il faut tenter de se familiariser avec l'image d'un moi perforé, troué de toutes parts, effeuillé. C'est cette image que l'on rencontre d'ailleurs chez certains écrivains vieilissants, qui ont vécu suffisamment pour ne plus adhérer à toutes les sornettes de l'époque, qui dans le tremblement même, dans une apparente fragilité, conservent en dépit de tout je ne sais quelle assurance inébranlable. Tout vacille, tout branle, leur corps fatigué, leur humeur chancelante, mais ils sont toujours là comme au premier jour, souples et fermes : ils penchent mais ne rompent pas. Ils n'ont que faire de la montre et des honneurs. Ils se reserrent sur l'essentiel. De tout le reste ils se sont dépouillés jour après jour. Les voilà légers, alertes, primesautiers, comme si le temps qui était passé sur eux ne les avait nullement amoindris, mais concentrés à l'extrême, comme un vin vieux riche d'arôme.

C'est tout l'inverse de l'image que l'on se fait naturellement du moi, conçu comme forteresse, comme entité close sur elle-même, qui dispose autour de soi, comme une araignée, la toile de ses possessions et intérêts. Image autistique, expressive du fantasme constitutif de la psyché : moi, le mien, et tout ce qui se rapporte à moi. Il est vrai que ce n'est qu'un modèle théorique, car dans la réalité nul ne peut vivre ainsi, sans relation avec l'autre. Mais longtemps l'autre n'est perçu que comme objet de notre plaisir, ou moyen de parvenir à nos fins. En toute rigueur il n'existe pas vraiment, ce qu'on voit bien chez les enfants qui se servent ingénument de leurs parents pour satisfaire leurs propres besoins, et du camarade de jeu dans la mesure où il est indispensable pour rompre la solitude, et que l'on rejette quand on n'en a plus besoin. L'autre comme objet ou comme moyen n'est pas un autre mais un prolongement du moi. Cette économie psychique dure assez lontemps, et chez certains elle semble indestructible.

Ce sont les ruptures et les pertes qui viennent progresivment modifier cette structure de base. C'est le décès d'un parent. Ce sont les frustrations inévitables. C'est l'action de la parole qui égalise les rapports, introduisant le principe de la réciprocité : tu veux de ce gâteau, mais ton frère aussi, il faudra partager en justice. L'entrée à l'école impose le respect et l'égalité, du moins en principe. Sa Majesté l'enfant apprend peu à peu qu'il n'est pas de seul, l'unique, le préféré inconditionnel ; il sera jugé sur ses actes, comme tout un chacun. La socialisation consiste à rogner les prérogatives souveraines du moi infantile pour introduire la loi et l'ordre symbolique.

Bien entendu cela ne suffit pas, et tel s'arrangera pour jouer le jeu social tout en conservant en son fond l'ancienne politique narcissique. Le vrai changement se fait par la maturation psychologique, dont la socialisation est un facteur nécessaire mais insuffisant à lui seul. 

La perte dans le moi est vécue d'abord comme une mutilation (c'est le cas lors du décès d'un proche, ou d'un échec professionnel cuisant, ou d'un divorce catastrophique etc). Quelque chose s'en va, qui ne reviendra pas, et c'est comme une partie du corps propre, un membre, dont on perd l'usage. Ou une effraction qui fait un trou. Il est stupide de dire : ne pleure pas, tu trouveras une nouvelle épouse. Le sujet n'est pas en état de changer d'objet. Il lui faut d'abord vivre la perte en tant que telle, l'assumer, l'inscrire comme irrévocable dans sa psyché. Parfois il découvrira qu'il vit beaucoup mieux sans l'objet, que cet objet l'encombrait sans qu'il le sût vraiment, et qu'il est incongru de vouloir le remplacer. Certains veuves que je connais déclarent sans émotion préférer vivre désormais sans homme à la maison, qu'elles se sentent beaucoup plus libres, ouvertes à toutes sortes de nouveautés.  Pour un petit plaisir que de contraintes ! Disant cela elles signifient que de la perte de l'époux, et des éventuelles satisfactions sexuelles, elles ont fait le deuil, qu'elles n'entendent pas en rester à la nostalgie du passé, et qu'un nouveau présent est dorénavant accessible. Une autre vie, en somme, dont les contours sont flous, mais qui mérite d'être vécue.

Ce dernier exemple nous donne la clé de l'affaire : la perte est douloureuse, en tant que telle elle doit être vécue - non éludée, ou niée, ou forclose. On ne peut sauter par dessus ou par de là, en jouant les gros bras ou les tranche-montagnes. Cela prend du temps, un temps qu'il faut respecter, car ce n'est pas un temps mort, ni un temps vide. La solution ne consiste pas à remplacer l'objet manquant, à compenser le manque. Ridicule la formule : une de perdue dix de retrouvées, dans laquelle on raisonne selon la logique du moi narcissique. Disons plutôt : la perte crée une ouverture, cette ouverture devrait favoriser l'accès à une toute autre forme de réalité, dont je n'avais aucune conscience dans la structure d'avant. C'est par exemple ce qui se produit, dans un film célèbre  "La crise" où un homme immature et centré sur soi perd successivement son emploi et sa femme (qui le quitte, lassée de son incurie), traverse un période funeste, et découvre à la fin qu'il n'a jamais su écouter, entendre, comprendre son épouse, qu'il n'a jamais pensé qu'à soi, qu'il a vécu comme un parfait égoïste. Dans la scène finale, parlant de soi en toute vérité, reconnaissant ses graves manquements, il fait amende honorable et décide de changer. L'autre qui n'était là que pour satisfaire ses besoins et ses désirs accède enfin au statut d'autre à part entière, partenaire possible d'un échange véridique.

17 janvier 2017

Du SENS de la PERTE

 

A lire certains ouvrages de psychanalyse la vie ne serait qu'une suite ininterrompue de pertes, jusqu'à l'ultime qui emporte le bonhomme dans la tombe. Charmante cantate, entre le Miserere et le Dies irae ! De quoi vous dégoûter d'être né !

Certaines pertes, de fait, sont définitives et irrémédiables. On ne retrouvera jamais la mère orale qui vous a donné le sein. Mais qui, adulte, a vraiment envie d'être nourri au sein ? On préférera, je suppose, une solide choucroute agrémentée d'une belle pinte de bière ruisselante de mousse et de soleil !  A moins que, comme l'excellent Hercule Poirot, on veuille savourer un bon chocolat chaud, avec une discrète cigarette de tabac russe ! Certains, paraît-il, ne se consolent pas, entretenant une nostalgie inépuisable, accusant le sort de les avoir privés d'une satisfaction que rien ne peut égaler. Ils ont raté leur sevrage, ce qui n'est pas forcément de leur faute : je pense à telle page de Françoise Dolto où elle explique avoir dû donner le sein à une patiente qui souffrait de frustration orale. C'est un cas rare, en général le thérapeute procède plutôt à un traitement par la parole : ce n'est pas le lait qui a manqué mais la parole qui accompagne et signifie. Même remarque pour les cas de dysmorphophobie, ces personnes qui se voient autres qu'elles sont, par exemple avec des déformations physiques. Le miroir renvoie une image normale, mais le patient voit positivement des anomalies qui lui paraissent flagrantes. D'où vient cette déformation de l'image ? Certes pas de la perception, mais d'une image inconsciente du corps qui déforme la perception. Alors d'où vient cette image déformée, quasi monstrueuse ? Sans doute de la parole entendue, qui s'est inscrite en lettres de feu, dessinant un monstre. Ce qui a été fait par la parole peut se défaire : il y a des pertes positives, mais même celles-là ne se font pas sans douleur, comme on voit dans l'anorexie dont la guérison suppose l'abandon définitif d'une certaine image de minceur, couplée à une survalorisation de l'intellect, qui est aussi une image - image idéalisée du moi.

Le sujet se construit en intégrant des images successives qui lui viennent de l'entourage. C'est à la fois un élément décisif de construction et d'aliénation : je me fais à l'image de mes semblables, et contre eux, mais toujours dans un rapport ambivalent. On peut en rester là. Mais ce serait dommage, dans la mesure où chacun est différent, incomparable et singulier. Encore faut-il que cette singularité s'autorise de soi, se pose dans sa différence et s'affirme dans le sentir, la parler et l'agir. On perd ses parents, ses oncles et ses frères et soeurs, mais on y gagne l'incomparable conscience de soi. Là encore ce travail n'a rien de facile. Chaque perte s'accompagne inévitablement d'un sentiment dépressif : on sait ce qu'on perd, on ne sait pas à quoi ouvre la perte. On espère trouver quelque chose qui colmate et rassérène, mais ce qu'on trouve, si toutefois on trouve quelque chose, est de naure très différente de ce qu'on a perdu. Ce n'est pas une compensation simple, comme une substitution de même niveau (la femme qu'on épouse n'est pas la mère, ni un substitut mécanique de la mère), ce qui serait une annulation de la perte, mais un passage à un niveau différent. L'affaire ne relève pas d'un rapport entre perte et gain, comme on le pense d'habitude selon une logique purement comptable, mais plutôt comme perte d'un côté, ouverture à un autre plan de réalité de l'autre. Cet autre plan se définit comme une maturation symbolique, une spiritualisation.

La vieilesse, en première analyse, est une catastrophe pour le moi : déperditions physiques, réduction de puissance, fragilité etc. Que de pertes à consentir ! Songeons à Montaigne écrivant qu'il s'en va en petits morceaux et que la mort n'emportera que des restes. La vieillesse nous invite à un déplacement des affects et des pensées, à un resserrement sur l'essentiel, à la vita contemplativa, qui était quasi impossible auparavant, et qui semble aujourd'hui le meilleur de la vie. On découvre, au de là de l'agitation commune et de l'affairement, un monde de virtualités et d'énergies dont le jeune homme a rarement conscience. Je me dis qu'avec un peu de chance, mourant, j'aurai le sentiment de me dissoudre dans le vaste univers, même si je sais que mon corps, par la force des choses, restera à pourrir lentement dans la terre.

Comme un Apache ou un Cheyenne, je lèverai mes yeux vers le ciel, et magiquement je me destinerai à chevaucher sans fin dans les immenses prairies des chasses éternelles.

16 janvier 2017

DU TOUT ILLIMITE : EPICURE

 

Voici quelques propositions simples : Epicure, Lettre à Hérodote, 38, 39.

"Rien ne naît du non-être.

Rien ne retourne au non-être.

Ainsi le tout était toujours tel qu'il est maintenant et il sera toujours tel : car il n' y a rien en quoi il change, puisqu'en dehors du tout il n'est rien en quoi, s'il y pénètre, il puisse se transformer."

 

Pour comprendre correctement ces propositions il faut bien voir qu'elles portent sur le tout en tant que tout, et non sur les formes internes qu'il recèle. C'est le tout qui ne change pas, parce qu'il comprend la totalité de ce qui est, qu'il n'est pas de dehors qui puisse l'affecter.

Nous sommes tentés, comme Modernes de concevoir ce tout comme l'univers. Mais l'univers qu'observe la science actuelle est limité dans l'espace - d'où l'hypothèse d'une pluralité d'univers qui permettrait de sauter la difficulté : qu'y a-t-il au de là des limites de notre univers ? Comment cet univers tiendrait-il dans un espace illimité ? Si l'on pose l'hypothèse de multiples univers on s'approche de la thèse d'Epicure : le tout est illimité et comprend une multiplicité infinie d'univers, qui ne sont en somme que des "mondes" particuliers dans un universel illimité. Il est vrai que cette idée, si on cherche à la visualiser par l'imagination, excède absolument les possibilités de notre esprit. C'est la raison seule qui peut, en se libérant de ces limites, poser une thèse conforme à la logique. Deuxième point : notre univers serait né à une date connaissable, à partir du vide quantique, et se développerait jusqu'à une date approximativement fixée pour s'éteindre inéluctablement. Là encore se pose la difficulté de l'avant, et de l'après. Les thèses récentes admettent la nécessité de poser un vide qui n'est pas vide, quelque chose comme une réalité infiniment mobile, irruptive, imprévisible dont les combinaisons seraient à l'origine des tourbillons cosmiques, et finalement du big bang, avec les conséquences que l'on sait : un univers en gestation, puis en décomposition. C'est admettre implicitement que cet univers n'est qu'une forme possible parmi des milliards d'autres, qui ont sans doute existé ou existeront encore dans une histoire dont il devient impossible de déterminer une origine et une fin. La thèse d'Epicure est limpide : l'illimitation dans le temps va de pair avec l'illimitation de l'espace. L'univers n'est pas le tout, mais une forme parmi d'autres des productions du tout.

A y regarder de plus près le tout c'est la nature elle-même, conçue comme puissance illimitée, comprenant la totalité de ce qui était, est et sera, sans origine ni fin, éternellement identique à soi comme totalité et unicité. Il n' y a que la nature, et la nature est tout. Cette idée peut nous sembler étonnante, elle ne l'est pas pour un Grec, qui pense toujours dans l'orbe de la "Phusis" - nous traduisons "nature", mais ce faisant nous perdons le caractère spécifique de cette notion omni-présente dans la pensée antique. Phusis : ce qui fait la la vitalité, la vivacité, la vigueur, la "vertu" énergétique d'un vivant, puis, par extension, de la "nature" entière. Nous avons perdu l'intuition vivante de cette notion en objectivant, en mathématisant le monde, réduisant la nature à une pure étendue géométrique (Descartes), à un chantier industriel, ou à une réserve de ressources exploitables. Sans contester un instant les exploits de la science je pense qu'il est possible de retrouver par l'intuition contemplative quelque chose d'essentiel : la vision instruite de la créativité infinie de la nature, dans la prolifération végétale, l'extrême variété des espèces animales, la protohistoire humaine, et, levant les yeux, dans l'ivresse galactique, le sentiment ineffable de l'immensité.

Parfois on se demande, en quelque moment précieux de méditation : quel rapport entre ma misérable condition mortelle, et les milliards de galaxies qui s'étendent dans le vide ? Pourquoi ces milliers de morts pour un pauvre lopin de désert ? L'intelligence, décidément, où est l'intelligence ?

12 janvier 2017

QUI SE RACONTE DES HISTOIRES ?

 

Ce qu'on appelle le moi pourrait s'interpréter comme la somme des histoires que se raconte un sujet. Histoires intimes, histoires du passé et du présent, projections imaginaires vers un avenir inconnaisssable, histoires d'amour, de haine et de vengeance, de bonheurs arrachés, de malheurs ruminés, de traumatismes au long cours, de rêveries languissantes ou agitées, histoires interminables, histoires à n'en plus finir... Jusqu'au dernier jour de la vie, jusqu'au dernier souffle, le moribond rêve encore, s'acharne encore à rêver, à espérer, à craindre, à désirer. On aurait tort de se moquer, c'est notre lot à tous, c'est la marque spécifique d'un être qui n'est pas que de chair, qui a un esprit, dont la nature est de représenter ce qu'il sent et qu'il vit, de se représenter soi-même vivant, sentant et pensant. Que cette activité soit un peu ridicule, souvent répétitive et obsesssionnelle, c'est évident, mais il est impossible de ne pas penser, de "jouer à la grenouille" comme disent les maîtres Zen, de simuler un état d'absolue non-pensée. Donc ça pense, comme ça respire ou digère. Dont acte.

Notre hypothèse était : le moi comme la somme des histoires que se raconte un sujet. Mais quel est alors ce sujet supposé "raconter"? En pemière lecture il faut l'entendre comme sujet de l'énonciation, comme un agent, conscient ou inconscient, qui est à la source du récit, qui l'énonce comme en se parlant à soi-même. Mais cela n'est pas suffisant. Cela ne nous garantit en rien que ce sujet soit un vrai sujet, singulier, autonome, auteur de soi dans le récit. Très souvent ça parle tout seul, c'est la ritournelle des frustrations, des échecs, des ruminations, discours triste des passions tristes. D'ailleurs souvent le sujet se repère plutôt dans l'agacement qu'il éprouve envers soi-même, se reprochant in fine de s'être laissé aller à cette rengaine, aussi inutile que pesante. Il interrompt son monologue, coupe dans la répétition, décide de se détourner : c'est dans cette rupture qu'il fait acte de sujet et non dans le récit lui-même, qui s'imposait à lui plus qu'il n'était choisi.

Il y a une grande différence entre "ça raconte" et "je raconte".

La différence tient à ceci : rupture dans la répétition, positionnement d'un blanc, d'un hiatus, d'un vide qui rend posssible une ouverture, un déplacement, une nouvelle perspective. Cela se produit par exemple quand un tiers, au lieu d'adhérer au discours, de confirmer et d'approuver, lance une remarque en contre-point, ou de biais, qui rompt le fil et désarçonne le locuteur.

Vous connaissez l'histoire : deux moines marchent le long d'une rive quand ils aperçoivent une femme en difficulté au milieu de la rivière. L'un, fidèle aux enseignements qui interdisent de toucher une femme, reste immobile. L'autre plonge et tire la femme de l'eau. Ils reprennent leur marche. Quelque temps après, le premier reproche au second de s'être souillé en touchant la femme. "Comment, vous pensez encore à cette femme !" lui rétorque le second.


10 janvier 2017

COMMENT LIRE les PHILOSOPHES

 

Il y a deux manières de lire. La première consiste à écouter soigneusement le texte, à étudier les rapport entre les diverses thèses, à chercher le fondement de l'oeuvre, sa logique interne, voire à débusquer le secret de sa naissance et de son développement. Le lecteur se met entre parenthèses, autant qu'il est possible, pour lire exactement ce qui est, sans y ajouter de son crû, ou en retirer. C'est l'idéal universitaire, ou celui du philologue. Apprendre à lire est un moment nécessaire de toute formation. Il faut en passer par là si l'on veut gagner quelque sérieux et consistance.

La seconde est plus fantaisiste, allègre et envolée. Compte moins, ici, ce qui est écrit, que l'usage que le lecteur va en faire, piochant ici, batifolant ailleurs, courant et sautillant comme un moineau, sans souci d'exhaustivité, de fidélité ni de conformité. Lecture "à la chinoise", discontinue, volage et papillottante. Lecture "montanienne", si toutefois on veut faire crédit à Montaigne, à ce qu'il déclare lui-même, mais qui ne va pas sans posture. Ne l'ècoutons pas trop quand il prétend ne lire qu'en travers, de côté et d'autre, selon la fantaisie et le caprice. On voit bien qu'il connaît fort bien les auteurs dont il parle, et cette science ne saurait être le fruit d'un pur grapillage. Disons que ce second mode de lecture est possible, et légitime, à quelqu'un qui a longtemps et patiemment pratiqué le premier. Il peut dès lors s'amuser avec les textes, en tirer substance nouvelle, s'y frotter et s'y limer, car il sait de quoi il parle et n'a plus de raisons de jouer à l'érudit.

La vraie question est : que cherchons-nous dans les livres ? Pourquoi fréquenter tel auteur plutôt qu'un autre ? On voit bien que la connaissance unversitaire, si elle est utile pour se former à l'exactitude, à la probité, à l'éthique de la connaissance, devient vite un obstacle lorsqu'on envisage de se connaître soi-même. J'en connais beaucoup qui vous citent Aristote et Hegel à tour de bras et qui par ailleurs sont d'une incurie consternante dans le domaine qui seul nous intéresse : la véracité du dire, fondé non sur l'autorité d'autrui, mais sur l'expérience vécue, pensée, exprimée. Ceux-là vivent par procuration, et pensent par emprunt. La philosophie, chez eux, est une loterie d'opinions que l'on sert à tous usages. Creux comme des bassines qui résonnent au vent.

Mettre le sujet hors du circuit, voilà l'idéal périmé du positivisme, comme s'il était possible de construire un savoir sans sujet. De nos jours, même le chercheur, dans le domaine scientifique, admet volontiers que c'est bien le sujet de la science qui construit ses paradigmes, ses hypthèses et les modalités de la vérification. En philosophie la chose est encore plus évidente, d'autant qu'elle ne prétend nullement à l'objectivité. Vient un moment où le sujet pensant revendique haut et fort d'être l'auteur de sa pensée, d'avoir autorité sur ce qu'il écrit et dit. Il n'a plus besoin du soutien d'Aristote pour émerger de l'océan brumeux des opinions, et pour déclarer, en toute sincérité, que ce qu'il dit il en a fait l'expérience, qu'il en a vérifié la validité, et qu'à défaut d'universalité (il ne s'agit en aucun cas de parler pour autrui et de jouer au mage ou au gourou) ce dire repose sur l'examen critique et la vérification personnelle.

Nul n'est obligé de penser comme Schopenhauer que le vouloir-vivre commande nos actes et nos affects, mais il devient extrêmement stimulant de se mettre dans la perspective qu'il présente pour en vérifier soi-même l'éventuel bien-fondé. Et ainsi de suite. Les philosophes sont d'extraordinaires expérimentateurs, qui nous proposent mille et une manières de vivre et de penser, autant de facettes insoupçonnées de l'existence, dont nulle vie, durerait-elle trois cent ans, ne peut par elle seule faire le tour. Aujourd'hui je me découvre kunique comme Diogène, je vis, je sens, je pense à la manière kunique. Demain je serai peut-être épicuren, ou pyrrhonien, cartésien ou autre. Et dans tous les cas, tout en jouant ce jeu grandiose et périlleux, je ne cesse d'être moi-même, mais un moi infiniment enrichi, démultiplié, effeuillé, me risquant dans les avenues de l'incertitude, jusqu'à savoir démêler le vrai du faux, l'utile de l'inutile et le beau du laid.

Philosophe, j'ai mes incompatibilités. Je connais fort bien mes adversaires, pour en avoir tâté jadis. Mieux encore, je connais mes amis, ceux dont la fréquentation est douce comme un vin de Samos, réconfortante et stimulante. Si je pouvais croire à l'immortalité, ce serait avec eux que j'aimerais, comme en un beau jardin, deviser et m'amuser ad infinitum.

09 janvier 2017

La CONSCIENCE TRAGIQUE : Héraclite

 

"Le nuisible, salutaire".

Je ne puis m'empêcher de songer à Hölderlin : "Où est le danger, croît aussi ce qui sauve". Le danger est ce qui menace. Le nuisible est présent, agissant comme force dissolvante. C'est d'abord une catégorie médicale, comme l'est aussi le salutaire. On a voulu tirer de ce fragment une leçon thérapeutique, ce qui n'est pas, a priori, interdit. Mais le sens est plus ample. Nous cherchons de toutes nos forces à éviter le nuisible, craignant pour notre santé, ou pour notre vie. Mais il est évident qu'on ne peut l'éviter toujours. De plus, dans ce danger, nous exerçons et dynamisons nos forces de résistance, comme c'est le cas du vaccin qui met l'organisme sur le qui-vive, l'entraînant à lutter contre les agents toxiques. Si l'on voulait éviter toutes les agressions, infections et contaminations il faudrait se mettre sous cloche et vivre une vie purement végétative. Nous nous développons par la lutte, et c'est par la lutte que nous aiguisons et affermissons nos capacités. 

La question posée est celle du négatif. Il faut apprendre à "séjourner auprès du négatif" pour découvrir sa puissance salutaire. Alors le négatif perd sa signification négative pour être posé à égalité avec le terme supposé positif.  Il n'y a plus de négatif et de positif, sinon dans une vision simpliste, qu'il faut dépasser. En fait les deux termes se conditionnent l'un l'autre, si bien qu'on ne peut avoir l'un sans l'autre. Dans cette insistance sur la contrariété, sur l'aspect "polémique" de toute réalité, on peut voir chez Héraclite un souci éthique : la conscience naïve cherche le plaisir et la satisfaction immédiate, et tombe nécessairement dans la déception. On voulait la paix, et voici qu'on a la guerre. On voulait le plaisir, et voici la douleur. Mais la conscience tragique nous enseigne bien autre chose : la guerre apporte la paix, par la douleur on peut gagner des types de plaisir inconnus jusque là. On apprend à suivre le mouvement dans les deux sens, à considérer en toute chose à la fois ce qu'elle est, et le contraire auquel elle est liée. Regard panoptique, intelligence des rapports, sérénité tragique.

Hypothèse à vérifier : Héraclite est contemporain de la naissance de la tragédie en Attique. Le grand siècle commence, celui d'Eschylle, de Sophocle, d'Euripide. Le tragique est partout, dans les guerres avec les Perses, dans les cités où s'affrontent les partis aristocratiques et populaires, dans la conscience commune, exceptionellement sensible à la pesanteur du destin, dans l'art et la littérature qui interrogent la place de l'homme face aux dieux et au cosmos. Avec Héraclite la philosophie se constitue comme savoir de la nécessité. Ce monde n'est pas l'oeuvre d'un dieu, "la guerre est le père de toutes choses, de toutes choses le roi", s'il est un équilibre, toujours mouvant et brinquebalant, c'est un rapport de forces contraires qui ne saurait avoir de terme, puisqu'aucun des termes ne peut définitivement écraser l'autre, et surtout, ce que les Modernes s'obstineront à oublier, qu'il n'y a pas de troisième terme dans lequel la lutte finirait par s'épuiser. Donc pas de solution, de dépassement, vers quelque Un supérieur qui ferait la synthèse des contraires, ni un matin calme de l'Histoire qui réconcilierait les antagonismes.

La sévère leçon d'Héraclite c'est d'accepter ce séjour tragique et mortel où nous sommes, dans l'éternité sans origine et sans fin d'un monde, qui est le seul monde, qui "toujours était, est et sera, feu toujours vivant qui s'allume selon la mesure, et selon la mesure, s'éteint".

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06 janvier 2017

HADES et DIONYSOS : Héraclite

 

"Mais c'est bien le même que Hadès et Dionysos... ". Hadès est le dieu des morts, ou le séjour des morts. Déclarer qu'il est le même que Dionysos est d'abord perçu comme une provocation, un renversement proprement stupéfiant, voire hérétique. Dionysos n'est-il pas le symbole de la vie luxuriante, affranchie de toutes normes et tutelles, débordante de vitalité, qui emporte les Ménades, les Bacchants et les Bacchantes dans une ivresse déchaînée, vers les montagnes, les forêts sauvages, pour y célébrer, dans l'ensauvagement, les rites de la passion du vivre ? On exhibait un gigantesque phallus en tête des cortèges, au son des flûtes pour rythmer la danse.  Fête orgiaque où tous les déclassés, femmes, esclaves, artisans et menu peuple retrouvaient une sorte de dignité sociale dans la communion avec le divin, par de là les clivages. La vie n'est-elle pas l'apanage de tous les vivants, le "commun" qui les fait se nourrir à la même source, dans une extase où s'abolit toute différenciation et toute individualité ? L'opposition Hadès-Dionysos est une modalité de l'opposition entre vie et mort.

Pourtant un lien, voire plusieurs se dessinent entre eux : Héraclite dit bien qu'ils sont "le même". Mais cela doit s'entendre en second lieu, lorsqu'on a préalablemenet isolé chacun des deux dans sa nature propre. L'extrême de la vie, son intensification maximale rejoint la mort. Ce sera d'ailleurs le thème des "Bacchantes" d'Euripide qui présente une sorte de folie destructrice, l'ivresse collective virant au meurtre et à l'omophagie. Héraclite dit : "ils accomplissent les choses les plus monstueuses". La vie, de toute manière, va à la mort, mais c'est une anticipation fatale que de se livrer à une exaltation sans mesure qui précipite le mouvement. Peut-être faut-il voir dans les fragments d'Héraclite une condamnation des sacrifices et rites sanglants où avec du sang on croit se laver du sang de la victime, redoublant en quelque sorte l'infamie du sang versé.

Le culte dionysiaque est ambivalent, ambigü, il contient Hadès tout en affirmant le contraire (le Phallus). Remarquons en passant qu'il n'y eut guère de culte d'Hadès, en Grèce antique, hormis à Elis, ville du Péloponèse, près d'Olympe, dont Pyrrhon deviendra le Grand Prètre. On n'aime pas évoquer Hadés, ni l'invoquer, mais on sait obscurément qu'il est, lui aussi, un agent essentiel de la vie.

Dionysos et Hadès sont "le même" car on ne peut séparer la vie de la mort, et la mort de la vie. D'une manière générale on veut bien de l'un des termes (la vie, la  satiété, la lumière, le jour, le plaisir etc) et l'on refuse l'autre ( la mort, la faim, l'ombre, la souffrance etc) sans voir que s'ils s'opposent c'est en première lecture, dans l'évidence sensorielle, ou dans la sensibilité (Héraclite parle de la conscience du "coeur", connaissance commune) alors qu'un lien (logos) les rattache ensemble dans la non-séparation : "le même", ou "un". Ce "un" n'est pas hors de la nature, planant dans quelque ciel métaphysique, il est l'expression connaissable d'une vérité, entendons d'un dévoilement, qui serait l'acte propre de la philosophie.

05 janvier 2017

De l' AMBIVALENCE et de la CONTRARIETE

 

Aux commentaires avisés de plusieurs lecteurs, que je remercie au passage, je voudrais apporter ci-devant un modeste addendum :

 

En latin "altus" signifie aussi bien haut que profond. "Sacer" : saint, vénéré, auguste, mais aussi : maudit, exécrable. Le pharmakon, en grec désigne le poison aussi bien que le remède. On pourrait multiplier les exemples. D'un point de vue logique c'est incompréhensible : depuis Aristote, nous sommes attachés au principe d'identité : A=A, et encore : A ne peut être en même temps et sous le même rapport A et Non-A. Ces ambivalences et contrariétés internes au langage lui-même nous mettent sur la voie d'une logique archaïque, antérieure en tous cas, dont on peut tenter de retrouver les ressorts.

Pour altus, que la chose soit haute ou profonde, ce qui est désigné plus originellement que le bas ou le haut c'est l'éloignement, la distance immense qui nous sépare de l'objet, aussi bien physique ou mentale. Un site religieux est "haut", comme nos églises situés au sommet de la colline, au plus près du ciel. D'où peut-être l'obsession de construire en hauteur et de rivaliser à qui fera la tour la plus gigantesque. Le fond de la mer, le plus profond, évoque les déités marines, les monstres sacrés des abysses, le domaine de Poseidon. L'homme témoigne dans ces expressions et imaginations d'une peur primitive, mêlée de respect, pour les extrêmes, pour l'autre côté du monde et de la vie, pour ce lieu réservé où s'agite le monde des esprits. La même interprétation vaut pour sacer, car le sacré est de nature terrifiante et secourable, selon les cas. Terrifiant pour le profane qui doit respecter l'interdit, en aucun cas le toucher ou le voir (songeons à ce qui arrive à Actée lorsqu'il voit Artémis nue au bain), encore moins le manipuler - secourable lorsqu'on suit les rites, que l'on prie, que l'on se livre aux ablutions de rigueur, que l'on passe par la médiation de l'officiant qui seul a le pouvoir d'entrer en relation avec lui. N'oublions pas les sacrifices sanglants, qui sévirent si longtemps avant d'être expurgés et remplacés par des offrandes de fleurs et de miel.

Dans les deux cas, ce qui fait l'unité des contraires c'estun rapport topologique, l'exclusion hors du profane, la double polarité du sacré. Donc la distance entre le sacré et le profane. C'est la conscience, que l'altus comme le sacer sont d'une nature autre, opposée à l'ordre du quotidien où règne une logique de l'utile, de la satisfaction des besoins vitaux. Le sacré c'est le domaine de l'Autre (au neutre) : retiré, réservé, interdit, menaçant, redoutable, secourable.

Pour le pharmakon je suis plus hésitant. On pourrait penser que c'est la simple expérience pratique qui révèle que le remède peut être un poison (un médicament utilisé à tort) et que le poison peut être un remède (dans certaines circonstances, selon la dose). Mais là aussi j'aurais tendance à privilégier une autre explication : dans les époques lointaines, la maladie, son développement et sa guérison éventuelle, relevaient sans doute d'une interprétation religieuse, ou chamanique. Dans "Oedipe roi" la peste se déclare, paraît-il, comme punition d'un crime d'inceste. Le remède lui aussi relève de la même interprétation, dont Oedipe se fait d'ailleurs le champion malheureux, juqu'à se crever les yeux.

Ces ambivalences, ces contrariétes de langue, nous apparaissent à la fois comme des témoignages anthropologiques précieux sur une histoire oubliée, comme des traces préhistoriques, et, chez l'individu, lorsqu'il rêve, des signes patents de l'ambiguité de ses désirs : je désire une chose et son contraire, je les rassemble dans une image selon le processus bien connu de la condensation, espèce de mot-valise qui contient plus que ce que je peux en dire, ou tout autre chose que ce que je dis.

Héraclite serait-il un homme qui parle au plus près de l'inconscient ? Je dirais plutôt qu'il est extrèmement conscient des ressources et des pièges du langage, sachant déjouer les interprétations faciles et coutumières, pour nous introduire à la vision éclairante de l'"un différant de soi-même", séparant dans l'un ce qui s'oppose, et réunissant, selon une nouvelle logique, les contraires dans le rapport (logos) d'une unité inaperçue.

04 janvier 2017

L' ARC et la LYRE : Héraclite

 

Je m'essaie à suivre Héraclite dans les sentes abruptes de sa pensée. Parfois je suis ébloui par une intuition soudaine, à rebrousse-poil, qui déroute la représentation, oblige à tourner le regard, non certes selon la logique surannée de la "conversion", mais sur le mode impromptu, imprévisible, d'une "subversion", regard de biais, comme celui que la mythologie prêtait à Apollon "au regard oblique". Faut-il reppeler qu'Apollon, avant de devenir le dieu policé des arts et de la musique - le dieu à la lyre - était, dans une tradition plus ancienne, homérique, un dieu redoutable, le dieu de l'arc qui décimait les armées. Une certaine étymologie, dont je ne saurais évaluer la justesse, fait dériver Apollon de "ap-holon", "celui qui détruit entièrement", avant que l'office de la mort ne devienne la spécialité d'Arès (Mars chez les Romains). Quoi qu'il en soit Apollon réunit en soi les deux principes contraires de la lyre et de l'arc, de la vie et de la mort : rien d'étonnant donc, à ce que Héraclite y fasse mention plus qu'à toute autre divinité, et que la symbolique propre de sa nature soit explicitement évoquée.

Considérons la fameuse phrase qui a suscité d'innombrables commentaires. Je vais tenter de l'éclairer à partir de ma prope vision :

"Pour l'arc le nom est vie, son oeuvre, mort".

La sentence n'est intelligible dans sa teneur propre que si l'on se souvient que le même signifiant (bios) renvoie également à deux signifiés bien différents. L'arc se dit bios, la vie se dit bios. Le nom de l'arc (bios) est vie (bios). Or l'arc est un instrument de mort. D'une certaine manière dans l'énonciation du signifiant on est conduit à entendre deux sens contraires, correspondant aux deux signifiés - qui sont antithétiques. Disant l'un (le lecteur peut entendre un des deux sens au choix) on occulte l'autre. Il en va ici comme dans la fameuse figure qui présente une femme que l'on peut voir, selon le point de vue, soit comme une vieille édentée, soit comme une accorte jeune fille - mais pas les deux ne même temps - alors qu'il est possible avec un effort, en tournant  le regard, de passer d'une représentation à l'autre. Entendant bios je vois ou l'arc, ou la vie. Mais les deux sont valides, quoique séparément.

Revenant à la symbolique d'Apollon, je peux le voir comme le dieu secourable, père de la médecine, amis des arts et de la beauté, soit comme le destructeur impitoyable des armées achéennes. Les deux sont vrais, et la lyre et l'arc.

L'autre contrariété du texte est plus manifeste : bios, la vie ; thanatos, la mort. 

On pourrait ajouter une idée supplémentaire, banale mais souvent inaperçue, que Schopenhauer, bien plus tard, mettra en lumière dans une formule saisissante : "la mort est le résultat proprement dit de la vie".  La vie produit la mort, puisque toutes choses coulent. Avec ou sans arc, le résultat est le même. La vie contient la mort comme immanence fatale et inévitable. La mort, à son tour, est nécessaire au maintien de la vie, à son renouvellement incessant (au niveau de l'espèce).

A partir de ce point il me semble possible d'esquisser un cheminement en trois temps, que l'on retrouvera dans plusieurs aphorismes d'Héraclite :

Premier temps : percevoir correctement :"Cela que saisit la vue, l'ouïe, la perception, c'est cela que moi j'estime le plus". Cela paraîtra évident à un esprit pressé, mais il faut, pour percevoir correctement, écarter toutes les notions accumulées par la tradition, l'opinion, l'intérêt etc.

Deuxième temps : repérer les contraires réels. Cela demande une interrogation critique du langage, qui ne dit qu'une chose à la fois, alors qu'il faut saisir le deux, poser les deux contraires dans la vérité de leur être : le jour n'est pas la nuit, la vie n'est pas la mort, la satiété n'est pas la faim etc C'est le moment de la distinction, de la disjonction, de la séparation qu'il faut mener à son terme, sans craindre de pousser la différentiation jusqu'à ses extrêmes.

Troisième temps, : alors seulement on peut saisir l'"un" qui commande le rapport des deux, selon la formule : l'arrangement invisible est plus harmonieux que l'arrangement visible. Il est impossible de parvenir à ce stade de la compréhension si l'on saute les étapes précédentes. On retomberait infailliblement dans une métaphysique de l'Un originaire ou totalitaire, ou dans la confusion. L' "un" dont nous parlons ici est l'oeuvre du logos : raison des contraires, rapport secret mais repérable, harmonie celée, parole qui révèle.

"Ils ne comprennent pas comment il dit en accord ce qui de soi diffère. A retourner le lien (harmonia) comme de l'arc et de la lyre"(Trad Bollack et Wismann).