LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

22 septembre 2018

De l'IMMORTALITE : aphorisme

 

Il y a deux sortes d'immortalité : celle des dieux et celle des hommes. Les dieux, "incorruptibles et bienheureux", ne sauraient mourir. Les hommes, une fois morts, ne peuvent plus mourir. La première est une immortalité positive, manifestant la plénitude de la vie, la seconde négative, exprimant fortement cette vérité incontournable que la vie n'est qu'une parenthèse, "un éclair dans le cours infini d'une mort éternelle" (Montaigne).

Toute l'astuce des religions fut de faire passer la seconde forme d'immortalité pour la première.


21 septembre 2018

HISTOIRES de PETITS COCHONS : PYRRHON d' ELIS

 

"Alors que les hommes d'équipage faisaient grise mine à cause d'une tempête, lui-même (Pyrrhon), gardant toute sa sérénité, leur remonta le moral en leur montrant sur le bateau un petit cochon qui mangeait, et en leur disant que le sage devait se maintenir dans un état semblable d'imperturbabilité" (Diogène Laerce, IX,68).

Ce n'est pas la seule occurrence, dans le corpus de Diogène Laerce, où il est question du petit cochon : "Il portait lui-même au marché, pour les y vendre, des volailles, et si cela se trouvait, des petits cochons, et faisait le ménage à la maison, en toute indifférence. On dit aussi qu'il lava lui-même un porcelet, par indifférence". Cette référence méthodique à l'indifférence est surprenante. Sans doute Diogène veut-il souligner le fait que Pyrrhon n'est affligé d'aucune sorte de préjugé social, et qu'il met "indifféremment" sa main dans le cambuis, ne reculant devant aucune tâche, domestique ou servile. En fait il fait tout lui-même, sans s'aliéner aux soins d'un esclave, qui aurait pu exécuter les basses oeuvres de l'entretien et de la cuisine. "Il vivait en tout bien tout honneur avec sa soeur, qui était sage-femme". Il est rare que les doxographes et autres historiographes de la philosophie nous dépeignent la vie quotidienne des maîtres illustres, y parlent de cuisine, de toilettes, de ménage, de marché, d'habillement. De petits cochons encore moins. Quant à présenter le petit cochon comme un modèle de vertu philosophique, il faut, pour l'oser, être un maître humoriste, comme l'était Pyrrhon.

Il y a dans cette historiette, un relent de tonicité kunique (1). On imagine aisément Diogène de Chien tenir des propos semblables. On sait qu'il vomissait la culture alambiquée des Athéniens et se réclamait violemment de la nature contre l'artifice : le petit cochon eût fait un modèle de vertu fort présentable. Je ne suis pas sûr, en dépit de la ressemblance extérieure, que l'intention philosophique de Pyrrhon fût la même : cette opposition tranchée entre nature et culture lui est étrangère ; il ne dit nulle part qu'il faile revenir à l'état de nature ; et surtout il conteste radicalement l'idée d'Etre qui hante en profondeur le kunisme. Ce n'est pas le petit cochon en tant qu'être de nature qu'il propose en modèle, c'est l'indifférence. Le peit cochon n'est admirable que par son "imperturbabilité" - aptitude qui eût pu se trouver aussi bien dans n'importe quelle catégorie animale ou humaine. 

Ce que pouvons comprendre c'est que l'indifférence pyrrhonienne n'est pas exactement de l'abstention : il fait son ménage, il va au marché, il tue ses cochons pour les vendre, il parle d'abondance, et parfois même continue à parler alors que ses auditeurs ont quitté la place, il part soudainement en voyage sans prévenir personne, il accepte une charge de Grand Prêtre du temple d'Hadès - le tout, dira le doxographe, "en pleine indifférence". Bref cet homme vit, voyage, pense, parle comme tout un chacun. Mais alors, en quoi est-il donc si original ? C'est simple, il ne s'attache à rien, ne se fixe aucune ligne de conduite, ne soutient aucune thèse, ne se soumet à aucune autorité, et dans les grandes choses comme dans les petites, il agit en souveraine liberté .

Il a dû en irriter plus d'un ! N'empêche qu'à sa mort - il vécut fort vieux alors qu'il avait fait toute la campagne d'Alexandre jusqu'au Gange - ses concitoyens d'Elis lui dédièrent des statues. Sa réputation de sage égalait celle de Socrate.

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(1) Je dis "kunique" pour dissocier le cynisme antique, celui de Diogène le Chien, des cyniques au sens trivial, qui ont à peu près tout perdu de l'inspiration originale.

Pour le lecteur peu familier des auteurs anciens je précise aussi qu'il faut bien distinguer Diogène Laerce, historiographe qui raconte ce qu'il a pu glaner sur la vie et les opînions des philosohes - et Diogène le Chien, le célèbre philosophe kunique.

20 septembre 2018

EPICURE et PYRRHON

 

Le point faible, selon moi, de la théorie épicurienne de la connaissance, réside dans l'affirmation, donnée sans preuve, que la sensation est en conformité avec la chose elle-même. Je ne conteste pas que la sensation soit vraie, cela je l'entends bien et l'accepte, mais d'une vérité purement phénoménale : la sensation est vraie en ce qu'elle affecte le corps, en plaisir ou douleur, et cela est incontestable. Pour autant on ne peut conclure qu'elle rende compte de la réalité de l'objet. Elle ne dit pas ce qu'il y a, elle dit qu'il y a. Mais ce qu'il y a échappe, à mon sens, à la connaissance. Sur ce point je me range volontiers à la thèse pyrrhonienne : nous sommes dans un monde d'apparences, ou d'apparaître, jeu infini et mobile de processus en perpétuelle modification. Epicure pense que nous avons un rapport à la réalité des choses grâce à la sensation, sûre fondement du savoir, Pyrrhon pense que la sensation, si elle est indubitable en elle-même, ne donne aucun savoir sur ce qu'il y a. Pour Epicure la sensation est doublement vraie, comme expérience effective, et comme rapport direct à la chose. Pour Pyrrhon la sensation est une expérience indubitable que fait le sujet - " le miel m'apparaît doux" - mais ne donne aucun savoir. 

"Ni nos sensations ni nos jugements ne peuvent, ni dire vrai, ni se tromper". Pyrrhon se garde bien de dire que nous sensations nous trompent, ce qui est une position affirmative, selon laquelle il suffirait de prendre le contrepied de la sensation pour saisir la vérité. La sensation ne fournit aucun support valide, ni en positif, ni en négatif. Elle est hors champ. Remarquons que le même traitement est donné au jugement - le pyrrhonisme n'est pas un rationalisme - si bien qu'il ne reste plus aucun moyen de savoir. Il s'agit bien de dynamiter toutes nos représentations, qu'elles viennent de la sensation ou du jugement, d'épurer totalement l'intellect, en le menant abruptement au silence.

La différence radicale entre Pyrrhon et Epicure - qui par ailleurs présentent bien des points de rencontre - tient à ceci : l'un, Epicure, pense qu'il faut tenir fermement le rapport sensoriel et psychique entre le sujet et le réel en tant qu'il est connaissable ; l'autre, qu'un tel rapport relève inévitablement de l'affabulation, voire de la mystification.

Tous les deux prétendent parvenir à l'ataraxie, l'absence de troubles. Mais la voie, évidemment, est toute autre. Pour Epicure la "philosophie, par le raisonnement, mène à la vie heureuse". Le sage épicurien s'assure de la validité de ses sensations et forge une représentation rationnelle qui fonde sa sécurité. Le sage pyrrhonnien pratique l'"épochè", la suppression du jugement par laquelle il se détache de toute image et de tout attachement : "être sans jugement, sans inclination d'aucun côté, inébranlable, en disant de chaque chose qu'elle n'est pas plus qu'elle n'est pas, ou qu'elle est et n'est pas, ou qu'elle n'est ni n'est pas".

Développement vertigineux ! Qui  a dit que le pyrrhonisme est une pochade philosophique ? Mais prenons garde à ceci : Pyrrhon ne dit pas qu'il n' y a rien, il n'est pas nihiliste, il dit que nos malheurs viennent de nos emballements, de notre prétention de savoir. Tranchant net le noeud gordien de l'illusion il nous met au défi d'assumer la vérité de notre condition, de jouer le jeu dans la gratuité du jeu universel.

18 septembre 2018

L' ERRANT : poème

 

  Il est parti vivre à la lisière

  Au de là commencent les solitudes

  L'inquiétude et l'effroi.

 

  Ni d'ici ni d'ailleurs

  Sans lieu ni feu parmi les hommes

  Où qu'il aille il trace la frontière

  Annule ce qui se croit.

 

  Il est autre résolument

  Etranger à toutes les querelles

  De préséance et de tutelle,

  Il s'en remet à ce qu'il voit

 

  Il n'a ni futur ni passé

  Aucun regret ne le poursuit

  Dans son présent intemporel

  Quand il marche dans le soleil

  Pas même l'ombre ne le suit

  

  

 

 

  

  

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14 septembre 2018

ANATOMIE de la CROYANCE

 

 

          La fumée de tabac contient plus de soixante dix substances cancérigènes

          L'Eglise apostolique et romaine

          Héberge impunément des prêtres pédophiles par centaines,

          Des centaines de vies brisées,

          On aurait pu croire que sur l'heure églises, chapelles et monastères

          Fussent désertés, abandonnés,

           - Tout continue benoîtement

          La croyance est plus forte que le raisonnement.

 

Il est vain de combattre la croyance. Si vous vous mêlez de ruiner le fondement d'une croyance vous êtes obligé de vous situer sur le même terrain, dans le même cadre mental que l'adversaire, pour démonter l'édifice pièce à pièce. Et vous voilà pris au piège. L'athée par exemple voudra démontrer la non existence de Dieu. Mais que Dieu existe ou n'existe pas n'est pas le problême, le problème c'est l'idée de Dieu, c'est le fait  de se situer, en positif ou en négatif par rapport à une idée, dont on peut se demander d'où elle vient, quelle est sa fonction, et si a elle le moindre rapport avec la réalité. Qu'est-ce donc sinon une invention historiquement datée, apparue dans certaines cultures et inconnue dans les autres ? Et vraisembleblement une idée répressive qui a longtemps renforcé les pouvoirs en place et justifié la persécution des mal-croyants, rénégats, hérétiques et autres schismatiques. On dira que cette répression n'existe plus, mais il se trouvera, il se trouve déjà des fanatiques pour prendre la relève. Sans doute faudra-t-il encore des siècles avant que la notion même d'un dieu unique et souverain tombe dans l'oubli, comme il est arrivé aux dieux de l'Egypte ancienne, de la Grèce et de Rome.

On appréciera d'autant l'élégance de la position d'Epicure : il ne nie pas les dieux, il les expédie dans des espaces intersidéraux. La vraie question n'est pas de savoir s'ils existent ou non, c'est de savoir s'ils exercent une influence, s'il faut les craindre ou non, ou en espérer quelque secours. De leur définition même, d'être bienheureux et immortels, on conclut qu'ils ne sauraient s'occuper de nous, en bien ou en mal. L'essentiel c'est d'affirmer le non-rapport : les hommes sont sans rapport aux dieux comme ils sont sans rapport à la mort.

Ni théistes, ni athées : indifférents. Ce n'est pas un problème, pas même une question. Case vide. Car tout est là : on supporte la case vide ou on ne la supporte pas. Le croyant ne la supporte pas, et il va quêter des êtres imaginaires, inventer des dieux et des diables pour injecter à toute force du sens et de la valeur. Hume avait raison : dans la croyance l'élément décisif n'est pas le contenu, on peut changer de contenu, naître catholique et devenir protestant, troquer une foi contre une autre ; l'élement décisif c'est le sentiment, c'est, en langage moderne, l'investissement psychique, espoir et crainte, adoration et détestation. Il en va de même de l'âme et de la vie éternelle.

Il est vain de douter, de contester, de nier : c'est donner du poids à ce qu'on nie. La solution c'est de faire un pas de côté, de s'éloigner, d'ignorer - d'ignorer au sens actif, de prendre le large, d'ouvrir larges et hautes les voiles en haute mer. Vos petites affaires ne me concernent pas. Ailleurs, je suis ailleurs, irréconcilié.

          


13 septembre 2018

Ce NON-RAPPORT qui LIBERE

 

 

Il ne faut rien attendre des dieux - à supposer qu'ils existent ils n'ont aucun rapport avec nous : "Il est sot de demander aux dieux ce qu'on peut se procurer par soi-même". Il ne faut rien attendre des hommes, partout règne la dissention, sauf si, de ci de là, un contrat librement passé vient réduire la violence. Politique négative : ne pas en rajouter à la violence générale, ne pas s'engager sottement dans des polémiques interminables, pratiquer le retrait philosophique : ek-chorèsis, hors du choeur des agités, des frénétiques, de ceux qui se mêlent de réformer l'humanité, militants du Bien universel.

Distendre les liens, voilà le mot juste. D'avec les dieux, d'avec les mythes et les représentations de la mort, d'avec la morale, d'avec l'usage ordinaire de la politique : affirmer le non-rapport, sans entrer pour autant dans la polémique et la négation. On ne se bat point, comme fait le Kunique, on se retire, on distend les rapports autant qu'il est possible. On se tient à la limite, sachant qu'on ne peut passer la limite, basculer dans la sauvagerie en vivant parmi les bêtes. Le philosophe n'est pas un Bacchant ivre qui hante les forêts.

Un petit jardin, à la lisière de la ville, avec des oliviers, des pommiers et des roses, et surtout, des amis, et des amies, échappés à la conflictualté générale, amants de la sagesse.

On s'efforcera de créer les conditions d'une contre-culture, mieux, d'une culture autre, avec d'autres principes et d'autres rapports. D'abord le rapport à soi-même : non plus cette déchirure que pratique la morale qui sépare l'homme de sa propre nature en lui imposant des valeurs imaginaires, des vertus imaginaires, des peurs imaginaires. Puis le rapport au proche, rapport d'amitié et non plus de conflictualité. Rapport des hommes et des femmes dans cette république bien réelle du Jardin, îlot de calme félicité au milieu de la tourmente du monde. Rapports choisis, librement contractés, dissolubles à volonté.

Bien sûr c'est un modèle. Nous ne pouvons savoir si dans les faits ce modèle a été ou non réalisé. Les témoignages que nous possédons font croire que les choses se sont bien passées ainsi. Mais rien ne prouve qu'elles aient pu durer. A chaque époque les condtions pratiques sont différentes et imposent des remaniements. Mais l'idée dure et rien n'interdit de penser que dans des périodes favorables elle puisse à nouveau se réaliser.

Quoi qu'il en soit, s'il est impossible de créer une communauté épicurienne, les idées et les préceptes demeurent et peuvent inspirer, à l'individu, de belles maximes pour la conduite de sa vie.

12 septembre 2018

AUTOPSIE de la MORT

 

             "La mort ne nous fait rien. Ce qui est décomposé ne sent point, et ce qui ne                                                 sent point ne nous fait rien". Epicure SV 2

 

 

Réduction analytique : dégrossir les représentations inspirées par la crainte - crainte des dieux, crainte de la mort - mais aussi des autres craintes plus diffuses, tapies dans le coeur des hommes. Mais de toutes ces craintes, la pire sans doute, la plus commune, est la crainte de la mort. La réduire, la supprimer si possible, tel est l'acte du philosophe, s'il est entendu que la sérénité, la jouissance de la vie sont à ce prix.

Crainte de la mort  : on s'imagine que la mort est un passage vers une autre vie, qu'il faudra mériter par des sacrifices, des expiations, des rituels de purification. On imagine un fleuve à traverser pour se présenter nu et propre sur l'autre rive. On redoute les juges infernaux, le purgatoire et les enfers. On invente une âme immatérielle et immortelle qui exige les plus grands soins, les plus grands renoncements. Et dans un mouvement d'exaspération théorique on en viendra à soutenir que la vraie vie est là-bas, dans cet ailleurs fantastique que nul n'a jamais vu et dont personne n'est jamais revenu.

La mort n'est pas un passage : un passant passe d'une rive à l'autre, il reste ce qu'il est, or, ici, s'il y a bien quelqu'un de ce côté de la rive, il n'y a personne de l'autre.

La mort n'est pas un passage mais une rupture. Alternative absolue : ou bien on est vivant, ou bien on est mort. Ou le vivant ou le cadavre, pas de tierce possibilité.

Remarquons que les mythes développent abondamment ce thème de la tierce position : lorsque Ulysse fait le voyage dans les enfers pour rencontrer les âmes de sa mère et des héros de la guerre de Troie, il voit de pauvres ombres gémissantes, exsangues et pantelantes qui disposent encore de la parole pour exprimer le regret des heureuses rives illuminées par le soleil. Vie raccornie et malheureuse, intermédiaires pathétiques entre la vie et la mort. Plus justement : ils sont morts sans être morts. Je dirai : leur drame est justement de ne pouvoir enfin mourir.

Le vivant est respirant, sentant, réceptif et agissant. Le mort est privé de sensation, de mouvement, d'autonomie. Inerte et passif. Abandonné à l'inévitable travail interne de décomposition. Les deux états n'ont rien de commun. Il n'existe aucune continuité de l'un à l'autre. D'où cette remarquable parole d'Epicure : "La mort n'est rien par rapport à nous". Ou encore : "Quand nous sommes la mort n'est pas, quand la mort est nous ne sommes plus". Entre nous vivant et la mort il n'y a pas de rapport. La mauvaise interprétation serait de croire qu'Epicure nie la réalité de la mort et qu'il invite à vivre comme si la mort n'existait pas. Tout au contraire, il sait que la mort existe mais il insiste sur le fait qu'il ne faut pas vivre constamment sous le couperet de la mort, anticipant par une imagination déréglée une catastrophe qui viendrait corrompre le jeu innocent de la vie. 

Il ne faut pas mourir sa vie, se mortifier dans la crainte et la culpabilité.

Revenir aux sensations c'est expérimenter une vie vivante, tant qu'elle est vivante. A partir des sensations on se forgera des représentations retiées à l'expérience. On disposera d'une méthode qui permette de réduire, voire de supprimer les représentations issues de la crainte ou des autres passions de l'âme.

 

11 septembre 2018

PHANTASIA : présentation imageante

 

Vous êtes allongé sur votre couche, somnolent à demi, sentant confusément une présence à votre côté. Vous laissez aller votre bras, et voici que la main touche une surface tiède, douce, arrondie, souple au toucher, agréable et délicate. Votre main est comme remplie de présence, attentive et réceptive, et c'est comme si, d'un même mouvement, la main qui touche et l'épaule touchée s'épousaient ensemble dans la qualité indicible du contact : c'est la "phantasia", pas exactement une image, bien avant l'image, je dirai : la présentation imageante d'un "phainomenon" d'un quelque chose qui se produit dans la rencontre, immédiat, irrécusable. Ou encore un complexe de sensations qui font corps, surgies des corps, qui attestent la présence et la rencontre des corps : la phantasia est cette expérience de sensations associées qui, se présentant (et se présentifiant) font naître instantanément une représentation. Sentant l'épaule je vois l'épaule, non par la vue, mais par une sorte de vision charnelle : phantasia.

C'est intentionnellement que j'ai pris l'exemple d'un état de conscience flottante : la vue n'y joue aucun rôle, ce qui nous permet de saisir sur le vif une phantasia tactile - qui est, rappelons-le - le modèle favori de la sensation selon Epicure. Si l'on prenait un exemple visuel on serait fort embarrassé : les objets visuels sont extrêmement retravaillés par la perception, dénotés en images mentales et condensés par la mémoire. Au lieu de sentir l'arbre à distance on plaque d'emblée des idées, des souvenirs et l'on pense au lieu de sentir. L'exemple que j'ai choisi permet de décrire un état d'antériorité, au plus près de la sensation telle q'elle se produit.

L'épicurisme propose un modèle de déconstruction : revenir aux choses mêmes (pragmata) en décantant les diverses couches qui se sont surajoutées : opinions sur les choses, idées, perceptions conventionnelles, images mentales, pour en revenir à l'original : la sensation comme telle. Parvenus en ce point il est enfin possible de décrire un modèle, dont les termes sont les suivants : sensation (aisthesis), phantasia (présentation imageante), phantasma (image). Avec l'image on quitte le terrain sûr de la réalité tangible, aussi faut-il être extrêmement attentif et prudent, veillant à ce que l'image mentale conserve les qualités de la phantasia et ne s'égare pas dans le délire interprétatif. Le risque est, combinant les images à l'envi, de fabriquer des monstres et des chimères, des licornes et des Titans, des Cyclopes et des Circés. La méthode de réduction analytique permet, en principe, de dissoudre ces divagations, en retrouvant au plus près la leçon du corps.

Passer du plan empirique, celui de la sensation et de la phantasia, au plan du savoir rationnel, sans verser dans le mythe, est d'une grande difficulté : il faut s'assurer que les mots que nous utilisons reposent sur une expérience concrète, communicable dans un vocabulaire commun adapté. "Il est nécessaire que pour chaque son de voix, la notion primitive soit sous le regard et n'ait en rien besoin de démonstration" Et plus loin : "Il faut observer toutes choses d'après les sensations et les appréhensions immédiates" (Lettre à Hérodote, 38). En vertu de quoi on pourra construire par degrès un savoir rationnel sur la nature des corps, les mouvements de la pensée, une "physiologia" avant de s'élever enfin vers les considérations les plus générales, et proposer un modèle de l'univers qui ne soit pas en contradiction avec les données des sens. On en tirera cette leçon remarquable que tout ce qui existe est corporel et que notre propre corps est soumis aux lois constitutives de la nature : homogénéité de tous les corps dans l'unique réalité qui est le Tout. D'où enfin une éthique naturaliste et praticable.

10 septembre 2018

APOLOGIE du TOUCHER : LUCRECE et EPICURE

 

            "Le toucher, ô sainte puissance des dieux, le toucher

            Est le sens suprême du corps, soit qu'une chose s'y glisse

            De l'extérieur, soit qu'un élément interne le blesse     

            Ou le réjouisse en sortant par l'acte fécond de Venus,

            Soit qu'après un choc, troublés dans le corps même,

            Les atomes se heurtent et confondent les sensations

            Comme tu peux en faire toi-même l'expérience,

            En frappant de ta main une partie du corps"  - (Lucrèce, II, 434-442)

 

Primat du toucher, "tactus", même sur la vue, que pourtant toute la tradition philosophique pose comme modèle de la connaissance : voir, évidence, vision, théorie. Même l'intuition est visuelle : intueri c'est voir. L' épicurisme, à l'inverse, nous invite à revenir au plus proche : la peau, l'enveloppe du corps, de tout le corps, et même ces touchers internes qui font la saveur de la volupté : entrées et sorties des semences vénériennes. Demandez donc à l'amoureux s'il préfère regarder sa bien-aimée, ou la toucher, caresser ses cheveux, son épaule ou son sein, et plus encore si possible...Il y a, dans le poème de Lucrèce, des accents charnels, des incidences volupteuses qu'on ne trouve pas explicitement chez Epicure, dès le premier vers du poème, dans l'ode à Venus : "volupté des dieux et des hommes".

Lucrèce pose ici trois modalités du toucher : l'entrée dans le corps propre, la sortie, le mélange des sensations, provenant de parties distictes du corps - comme l'épaule et la main. Il faut penser la surface du corps comme sensible, souple, élastique, réceptive, affective (plaisir et douleur), et à ce titre comme un agent privilégié de connaissance. Epicure disait que la sensation ne ment jamais, et parmi les sensations le toucher est le plus valide, offrant le modèle parfait de l'évidence, évidence tactile, évidence du plus proche, du plus immédiat, évidence du maintenant, présence du présent : je touche, je suis touché, je sens, et dans ce sentir c'est le réel qui est là, plaisant ou douloureux, incontestable.

Tout cela ne disqualifie pas pour autant l'audition, la vue, l'odorat : ce sont des touchers à distance, qui sont vrais en leur genre, mais susceptibles de déformation en raison de la distance. La tour m'apparaît carrée de loin. Je me rapproche, elle m'apparaît ronde. Chacune de ces deux images est vraie. En raison de la position que j'occupe je la vois nécessairement carrée de loin, et ronde de près. Et si je m'approche encore je ne verrai plus qu'un mur rectangulaire, sans profondeur. La sensation nous révèle l'apparaître, le "phantaston", que l'on pourrait traduire : l'apparaissant. Nous vivons dans un mode d'apparences, d'apparaissants et de disparaissants, et c'est encore dans le toucher que cette réalité universelle se manifeste avec le plus d'éclat. 

On dira : mais la tour ne peut être à la fois carrée et ronde ! Sans doute, mais nous la verrons toujours carrée à telle distance et ronde à telle autre. Cela est indépassable au niveau de la sensation, qui reste vraie, répétons-le, à son niveau, "alogos", sans raison. Si je veux dégager une idée générale de la tour, et je le peux, je devrai, par la raison, comparer les images, retrancher le particulier et sélectionner le plus fréquent, instaurant une image générale pour laquelle un mot générique, compréhensible par tous, sera utilisé. Le mot "tour" désignera une certaine réalité, un tupos, une forme liée à un mot. Tout cela est fort utile, et sans doute inévitable, mais chacun peut voir aisément qu'on a changé de plan, et que le rapport charnel à la réalité du corps, et des corps, est perdu. D'où le souci maintes fois énoncé d'Epicure : "il est nécessaire que, pour chaque son de voix (chaque mot, chaque signifiant) la notion primitive soit sous le regard et n'ait en rien besoin de démonstration". Dans l'opération de connaissance on fera retour, avant toute chose, vers l'image commune, et sous l'image, on retrouvera le rapport aux sensations.

Le processus de connaissance (le savoir) se présente comme une vaste opération de complexité croissante, qui à partir de la sensation (aisthesis) élabore les images (phantasia), lesquelles entrent en rapport les unes avec les autres, permettent la formation de notions générales, et, dans un bond spéculatif, on tentera d'élaborer une image de l'univers, en s'assurant que ces théories ne soient jamais en contradiction avec les données des sens. Soutenir que les corps sont formés d'atomes est remarquablement ajusté à l'observation du toucher : atomes glissants à la surface du corps, atomes pénétrant le corps, atomes jaillissants du corps, atomes entrechoqués dans le heurt des corps, et des parties du corps. La sensation est vraie, en dernière analyse, parce qu'elle nous balotte sans répit dans le tourbillon atomique universel.

 

07 septembre 2018

La VERITE de la SENSATION : Epicure

 

La sensation, dans le texte magistral d'Epicure, occupe une position à la fois fondamentale - toute connaissance vient des sens - et cruciale, en tant que par elle se fait la Krisis, l'examen critique par lequel se fait le retour à la "chose même". Voyons cela de plus près.

L'aisthesis, la sensation, pourrait se définir comme l'effet que produit à la surface d'un corps sensible le contact d'un autre corps. Une "impression" dira plus tard, fort justement, Hume. Un corps me frôle,  je sens le contact sur ma peau. La sensation est dite "évidente" car elle est éprouvée directement par moi comme un événement sensoriel, comme une modification du tissu sensitif. La sensation est réelle, elle est ce quelque chose qui se passe au contact d'un réel corporel. Elle est réelle en tant qu'elle est effective, productrice d'effets. "L'existence des sensations effectives garantit la vérité des sensations puisque le fait que nous voyons et que nous entendons a la même sorte d'existence que le fait de souffrir". 

Cette dernière phrase est de la plus haute importance : l'effectivité de la sensation s'atteste dans l'affectivité. La modification produite sur le corps par le contact ( et la vue est un contact à distance) est im-médiatement plaisante ou déplaisante. Plaisir et douleur sont co-extensifs de la sensation comme telle. L'affectivité est un critère essentiel de l'effectivité. 

La sensation est dite "alogos" - sans raison, entendons sans rationalité, antérieure comme telle à toute rationalité. Elle se produit en fonction des échanges innombrables entre les corps. Elle est sans raison (logos) mais on pourrait dire aussi sans langage (logos). C'est dire qu'elle précède de sa nature toutes les opérations plus tardives de la mémoire et de la rationalité. Sa vérité n'est pas dans le discours ni dans l'opinion. Vérité principielle, fondatrice, vérité des contacts et des stimulations irrationnelles, vérité du corps sentant, vérité d'un réel préreflexif, immanent, toujours présent : si je doute de la réalité d'un corps quelconque je puis toujours revenir à la source, c'est à dire à l'expérience sensorielle qui m'assure la présence. Double présence, celle du corps externe, celle de mon propre corps sentant. Dans cette expérience le sentant et le senti fusionnent dans l'expérience sensorielle comme telle. Le froid me saisit, le chaud me transit, cette main me saisit, telle forme me séduit : c'est du réel.

La thèse d'Epicure c'est : il n'y a pas de sensation fausse. La sensation est toujours vraie, dans le registre qui est le sien, celui du contact. D'où cette phrase étonnante : "Les visions des fous et des rêves sont vraies, puisqu'elles meuvent, et que le non-être ne meut pas". Les sensations des fous ou celles du rêveur sont effectives - et affectives - produisant  des effets (elles meuvent) non moins que les visions d'un homme ordinaire et éveillé. Le vrai, encore une fois, se définit par l'effectivité, et non par la conformité à la raison. Mais alors, qu'en est-il de la vérité comme conformité ?

La sensation est vraie, mais alogos - privée de raison. La raison viendra après, en examinant le contenu de la sensation, en procédant à un examen de vérification. La vision du fou est vraie en son genre, reste à voir si le démon qu'il voit, le persécuteur, existe bel et bien, ou s'il est pure fantasmagorie. Si elle est confirmée ou non infirmée elle est vraie ; si elle n'est pas confirmée, ou si elle est infirmée, elle est fausse. Ici le sens de "vrai" et "faux" se rapporte au jugement, à la raison donc, en tant qu'elle s'efforce de produire un constat de réalité objective, par exemple en forgeant des idées, des concepts fondés sur l'expérience, dont le contenu repose bien sur la sensation, mais qui se présente comme le fruit dune abstraction à destination universelle. Par exemple : l'idée de cheval, ou d'homme, pour lesquelles il existe une expérience généralement partagée, communicable par le langage.

Reste que le cheval pensé ou imaginé aura toujours moins de réalité, d"épaisseur, de contenu charnel que le cheval touché, caressé. L'idée est un décalque affadi de la chose : c'est la leçon de l'empirisme.

L'originalité propre de la pensée d'Epicure est de revaloriser ce domaine si décrié de la sensation, de lui conférer ses lettres de noblesse, en revitalisant l'expérience directe que le sujet peut entretenir avec le "monde" : non pas un monde transcendant des idées pures et éternelles (Platon), mais le monde bien réel, effectif et agissant des corps vivants et sentants, emportés dans le mouvement tourbillonnaire des atomes. Réalité du corps - puisqu'en dernière analyse il n'existe que des corps dansant dans le vide infini.