LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

13 avril 2021

NEPENTHES - ou comment soigner le mal de vivre

 

La conversation entre les convives risque fort de s'enliser dans l'évocation de mauvais souvenirs.

  "Mais la fille de Zeus, Hélène, eut alors une idée.

   Dans le vin du cratère elle jeta de cette drogue

    Qui calme douleur et colère et qui donne l'oubli

    De tous les maux ; il suffisait de boire un tel mélange

    Pour empêcher un jour durant les larmes de couler

    Quand bien même on eût perdu et son père et sa mère,

    Ou bien que de ses propres yeux on eût vu devant soi

    Son frère ou son enfant succomber sous les coups du bronze"

                                 Homère, Odyssée, IV, 221 et sq

On se demande depuis trois mille ans quel pouvait bien être cette "drogue" miraculeuse qui supprime la douleur, calme la colère et confère une sérénité proche de l'indifférence. C'est le fameux "népenthès" - terme qui signifie "sans douleur", nè-penthès - qu'Homère lui-même attribue à des plantes venues d'Egypte, le pays des médecins. On n'en sait guère plus, et d'ailleurs peu importe. Ce qui nous intéresse ici c'est de relever le fait que dans des âges fort reculés l'humanité ait cherché, et trouvé, des remèdes plus ou moins efficaces contre les douleurs du corps et les maux de l'âme (tristesse, colère, mal d'amour, nostalgie etc). Ce souci médical trouvera un prolongement exceptionnellement fécond dans la philosophie, dont un pan essentiel sera consacré à la recherche de la paix intérieure, sous le titre général de sagesse.

A cette époque la distinction radicale du corps et de l'âme, notre dualisme cartésien, n'existait pas encore, mais elle viendra très vite. Pour les Grecs de l'époque archaïque la liaison des deux, corps et âme, est assurée par le thymos, terme intraduisible, qui renvoie à une zone obscure du côté de la poitrine, siège des émotions, des humeurs, des affections. A partir de quoi nous avons plusieurs termes, dont il faut percevoir la dimension physiologique. Athymie, manque de tonus, langueur, fatigue, lassitude, voire dégoût de vivre. Dysthymie : désordre, agitation, exaltation avec des chutes et des abattements. Euthymie : disposition calme, réglée, idéal de santé, stabilité. Ces dispositions découlent d'abord d'un certain état du corps, et de l'environnement, sur lesquels la médecine peut agir. Par exemple on  attribue à la mélancolie une source corporelle, la "bile noire", et aux variations bien connues de cette pathologie les aléas imprévisibles de la bile, soumise aux fluctuations du chaud et du froid, du sec et de l'humide, de l'alimentation et du mode de vie. A partir de quoi on cherchera les conditions favorables au rétablissement, par l'hygiène et la pharmacopée.

Ces conceptions peuvent paraître dérisoires, mais en savons-nous beaucoup plus ? Nous aussi nous cherchons dans le biologique la source de nombre de pathologies mentales. L'opposition radicale entre le physique et le biologique nous semble de plus en plus discutable. Les Anciens parlent des fluctuations de la bile, et nous des neurotransmetteurs, supposés agir, ou ne pas agir, selon des lois inconnues. Quant au  népenthès nous avons le nôtre, ou plutôt les nôtres, dans la gamme impressionnante des psychotropes. D'une manière ou d'une autre il faut bien se rendre à cette constatation : le condition humaine est telle, en dépit de tous les progrès dont nous nous enorgueillissons, qu'il est difficile, voire impossible, de se passer complètement de stimulants, de tranquillisants, de toxiques en un mot. Chaque civilisation a inventé sa propre norme de consommation et de régulation, tout comme elle a inventé son habitat et son système politique. Il faut bien trouver, en sus de la médecine, des solutions au mal de vivre, surtout lorsque la religion ne fournit plus ni espoir ni consolation. Marx ne l'appelait-elle pas "l'opium du peuple" ?

 


09 avril 2021

SUR UN COUPLE DE PIES

 

Un couple de pies vit depuis des mois dans les arbres devant ma fenêtre. Ces jours-ci ils s'occupent laborieusement à construire un nid dans les hauteurs. Je les vois piquer vers le sol, prendre une brindille dans leur bec, voler vers les branches proches, et après une courte halte, s'élancer une seconde fois, se poser quelque part, là-haut, dans le jeune feuillage. Demain naîtront des pies toutes semblables à celles-ci, qui feront le même travail, engendrant des pies, jusqu'à la nuit des temps. A moins qu'un cataclysme général ne détruise toutes les conditions favorables.

Mon premier mouvement, à voir cette admirable organisation animale, cette ingéniosité, cette efficacité - ne serait-ce que la collaboration heureuse du mâle et de la femelle - fut de plaisir : la nature inventive, créatrice de milliards de formes différentes, inépuisable, voilà qui vous sidère, vous remplit d'une sorte d'étonnement jubilatoire. En quoi sommes nous donc distincts des animaux, et des plantes, si partout et en tout prédominent les mêmes besoins fondamentaux, les mêmes intérêts, et des conduites finalement similaires. C'est le miracle du vivant, cette "poésie sophistiquée" qui élève ses constructions fragiles, mais efficientes, contre la menace de mort.

Et puis vint une autre idée : Des pies construisent des nids, engendrent des pies selon une procédure invariable, qui fait qu'il n'y a guère de différence, voire aucune, entre une génération, la précédente et la suivante. N'est-ce pas l'image parfaite de l'absurde ? Comment ne pas convoquer les analyses de Schopenhauer sur le vouloir-vivre, répétitif, aveugle - absurde ? L'intelligence, à ce spectacle, se récrie et crie : tout cela n'a aucun sens ! Tout au plus pourrait-on voir du sens dans l'aventure globale de la nature, dans sa capacité à innover au fil des millénaires, mais au niveau de l'espèce, prise en elle-même, on ne trouve guère d'évolution, plutôt la répétition ad infinitum.

Ce qui est désolant, au bout du compte, c'est qu'un individu ne vive que pour transmettre son capital génétique, après quoi il est bon pour la casse. La puissance vitale, qui vient d'un autre, traverse l'individu, puis se perd en un autre, et ainsi de suite. C'est une formidable humiliation pour l'intelligence, qui, contemplant le mouvement universel, voudrait se hisser à la mesure du tout, et se retrouve, comme dit Montaigne, "dans le fient du monde". Cette humiliation, elle aussi, est une porte d'entrée dans la philosophie.

08 avril 2021

HUMEUR, HUMEURS : journal du 8 avril 2021

 

Pour écrire il me faut être seul. La moindre présence, à côté de moi ou dans mon dos, me gêne au point de bloquer la libre circulation des idées. De même, je ne supporte pas qu'on cherche à lire ce que je suis en train d'écrire. L'écriture impose un retrait méditatif, exige une grande disponibilité mentale qui est facilement entravée par les occurrences extérieures. J'ai la chance de disposer d'un bureau personnel, ma "librairie" à moi, où je m'égaie tout mon soûl, sans souci de père et mère, et de conformité moins encore. Ce jourd'hui les petites feuilles graciles du printemps dansent doucement dans la lumière, mon regard vogue par la fenêtre ouverte, puis se pose sur le clavier, où quelques mots se déposent, quelques phrases pour dire le bonheur d'être tout à soi, sans pour autant sombrer dans l'isolement. Ici je suis, comme dit Faust, je suis un homme.

D'avoir été incapable d'écrire pendant de longues semaines fut pour moi une rude épreuve : c'est comme si j'étais privé de ma colonne vertébrale, tout branlant et claudiquant, hors du monde et hors de moi. Suivait inévitablement le cortège pathétique des infirmités ordinaires de la vieillesse : douleurs articulaires, marche hésitante, défaut de concentration, mémoire flageolante, humeur morose. Pour le dire tout net je me sentais dans les parages immédiats de la mort.

C'est Voltaire, je crois, qui se sentait mourir tous les hivers, avant de revenir et de refleurir comme un jeune homme. Ah les humeurs ! Qui dira un jour la puissance, l'imprévisibilité, la velléité capricieuse de cette étrange divinité intérieure qui déjoue tous nos calculs de maîtrise et de sagesse ! Nos philosophes épris de rationalité, parangons de vertu, ont-ils jamais sondé suffisamment l'âme humaine pour découvrir la vanité de notre savoir, la précarité de nos projets ? Je puis bien réfléchir, délibérer, projeter, décider, tout cela est fort beau, mais que ferai-je si l'humeur mélancolique emporte toutes mes résolutions et me cloue au sol ? On dit que la volonté peut beaucoup, qu'il suffit de vouloir pour pouvoir - rien de plus faux, car pour vouloir il faut pouvoir, disposer de cette énergie que l'humeur noire a anéantie.

On songe à ce desssin humoristique de Munchausen qui présente un homme en train de se noyer. Pour se tirer d'affaire il saisit sa propre tignasse qu'il tire vers le haut !

Cette image vaut également pour le sujet qui nous intéresse : on peut croire que d'écrire aidera à soigner ses blessures. Encore faut-il pouvoir écrire. Si vous le pouvez votre guérison est en bonne voie. Ce n'est pas l'écriture qui soigne, c'est la mutation de l'humeur qui vous fait retrouver le chemin de l'écriture.

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02 avril 2021

MELANCOLIE DES PIERRES : journal du 2 avril 2021

 

Mon premier voyage en Grèce, dans les années quatre-vingt, fut particulièrement émouvant. Ainsi donc tout ce que j'avais tant admiré dans les livres, architecture, sculpture et poésie, à présent s'offrait à moi, non comme un songe, mais comme un réel, tangible, sensible, évident. Ainsi donc je n'avais pas rêvé, tout cela existait bien, il suffisait d'ouvrir les yeux.

Hölderlin avait rêvé la Grèce, la chantant dans son "Hyperion" et dans les Hymnes. Mais il n'avait pas eu la chance d'aller sur place, de confronter le rêve à la réalité.

Mais quelle réalité ? On voyage dans l'espace, mais on ne remonte pas le temps. La réalité que l'on voit n'est pas celle de l'Antiquité, on ne rencontrera ni Héraclite ni Périclès, les temples sont en ruine, les colonnes abattues. Le vent de l'Histoire a soufflé la beauté du monde.

Je me souviens avoir éprouvé une sourde mélancolie, à Mycènes, à Corinthe, en d'autres lieux encore. A l'arrière plan de la Grèce moderne je tentais de saisir la vie, l'esprit, le génie de la Grèce antique, mais je ne voyais qu'une réalité tronquée, une épave sublime encore, mais une épave. Des marques gravées dans la pierre, des figures mutilées où l'on pouvait deviner des larmes.

Ce n'est qu'à Epidaure, dans ce théâtre miraculeusement conservé, que je vécus, assis sur un gradin de pierre, une forte impression de présence, parmi tous ces gens qui regardaient et écoutaient, et par le miracle de la langue entraient en consonance avec leur glorieux passé. Sophocle et Euripide, Oreste et Clytemnestre et tous les héros de la tragédie, tous ils étaient là, vivants, impérissables, dans la langue.

Mais ce n'est là qu'un moment, fugace et trompeur. Je parlais de mélancolie : c'est l'affect de l'impossible, douleur, nostalgie et conscience impitoyable du non-retour. Cet affect je le retouverai peu ou prou dans tous mes voyages. C'est comme si, par un tour singulier de ma nature, je venais toujours trop tard et que l'essentiel avait déjà eu lieu. Reste alors ce sentiment lourd d'un rendez-vous éternellement manqué.

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01 avril 2021

MOROS - le lot fatal

 

 


 Encore un mot sur Moros à partir de la Théogonie d'Hésiode.

L'origine de toutes choses, les éléments, les monstres, les dieux et les hommes, c'est Khaos, le trou sans bord, vide cosmique, béance éternelle. De là procèdent Nyx, la nuit, et l'Erèbe, la ténèbre, couple fraternel et incestueux. (L'inceste est omniprésent dans ces histoires d'origine, où manque l'altérité).

De la Nuit s'origine Moros, lot fatal, destin de mort. A chacun son lot, mais distribué selon une logique incompréhensible, qui fait que nul n'en connaît le sens, la pente et le terme. Très logiquement Moros est couplé à Thanatos, la mort, puisque la mort suit inexorablement le don de vie. Moros c’est ce fragment de temps alloué à chacun, qui fait sa destinée.

Puis viennent Hypnos le sommeil, et Oneiroi, les songes, les mille songes.

Remarquons la série : Nuit, Ténèbre, Lot, Sommeil, Rêve. En quelque sorte ils précèdent le Jour, et à jamais contestent sa préséance. Il y a là une vision de la réalité, une conception tragique fort éloignée de nos palabres sur la lumière grecque. Nuit et jour, dira Héraclite : un seul et le même. Mais pour Hésiode la Nuit en premier.

Et le Sommeil n’est-il pas une sorte de mort, une petite mort ? Et les rêves eux-mêmes, ces voyages portés par le sommeil, ont quelque rapport à la mort, eux qui nous mènent, inconscients, vers ces profondeurs où gîtent les figures archaïques des défunts, vers la mer ancestrale où l’origine et la fin s’entrelacent dans un hymen indéchirable.

  « J’ai rêvé dans la grotte où nage la sirène… » Oui, la grotte humide, la pénombre, la sirène, ou la Reine de la nuit, au plus près de ce principe féminin infigurable que sous d’autres horizons Lao Tseu avait appelé la Femelle Obscure.

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31 mars 2021

DE LA PUISSANCE DESTINALE

 

 


La femme, dit-on, donne la vie. Se souvient-on que donnant la vie elle donne la mort ? La vie d'une main, la mort de l'autre. Encore n'est-ce là qu'une image : vie et mort forment un couple indissociable, une réunion nécessaire de deux contraires. Ce temps relatif compris entre les deux bornes de la naissance et du décès les Grecs l'appellent "moros" : destin, lot destinal octroyé à chacun, destin de mort.

On peut estimer que la puissance qui destine c'est la Moira souveraine, ou les dieux, ou la fatalité. Mais plus prosaïquement ce sont les parents qui mettent en mouvement la roue, laquelle suivra sa propre pente, dans l'ignorance de ce qui la détermine. D'où les images traditionnelles du samsâra, le cycle de la vie et de la mort, avec en plus, dans certaines traditions, la malédiction d'avoir à parcourir ce cycle un nombre incalculable de fois. On peut concevoir que cette perspective funeste ait pu engendrer des mystiques de la délivrance et un dégoût prononcé pour les affaires de ce monde.

Je puis toujours affirmer que par ma pratique spirituelle j'échappe à la kyrielle des réincarnations, il reste que dans cette existence-ci je suis bel et bien enferré sous l'enclume de la mort : étant né je dois mourir. A partir de quoi il ne reste que deux attitudes possibles : ou la négation orientale (la vie est souffrance puisque toute chose va à la mort) ou l'affirmation homérique (aimer la vie en dépit de l'impermanence, le choix d'Achille). Mais encore une fois, cela ne change rien quant au fond, ce ne sont que des représentations brodées sur l'âpreté des faits.

Si l'intelligence gouvernait notre vie nous nous abstiendrions de procréer. Mais l'instinct, soutenu par la volupté, est le plus fort, et lui se moque bien de ce que devient la créature : son seul souci, son obsession, c'est de jeter par milliards des vivants dans l'existence, et puis que les vivants se débrouillent ! L'intelligence sait que le vivant est un mort en sursis, l'instinct n'en sait rien. A sa manière il est immortel, comme la Moira elle-même, parce qu'il ne se sert des individus que pour sa propre perpétuation.

Héraclite : « Etant nés, ils veulent vivre et subir leur destin de mort (moros), ou plutôt trouver le repos, et ils laissent après eux des enfants, destins de mort à naître » (traduction Conche).

 

23 mars 2021

VAG - ABONDAGES

 

Ce n’est pas assez de dire que le moi est passage et passagèreté. C’est une passoire où s’engouffrent tous les drames de l’histoire, et plus encore les tumultes du pulsionnel et de l’organique. On peut toujours se targuer d’être ferme, assuré, inamovible, ce ne sont là que turpitudes d’un esprit illusionné. Je sens en moi des variations perpétuelles qui me font douter de mon identité, mais nullement de ma singularité dont ce sont des marques indubitables. Ne me demandez pas : qui es-tu ? car je l’ignore moi-même, faute de trouver un seul élément qui ne soit vent, turbulence et tourbillon.

La situation serait intenable si je ne disposais de cet outil formidable de l’écriture qui, au long de ces années d’errance, m’a donné de quoi inscrire dans la mobilité du temps, une marque, un signe, constituant jour après jour un alphabet problématique. Ce n’est pas un miroir, encore moins une clôture qui garantirait l’unité du moi, lequel est définitivement effeuillé. C’est une activité symbolique totalement déconnectée du reste, qui a sa propre logique, son temps et sa signification propres. Quant aux bénéfices que l’écrivant en retire ils sont à peu près nuls.

D’aucuns écrivent pour oublier, d’autres pour se souvenir. On veut témoigner, attester. Quelques-uns croient qu’en écrivant ils vont soigner leurs blessures, ou repousser la mort. Mais l’écriture n’est pas une thérapie.

 

   Naufragés approximatifs

   Nous sommes d’eau, assurément,

   Flottant, roulant,

   Coulant, gorge brûlée de sel,

   Soudain resurgissant,

   Turgescents comme un cri vers le ciel,

   Ni d’ici ni d’ailleurs,

   Déshabités des clameurs de ce monde,

   Nous errons, nous roulons,

   Une île parfois brille comme un soleil

   Entre mille marées

   Quand le vent d’est déchire les murailles,

   -   Et parfois, ô merveille 

   Une plage miraculeuse accueille l’égaré

   La brise berce doucement son sommeil

   Pour un instant qui vaut l’éternité.

 

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18 mars 2021

UN AUTRE TEMPS ? - journal du 18 mars 2021

 

Je ne suis pas de ces philosophes affairés qui, vers la nonantaine encore, s'échinent à tout lire, tout commenter, rédigeant livre sur livre, sans goûter jamais au moindre repos, aux délices de la rêverie sous les arbres, harponnés par je ne sais quel aiguillon de gloire ou de devoir. J'admire mais je n'approuve pas. Pensent-ils vraiment que le public ne puisse se passer d'eux, de leurs précieuses contributions, sans lesquelles le monde irait à vau-l'eau ?

Dans le registre physique on nous exhibe tantôt un vieillard de cent ans qui court gaillardement ses vingt kilomètres par jour, soulève des haltères et danse le sirtaki. Soit, mais n'en faites pas un modèle ! Ne nous laissez pas accroire qu'avec un peu de volonté tout un chacun puisse faire de même ! Je vois, parmi les gens de quatre-vingt ans, plus de scrofuleux, de pituitiques, d'obèses ou de squelettiques que de sportifs accomplis. Il faut savoir vieillir, comme, plus jeune, on a su se développer, s'affermir et grandir. Ce qui ne signifie pas qu''il faille se laisser aller à l'inaction, ou à croupir devant sa télévision.

Ces temps-ci souvent je m'interroge, sans trouver encore de réponse valable. Pendant des années j'ai écrit d'abondance, et je ne pouvais faire autrement. C'était ma manière à moi de déployer les questions qui me taraudaient, de les travailler, de les former, de les résoudre dans la mesure où de telles questions pouvaient être résolues par la pensée et l'écriture. Mais quelque chose s'est passé qui fait que ces questions ont perdu leur tranchant, voire leur signification. Ce quelque chose est difficile à définir, c'est le sentiment interne, très confus mais persistant, qu'une étape de ma vie est finie, et qu'une autre commence, dont je ne peux me représenter les contours. Je ne dirai pas que je renonce à écrire - ce serait brusquer le processus en cours - mais je n'éprouve plus comme avant cette nécessité interne qui me poussait, journellement, vers la page d'écriture. Quoi qu'on en dise il y a de la contrainte dans cette activité, mêlée au désir, si bien qu'on ne sait pas clairement si l'on écrit par choix ou par obligation. Sans doute un mélange des deux.

Eh bien, j'entends réduire encore la part relative de l'obligation pour m'approcher autant qu'il est possible du pur désir. Trouver de mieux en mieux la délectation de l'image nettement conformée, de l'idée claire, de la combinaison joyeuse des mots et des phrases, du texte enfin, qui fait voir quelque chose qu'on ne voyait pas, entendre ce qu'on n'entendait pas - et que le premier surpris ce soit l'auteur lui-même. N'écrire n'a de sens que dans la mesure où, par là, le sujet écrivant découvre et révèle quelque chose de sa propre vérité.

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17 mars 2021

LE VIEUX POETE : Arthur Schnitzler

 

Dans une nouvelle posthume "Gloire tardive", Arthur Schnitzler raconte l'histoire suivante : voici un homme qui dans l'ardeur de sa jeunesse avait publié un recueil de poèmes qui était passé inaperçu. Se détournant dès lors de la poésie, notre homme se range à l'existence bourgeoise, occupe un poste de fonctionnaire, n'écrit plus un vers pendant trente ans, finit par oublier qu'il avait jadis brigué une réputation de poète. Mais voici qu'un soir un jeune homme se présente qui le comble d'admiration et de reconnaisssance. N'est-il pas le sublime auteur des "Promenades" ? Et de le convier à rejoindre un groupe d'artistes qui se propose de lutter contre la médiocrité ambiante et de tenir des soirées littéraires. Le vieil homme est abasourdi. Pensez donc, trente ans sans écrire, et puis voici de jeunes talents qui l'admirent, le lisent, le courtisent. Il se laisse entraîner, fréquente assidûment leurs réunions, et accepte finalement d'écrire un nouveau poème qui serait lu en public. Mais voilà, il se retrouve totalement sec, incapable d'aligner deux mots. Les lieux qui l'avaient inspiré autrefois, eux-mêmes, ne ressemblent en rien à ce qu'il avait gardé d'eux en souvenir. Finalement il accepte qu'on lise un poème de son ancien recueil. La soirée publique où chacun des membres lira ou fera lire un texte sonnera le glas de l'aventure : certes il y eut des applaudissements, mais après ? Lui, le Poète, en quoi aurait-il été distingué des autres pour son talent ? Et puis, comble d'ironie, il découvre enfin que ces jeunes gens qui prétendaient l'admirer, le porter au pinacle, ne l'avaient pas même lu !

Amer, mais finalement soulagé, pour la seconde fois le veil homme se détourne de tout cela, et s'en va tranquillement rejoindre ses vieux amis à la taverne, pour une bonne bière et des jeux de cartes.

C'est un beau livre. On y trouvera beaucoup d'humour dans l'évocation amusée de cette jeunesse viennoise, enthousiaste, naïve, follement prétentieuse, la même au demeurant que Schnitzler lui-même avait fréquenté jadis. Mais l'essentiel porte sur le destin singulier du vieil homme, héros malgré lui d'une aventure dont il est à la fois la victime consentante et l'acteur ambigu. Il avait renoncé à la gloire et voilà qu'on la lui offre sur un plateau, c'est du moins ce qu'il croit, avant de découvrir qu'il était joué. Son ego s'est enflé à la mesure de ses aspirations mal éteintes, pour connaître après coup la pire des humiliations lorsqu'il entend, lors de la soirée, quelqu'un dire : "pauvre diable" ! - On songe à cette insulte, la pire peut-être qu'on puisse adresser à un homme qui ne sait pas vieillir : vieux beau !

Il n'y a rien de ridicule à écrire, à publier ou à lire des poèmes en public. Du moins s'il s'agit vraiment de poésie. Ici il s'agit plutôt de renommée, de réputation, de célébrité, de gloire, comme l'indique le titre. Etre reconnu, voilà le mot, comme poète pourquoi pas, parce que le poète, dans l'ancienne culture, jouissait d'un respect universel. Mais ce n'est plus vrai : Schnitzler souligne le fait qu'en réalité le monde se moque bien de la poésie : le malandrin qui fait des déclamations en vers boiteux, lors d'un dîner, remportera bien plus d'applaudissements. Les admirations mondaines ne vont pas sans ironie, comme tout cérémonial convenu. Cette oeuvre tardive dénote peut-être chez l'auteur une sourde mélancolie : pourquoi l'art, pourquoi la poésie, si nul ne l'apprécie sincèrement, de tout son coeur ?

J'en viendrais presque à une solution extrême : séparer totalement la création de la réputation. Comme faisait Monsieur de Sainte Colombe refusant d'aller à Versailles auprès du roi, pour composer dans la solitude ses élégies intimistes pour viole de gambe. Ou encore comme ces chers poètes Taoïstes, réfugiés dans la Montagne Vide. Et si les oeuvres, sous l'action du temps ou de la malveillance, finissent par disparaître, qu'y pouvons-nous ? Occupons-nous à chanter au présent.

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12 mars 2021

AIMER L'AMOUR ?

 

Dans un joli petit ouvrage intitulé "Que veulent les femmes ?", Jackie Pigeaud, après avoir examiné quelques figures exceptionnelles de la tragédie grecque, conclut sobrement : "La femme aime aimer ; et il y a en elle comme une gravité sourde, admirable et redoutable. Et elle veut aller jusqu'au bout, pour le pire, pour le meilleur". Gravité de Clytemnestre qui attend son époux de retour de Troie, le salue pompeusement, puis ironiquement, avant de le massacrer. Haine totale et froide de Médée, qui tue ses enfants pour punir son mari volage. Mais aussi le sacrifice d'Alceste qui s'offre à la mort pour sauver son époux. Le pire et le meilleur, en effet. Dans toutes ces histoires, que ce soit d'envie, de jalousie, de haine et de vengeance, c'est d'amour qu'il s'agit, multiforme, exclusif, hors mesure.

"La femme aime aimer". Molière disait : "la grande passion des femmes est d'inspirer l'amour". Ce n'est pas tout à fait la même idée, car il est possible d'inspirer l'amour sans l'éprouver soi-même. C'est ce que fait la coquette, comme dans le Misanthrope. D'autres l'inspirent involontairement par une grâce innée, ou par la luminosité de toute leur personne. Mais aimer aimer c'est autre chose, c'est se tourner soi-même vers l'amour, en désirer les feux et les flammes, être prête à brûler, voire à se consumer. J'en vois un bel exemple dans cette admirable Suzette Gontard qui s'éprend de Hölderlin, d'un amour intense et impossible, dont elle vivra, dont elle mourra.

Le propre de la tragédie c'est de porter jusqu'à l'incandescence les passions ordinaires, dans un pathos qui évoque clairement la pathologie mais qui n'est que la mise en valeur de ce qui est habituellement dissimulé dans le secret du coeur. Il est rare qu'une mère, comme Médée, étouffe ses enfants mais rien de plus banal que de souhaiter la mort des proches, notamment des plus proches. Voyez les relations entre les frères, surtout dans l'enfance : envie, jalousie, rivalité, agressivité, haine enfin, toute la panoplie des sentiments asociaux, tous les ingrédients d'une féroce compétition pour l'amour des parents. Certains en restent là toute leur vie durant. D'autres apprennent à tempérer leur agressivité, à libérer des sentiments plus tendres. Peut-être que l'amour est essentiellement une réaction tardive à la haine, qui opèrerait une sorte de renversement du négatif au positif. La littérature et le cinéma nous présentent volontiers ce scénario : ces deux-là se haïssent et s'opposent, puis, allez comprendre pourquoi, les voilà qui convolent et ne se quittent plus.

Si la femme aime aimer, dirons-nous la même chose de l'homme ? Ce n'est pas sûr. A observer la vie des hommes les plus éminents nous voyons que la passion amoureuse, aussi violente soit-elle, ne renverse pas durablement une tout autre passion, de recherche, de science, de gloire, de pouvoir, de guerre. Voyez Louis XIV, grand amateur de dames, qui fut bien sûr l'amant empressé de plusieurs favorites, mais qui vers la quarantaine se range à un mariage quasi bourgeois, et surtout qui mit toute son énergie à régner, à gouverner, à bâtir, à réformer, à guerroyer, passion politique et militaire, ambition dévorante qui furent ses véritables intérêts.