LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

18 juillet 2019

BOUCLER LA BOUCLE : le savoir et la borne

 

Boucler la boucle c'est parcourir toutes les étapes d'un cursus nécessaire en ramassant autant que possible tous les éléments hétéroclites du conscient et de l'inconscient dans un savoir - voilà qui j'étais sans le savoir, voici qui je suis de le savoir.

Le patient s'adresse à l'analyste, et se confie, en fonction d'une conviction : l'autre est supposé savoir, et spécialement, savoir qui je suis. Illusion nécessaire et féconde qui favorise le transfert et la recherche, mais illusion cependant, qu'il faut dénouer à la fin. "Il n'en sait pas plus que moi - lui et moi sommes en égalité dans le savoir et dans l'ignorance". Et c'est une autre illusion, encore, de croire que l'on puisse tout démêler, expliquer, comprendre. Le processus devrait aller aussi loin que possible, jusqu'à rencontrer enfin la borne au delà de laquelle aucun savoir n'est possible.

Cette borne c'est d'un côté la limite naturelle de nos facultés de connaissance, de l'autre la nature propre du réel, extérieur à toute représentation possible.

Voici la borne : on ne peut remonter plus haut, l'origine est inaccessible, il faut se contenter d'une approximation, d'un chiffre symbolique désignant à la fois le connu et l'inconnu. Ce qui en garantira l'efficacité et la valeur c'est la reconnaissance, au deux sens du mot, que le sujet lui attribue. Il en va de même pour l'inconscient, duquel on peut bien tirer de vastes enseignements, mais qui se reconstitue à mesure qu'on le sonde, conservant par devers soi une épaisseur, une fluidité, une mobilité insondables. Après tant d'années de recherche, de perlaboration, d'analyse et de dialogue, il faut pour finir, pour ne pas finir, s'en remettre à ce puissant maître, qui comme le temps se nourrit de ses enfants, et génère des ruses, des images, des fantaisies toujours nouvelles. Assoupli et poreux, l'inconscient peut devenir l'allié, le daïmon poétique, l'instigateur inspiré, qui nous inspire...Le savoir, inconstestable mais borné, cède la place à la poésie. Après tant de sérieux, la vie, peut-être, apprend-elle à danser !

La boucle bouclée, que ferez-vous ? Quelques-uns peut-être vont refaire un tour, ou deux, ou beaucoup plus, "pour des milliers de kalpa" - c'est l'image bouddhique du samsâra, cercle vicieux de la répétiton. Si l'on répète encore c'est que le processus de connaissance est inachevé. Mais quand on a bouclé la boucle on commence tout autre chose : plus rien à prouver, plus rien à entreprendre, plus rien à chercher. Les Taoïstes appellent cela : non-pensée, non-agir. Ce qui ne qualifie nullement l'immobilité de la pierre, mais la disposition d'un esprit sans affaires. Dans l'ordre apparent des choses rien n'a changé, mais l'esprit, lui, s'est retrempé sans apparence dans le fleuve éternel de la vaste nature.

 

 

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16 juillet 2019

TERRIBLE LA PAROLE DU DIEU : pseudo-Héraclite

 

Je me prends à rêver. Imaginez que sous les fondements du temple d'Artemis à Ephèse on mette à jour une tablette de pierre avec l'inscription : ainos tou theou ainos, "terrible la parole du dieu" - n'en déduirait-on pas, dans l'enthousiasme, que c'est une citation d'Héraclite, perdue depuis des siècles et enfin retrouvée ? Pour plusieurs raisons : le lieu (c'est ici qu'Héraclite a offert son livre à la déesse), le contexte culturel (l'oracle de Delphes), l'intention philosophique, le style extrêmement ramassé, et surtout le jeu phonologique sur "ainos", d'abord comme adjectif (terrible) avec l'accent sur la seconde syllabe - puis comme nominatif (la parole, avec une nuance d'emphase : parole prophétique), l'accent sur la première syllable. C'est donc le même mot, et ce n'est pas le même : seul l'accent tonique fait la différence, induisant une signification différente.

Terrible (ainos) est la parole (ainos) du dieu (tou theou).

Ce jeu phonologique ne manquera pas d'évoquer, au lecteur d'Héraclite, le fameux fragment, tout à fait authentique celui-ci : le nom de l'arc (bios) est vie (bios), son oeuvre la mort. Là aussi seul le déplacement d'accent introduit la différence. L'arc, qui a le nom de la vie, est agent de mort, ce qui implique aussi, que la vie, qui porte le même nom que l'arc, est agent de mort. La vie donne la mort, inséparablement - et ici encore Montaigne nous le signifie merveilleusement : "nous mourons non de ce que nous sommes malades, mais de ce que nous sommes vivants". Vie et mort inséparablement, ou, pour l'écrire à la manière d'Héraclite : vie-mort, en un seul mort.

Rappelons que ainos (parole) donne ainigma (énigme). Originellement l'énigme est une parole que le dieu - Apollon principalement - adresse à l'homme venu le consulter. L'énigme c'est primitivement l'oracle. Or à l'époque archaïque Apollon est considéré comme un dieu hostile aux hommes, malveillant et trompeur. Il a le regard "oblique", de plus il agit à distance, ou à longue échéance - n'est-il pas l'archer, celui qui voit de loin et tue de loin ? "Le nom de l'arc est vie, son oeuvre mort" - n'est-ce pas aussi une caractérisation explicite d'Apollon ? Terrible est la parole du dieu qui soumet l'homme au devoir de déchiffrer une énigme pour laquelle il n'a nullement la clé - le chiffre. Ne nous étonnons pas si l'homme, induit en erreur, au lieu de trouver une solution à sa souffrance, sombre doublement dans l'errance.

Voilà un beau rêve d'un amoureux inconditionnel de l'Hellade antique, et cela jusqu'à fabriquer, de toutes pièces, des faux qui stimuleront peut-être l'esprit de quelque voyageur sentimental, épris de raretés archéologiques !

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15 juillet 2019

APOLOGIE du RETOUR : Lao-Tseu

 

   "L'homme ordinaire augmente tous les jours

   Le sage diminue tous les jours".

D'une certaine manière, contrairement à tous les poncifs en usage, il s'agit bien de décroître pour revenir à une sorte de disposition native, antérieure à toutes les idées, à tout vouloir d'être ou de paraître, consommant une manière très spéciale de désubjectivation, voire d'indifférence universelle. Une telle entreprise ne trouvera nulle part, dans ce monde, approbation ou compréhension, tant elle heurte le sens commun, prenant à rebrousse-poil toutes les valeurs admises. Elle ne peut être que singulière, radicalement. Par chance elle est si secrète, si intime, si inapparente que nul, du dehors, n'en perçoit le travail, et moins encore les effets. Au pire l'individu qui s'y livre passera-t-il pour un imbécile heureux, au mieux pour un orginal. Mais celui-là est bien le seul à savoir de quelle vérité il retourne.

Je trouve dans Groddeck une indication intéressante, lorsqu'il oppose résolument la personne à l'individu. La personne, c'est selon l'étymologie le masque, personnage de comédie ou de tragédie, acteur social, normé par la culture et le langage. L'individu serait l'originaire naturel, ou, selon sa terminologie, le ça, l'organisme somatopsychique antérieur au façonnage, et qui, en dépit des déformations ultérieures, continue obstinément d'agir selon sa logique propre. Les maladies résultent de la lutte entre les deux puissances, le naturel et l'acquis. La thérapie groddeckienne vise à libérer la puissance de l'individu en réduisant l'action pathogène du refoulement, qui structure le personnage.

On peut toujours, jusqu'à un certain point, s'adapter aux normes sociales, jouer son personnage, à condition que l'on dispose, par devers soi, de sa propre vérité singulière.

Cette vérité-là ne s'entrevoit qu'au terme d'un gigantesque détour qui consomme la boucle dans un mouvement rétrograde. Lao-Tseu l'indique en son verbe rocailleux : faire retour, contempler le retour, alors que la logique du monde est de s'extraire, d'ex-sister, d'aller par les sentes de gloire et de puissance. C'est là se perdre en croyant se gagner. L'écart va croissant entre l'être et le paraître. A la fin il ne reste qu'une baudruche sonore, pleine de vent et de rumeurs.

Mais pourquoi revenir ? Pour retrouver ce sujet virtuel ignorant de soi qui s'est perdu en cours de route, qui s'est aliéné au discours de l'autre, qui voulut se faire reconnaître au prix de son renoncement, qui entama une longue carrière de souffrance, mais qu'aujourd'hui, délesté de tout ce fatras étranger, je retrouve - ou plutôt je trouve puisqu'il n'a jamais pu s'affirmer de soi - le retrouvant, enfin, je me trouve : j'étais là et ne le savais pas, j'étais en gésine, présujet plutôt que sujet, et de le retrouver, de le reprendre, de le réactiver, me voici dans ma singularité indiscutable. Je puis dire comme Descartes, mais dans un sens très différent : je suis j'existe.

C'est la chance souvent méconnue de la vieillesse. Eh quoi, il faut bien qu'elle ait aussi quelque avantage, elle qui s'énonce ordinairement comme perte et dépérissement. Je me réjouis d'avoir pu atteindre cet âge canonique où le regard peut embrasser une vaste période, y décerner quelques lignes de force, y lire un certain ordre de croissance et de décroissance, suffisamment pour me déprendre de quelques illusions, et surtout pour ce grand voyage mental qui m'aura permis, au terme du grand retour, de boucler la boucle rétrograde - et là, à l'orée des choses, de regarder tourner le monde.

Le vieil homme assis sur le seuil de sa maison, pendant que tous s'agitent de droite et de gauche, regarde tranquillement la pente douce qui mène à la rivière. Dans la tiédeur du crépuscule quelques chevaux paissent en secouant leurs queues noires, des merles chantent, le soleil lentement s'abîme dans le sang d'Occident. La nuit, bientôt, égalisera toutes choses dans la profondeur.

 

 

08 juillet 2019

DISSOLUTION

 

Philosopher c'est mener le travail de dissolution jusqu'à l'extrême simplicité, à deux doigts du silence.

C'était le point d'arrivée de Pyrrhon. Après sa boucle gigantesque par les déserts d'Asie, retour à Elis, coïncidence du départ et de l'arrivée : dorénavant aucune boucle n'est plus nécessaire. 

En chemin il a tout expérimenté, tout essayé, tout laissé, tout oublié. 

Il lui suffit de se tenir à l'orée du monde, et du temps, auprès de la bouche fumante d'Hadès.

Lao-Tseu disait, peut-être plus justement : l'huis de la Femelle obscure.

Mais l'homme du commun n'entend rien à ces choses. Il est comme le vent, il s'époumone, tonne du torse, donne du biceps, il s'essouffle, il s'épuise. Il retourne à l'état zéro, puis recommence. Il ne tire aucun enseignement de ses exagérations et de ses chutes. Il ne voit pas que, tombant, il est au centre.

Ils veulent que l'on agisse, qu'on s'agite, qu'on augmente, qu'on s'enfle. Hé quoi, et jusqu'où ? C'est un délire, un tintamarre, une explosion ! Et au total qu'avons-nous ? 

Mais c'est à l'orée, où la déclinaison minimale écarte les lèvres de la déesse, dans l'huis de la Femelle obscure que naissent toutes les beautés de ce monde, nouvelleté et volupté. Il n'est savoir ou espoir qui vaille, au regard de cette chose-là, qui est vraiment la chose, bien antérieure à tout désir.

 

04 juillet 2019

QUI ES-TU ? - Bodidharma

 

Qui lirait attentivement les pages de ma rubrique "journal" en saurait sur moi à peu près autant que moi, c'est à dire : rien.

Demandez à quelqu'un : Qui es-tu ? C'est le mettre à la torture. Il pourra retourner la question pendant mille ans (mille kalpa diraient les maîtres du Chan) qu'il n'obtiendrait rien de plus qu'une solide migraine. Là- dessus l'animal, et déjà l'humble compagnon du logis, le chien-oreilles-dressées, le chat au regard oblique, ou l'âne si vous avez un âne, l'animal quel qu'il soit, il est ce qu'il est, sans jamais s'inquiéter d'un "qui". C'est le langage, par son insistance coupable à rechercher à tout verbe un sujet, qui nous précipite dans cette aporie insondable du qui.

L'empereur demande à Bodidharma : "qui es-tu ?". Bodidharma répond : "je ne sais pas".

Je ne sais pas, non parce que je serais idiot, mais parce que, sur ce point, aucun savoir n'est possible. Quoi que je puisse en dire je pourrais tout aussi bien dire le contraire : suis-je intelligent ? - mais souvent je me comporte comme un imbécile. Suis-je économe et cauteleux ? Voilà que, pour certaines affaires, je n'hésite pas à dilapider mon bien. Courageux ici, et lâche, et couard là bas. Et le reste à l'avenant. Je ne saisis rien que je ne puisse contester sur l'heure. Eh, qui suis-je donc à la fin ? Allez savoir !

Le langage crée la question, le langage diffère indéfiniment la réponse : on peut toujours parler, au total on ne dit rien. Words, words, words.

Cherchez une définition dans le dictionnaire, on vous balade de mots en mots, on tourne, on tourne, la chose n'y est pas, et n'y sera jamais.

Plutôt que de passer sa vie à tenter l'impossible on se détournera de la question, avec ce simple apophtegme : je ne sais pas. Encore aura-t-il fallu beaucoup de temps - des milliers de kalpa - pour accéder à cette évidence-là : l'éveil, la souveraine clarté de l'intelligence.

Souveraine parce qu'il n'y a rien au delà. Point d'arrivée qui dissout toutes les questions - fin du cycle - ouverture qui, abolissant tout chemin, offre tous les chemins.

Poluporos aporos eis ouden anthropos erchetai : plein de ressources, sans ressources pour rien, l'homma va. ou : plein de ressources, sans ressources l'homme va vers rien. (Clément Rosset au sujet de Sophocle)

Plein de ressources ou sans ressources ? A un certain niveau les contraires s'annulent. L'ignorance assumée est la fleur précieuse, le calice vide où danse la lumière du monde.


Du DANGER de l' ECRITURE : journal du 4 juillet 2019

 

Il y a du danger dans l'écriture. Ramassant, disposant les mots selon l'humeur et le caprice, expérimentant une liberté sans frein, grisé par les fantaisies de l'imagination, les ouvertures infinies de la langue, il arrive qu'on oublie que ce ne sont que des mots. De la même manière, le temps d'un concert, on flotte dans les parages de l'infini, on pressent des univers de beauté et de félicité - on oublie que ce ne sont que des sons. L'instant d'après, dégrisé, on se retrouve tout penaud dans l'ordinaire. Rien n'a changé, c'était un rêve délicieux, rien qu'un rêve.

L'écriture c'est ma rêverie matutinale, c'est le concert que j'organise pour ma récréation, et celle de mes lecteurs. Encore ce plaisir doit-il rester modeste, évitant l'enflure et la mégalomanie. S'il m'arrive de m'enfler comme une voile au vent, c'est assez rare mais cela m'arrive, mon daïmon aussitôt me précipite dans une humeur triste, égrénant mille motifs de m'abaisser et de me morigéner. Qui suis-je donc pour prétendre enseigner les hommes, délivrer des leçons de sagesse et me hisser sur le dos du dragon ? Cette humeur chagrine, calamiteuse et piteuse a du bon : leçon d'humilité.

Montaigne, invité à prendre en charge la mairie de Bordeaux, se présente devant l'aréopage des magistrats en énumérant complaisamment toutes ses insuffisances : sans mémoire, sans lustre, sans expérience, sans qualité particulière etc, bref, inapte à la fonction, mais par ailleurs non dépourvu de vouloir. Ce portrait tout en négatif est assez singulier pour un homme appelé à des hautes responsabilités. Mais on y lira aussi, sans doute, une piquante ironie, prenant à rebrousse-poil l'ordinaire complaisance à se flatter pour courir les postes de prestige. A malin, malin et demi !

Le rêve antique de la philosophie c'est de produire un texte - un corpus, un corps de doctrine - qui puisse saisir et exprimer l'essence des choses, la vérité dernière, l'ultime formule qui rende compte de l'ordre des phénomènes, qui rassemble la diversité dans l'unicité d'un savoir. Le dernier qui ait tenté cette prodigieuse synthèse fut Schopenhauer : le monde comme vouloir-vivre. Il y a là une merveilleuse illusion : c'est de croire que le mot dise la chose, même si on prend la précaution, comme fait Schopenhauer, de signaler que l'expression "vouloir-vivre" est la métaphore de quelque chose qui ne peut se dire ni se définir. Cette idée du vouloir-vivre est très féconde et éclairante, mais la promouvoir au titre de principe universel et absolu est manifestement illégitime. C'est là naïveté de philosophe.

Dès l'Antiquité Pyrrhon avait cassé le rêve doctrinal, ruiné à l'avance toute tentative de construction métaphysique. Il ne fut pas entendu. On ne pouvait se résoudre à la déroute de l'intelligence, on voulait de l'ordre et du sens. Et alors ? La philosophie est comme le Forum romain : une vaste plaine jonchée de colonnes brisées, d'arcs de triomphe morcelés, de murailles ébréchées. Fragments épars d'un rêve de maîtrise.

Ecrire, oui, écrire encore et encore. "Tant qu'il y aura du papier et de l'encre" disait Montaigne. Je suis de cet avis, moi aussi. Mais gardons-nous de l'illusion qui nous menace, quand nous écrivons, de nous prendre pour Dieu et de délivrer un message d'évangile. Ou d'imaginer qu'il soit possible, par l'ordre des mots, de serrer l'ordre des choses. Donc écrivons, décrivons, narrons le passage, suivons le fil. C'est encore un rêve. Mais celui-ci, libre, privé et délectable, n'inspirera, ne justifiera jamais la tyrannie.

 

 

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02 juillet 2019

PALEONTOLOGIE II : le temps immense

 

Et voici quelques prolongements philosophiques.

Je considère qu'il est de la première importance d'acquérir une vue large, qui embrasse l'histoire et la préhistoire, pour éviter, autant qu'il est possible, de ne juger des hommes et des choses que selon l'étroite perspective du présent, ou de quelques malheureuses décennies récentes. Il est navrant que sous couleur d'histoire on rabâche interminablement, dans nos lycées, les conflits militaires du XXème siècle, oubliant la modernité, le classicisme, le baroque, la Renaissance, le Moyen Age, l'Antiquité, qui ont formé, ou déformé, l'homme occidental, sans parler même des grandes civilisations d'Asie et des étonnantes cultures d'Amérique du Sud. On ne peut évidemment tout étudier, une vie entière n'y suffirait pas, mais on peut au moins dégager quelques traits saillants, faire apparaître des types, des figures signifiantes, des constantes et des différences. La philosophie y veille un peu mieux que d'autres disciplines, mais elle a aussi ses préjugés, ses petites manies, ses lectures sélectives, comme on voit à l'Université, qui pratique une forclusion fantastique de certains courants de pensée, comme celle des Sophistes, des Kuniques et autres troublions réputés infréquentables. Serait-il donc si difficile d'étudier la pensée hindoue, si foisonnante, et la chinoise, qui dépayse plus encore ? Au moins donnez le goût de lire, stimulez le désir, l'étudiant fera le reste selon ses capacités.

La préhistoire humaine s'étend sur près de deux cent mille ans. De cette gigantesque aventure nous ne savons à peu près rien. En exhibant des crânes et des fémurs, on comptabilisant les silex taillés, les pointes de flèche, les coquillages percés, nous entrevoyons un mode de vie, une organisation sociale, une économie de subsistance, un système d'échange qui forment bel et bien une culture, même si cette culture apparaît fort rudimentaire. Ces hommes avaient le même cerveau que le nôtre et pouvaient apprendre, transmettre, éduquer, discuter, chasser, cueillir, organiser. Faut-il préciser qu'ils devaient, sous peine de disparition immédiate, connaître parfaitement le milieu dans lequel ils vivaient, les plantes, les animaux, les terrains de chasse, toutes les particularités du territoire. Il faut en conséquence poser le principe qu'ils disposaient d'un langage pour organiser collectivement la chasse, la distribution des biens, la répartition des rôles, le jeu des relations sexuelles, la filiation, et bien sûr l'autorité.

Notre histoire à nous, celle des deux ou trois mille ans récents, ne représente guère que la dernière minute d'une longue journée, et nous prétendons juger de tout à la lumière d'une si faible bougie ! On dira : mais il ne reste rien du passé, du noélithique si brumeux, et du paléolithique, si obscur, si crépusculaire, moins encore ! Et quel est l'intérêt de déterrer ces ossements pathétiques, d'y appliquer le forceps en espérant les faire parler ?  - Mais quoi, répondrai-je, vous vous hypnotisez sur le présent, vous croyez qu'il est la vérité éternelle de l'homme, mais à peine le voit-on qu'il a disparu. Vous croyez disposer d'une mesure du vrai et du juste, mais cette mesure, à peine énoncée, est déjà renversée. Dans l'immensité de la durée chaque époque n'est qu'une étincelle, ou pour parler comme Montaigne, qu"une éloise (un éclair) dans le cours infini d'une nuit éternelle".

J'aime voir en grand. Dans le fondement de mon être je me sens le contemporain de l'homme des savanes, du chasseur-cueilleur paléolithique, du Sioux rêvant, à sa mort, du pays des chasses éternelles, du tailleur de silex, de cet infatigable marcheur, qui, parti d'Ethiopie, s'en alla vers les rives d'Arabie, et bien au delà encore...Peut-être cet homme-là avait-il, en dépit de la maladie, de l'insécurité et de la faim, les chances d'une âpre satisfaction dont nous n'avons, nous modernes et postmodernes, aucune idée.

01 juillet 2019

PALEONTOLOGIE : HOMO UN

 

Les paléontologues ont récemment exhibé quelques ossements qui dormaient depuis cent quatre vingt quinze mille ans dans les anfractuosités d'un désert d'Ethiopie. Après analyse il fallut se rendre à l'évidence : c'était bien un représentant de l'espèce Homo Sapiens, mieux encore, le plus ancien squelette Sapiens jamais découvert. Il fallait donc revoir toutes nos classifications : Homo Sapiens est apparu bien plus tôt, et donc notre espèce a vraisemblablement cohabité avec d'autres espèces Homo, comme Neanderthal, encore que la répartition géographique de ces groupes, et leurs pérégrinations, nous restent encore mal connues.

La paléontologie, comme l'architecture et l'histoire, dépendent du caprice du climat, des conditioins géologiques de conservation, du hasard des batailles : ici vous mettez à jour un charnier de trente cadavres affreusement mutilés, mais en excellent état de conservation, là une malheureuse dent, ou un fémur, un crâne perforé, et avec cela débrouillez vous ! Mais je suis très impressionné par les incroyables découvertes génétiques, biologiques, anatomiques dont la science est capable, qui établit les datations, et avec l'ADN vous retrace une généalogie vraisemblable, découvre les affections dont souffrait tel individu mort depuis cent mille ans ! Vraiment, la paléontologie va bientôt supplanter la police scientifique et la criminologie !

L'archéologie, qui bénéficie des mêmes capacités scientifiques et techniques, nous stupéfie plus encore : grâce au prélèvement d'ADN on connaît la filiation exacte de Toutankamon, ses pathologies, et avec un peu de chance, les conditions de sa mort. Bientôt on pourra retracer avec une grande précision la quasi totalité de l'histoire égyptienne.

Mais revenons à notre Homo Sapiens de cent quatre vingt cinq mille ans, que présentement on nomme Homo Un, jusqu'à nouvel ordre le tout premier de la série. Mais celui-là est bien né de parents, il faut donc remonter encore, mais jusqu'où ? Trouvera-t-on un jour l'individu princeps, surgi d'une mutation imprévisible, et qui se distinguerait de ses parents par quelque trait radicalement neuf ? Comme on aimerait assister à ces "scènes primitives" où la nature se met soudain à bricoler, à "décliner", à jouer au tric trac, brouillant les cartes, et innovant !

En tout cas, pour moi cette affaire me passionne : je voyage à travers les époques, j'imagine des décors inouis, des conditions de vie extraordinaires, des hommes luttant pour leur survie, rôdant en petites bandes à la poursuite du gibier, cueillant et chassant, débusquant des insectes dans les taillis pour assurer l'ordinaire, j'imagine des moeurs et des coutumes, et des croyances dont nous ne savons rien, que nous reconstruisons à partir des rares cultures aborigènes subsistantes. Un immense passé de milliers d'années, étrangement stable pour l'essentiel, juqu'à ce que certaines sociétés, plus nombreuses, se convertissent à l'agriculture, remplaçant le mode de vie nomade par la fixation à la terre. Et de là l'organisation du travail, la contrainte, et l'administration, et bientôt l'armée, les métaux, les premiers empires, les guerres de conquête.

On veut que cela fût un progrès. Mais quand les Américains voulurent fixer les Amérindiens à la terre et en faire des paysans, je doute que ces hommes du voyage et de la chasse y vissent un progrès !

28 juin 2019

LE TROU BLANC - troublant !

 

Nous ne pouvons comprendre les débuts de rien. L'origine à jamais est voilée - et volée, du même coup, à l'intellect, qui bute sur l'impossible. Scène primitive à tous les étages, scène sans spectateur, chambre obscure. Bien sûr cela fait fantasmer à l'infini, d'autant que ces constructions mentales tournent à vide, se nourrissent indéfiniment de leur échec. Cela fait des épopées héroïques (la quête du Graal, le voyage aux Enfers, la rose mystique etc), des romans, des autobioraphies, des poèmes, des  philosophies. On déchiffre, on interprète, on serre le mystère avec griffes et ongles, et au total on n'aura fait que gloser !

Le réel est comme l'eau : serrez les poings, vous n'aurez que des mains vides.

Quoi qu'on fasse il y a là un manque structurel, ou si l'on veut, un blanc dans le discours. Toute la question est de savoir ce que le sujet fera de ce blanc, qui est peut-être l'envers exact du soleil noir de la mélancolie. Peindre en noir c'est encore peindre, c'est à dire habiller, décorer, colorier. Ce noir du deuil est encore un cache, un trompe l'oeil. On se bloque sur l'affect de la perte, pour éviter la perte. La douleur obture la perception, qui ferait voir le blanc comme blanc : pure absence, trou blanc.

La plupart toutefois se précipite dans les fictions. Ainsi les héros d'Homère qui s'inventent des origines divines, l'un descendant de Zeus et l'autre d'Athéna, ou d'Héraklès. Il est vrai que ces derniers ne se lèveront pas pour protester ! Les hommes font délirer les dieux selon leurs convenances.

A l'autre bout de la chaîne nous avons ceci : nous ne pouvons comprendre la fin de rien. On voit que des êtres vivants périssent, que des astres s'éteignent ou se pulvérisent, on voit des effets, on suppose des causes, on explique, mais, comme dit Platon, nous ne savons pas ce qu'est la mort.

Un homme est là, couché, qui respire, qui parle, qui geint - une seconde plus tard c'est une dépouille. Ce phénomène-là, j'y pense souvent, et toujours le même étonnement me saisit. La mort est imparable, cela est vrai, et vérissime, mais impréparable aussi, car on peut bien préparer sa succession, mais le moment du mourir comment le préparerait-on ?

La mort c'est le radicalement Autre. Par rapport à cela, tout le reste, ce qu'on appelle la vie, est étrangement frappé de caducité. On se découvre mourant, même si l'échéance est lointaine. D'une certaine manière la durée est sans importance. Vivrait-on dix mille ans qu'il faudrait pourtant mourir.

Le réel de la mort est à nouveau un blanc, le même blanc qui présidait à l'inconnaissable de l'origine. Un blanc au début, un blanc à la fin, le même blanc. Entre les deux la courbe de l'illusion vitale, les fantaisies et facéties du désir, la souffrance et la jouissnce, courbe heureuse ou malheureuse, et le plus souvent les deux en une : nous appelons cela vivre, et il est bien vrai que c'est vivre. Mais dévivre tout aussi bien, si tout ce qui nous touche, nous séduit ou nous désespère, partage avec nous le destin de la finitude.

Ma foi ce n'est pas une raison pour se lamenter. Considérant les millénaires passés, les cultures qui se sont succédées dans l'histoire, les monuments, les tombeaux, les oeuves d'art innombrables, les pensées sublimes qui ont inspiré les hommes, mais aussi les saccages, les dévastations, la servitude et le malheur, je suis saisi d'une sorte de stupeur mêlée d'angoisse. Ainsi donc tout cela a existé ? Et tout ce battage, cette invraisemblable dépense d'énergie ne seraient rien d'autre que d'habillage, tentative désespérée de voiler le blanc, de le recouvrir des oripeaux de la puissance, du savoir et du pouvoir, de la beauté quelquefois, jeu d'apparences, jeu de dupes, si "tout à la fin il ne reste que le désert"(Haruki Murakami).

 

27 juin 2019

DEUX ENIGMES : LA VIE ET LA CONSCIENCE

 

Ce qui ne cesse de dérouter l'intelligence c'est le surgissement aléatoire, imprévisible, qui fait événement. L'intelligence est à l'aise dans ce qui est déjà là, que l'on peut soumettre à l'observation, ranger dans des catégories, expliquer par des lois. L'intelligence peut anticiper ce qui se répète, éventuellement inventer de nouvelles combinaisons avec de l'ancien, mais non prévoir la survenue d'un phénomène absolument nouveau. 

Des millions d'espèces différentes sont apparues au cours du temps : nous pouvons analyser, disséquer, comprendre les mécanismes chimiques, électriques à l'oeuvre dans cette prodigieuse inventivité vitale, mais comment comprendre que tel organisme surgisse soudain, qu'on ne peut ramener aux organismes antérieurs, et qui témoigne à son tour d'une inventivité confondante ? On sait décomposer le complexe pour le ramener aux éléments simples qui le constituent, mais on ne sait pas comment se fait l'émergence du complexe à partir du simple. Prenez quelques atomes nécessaires à la constitution d'un organisme, secouez le tout dans une fiole alchimique, vous n'aurez pas un corps vivant !

Comment de l'inorganique  est né de l'organique, mystère !

A l'inverse, quand une espèce disparaît on ne sait comment la ressusciter. J'ai entendu parler d'une équipe de chercheurs dont le projet est de faire revivre le mamouth de Sibérie. La chose est possible parce qu'il reste de l'ADN prélevé sur des cadavres et qu'à partir de là on pourrait inséminer une femelle éléphant. Cet exemple illustre notre propos : ce n'est pas une création de nouveauté, mais une regénération artificielle à partir d'éléments déjà donnés par la nature, conservés et réactualisés.

 "Il est plus de choses dans le ciel et la terre, Horatio

 Que n'en rêve toute votre philosophie".

Les deux grandes énigmes sont l'apparition de la vie et celle de la conscience. Encore ce terme de conscience prête-t-il à confusion : dans un sens très large elle est la perception que fait le vivant de sa position dans son environnement, d'où le déploiement et la rétractation, l'agression et le repli, toute une batterie de comportements adaptés. C'est l'autre face de l'énigme : sitôt qu'apparaît un organisme, aussi rudimentaire soit-il, il agit, il pâtit, il se développe ou se met en retrait, selon les circonstances, agissant en tout pour sa conservation et sa reproduction. Comment un composé rudimentaire d'oxygène et de carbone peut-il inventer des comportements complexes et adaptés par lesquels il assure une étonnante pérennité ?  Comment passe-t-on du plan simplement biologique au plan de la conduite efficace ? Chaque espèce invente son type dominant, avec des variables d'ajustement, et parfois des conduites résolument innovantes.

Si l'on tient absolument à doter l'espèce humaine d'une conscience particulière (pas forcément supérieure) j'y vois, sans doute après des millénaires de tâtonnements, l'apparition de la disposition réflexive, apparemment inconnue du règne animal, soit l'image de soi perçue dans la relation à l'autre - duplication nécessaire à un être né immature et dépendant, qui ne peut se passer du soutien du groupe, dans lequel il occupera une place déterminée. Ajoutez-y la naissance d'un langage, qui, outre la communication utilitaire, organise les savoirs, les techniques, les croyances et les valeurs. Au total vous aurez effectivement une nouvelle forme de conscience, inconnue de l'animal, et qui permet un développement à grande échelle.

La conscience réflexive et symbolique a donné à l'homme de fabuleux outils de domination, mais il est possible que d'un autre côté l'humanité y perde le rapport intime à une conscience plus ancienne, archétypale et instinctive qui, en chacun de nous, résonne comme la réminiscence d'un savoir oublié.

Voici l'histoire d'une tribu aborigène, totalement isolée, dont on peut penser qu'elle vit aujourd'hui comme il y a vingt-cinq mille ans. En une génération, ces chasseurs-cueilleurs du paléolithique, qui auraient pu vivre indéfiniment selon le mode traditionnel, au contact de l'extérieur quittent la forêt, et pour acheter des cigarettes et des smartphones acceptent de travailler comme ouvriers. Dans dix ans, avec l'extinction de la vieille génération, la vaste et profonde culture traditionnelle sera irrémédiablement détruite. - Ce qu'on gagne d'un côté on le perd de l'autre. C'est pourquoi il n'existe pas de progrès linéaire, mais des tâtonnements, des continuités et des ruptures. Mais ce qui est détruit est détruit.