LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl

25 mars 2019

Un MAITRE de LUCIDITE : BOUDDHA

 

Il y a bien des années j'avais découvert la pensée de Bouddha dans l'édition de Karl Jaspers "Les grands philosophes". Ce fut un éblouissement. Tout ce que je pressentais vaguement sans pouvoir me le formuler à moi-même, la mobilité universelle, l'impermanence, l'absence de tout point fixe, l'insubstantialité radicale, tout cela m'était pour ainsi dire offert, les fleurs de Bouddha, délicieuses et délectables. Et par je ne sais quelle subtile accointance ces fleurs inestimables venaient se mêler à cet autre bouquet du grand Jardinier d'Athènes, confondant leurs arômes, suscitant le désir irrépressible de la vie bonne.

Dans une philosophie je m'intéresse autant à la personnalité du créateur qu'à sa création, estimant qu'en somme l'oeuvre philosophique relève de la même nécessité intérieure qu'une oeuvre d'art, encore que les moyens d'expresson soient fort différents. Mais le philosophe original est d'abord un visionnaire : il voit et donne à voir quelque chose que nul n'a vu avant lui, et après lui ce qu'il a vu apparaît comme une évidence. Ce qui fait aussi que l'on finit par oublier le caractère innovant de ce qu'il a vu, qui passe bientôt pour une banalité.

On peut voir en Bouddha le fondateur d'une religion. Il est vrai qu'il a semble-t-il créé un ordre mendiant, avec ses règles et ses pratiques codifiées. Il voulait que son enseignement demeurât après sa mort aussi a-t-il estimé que seule une institution solide pouvait garantir la transmission et la durée. Dans l'Inde de son temps il n'existait aucun autre moyen : il fallait se couler dans le modèle des institutions religieuses si l'on voulait exercer une influence. On remarquera ici la différence entre la situation hindoue et grecque : en Grèce la pensée avait déjà gagné une autonomie suffisante pour se passer des modèles religieux. Epicure fonde un jardin, Bouddha une communauté. Même souci de transmission, autres continents, autres modèles.

Pour ma part je considère Bouddha comme un philosophe, assez indifférent à ce qu'on apelle le bouddhisme. Je veux bien que de ci de là des maîtres remarquables - surtout dans le Chan - aient réactivé périodiquement l'inspiration fondamentale, mais tout ce qui compte vraiment est parfaitement exprimé dans Bouddha, si l'on veut bien considérer les textes les plus anciens, en langue pâli, comme l'expression la moins travestie de sa pensée.

Tout y est dit avec la plus grande clarté : les Quatre vérités nobles de la souffrance, l'impermanence, la non-substantialité du moi, l'interdépendance, l'avidité, la répulsion, l'ignorance. Et cette idée, capitale, que c'est par la connaissance que l'on peut de libérer de la souffrance. C'est par là que Bouddha est bien un philosophe.

J'y reviens toujours, surtout aux heures sombres, quand je sens peser le couvercle fatal au-dessus de ma tête, constatant à chaque fois que ce ne sont pas forcément les pensées allègres qui rendent allègre, que la considération lucide de notre existence est finalement plus libératrice que les belles promesses, et qu'en somme, la vérité, qui est amère, fait plus de bien que les rêveries de bonheur.

Je retrouve ces fleurs sévères de l'amertume dans Lucrèce aussi, avec ce même paradoxe : voir le pire c'est encore la meilleure école de sagesse.

C'est dire aussi que j'exprimerai les plus grandes réserves quant à l'idée de nirvâna. Mais il faut rappeler sans cesse que nirvâna est un terme négatif qui signifie simplement : extinction. C'est l'extinction de l'avidité, de la répulsion et des passions négatives. Rien de plus. Tout ce qu'on dira de plus risque fort de réinjecter l'optimisme facile du bonheur, voire des espérances célestes post-mortem qui n'ont jamais trouvé de place dans la doctrine.

Bouddha est un maître de lucidité. C'est à ce titre qu'il mérite à jamais notre considération et notre respect.

 


22 mars 2019

Un NEANDERTHAL PHILOSOPHE

 

Haute gloire aux grands esprits qui sont la couronne de l'humanité ! Ils sont les quelques uns, les rares qui nous inspirent encore, par ces temps difficiles où l'on doute sérieusement de l'avenir, quand le présent s'obscurcit comme une nuée d'orage.

Ils étaient quelques uns qui avaient dessiné une certaine image de l'homme que nous avions intégrée comme une donnée fondamentale et irréversible, mais il est possible que de cela il ne reste plus rien dans les décennies qui viennent. Moi même je me représente de plus en plus comme un survivant des âges révolus, une sorte de Néanderthal philosophique, mélange baroque de sage et de fou, jeté par quelque diabolique puissance dans l'enfer des mégapoles, erratique et sauvage - tantôt, à la manière du philosophe de Rembrandt, isolé dans une pièce obscure, avec pour seule compagne la lumière céleste qui vient inonder mon front pensif. Ou encore, comme dans Albrecht Dürer, ange mélancolique contemplant tristement les divers objets de mesure étalés sur le sol, et qui ne mesurent rien si ce n'est l'écoulement fatal, irréversible du temps.

Les Anciens avaient intégré une certaine dose de mélancolie dans l'exercice même de la sagesse, quand ils ne soutenaient pas ouvertement que toute pensée géniale fût inspirée, voire générée par la mélancolie. La philosophie serait-elle essentiellement une connaissance mélancolique, oscillant entre l'exaltation et le désespoir, le ciel et les enfers, avant de trouver quelque terre aménageable pour y bâtir la demeure de l'éphémère ? Un petit jardin à l'orée de la ville, des salades et des oliviers, des amis choisis, parole libre, méditation et poésie.

La mélancolie c'est la conscience aiguë du temps, de la fuite des êtres et des choses, de l'universelle impermanence, qui accable et qui délivre. Tout passe, le plaisir et la jouissance, mais la douleur aussi. Ainsi vaut-il mieux ne s'attacher à rien, et dans l'attachement même préserver une certaine distance, par quoi on sauve sa liberté.

Dans un siècle qui ne rêve que de puissance, de performance et de maîtrise, il est doux d'écouter cette petite musique venue du fond des âges, qui nous enchante encore, musique de la libre disposition de soi, de la distance salvatrice, de la beauté précieuse de l'éphémère - clarté d'un savoir du pas-tout, de la limite, de la finitude, et du désir.

21 mars 2019

CROIRE ou SAVOIR ?

 

"Ne croyez que ce que vous expérimentez par vous-même". Cette recommandation de Bouddha je la fais mienne, je la mets en pratique dans ma pensée et dans ma conduite de la vie. Elle est excellente à tous égards, en ce qu'elle nous préserve des adhésions inconsidérées, des emballements, des opinions et des idéologies. Mais en poussant un peu le raisonnement j'en viens à considérer que l'expérimentation elle-même n'a pas pour fonction de fonder une croyance nouvelle (croire en ce qu'on exprimente) mais de ruiner toute croyance en substituant le savoir au croire. Quand on sait on cesse de croire.

Croire et savoir sont deux attitudes mentales différentes. Si je dis "je crois" c'est que je ne sais pas, je suppute, je me range sans garantie à une proposition qui n'est pas vérifiée, ou qui n'est pas vérifiable. Ce qui fait qu'on peut croire n'importe quoi, du moment qu'on y trouve quelque raison de se satisfaire. Aussi ne faut-il pas s'étonner, puisque la racine du croire est dans le désir, qu'il est fort difficile, voire impossible de contester une croyance, car il faudrait pour cela mener le sujet aux racines inconscientes de son croire. Il peut toujours refuser une telle entreprise, se dérober, esquiver, ou se fâcher au motif qu'on le tourmente injustement. J'en conclus qu'il est inutile de discuter avec les croyants, quelle que soit la nature de leur croyance.

Savoir nous délivre : voilà comment sont les choses, voilà comment elles apparaissent, voilà comment elles disparaissent. Voilà le mouvement universel, hors de nous et en nous. Par exemple j'observe le surgissement des sensations, leur évolution, leur passage, leur retour. Le savoir considère les faits, leur rapport, leur évolution. Le savoir apaise : considérer les choses avec équanimité ("l'âme égale" disait Lucrèce), et même, si possible, les choses pénibles ou effrayantes, sitôt qu'on ne redouble pas la douleur par la douleur inutile de la représentation ou de l'interprétation. Il en va de même des affects ordinaires, qu'on ne peut guère éviter, comme la douleur d'un deuil, mais dont on réduit la charge par la distanciation, ou par l'analyse des causes.

Le savoir le plus difficile, nous le savons depuis Bouddha, c'est l'énigme de la souffrance, pensée ici non comme douleur locale et passagère, mais comme insatisfaction originelle et chronique, comme marque universelle de la condition humaine. Pour s'en sortir on va croire en toutes sortes de chimères, inventer une âme immortelle, des dieux bienfaisants et malfaisants, des génies tutélaires ou des démons. Soit, mais alors, pour soigner la souffrance, celle de l'insatisfaction, on crée une nouvelle souffrance, la crainte des dieux, la culpabilité, le jugement et le châtiment, on ouvre toutes grandes les portes de l'asile d'aliénés. Etrange médecine qui exacerbe, éternise la douleur en prétendant la soigner.

Le savoir ramène les phénomènes à l'ordre universel de la nature, posant et vérifiant que toutes choses se déroulent sur le plan d'immanence, et nulle part ailleurs. Pour ma part, en plus de soixante dix ans, je n'ai jamais assisté à un phénomène surnaturel qui suspendrait l'ordre causal. Toute chose en ce monde est posée dans l'espace, le temps, la causalité - mettons, pour tenir compte de l'évolution des sciences, la probabilité plutôt que la causalité, plus ouverte. C'est ainsi que se fonde l'ordre du savoir.

Pour autant je n'idéalise pas le savoir, qui est historique, évolutif, toujours à amender et à compléter. Je n'ai pas la naïveté d'imaginer un achèvement à venir. Si le réel, dans sa profusion inépuisable excède le savoir de toutes parts, il n'en reste pas moins que c'est par le savoir que nous repoussons les monstres et que nous faisons briller un peu de lumière de par le monde.

20 mars 2019

Sur le DEFAUT de DIEU : Hölderlin

 

   "Il n'a besoin  ni d'armes ni de ruses

   Avant que l'aide le défaut de Dieu". (Vocation de poète)

En quoi le "défaut" de Dieu peut-il être une aide ? Défaut traduit Fehl, du verbe fehlen : échouer, manquer. On peut entendre le manque de Dieu, au sens subjectif : Dieu me manque - ou au sens objectif : manquement de Dieu, parce que Dieu s'est détourné. Hölderlin dira :" Lorsque Dieu détourna de l'homme son visage...". L'histoire de l'Occident c'est le détournement progressif du divin, que notre poète vit intensément dans sa chair, et auquel il s'efforce de répondre avec sincérité. Le manque n'est pas seulement l'expérience d'un déchirement intérieur, c'est aussi, et peut-être d'abord, le constat d'un retrait objectif, d'un détournement du divin lui-même, auquel répondra le détournement subjectif, selon la logique nécessaire d'un double détournement.

Je pense qu'il faut distinguer deux aspects dans la problématique du manque. Si je dis que Dieu me manque je mets l'accent sur Dieu, je me représente ce qui manque, ou celui qui manque. Je peux penser par exemple que Dieu était présent jusqu'ici, et que maintenant il ne l'est plus. Je vivrai dans la nostalgie de l'objet perdu. Je continue mentalement de me tenir au plus près de l'objet, j'y rêve, j'y pense, j'y souffre, et comme Ulysse au bord de la mer intraitable je verse des larmes amères au souvenir du bonheur défunt. Ou alors je m'efforce de construire des objets substitutifs auxquels je prêterai les vertus de l'objet perdu, de manière à éviter l'épreuve de la perte. C'est ainsi que se fait le jeu des idéaux, leur invention, leur obsolescence, leur disparition, leur renouvellement. Cette logique soutend l'histoire des idées et des civilisations.

Mais le manque, ou le défaut de Dieu, je peux l'entendre de manière infiniment plus radicale en portant l'attention sur le manque lui-même, considéré en soi et par soi : le manque comme déchirure dans le tissu de la représentation : ça manque - peu importe quoi si l'on y réfléchit avec sérieux - Dieu, si vous voulez, mais l'important ce n'est pas tant Dieu que le manque comme manque. Cette évidence du manque je ne parvenais pas à la saisir parce que j'étais prisonnier de pensées conventionnelles sur la nature de Dieu, mais voici que se révèle à moi l'inanité de ces projections, et me voici nu face à la nudité du réel. Je croyais penser Dieu et je n'ai fait que délirer à partir de mes besoins et désirs. Je m'étais construit un objet de fascination, de dévotion - me croyant fidèle je n'étais qu'idolâtre !

Hölderlin, dans la première version du poème avait écrit :

          "Il n'est pas besoin d'honneurs ou d'armes

          Tant que le dieu nous reste proche".

Il pensait encore en terme de présence, conventionnellement, se référant à l'Autre comme garant. La seconde version remplace la présence, ou la proximité, par le défaut. C'est un véritable retournement mental. A présent le défaut, le manque, est pensé comme rupture définitive, et cette rupture, paradoxalement, devient une aide, ou du moins, est appelée à devenir une aide.

Comment, ce qui est d'abord souffrance, douloir et deuil de la perte, peut-il devenir le principe actif de l'aide ? "Où est le péril/ Croît aussi ce qui sauve" dira-t-il plus tard dans "Patmos". Aide d'un genre très particulier qui conduit abruptement à l'aveuglante vérité du défaut, de la faille, de la faillite de toutes nos représentations, pour nous enjoindre, sans autre médiation, de nous retourner et de vivre tête nue sous le ciel. Je ne sais si Hölderlin lui-même a su parachever cette singulière mutation, mais il a indiqué pour longtemps le chemin abrupt, le seul valide, qui s'offre à l'homme occidental.

18 mars 2019

RIEN à TROUVER : éloge sophistique

 

Je voudrais revenir sur ma formulation précédente : il n'y a rien à trouver. Elle se situe clairement dans le sillage des Sophistes, mais aussi de Démocrite et de Pyrrhon.

Démocrite avait dit qu'il aimerait mieux trouver une relation causale certaine que d'être le roi des Perses. C'est que tout en cherchant une relation causale certaine il se découvre incapable d'en trouver. Et pourquoi cela ? Parce qu'il est impossible de savoir ce qu'est une chose en vérité, et partant ce que sont les relations entre les choses. "La vérité est dans l'abîme" - non qu'il existe effectivement un abîme - comment pourrions-nous même affirmer l'existence d'un abîme si nous n'avons aucun moyen de le connaître ou de le circonscrire - en réalité, l'abîme c'est le trou béant qui perfore tout ce qui se propose comme savoir. 

Renversant la sentence de Démocrite nous dirons : la vérité c'est l'abîme du savoir.

Dès le quatrième siècle avant notre ère, Démocrite avait posé les limites de la connaissance. L'homme construit des représentations (croyances, images, lois, théories) qu'il plaque sur le réel, mais du réel comme tel il ne peut se faire aucune idée adéquate.

Il ne peut le connaître en tant qu'il excède toute représentation. La seule chose que l'on puisse en penser c'est "il y a du réel". Idée nécessaire, mais parfaitement vide. Plus justement encore : idée qui vide de son contenu toute représentation. Le réel c'est le trou dans la représentation.

Comme dirait Gorgias  : cela - ce qu'il en est des choses en tant que telles - cela ne se peut ni penser, ni dire ni communiquer. Mais c'est une juste position que d'affirmer cette impossibilité et de la poser comme limite régulatrice. Dans tout discours nous mettrons à nu la faille par laquelle il se déqualifie. - Ce que faisaient remarquablement les Sophistes.

Pyrrhon disait : il n'y a que de l'apparaître (phainesthai). Il est vain de chercher au de là. Nous ne trouverons jamais ni Etre ni Fondement. N'en concluons pas que rien n'existe, mais que ce qui existe existe comme apparaître, sur le mode universel de l'apparaître. Or tout apparaître est mouvant, inconsistant, éphémère, emporté dans le grand fleuve d'Héraclite. D'où la ruine de toute présomption de savoir. Ce qu'il proposera c'est un désaisissement, une suspension de toute adhérence ou adhésion. Nos représentations ne disent ni vrai ni faux, ni les deux à la fois, elles sont indécidables. Elles ne disent rien sur les choses et ne parlent que de nous, de nos affects. La conséquence, c'est qu'il n'y a rien à chercher et rien à trouver. Que chacun, en l'absence de référence, peut décider souverainement de soi.

Et que restera-t-il ? L'apparence, l'apparition, l'apparaître, selon l'ordre du temps : "Le temps (aïon) est un enfant qui joue aux osselets, royauté d'un enfant".


17 mars 2019

TRIPTIQUE DOMINICAL

 

Parodiant le Triptique de Gorgias je pourrais dire :

 

Il n'y a rien à trouver

Si même il y avait quelque chose à trouver on ne pourrait le connaître

Si même on pouvait le connaître on ne pourrait le communiquer.

 

Voilà une belle pensée pour une vesprée dominicale !

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15 mars 2019

Du LANGAGE hors NATURE : les Sophistes

 

Les Sophistes grecs, si mal nommés, si mal compris, avaient déjà fait une découverte majeure, dont aujourd'hui encore nous ne mesurons pas tous les effets : nomos s'oppose à phusis, nomos n'est pas contenu dans phusis. Entendons : la coutume, la règle, la loi (nomos) sont d'un autre ordre que les faits naturels (phusis). Platon voulait que la justice comme norme de la conduite individuelle s'inscrive dans la justice de la cité, qui elle même se rangerait à la justice du cosmos. Double inclusion. Aristote soutiendra que l'homme est naturellement social (zoon politikon), que la cité est une émanation de la nature. Mais ce que découvrent, à l'inverse, les Sophistes, c'est la rupture entre les deux ordres : il n'existe pas de cité naturelle, toute cité est le fruit d'une convention, ou l'effet de la force, ou les deux associées lorsqu'un pouvoir s'édifie par la force et édicte la loi. La nature ne donne pas de loi, elle est un régime silencieux de forces qui s'affrontent à l'infini, et dont on ne peut corriger les excès que par l'instauration d'un ordre conventionnel.

La conséquence immédiate, immédiatement visible, c'est que l'ordre social n'a rien de sacré, ne se justifiant ni de la nature (d'une idée de la nature comme norme du bien et du vrai) ni de la théologie. On remarquera que les Sophistes sont peut-être les premiers athées conséquents, même s'ils avancent masqués derrière des argumentations spécieuses et controuvées. Ils ne déclarent pas que les dieux n'existent pas, mais se demandent publiquement s'ils existent, formulation prudente qui ne trompe personne.

Le plus radical fut semble-t-il Gorgias, qui établit trois points fondamentaux :

rien n'existe

s'il existe quelque chose, ce quelque chose ne peut être appréhendé par l'homme

même s'il est appréhendé il ne peut être énoncé ni expliqué à autrui (Sextus Empiricus)

"ouden esti" : on traduit "rien n'existe", mais il me semble qu'il faut entendre : rien n'a la qualité d'être. L'être est une invention de philosophes, un mot creux, à quoi ne correspond rien, s'il est notoire qu'il n'existe que des processus mouvants, des forces multiples qu'aucun terme synthétique ne peut saisir ou exprimer. "Branloire pérenne".

C'est le sens de la deuxième phrase : ce réel ondoyant et divers échappe à toute prise - et donc on ne peut (troisième phrase) ni le dire ni l'expliquer. 

La fonction du langage, en conséquence, ne peut être de connaître adéquatement les choses. La nature ne peut fournir de norme. Et la religion pas davantage.

Le langage humain, hors de tout fondement naturel ou métaphysique, jouit ainsi d'un statut d'autonomie qui le rend maniable à tous usages, les pires et les meilleurs. Car il manquera toujours le fondement, et l'on devra se rabattre sur la convention, et dans le même temps, on découvre dans le langage même une extraordinaire capacité de combinaison, de métaphorisation, de création (poiesis) : les Sophistes seront, parmi les meilleurs d'ente eux, de grands éducateurs et de grands poètes de la langue.

On conçoit qu'ils aient provoqué la haine, le refus, le dénigrement. Depuis Platon il est de bon ton de les traîner dans la boue de l'infamie. Mauvaise réputation justifiée : comment pourrait-on supporter des lascars qui ouvrent la boîte de Pandore et laissent se répandre le soupçon philosophique de par le vaste monde ?

14 mars 2019

Du RAPPORT au LANGAGE

 

La question me taraude depuis plusieurs jours, jusqu'à ce qu'enfin je parvienne à la formuler correctement - ce qui est la condition première de toute entreprise de pensée.

A quoi se rapporte un sujet humain s'il est évident que pour vivre et penser il lui faille de toute nécessité se rapporter à quelque chose, ou à quelqu'un ? Celui qui prétendrait se couper radicalement de toute référence, ou qui se verrait isolé très longtemps, sombrerait dans la folie. Dans l'extrème solitude il faut encore un livre, ou l'image d'un homme vivant, pour maintenir en soi le système symbolique.

Donc, pour le sujet humain, c'est une nécessité vitale de se rapporter au langage. Le langage assure évidemment la communication, mais plus encore : il structure la psyché, organise la pensée, définit les affects, fait parler le corps. Nous sommes parlés avant que de parler, mais cela nous ne le voyons pas : spontanément nous nous croyons un sujet souverain, maître de ses pensées et de ses affects, nous avons bien du mal à nous représenter la prégnance universelle du langage.

De là découle un danger majeur : le mot se substitue à la chose, mieux encore il donne naissance à des "choses" qui n'existent pas, ou plutôt qui n'existent que dans la langue, sans qu'y corresponde une quelconque réalité extérieure ou objective. Mais le plus étonnant c'est que les hommes puissent y croire dur comme fer, et sans la moindre preuve, sans la moindre confirmation, tenir ces idées ou ces croyances pour indubitables. En toute rigueur on fait consister des mots, leur conférant un statut de réalité, et souvent plus réelle que la réalité. On confond le réel et le symbolique, on réifie l'idée : au sens strict on idolâtre. De là s'originent les persécutions, tant religieuses qu'idéologiques.

Ce qui démontre que les croyances ont aussi un versant politique : les pouvoirs se renforcent, se légitiment par l'imposition des croyances. Voyez les théocraties, la monarchie de droit divin, les idéolologies totalitaires.

La réflexion critique nous fait voir que ce ne sont que des mots, rien que des mots. On s'est éventré à qui mieux mieux pour des versets de l'Evangile, sans voir qu'on n'agitait que du vent. Et ce Dieu qui justifiait tant de crimes, qu'est-il donc si ce n'est un mot, ou si l'on veut, un objet culturel, "bibelot aboli d'inanité sonore" ?

On voit aussi que les mots ne sont pas égaux, que certains font couler le sang, d'autres font fleurir les roses dans le jardin du coeur.

Quoi qu'il en soit, il faut travailler à une juste représentation de la nature du langage, de sa fonction, de ses pouvoirs et de ses limites. Le langage ne peut former système, ne peut contenir, embrasser la totalité - il ne peut faire autrement que de nommer des aspects limités, des points de vue multiples, mouvants, toujours imparfaits. En fait le langage n'existe pas, il n'existe que des langues, et chacune est porteuse d'une vision du monde particulière. Cela devrait nous inciter à la prudence et à la tolérance.

L'essentiel, à mon sens, est de distinguer radicalement le symbolique du réel. Le réel n'est pas dans le symbolique, les choses ne sont pas dans les mots. Ce qui signifie que le symbolique est déchiré de sa nature, troué, et que le réel est ailleurs, en deçà ou au delà. Quand je dis, il y a ce que je dis, et ce que je ne dis pas ; de toutes manières je ne peux Tout dire, ça fuit, ça s'échappe, çà coule entre les mailles, il y a toujours un reste, et quand je veux saisir ce reste je produis involontairement un autre reste. Cela, tout écrivain sérieux le sait parce qu'il le vit, condamné à rater par quelque côté tout ce qu'il dit.

D'où enfin une toute autre définition de la "sagesse", nullement cette prétention un peu sotte de s'assurer de soi dans la totalité close d'un système, mais un joyeux débridage, la multiplicité et le vagabondage, la porosité et la circulation des registres.

Se rapporter au langage, certes, on ne peut faire autrement, mais sans sectarisme, sans idolâtrie, avec ce savoir précieux de la faille, qui nous délivre.

13 mars 2019

CROQUIS de COLLIOURE : poèmes

 

                         CROQUIS de COLLIOURE

 

                                      OUVERTURE

 

 

 

           En 1905 le destin réunit à Collioure plusieurs peintres célèbres qui, en quelques mois, réalisèrent une quarantaire de tableaux illuminés, célébrant l'exceptionnelle beauté du lieu. On les appela les Fauves.

           En 2014 un hasard capiteux me fit découvrir chez un bouquiniste, sis dans la Carrer San Vincens, une suite d'eaux-fortes d'un poète inconnu, lequel avait même négligé d' y apposer sa signature.

           C'est ce poète oublié que je me suis proposé d'exhumer, et ses croquis extravagants, offerts ici en exclusivité aux amis du Jardin.

 

 

                                 CROQUIS de COLLIOURE

 

 

 

                                  I

 

 

                     Brisures blanches, tournoyantes

                     Sur le roc. La lumière  

                     Eclate et se déverse 

                     Dévore la ville. 

 

                     Ici tout danse

                     Tout s'émerveille

                     Et la mort même

                     Semble facile.  

 

                     Un jour encore, une heure, ô Muse 

                     Accorde moi le sursis salvateur

                     Le poème inédit, la faveur de l'éclair 

                     Avant la grande nuit.

 

 

                                          II       

 

                     

                        Le mauve et le fauve 

                        Entrelacent de leurs bras

                        Lourds de raisin brut 

                        Tels Dionysos en rut

                        Ciel et faune, et la mer jaune.

 

                                         

                                           III

 

                          Rouge la maison

                          Ecarquille la fenêtre

                          Blanche à la lumière

                          Fauve qui irise l'or   

                          Des reflets dansants sur l'eau.

 

 

                                            IV

 

                           De nulle part - surgie

                           Comme un rêve coupant la nuit 

                           Elle trace dans l'air une ellypse

                           Clé de sol, clé-mystère 

                           - Vire d'une aile légère sur la mer,

                           Et fuit.

 

 

                                                V   

 

                             Les oiseaux du soir

                             Entre les palmiers zigzaguent

                             A coups de pinceau,

                             Qu'ils barbouillent de vif rouge 

                             La nuit plate, qu'elle danse!

 

 

                                                 VI  

 

                              Sous le château vieux

                              Piqueté de branches sèches

                              Le golfe, le golfe 

                              O mon âme - s'illumine

                              De radieuse immensité!

 

 

                                                  VII

 

                               Je ne cherche plus à savoir

                               Je m'abreuve de lumière

                               A la terrasse au bord de mer

                               Ma pipe est comme un encensoir

                               Qui exauce le feu du soir. 

 

 

                                                  VIII

 

                        Collines brumeuses, vignobles et châteaux

                        Semblent rêver sous le soleil d'automne

                        Un songe antique et persistant

                        Ambivalent comme sont tous les songes

                        A croire que le temps s'est arrêté 

                        Depuis longtemps, depuis que l'homme est homme 

                        Et que les dieux ont quitté notre terre.

                        Tout est calme et pensif, tout semble méditer

                        Et même la lumière semble hésiter     

                        Au bord d'un précipice immémorial

                        Entre veille et sommeil. Collioure ma belle

                        Tu m'offres sous les feux vacillants de l'automne

                        Ce qu'en vain j'ai cherché dans l'art et la pensée.

                        Ulysse ne reviendra jamais ! L'exil

                        Plus fort que la nostalgie même

                        Attache l'homme errant aux hasards de l'errance

                        Loin des bosquets de la terre natale.

 

 

                                           IX

 

                             

                              Rocs déchiquetés

                              La mer consume la terre

                              Allons camarade !

                              Laisse doucement glisser

                              Ta barque à la désirade !

 

 

                                             X  

 

                             

                               Sur les feuilles la pluie

                               Pianote l'air immémorial

                               "Il était une fois

                               C'était l'unique fois..."

                               Depuis ne battent plus

                                      Que les doigts de la pluie.

 

 

                                              XI

 

                               

                                Tu veux faire voir la lumière,

                                Brise le vers !

                                Jeu de pépites

                                Feux errants, irradiants.

 

 

                                               

                                            XII

 

                               

                                Vieil homme au bord de la mer.

                                Il a fermé son livre, il se laisse rêver.

                                Du fond de son rêve antique et nostalgique 

                                Monte la Forme Belle

                                Plus belle que toute forme belle, 

                                Est-ce la vie, la vie belle qui t'appelle

                                Ou ce plus que la vie qui emporte la vie?

 

 

                                                     

                                                XIII

 

                                 

                                 Baigneuses nues

                                 Bras et jambes font la roue 

                                 Corolles violacées

                                 Et pistil blanc.

 

 

                                             XIV

 

                                   

                                  Vagues

                                  Et cela brasse, et remue, et remugle

                                  Muffle taurin

                                  Barques tressaillent sur leurs flancs

                                  Et cela craque de babord, de tribord  

                                  Haut le coeur, haut le corps

                                  C'est la vie paraît-il, la vie qui va

                                  Bientôt la nuit t'emportera. 

 

 

                                             

                                                   XV

 

 

                                   

                                   Ce que tend une main

                                   L'autre le reprend

                                   Mais c'est la même main.

 

                                   Tes bras fermés au dessus de ta tête

                                   Dessinent la fatale roue

                                   Où le temps volatil est piégé comme un rat

                                   Qui s'acharne à courir et qui n'avance pas.    

 

 

                                                 

                                                XVI

 

                                   

                                   Visage

                                   - Et ton oeil immensément ouvert

                                   Conque marine où je nais, où je vis, où je meurs

                                   Oeil-univers.

 

 

                                                 

                                               XVII

 

                                                     

 

                                    Anse de félicité ! Entre bourg et château

                                    La mer étale ses soieries.

 

                                    Garde, coeur pensif, coeur falot

                                    Mémoire de la féérie.

 

                                    Le temps réel du souvenir  

                                    C'est l'avenir.

 

 

                                                                                                                     

                                                                                                                     Collioure, septembre 2014

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11 mars 2019

UN BIEN IMPERISSABLE ? - Spinoza

 

"Je résolus enfin de chercher s'il existait quelque objet qui fût un bien véritable, capable de se communiquer, et par quoi l'âme, renonçant à tout autre, pût être affectée uniquement, un bien dont la découverte et la possession eussent pour fruit une éternité de joie continue et souveraine".  C'est dans ces termes que Spinoza définit son projet philosophique, aprés avoir expérimenté la déception que procurent les supposés biens qui excitent ordinairement la convoitise, comme les plaisirs des sens, la richesse et la renommée.

Un bien qui soit véritable et non frelaté, qui se puisse communiquer, qui détourne des autres biens, et qui assure "une éternité de joie continue et souveraine". Voilà qui m'interroge : n'est-ce pas là rechercher l'impossible ? N'est-ce pas se condamner, dès le début, à un échec, d'autant plus douloureux encore que le désir est fort, la démarche exclusive ?

La formulation elle-même invite à convoquer la tradition religieuse pour laquelle seul Dieu est vrai, éternel, source unique de la plus haute joie. Mais on peut y voir aussi un écho de la philosophie antique : le philosophe est invité à se détourner des faux biens pour se consacrer à la recherche du Souverain Bien, même si par ailleurs les écoles divergent sur la définition de ce Souverain Bien. Mais peut-être faut-il se dégager de ces références, supposer que la formulation classique dissimule un projet tout différent, que les termes utilisés sont des approximations, voire des masques métaphoriques. Le discours traditionnel doit être réinterprété.

Je remarque d'abord que dans le cours ordinaire de la vie il n'existe aucune satisfaction continue, et qu'il n'existe aucun moyen, hormis la chute définitive dans le délire de l"imbécile heureux", de s'assurer d'une telle satisfaction. Même le fameux Souverain Bien des philosophes relève du voeux pieux, ou de la menterie. Ce que nous expérimentons c'est la variation des conditions et des humeurs, des hauts et des bas, des succès et des échecs, et je ne vois pas comment il en pourrait aller autrement. Même le simple bonheur humain semble se dérober à la prise.

Il faut en conclure que ce bien dont parle Spinoza se situe à un tout autre niveau : peut-être faut-il penser qu'il puisse exister en même temps que l'incertitude et la variation notées plus haut, comme si l'esprit pouvait se rapporter à la pensée du bien véritable alors même qu'il est affecté, comme pour tout un chacun, par les aléas du monde et de la psyché. Le bien véritable ne sauve ni ne libère des affects, mais il se maintiendrait comme un ciel serein au dessus des flots.

On sait que pour Spinoza l'accès à la joie se fait par la connaissance de Dieu comme Nature : deus sive natura. L'esprit est invité à renaître dans un processus de reconnaisssance de soi dans la connaissance de la nature éternelle. C'est la connaissance du "troisième genre" où les choses sont connues sous les espèces de l'éternité.

A l'identité empirique prise dans les réseaux des causes et des effets, affectée de mille manières selon l'ordre des causalités, s'opposerait une identité autre, par laquelle le sujet pensant se comprendrait comme une nécessité incluse dans la nécessité universelle, par où il peut affirmer : "nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels" - éternels et non immortels, ce qui serait une regrettable confusion. En tant que mode fini l'homme naît et meurt, mais par sa pensée il se rapporte consciemment à la nature éternelle, et par là il peut vivre la plus haute joie.

Une petite confession personnelle pour finir - car enfin pourquoi la philosophie si ce n'est pour expérimenter librement et dûment - il m'arrive de penser ainsi, comme Spinoza nous y invite. Mais je ne puis m'y maintenir bien longtemps. C'est trop demander, et trop faire confiance à la pensée, selon moi. Quelquefois c'est l'émotion, et l'émotion esthétique au premier chef, qui me semble ouvrir les portes d'un monde immense, éternel et insondable. Alors ce n'est pas dans le plein d'une intuition totale que j'entrevois le réel, mais tout au contraire dans cette béance ouverte dans le moi, trou du réel, par où filtre une étrange lumière.