Qui lirait attentivement les pages de ma rubrique "journal" en saurait sur moi à peu près autant que moi, c'est à dire : rien.

Demandez à quelqu'un : Qui es-tu ? C'est le mettre à la torture. Il pourra retourner la question pendant mille ans (mille kalpa diraient les maîtres du Chan) qu'il n'obtiendrait rien de plus qu'une solide migraine. Là- dessus l'animal, et déjà l'humble compagnon du logis, le chien-oreilles-dressées, le chat au regard oblique, ou l'âne si vous avez un âne, l'animal quel qu'il soit, il est ce qu'il est, sans jamais s'inquiéter d'un "qui". C'est le langage, par son insistance coupable à rechercher à tout verbe un sujet, qui nous précipite dans cette aporie insondable du qui.

L'empereur demande à Bodidharma : "qui es-tu ?". Bodidharma répond : "je ne sais pas".

Je ne sais pas, non parce que je serais idiot, mais parce que, sur ce point, aucun savoir n'est possible. Quoi que je puisse en dire je pourrais tout aussi bien dire le contraire : suis-je intelligent ? - mais souvent je me comporte comme un imbécile. Suis-je économe et cauteleux ? Voilà que, pour certaines affaires, je n'hésite pas à dilapider mon bien. Courageux ici, et lâche, et couard là bas. Et le reste à l'avenant. Je ne saisis rien que je ne puisse contester sur l'heure. Eh, qui suis-je donc à la fin ? Allez savoir !

Le langage crée la question, le langage diffère indéfiniment la réponse : on peut toujours parler, au total on ne dit rien. Words, words, words.

Cherchez une définition dans le dictionnaire, on vous balade de mots en mots, on tourne, on tourne, la chose n'y est pas, et n'y sera jamais.

Plutôt que de passer sa vie à tenter l'impossible on se détournera de la question, avec ce simple apophtegme : je ne sais pas. Encore aura-t-il fallu beaucoup de temps - des milliers de kalpa - pour accéder à cette évidence-là : l'éveil, la souveraine clarté de l'intelligence.

Souveraine parce qu'il n'y a rien au delà. Point d'arrivée qui dissout toutes les questions - fin du cycle - ouverture qui, abolissant tout chemin, offre tous les chemins.

Poluporos aporos eis ouden anthropos erchetai : plein de ressources, sans ressources pour rien, l'homma va. ou : plein de ressources, sans ressources l'homme va vers rien. (Clément Rosset au sujet de Sophocle)

Plein de ressources ou sans ressources ? A un certain niveau les contraires s'annulent. L'ignorance assumée est la fleur précieuse, le calice vide où danse la lumière du monde.