Hölderlin écrit :

"Mais poétiquement

L'homme habite sur cette terre".

 

Que signifie habiter ? Dans " habiter" résonne encore discrètement "habere" - avoir. Habiter c'est avoir sa demeure - ici, avoir sa demeure sur cette terre. Mais la terre ne va pas sans le ciel, ni la mer, trinité fondatrice. Habiter en poète c'est avoir relation aux éléments, au sec et à l'humide, au clair et à l'obscur, au masculin et au féminin, au visible et à l'invisible. Tout ce qui existe, qui vit et meurt, tout cela compose un monde, le monde poétique.

Il est vrai que l'on peut tout ignorer de la poésie, et de ce que pourrait être une vie poétique. Bien des choses sont répugnantes, grossières, violentes. Tout cela le poète le sait, il n'est pas dupe, il n'est pas un ange tombé des cieux. Il connaît en lui-même toutes les passions humaines, il les partage parfois, et parfois pire que les autres. 

Habiter en poète signifie peut-être être habité par la nécessité impérieuse de la langue, seconde demeure, après la terre, et aussi nécessaire et digne qu'elle. D'un certain côté la terre est suffisante, elle qui donne le pain et le vin. D'un autre, elle ne l'est nullement, car le pain et le vin supposent le partage, ne deviennent ce qu'ils sont vraiment pour les hommes que par le jeu réglé de la parole. Habiter poétiquement, c'est avoir souci de la communauté, lui offrir la médiation d'une langue juste et vraie pour fonder la demeure.

"Ce qui demeure, les poètes le fondent" écrit encore Hölderlin. C'est dans les poèmes que le jeune enfant apprend ce qu'il sent, ce qu'il pense, ce qu'il craint et espère. Tout ce monde intérieur, confus et nébuleux, impressions passagères, émois obscurs, pressentiments, promesses informulées, c'est par la médiation du poème qu'ils trouveront leur forme et leur statut, surgissant de l'obscur à la clarté du dire. Le poète est ce médiateur par qui s'organise une pensée, se forme un esprit, se modèle une sensibilité. Mais cela on l'oublie trop vite, dans le temps même où l'on repousse l'enfance dans les limbes. Parfois, à l'adolescence, un nouveau désir voit le jour, et l'on se met à composer soi-même, désireux d'ordonner l'insupportable chaos. Puis à nouveau, on oublie, et le plus souvent pour toujours.

Il en est quelques uns qui n'oublient pas, travaillés par une impérieuse et incompréhensible nécessité intérieure, eux qui portent en eux le chaos, et le désir de l'étoile. Ceux-là vivent de leur insatisfaction, de leur colère parfois, de leur dégoût, de leur incorrigible exigence de vrai. Ils ne se satisfont pas des chimères exhibées par le monde, des vaines espérances. Ils veulent le vrai, et le beau, aujourd'hui, sans délai. Ils opposent à la vulgarité, à la bassesse, à la sottise, leur courageuse outrance, car c'est toujours outrance, aux yeux du monde, que de vouloir le vrai et le beau. Ils composent, ils ne peuvent faire autrement, c'est leur démon personnel et fatal, leur folie privée, leur obsession infinie. Le monde, qui feint de les saluer, superbement les ignore. Mais ça n'a guère d'importance. Au final, c'est bien le poète qui a raison.