Il y a du danger dans l'écriture. Ramassant, disposant les mots selon l'humeur et le caprice, expérimentant une liberté sans frein, grisé par les fantaisies de l'imagination, les ouvertures infinies de la langue, il arrive qu'on oublie que ce ne sont que des mots. De la même manière, le temps d'un concert, on flotte dans les parages de l'infini, on pressent des univers de beauté et de félicité - on oublie que ce ne sont que des sons. L'instant d'après, dégrisé, on se retrouve tout penaud dans l'ordinaire. Rien n'a changé, c'était un rêve délicieux, rien qu'un rêve.

L'écriture c'est ma rêverie matutinale, c'est le concert que j'organise pour ma récréation, et celle de mes lecteurs. Encore ce plaisir doit-il rester modeste, évitant l'enflure et la mégalomanie. S'il m'arrive de m'enfler comme une voile au vent, c'est assez rare mais cela m'arrive, mon daïmon aussitôt me précipite dans une humeur triste, égrénant mille motifs de m'abaisser et de me morigéner. Qui suis-je donc pour prétendre enseigner les hommes, délivrer des leçons de sagesse et me hisser sur le dos du dragon ? Cette humeur chagrine, calamiteuse et piteuse a du bon : leçon d'humilité.

Montaigne, invité à prendre en charge la mairie de Bordeaux, se présente devant l'aréopage des magistrats en énumérant complaisamment toutes ses insuffisances : sans mémoire, sans lustre, sans expérience, sans qualité particulière etc, bref, inapte à la fonction, mais par ailleurs non dépourvu de vouloir. Ce portrait tout en négatif est assez singulier pour un homme appelé à des hautes responsabilités. Mais on y lira aussi, sans doute, une piquante ironie, prenant à rebrousse-poil l'ordinaire complaisance à se flatter pour courir les postes de prestige. A malin, malin et demi !

Le rêve antique de la philosophie c'est de produire un texte - un corpus, un corps de doctrine - qui puisse saisir et exprimer l'essence des choses, la vérité dernière, l'ultime formule qui rende compte de l'ordre des phénomènes, qui rassemble la diversité dans l'unicité d'un savoir. Le dernier qui ait tenté cette prodigieuse synthèse fut Schopenhauer : le monde comme vouloir-vivre. Il y a là une merveilleuse illusion : c'est de croire que le mot dise la chose, même si on prend la précaution, comme fait Schopenhauer, de signaler que l'expression "vouloir-vivre" est la métaphore de quelque chose qui ne peut se dire ni se définir. Cette idée du vouloir-vivre est très féconde et éclairante, mais la promouvoir au titre de principe universel et absolu est manifestement illégitime. C'est là naïveté de philosophe.

Dès l'Antiquité Pyrrhon avait cassé le rêve doctrinal, ruiné à l'avance toute tentative de construction métaphysique. Il ne fut pas entendu. On ne pouvait se résoudre à la déroute de l'intelligence, on voulait de l'ordre et du sens. Et alors ? La philosophie est comme le Forum romain : une vaste plaine jonchée de colonnes brisées, d'arcs de triomphe morcelés, de murailles ébréchées. Fragments épars d'un rêve de maîtrise.

Ecrire, oui, écrire encore et encore. "Tant qu'il y aura du papier et de l'encre" disait Montaigne. Je suis de cet avis, moi aussi. Mais gardons-nous de l'illusion qui nous menace, quand nous écrivons, de nous prendre pour Dieu et de délivrer un message d'évangile. Ou d'imaginer qu'il soit possible, par l'ordre des mots, de serrer l'ordre des choses. Donc écrivons, décrivons, narrons le passage, suivons le fil. C'est encore un rêve. Mais celui-ci, libre, privé et délectable, n'inspirera, ne justifiera jamais la tyrannie.