Il y a bien des années j'avais découvert la pensée de Bouddha dans l'édition de Karl Jaspers "Les grands philosophes". Ce fut un éblouissement. Tout ce que je pressentais vaguement sans pouvoir me le formuler à moi-même, la mobilité universelle, l'impermanence, l'absence de tout point fixe, l'insubstantialité radicale, tout cela m'était pour ainsi dire offert, les fleurs de Bouddha, délicieuses et délectables. Et par je ne sais quelle subtile accointance ces fleurs inestimables venaient se mêler à cet autre bouquet du grand Jardinier d'Athènes, confondant leurs arômes, suscitant le désir irrépressible de la vie bonne.

Dans une philosophie je m'intéresse autant à la personnalité du créateur qu'à sa création, estimant qu'en somme l'oeuvre philosophique relève de la même nécessité intérieure qu'une oeuvre d'art, encore que les moyens d'expresson soient fort différents. Mais le philosophe original est d'abord un visionnaire : il voit et donne à voir quelque chose que nul n'a vu avant lui, et après lui ce qu'il a vu apparaît comme une évidence. Ce qui fait aussi que l'on finit par oublier le caractère innovant de ce qu'il a vu, qui passe bientôt pour une banalité.

On peut voir en Bouddha le fondateur d'une religion. Il est vrai qu'il a semble-t-il créé un ordre mendiant, avec ses règles et ses pratiques codifiées. Il voulait que son enseignement demeurât après sa mort aussi a-t-il estimé que seule une institution solide pouvait garantir la transmission et la durée. Dans l'Inde de son temps il n'existait aucun autre moyen : il fallait se couler dans le modèle des institutions religieuses si l'on voulait exercer une influence. On remarquera ici la différence entre la situation hindoue et grecque : en Grèce la pensée avait déjà gagné une autonomie suffisante pour se passer des modèles religieux. Epicure fonde un jardin, Bouddha une communauté. Même souci de transmission, autres continents, autres modèles.

Pour ma part je considère Bouddha comme un philosophe, assez indifférent à ce qu'on apelle le bouddhisme. Je veux bien que de ci de là des maîtres remarquables - surtout dans le Chan - aient réactivé périodiquement l'inspiration fondamentale, mais tout ce qui compte vraiment est parfaitement exprimé dans Bouddha, si l'on veut bien considérer les textes les plus anciens, en langue pâli, comme l'expression la moins travestie de sa pensée.

Tout y est dit avec la plus grande clarté : les Quatre vérités nobles de la souffrance, l'impermanence, la non-substantialité du moi, l'interdépendance, l'avidité, la répulsion, l'ignorance. Et cette idée, capitale, que c'est par la connaissance que l'on peut de libérer de la souffrance. C'est par là que Bouddha est bien un philosophe.

J'y reviens toujours, surtout aux heures sombres, quand je sens peser le couvercle fatal au-dessus de ma tête, constatant à chaque fois que ce ne sont pas forcément les pensées allègres qui rendent allègre, que la considération lucide de notre existence est finalement plus libératrice que les belles promesses, et qu'en somme, la vérité, qui est amère, fait plus de bien que les rêveries de bonheur.

Je retrouve ces fleurs sévères de l'amertume dans Lucrèce aussi, avec ce même paradoxe : voir le pire c'est encore la meilleure école de sagesse.

C'est dire aussi que j'exprimerai les plus grandes réserves quant à l'idée de nirvâna. Mais il faut rappeler sans cesse que nirvâna est un terme négatif qui signifie simplement : extinction. C'est l'extinction de l'avidité, de la répulsion et des passions négatives. Rien de plus. Tout ce qu'on dira de plus risque fort de réinjecter l'optimisme facile du bonheur, voire des espérances célestes post-mortem qui n'ont jamais trouvé de place dans la doctrine.

Bouddha est un maître de lucidité. C'est à ce titre qu'il mérite à jamais notre considération et notre respect.