Comparant les doctrines respectives de Bouddha et de Schopenhauer, Roger-Pol Droit, introduit une distinction importante : le premier cherche à guérir la vie, la vie malade de l'avidité, de la haine et de l'ignorance, alors que le second veut nous guérir DE la vie, qui est le mal radical du vouloir-vivre et de la souffrance. Pour Bouddha, la libération, quoique difficile à atteindre, est l'horizon de la pensée et de la pratique. La guérison est possible, et tout le travail thérapeutique consiste à suivre le "chemin noble" qui mène du samsâra au nirvâna, entendons, à l'extinction de la soif, du désir qui entretient l'insatisfaction. Remarquons, en passant, la similtude de la démarche d'Epicure : la vie est corrompue par l'ignorance et la peur, peur des dieux et de la mort, mais le remède existe, c'est la droite connaissance des lois de nature qui nous libèrera des superstitions, des croyances irrationnelles, des représentations anxiogènes. Pour Bouddha comme pour Epicure la vie est malade en raison de l'ignorance, et la guérison, certes difficile, est cependant possible grâce au travail de la pensée, soutenu par une hygiène rigoureuse et des exercices de méditation. L'un et l'autre se posent comme des médecins de l'âme, des thérapeutes dont l'objectif est la guérison. On peut les qualifier d'optimistes si par là on entend des doctrines qui proposent une solution praticable. Mais c'est un optimisme prudent, mesuré, circonspect, car ces penseurs-là ont une claire connaissance de l'âme humaine, qui leur évite de basculer dans l'optimisme béat comme de sombrer dans le désespoir.

La position de Schopenhauer est bien différente : la vie n'est pas corrompue ou viciée par quelque faute ou erreur de jugement que l'on pourrait redresser par la connaissance ou la pratique de méthodes salvatrices, elle est la douleur et le mal, intrinsèquement, essentiellement. Le propos n'est même plus de guérir une vie malade, mais de refuser, de nier, de repousser la vie en tant que telle, au motif que la vie est la forme apparente, la manifestation objective du vouloir-vivre, dont l'effort absurde, implacable, est de travailler sans relâche à la perpétuation des espèces, chacune luttant pour sa survie au détriment des autres, d'où résulte une épouvantable guerre qui n'a pas de début et qui n'aura jamais de fin. Voyez les végétaux se disputer la terre et l'eau, les animaux se dévorer, les hommes se perdre dans de stupides, interminables conflits, pour une oasis, un lopin de terre, ou pour une femme...Comment pourrait-on "guérir" un tel processus universel, présent dans tout organisme vivant, parfaitement indéracinable. La seule solution, au niveau humain, consiste à introduire des régulations, politiques, légales et morales qui brideront un peu la sauvagerie native et naturelle. C'est le travail de la culture. Mais il n'y a pas lieu de faire les fiers : nous voyons bien que ces digues fragiles, qui fondent la culture, ne garantissent pas une paix durable. Si vraiment on veut guérir de la vie il faut supprimer la vie. Le lecteur jugera : faut-il prendre cette idée au pied de la lettre ou bien comme une règle de distanciation critique ? Ne pas s'en laisser compter et considérer ce retournement comme une position éthique, ou, si l'on veut, une métaphore de la liberté.

Maître Deshimaru, qui contribua puissamment à faire connaître le Zen en France, disait que "méditer c'est entrer dans son cercueil". Non pas faire le mort, mais considérer les choses du point de vue de la mort, ou si l'on préfère, c'est tout un, du point de vue de l'éternité.