Guillaume Apollinaire écrit dans "Alcools" :

 

        L'anémone et l'ancolie

        Ont poussé dans le jardin

        Où dort la mélancolie

        Entre l'amour et le dédain

 

Faire rimer ancolie et mélancolie, ça c'est une trouvaille ! Ancolie : aquilegus, qui recueille de l'eau ; fleur à cinq éperons et de couleurs variées, si j'en crois le Larousse. Mais je suis persuadé, par connaturalité poétique, que Apollinaire s'est moins soucié de la définition du mot que de sa consonance. Ancolie, cela sonne !

Au jardin la mélancolie "dort" - notation juste, si l'on veut rendre compte du figement quasi hiératique, mutique de la mélancolie, qui pourrait faire croire à une absence, à une désertion de l'espace et du temps. Mais c'est un excès de présence, une pesanteur de tout le corps, une fixation obstinée sur la gravité du temps, une tentative désespérée de s'assurer de l'être, quand tout dénote l'écoulement, l'irréversible fuite, la disparition programmée.

Comme dans le conte fameux de Grimm, dans le château tout s'est arrêté, les mouches suspendues dans leur vol, les chevaux dans le trait de l'attelage, la fileuse dans son ouvrage, et la Belle devant son miroir. "Entre l'amour et le dédain" l'amoureux suspend sa cour, tout s'arrête et tout dort. Si dans le conte tout reprend et s'éveille, si le printemps nouveau fait chanter les rossignols et roucouler les tourterelles, la mélancolie, elle, ne connaît ni printemps ni nouvelleté, et les choses toujours seront les mêmes, à infini.

Dans le jardin poussent l'anémone et l'ancolie, résolument indifférentes à la détresse et au malheur. La nature suit son cours. Mais la mélancolie n'en voit rien, ne veut rien en savoir. Au mouvement perpétuel elle oppose la violence muette de son refus, la gloire secrète de son obstination. Elle est cette fureur silencieuse, dans l'homme, qui dit "non".

Dans les siècles religieux on tenait la mélancolie - qu'on apellait alors l'acédie - pour le pire des péchés capitaux. Ce n'est pas une idée fausse : il y a je ne sais quel orgueil, quelle grandiloquence à se poser en renégat, en contempteur de la création. Ce qui fait qu'assez justement Goethe tienne Satan, dans Faust, pour "celui qui toujours nie".

Un pas encore et l'on verra dans la mélancolie la source de toute création : n'est-il pas exaltant  de transformer en oeuvre d'art le spectacle de l'inanité et de la déperdition universelles ?