"Le grand problème ce n'est pas celui du bien, c'est celui du mal. Défiez-vous des métaphysiques douceâtres. Une philosophie où l'on n'entend pas bruire, à travers les pages, les pleurs, les gémissements, les grincements de dents et le cliquetis formidable du meurtre réciproque et universel, n'est pas une philosophie". (Fragment d'un entretien entre Schopenhauer et Frédéric Morin - 1864).

Qui est visé ? Les optimistes au premier chef, les idolâtres du genre humain, ceux qui se bouchent les yeux et les oreilles pour ne pas voir ni entendre toute la douleur du monde, le long cri de la misère, du crime, de la guerre, le ravage "du meurtre réciproque et universel". Qu'est ce que le mal ? C'est la manifestation du vouloir-vivre présent en toute forme de vie, qui fait que chacun lutte avec acharnement pour se préserver, accroître sa puissance aux dépens du voisin, égoïsme natif et universel qui entraîne la lutte universelle de tous contre tous. Le mal est bien sûr une calamité morale, un fléau social et politique, mais bien plus radicalement une donnée indissociable de la vie elle même. La vie c'est le mal. Vivre c'est tuer ou être tué.

Plus radicalement :"Le seul bonheur c'est de n'être pas né". (Schopenhauer encore, dans un entretien avec Challemel-Lacour) - Remarquons la similitude de cette affirmation avec la stance du Silène dans Sophocle :

                    "Le mieux est de n'être pas né

                     Mais si tu l'es, retourne aussi vite que possible

                    Dans le lieu d'où tu vins !"

Bouddha disait : la vraie question, le vrai problème, celui qui ne supporte pas de délai, c'est la souffrance (dukkha). A chacun de voir si sa méthode permet de soigner et de guérir. Le propos de Schopenhauer est plus incisif encore : dans la vie on ne peut guérir de la vie, on peut tout au plus s'aménager des parenthèses de sérénité dans la contemplation artistique, ou dans la vision désintéressée des choses, combattre l'égoïsme par la pitié, ou, pour les plus résolus, opter pour l'ascétisme - mais en toute rigueur ce ne sont là que des expédients : "Le dévouement et le travail transformeront le mal, déplaceront la douleur, mais ils ne l'anéantiront pas. La fin du monde, voilà le salut ; préparer cette fin, voilà l'oeuvre du sage et la suprême utilité des existences ascétiques".

Si, définitivement, on ne parvient pas à rompre avec la logique douloureuse de la vie il reste la solution ordinaire, celle qui fait quasiment l'unanimité : "plutôt souffrir que mourir, c'est la devise des hommes". Si tu veux vivre, accepte de souffrir, c'est tout un.