"Ne croyez que ce que vous expérimentez par vous-même". Cette recommandation de Bouddha je la fais mienne, je la mets en pratique dans ma pensée et dans ma conduite de la vie. Elle est excellente à tous égards, en ce qu'elle nous préserve des adhésions inconsidérées, des emballements, des opinions et des idéologies. Mais en poussant un peu le raisonnement j'en viens à considérer que l'expérimentation elle-même n'a pas pour fonction de fonder une croyance nouvelle (croire en ce qu'on exprimente) mais de ruiner toute croyance en substituant le savoir au croire. Quand on sait on cesse de croire.

Croire et savoir sont deux attitudes mentales différentes. Si je dis "je crois" c'est que je ne sais pas, je suppute, je me range sans garantie à une proposition qui n'est pas vérifiée, ou qui n'est pas vérifiable. Ce qui fait qu'on peut croire n'importe quoi, du moment qu'on y trouve quelque raison de se satisfaire. Aussi ne faut-il pas s'étonner, puisque la racine du croire est dans le désir, qu'il est fort difficile, voire impossible de contester une croyance, car il faudrait pour cela mener le sujet aux racines inconscientes de son croire. Il peut toujours refuser une telle entreprise, se dérober, esquiver, ou se fâcher au motif qu'on le tourmente injustement. J'en conclus qu'il est inutile de discuter avec les croyants, quelle que soit la nature de leur croyance.

Savoir nous délivre : voilà comment sont les choses, voilà comment elles apparaissent, voilà comment elles disparaissent. Voilà le mouvement universel, hors de nous et en nous. Par exemple j'observe le surgissement des sensations, leur évolution, leur passage, leur retour. Le savoir considère les faits, leur rapport, leur évolution. Le savoir apaise : considérer les choses avec équanimité ("l'âme égale" disait Lucrèce), et même, si possible, les choses pénibles ou effrayantes, sitôt qu'on ne redouble pas la douleur par la douleur inutile de la représentation ou de l'interprétation. Il en va de même des affects ordinaires, qu'on ne peut guère éviter, comme la douleur d'un deuil, mais dont on réduit la charge par la distanciation, ou par l'analyse des causes.

Le savoir le plus difficile, nous le savons depuis Bouddha, c'est l'énigme de la souffrance, pensée ici non comme douleur locale et passagère, mais comme insatisfaction originelle et chronique, comme marque universelle de la condition humaine. Pour s'en sortir on va croire en toutes sortes de chimères, inventer une âme immortelle, des dieux bienfaisants et malfaisants, des génies tutélaires ou des démons. Soit, mais alors, pour soigner la souffrance, celle de l'insatisfaction, on crée une nouvelle souffrance, la crainte des dieux, la culpabilité, le jugement et le châtiment, on ouvre toutes grandes les portes de l'asile d'aliénés. Etrange médecine qui exacerbe, éternise la douleur en prétendant la soigner.

Le savoir ramène les phénomènes à l'ordre universel de la nature, posant et vérifiant que toutes choses se déroulent sur le plan d'immanence, et nulle part ailleurs. Pour ma part, en plus de soixante dix ans, je n'ai jamais assisté à un phénomène surnaturel qui suspendrait l'ordre causal. Toute chose en ce monde est posée dans l'espace, le temps, la causalité - mettons, pour tenir compte de l'évolution des sciences, la probabilité plutôt que la causalité, plus ouverte. C'est ainsi que se fonde l'ordre du savoir.

Pour autant je n'idéalise pas le savoir, qui est historique, évolutif, toujours à amender et à compléter. Je n'ai pas la naïveté d'imaginer un achèvement à venir. Si le réel, dans sa profusion inépuisable excède le savoir de toutes parts, il n'en reste pas moins que c'est par le savoir que nous repoussons les monstres et que nous faisons briller un peu de lumière de par le monde.