Les Sophistes grecs, si mal nommés, si mal compris, avaient déjà fait une découverte majeure, dont aujourd'hui encore nous ne mesurons pas tous les effets : nomos s'oppose à phusis, nomos n'est pas contenu dans phusis. Entendons : la coutume, la règle, la loi (nomos) sont d'un autre ordre que les faits naturels (phusis). Platon voulait que la justice comme norme de la conduite individuelle s'inscrive dans la justice de la cité, qui elle même se rangerait à la justice du cosmos. Double inclusion. Aristote soutiendra que l'homme est naturellement social (zoon politikon), que la cité est une émanation de la nature. Mais ce que découvrent, à l'inverse, les Sophistes, c'est la rupture entre les deux ordres : il n'existe pas de cité naturelle, toute cité est le fruit d'une convention, ou l'effet de la force, ou les deux associées lorsqu'un pouvoir s'édifie par la force et édicte la loi. La nature ne donne pas de loi, elle est un régime silencieux de forces qui s'affrontent à l'infini, et dont on ne peut corriger les excès que par l'instauration d'un ordre conventionnel.

La conséquence immédiate, immédiatement visible, c'est que l'ordre social n'a rien de sacré, ne se justifiant ni de la nature (d'une idée de la nature comme norme du bien et du vrai) ni de la théologie. On remarquera que les Sophistes sont peut-être les premiers athées conséquents, même s'ils avancent masqués derrière des argumentations spécieuses et controuvées. Ils ne déclarent pas que les dieux n'existent pas, mais se demandent publiquement s'ils existent, formulation prudente qui ne trompe personne.

Le plus radical fut semble-t-il Gorgias, qui établit trois points fondamentaux :

rien n'existe

s'il existe quelque chose, ce quelque chose ne peut être appréhendé par l'homme

même s'il est appréhendé il ne peut être énoncé ni expliqué à autrui (Sextus Empiricus)

"ouden esti" : on traduit "rien n'existe", mais il me semble qu'il faut entendre : rien n'a la qualité d'être. L'être est une invention de philosophes, un mot creux, à quoi ne correspond rien, s'il est notoire qu'il n'existe que des processus mouvants, des forces multiples qu'aucun terme synthétique ne peut saisir ou exprimer. "Branloire pérenne".

C'est le sens de la deuxième phrase : ce réel ondoyant et divers échappe à toute prise - et donc on ne peut (troisième phrase) ni le dire ni l'expliquer. 

La fonction du langage, en conséquence, ne peut être de connaître adéquatement les choses. La nature ne peut fournir de norme. Et la religion pas davantage.

Le langage humain, hors de tout fondement naturel ou métaphysique, jouit ainsi d'un statut d'autonomie qui le rend maniable à tous usages, les pires et les meilleurs. Car il manquera toujours le fondement, et l'on devra se rabattre sur la convention, et dans le même temps, on découvre dans le langage même une extraordinaire capacité de combinaison, de métaphorisation, de création (poiesis) : les Sophistes seront, parmi les meilleurs d'ente eux, de grands éducateurs et de grands poètes de la langue.

On conçoit qu'ils aient provoqué la haine, le refus, le dénigrement. Depuis Platon il est de bon ton de les traîner dans la boue de l'infamie. Mauvaise réputation justifiée : comment pourrait-on supporter des lascars qui ouvrent la boîte de Pandore et laissent se répandre le soupçon philosophique de par le vaste monde ?