La question me taraude depuis plusieurs jours, jusqu'à ce qu'enfin je parvienne à la formuler correctement - ce qui est la condition première de toute entreprise de pensée.

A quoi se rapporte un sujet humain s'il est évident que pour vivre et penser il lui faille de toute nécessité se rapporter à quelque chose, ou à quelqu'un ? Celui qui prétendrait se couper radicalement de toute référence, ou qui se verrait isolé très longtemps, sombrerait dans la folie. Dans l'extrème solitude il faut encore un livre, ou l'image d'un homme vivant, pour maintenir en soi le système symbolique.

Donc, pour le sujet humain, c'est une nécessité vitale de se rapporter au langage. Le langage assure évidemment la communication, mais plus encore : il structure la psyché, organise la pensée, définit les affects, fait parler le corps. Nous sommes parlés avant que de parler, mais cela nous ne le voyons pas : spontanément nous nous croyons un sujet souverain, maître de ses pensées et de ses affects, nous avons bien du mal à nous représenter la prégnance universelle du langage.

De là découle un danger majeur : le mot se substitue à la chose, mieux encore il donne naissance à des "choses" qui n'existent pas, ou plutôt qui n'existent que dans la langue, sans qu'y corresponde une quelconque réalité extérieure ou objective. Mais le plus étonnant c'est que les hommes puissent y croire dur comme fer, et sans la moindre preuve, sans la moindre confirmation, tenir ces idées ou ces croyances pour indubitables. En toute rigueur on fait consister des mots, leur conférant un statut de réalité, et souvent plus réelle que la réalité. On confond le réel et le symbolique, on réifie l'idée : au sens strict on idolâtre. De là s'originent les persécutions, tant religieuses qu'idéologiques.

Ce qui démontre que les croyances ont aussi un versant politique : les pouvoirs se renforcent, se légitiment par l'imposition des croyances. Voyez les théocraties, la monarchie de droit divin, les idéolologies totalitaires.

La réflexion critique nous fait voir que ce ne sont que des mots, rien que des mots. On s'est éventré à qui mieux mieux pour des versets de l'Evangile, sans voir qu'on n'agitait que du vent. Et ce Dieu qui justifiait tant de crimes, qu'est-il donc si ce n'est un mot, ou si l'on veut, un objet culturel, "bibelot aboli d'inanité sonore" ?

On voit aussi que les mots ne sont pas égaux, que certains font couler le sang, d'autres font fleurir les roses dans le jardin du coeur.

Quoi qu'il en soit, il faut travailler à une juste représentation de la nature du langage, de sa fonction, de ses pouvoirs et de ses limites. Le langage ne peut former système, ne peut contenir, embrasser la totalité - il ne peut faire autrement que de nommer des aspects limités, des points de vue multiples, mouvants, toujours imparfaits. En fait le langage n'existe pas, il n'existe que des langues, et chacune est porteuse d'une vision du monde particulière. Cela devrait nous inciter à la prudence et à la tolérance.

L'essentiel, à mon sens, est de distinguer radicalement le symbolique du réel. Le réel n'est pas dans le symbolique, les choses ne sont pas dans les mots. Ce qui signifie que le symbolique est déchiré de sa nature, troué, et que le réel est ailleurs, en deçà ou au delà. Quand je dis, il y a ce que je dis, et ce que je ne dis pas ; de toutes manières je ne peux Tout dire, ça fuit, ça s'échappe, çà coule entre les mailles, il y a toujours un reste, et quand je veux saisir ce reste je produis involontairement un autre reste. Cela, tout écrivain sérieux le sait parce qu'il le vit, condamné à rater par quelque côté tout ce qu'il dit.

D'où enfin une toute autre définition de la "sagesse", nullement cette prétention un peu sotte de s'assurer de soi dans la totalité close d'un système, mais un joyeux débridage, la multiplicité et le vagabondage, la porosité et la circulation des registres.

Se rapporter au langage, certes, on ne peut faire autrement, mais sans sectarisme, sans idolâtrie, avec ce savoir précieux de la faille, qui nous délivre.