Spinoza écrit dans la préface de la quatrième partie de l'Ethique : "Par bien j'entendrai donc désormais ce qu'avec certitude nous savons être un moyen de nous rapprocher toujours plus du modèle de la nature humaine que nous nous proposons de réaliser ; par mal, au contraire, ce qu'avec certitude nous savons qui nous empêche de nous rapporter à ce modèle".

Ce modèle est évidemment une image de la liberté : s'approcher autant qu'il est possible, dans le monde tel qu'il est, dans la nature telle qu'elle est, d'une pensée juste et d'un juste usage de la liberté. En quoi Spinoza prolonge explicitement l'idéal antique de la philosophie.

Mais comment pourrait-il exister une liberté si tous les processus de la nature sont rigoureusement déterminés par la causalité, et si, Spinoza y insiste, "l'homme n'est pas un empire dans un empire", et que donc son action et sa passion rélèvent du même déterminisme universel ? Nous croyons agir librement, par pur décret de la volonté, alors que nous sommes ignorants des causes qui nous déterminent : nous voyons le désir en acte mais ne savons rien de ce qui cause le désir. Si bien que notre fameux libre arbitre, dont nous nous enorgueillissons à plaisir, n'est en fait que l'expression de notre ignorance.

Ces principes posés, on voit mal comment la liberté serait possible, surtout que la thèse du libre arbitre, en quoi on voit généralement la marque même de la liberté, est violemment rejetée. L'erreur est de penser la liberté comme une exception dans l'ordre de la nature, comme une sorte de pouvoir supra sensible qui nous détacherait des lois de nature. Songeons aux expériences de Leonard de Vinci : son projet était de construire une machine qui pût voler. Mais, ne connaissant pas parfaitement les lois de l'aerodynamique, il ne put faire que sa machine volante ne s'écrasât au sol. Il avait le désir, mais non la science. Pour commander à la nature il faut lui obéir, c'est à dire connaître pour agir. Leonard n'avait pas les moyens de son désir.

De là nous pouvons construire une autre image de la liberté - si toutefois nous tenons à conserver ce terme qui charrie tant d'obscurités. On peut dire qu'un homme est "libre" s'il n'est pas déterminé par la puissance d'autrui et qu'il peut agir en fonction de sa propre nature : manifester son désir propre, le mettre en oeuvre, autant qu'il est possible, à partir de soi. C'est en ce sens qu'il est actif, même s'il n'a qu'une connaissance imparfaite des causes qui le mettent en mouvement. Cette connaissance, de toute façon, est toujours incomplète, nul ne pouvant prétendre parvenir à une parfaite connaissance de soi. C'est dans l'action que le sujet s'éprouve et se manifeste, et il sera d'autant plus "parfait" qu'il se manifeste plus adéquatement. A l'inverse il sera passif dans la mesure où il subit les pressions et les injonctions d'autrui, au point de renoncer parfois à s'exprimer et à se manifester adéquatement. En conséquence il importe de lutter par la connaissance pour se libérer autant qu'il est possible des actions externes qui nous rendent passifs, tout en sachant qu'une totale libération est impossible. D'où la formule : réduire le passif, augmenter l'actif.

Imaginons un jeune homme épris de musique. Ses parents voudraient qu'il devînt ingénieur. S'il cède sur son désir il sera sans doute très malheureux, et fera peut-être même un mauvais ingénieur. C'est la victoire du passif, avec son cortège de malheur et de dépression. Imaginons maintenant qu'il rompe avec le désir parental, s'engage résolument au conservatoire et fasse tout pour devenir un pianiste émérite. Le désir est là, mais il faut maintenant se donner les moyens, c'est à dire inscire le désir dans l'ordre des causes et des effets : le piano, le solfège, les heures de répétition, la fatigue, les douleurs, mais la joie, et quelle joie en voyant les résultats. Pas d'effets sans causes, pas de causes sans effets. On pourra dire que notre jeune homme est "libre" dans la mesure exacte où il est capable d'agir son désir.

La liberté n'est pas cette fumeuse indépendance de l'esprit qui vagabonde en tous sens et construit des châteaux en Espagne (pourquoi l'Espagne ?). Il est certes précieux et délectable de vaticiner, de fôlatrer et de battre la campagne, qui ne s'y complaît et n'en retire plaisir facile et jouissance? Ce sont les délices ordinaires de l'imagination auxquels il n'y a aucune raison de renoncer. Mais plaisir n'est pas désir. Si "le désir est l'essence de l'homme" c'est par le désir, et sa manifestation réelle, que l'homme peut réduire le passif et augmenter l'actif. Par où nous retrouvons la belle sentence de Spinoza luttant pour former le modèle de l'homme libre.