Chercher le sujet c'est découvrir la division, sujet fendu, scission du sujet. Entre le conscient et l'inconscient, le vouloir et le désirer, le dire et le dit. Je est-il un autre ? Disons qu'il y a de l'autre dans ce je, voir du multiple, une danse du multiple. Diversité, changement, hétérogénéité.

Ils veulent tous, les fanatiques de l'ordre, nous ramener à l'Un : une Eglise, une communuté, un drapeau, une école. Puis de l'Un ils font l'Unique. Enserrer, enferrer le sujet. Dictature de l'identité. 

Mettre à jour la scission du sujet est une opération douloureuse parce que nous nous voulons un, entier, petit sphairos dans le vaste Sphairos de la nature : c'est là le rêve immémorial de l'humanité, sa persistante insistance. C'est la secrète loi de l'imaginaire,  un moi-cosmos, réversibilité de la partie et du tout.

Une autre tradition nous enseigne l'éparpillement, la dispersion maximale, la fuite à l'infini de toute forme, la fugacité des processus, tourbillons, marées de l'éphémère. Où donc est le début, et où la fin ? Je me vois, de toutes parts traversé, emporté, échappé, ce que je connais, déjà s'est transformé en songe. Toujours trop tôt, toujours trop tard, en vain je m'épuise à saisir la pluie qui court...

Dans la fuite universelle, le sujet, pour se donner quelque consistance, se raconte une histoire, brodant autour de la fiction de son nom une aventure de hasards et de nécessité, relisant son passé à l'aune du présent, tirant de ses succès et de ses déboires de quoi nourir un avenir fantomatique. Et, à de certaines heures, il voit qu'il ne sait rien et s'en lamente. A défaut d'autre chose c'est la fiction qui nous sustente, mais comment faire autrement ?

Et que valent toutes nos leçons de sagesse si elles ne peuvent, par définition, rien établir de certain, de tangible, elles qui n'ont ni fondement ni vérité, sauf à nous conduire, par contraste, au point zéro de la connaissance, dans le dénuement subjectif où s'ouvre devant nous la porte de l'ouvert ? Ne croyons pas ce qu'ils disent, même les meilleurs d'entre eux, mais laissons-nous conduire assez loin, jusqu'au point où s'arrête le langage : "silence foudroyant" où se fait jour tout autre chose, qui excède de toutes parts le langage.

Epochè : suspension du jugement. Quoi que vous disiez ce n'est pas cela. Dites le contraire, ce n'est pas encore cela. Dites les deux ensemble, niez chacun des deux, ce n'est pas cela - Dure école qui pulvérise toute thèse. Puis vient l'aporie, l'impossible à dire, l'impossible de dire. C'est alors que les choses commencent, parce que pour la première fois on peut voir les choses.