Sauver la pensée, oui, car elle est menacée, de tous côtés.

De l'extérieur bien sûr, par les pouvoirs, quels qu'ils soient. Et aujourdhui, en sus, par les formes nouvelles d'une technologie impériale, qui introduit insidieusement, et dans la pensée elle-même,  le contrôle, la surveillance, la manipulation : l'hydre du despotisme s'est muée en universelle araignée, d'autant plus pernicieuse qu'elle agit en douceur et profondeur, persuadant tout un chacun qu'il agit selon le libre décret de sa volonté lorsqu'il obéit aux injonctions invisibles de la pieuvre. Mais d'autres en parleront plus savamment que moi, qui me tiens résolument à l'écart, cultivant mes roses sous le soleil.

Je suis bien davantage sensible aux périls qui viennent du dedans parce que j'en ai une expérience quasi quotidienne, et que mon esprit s'est affûté au fil des ans à tenter de sauvegarder, par l'attention, l'exercice, le doute méthodique, un espace de pensée personnelle, mesurant aux décours la puissance inaperçue des habitudes, des contraintes héritées de la culture, de la paresse et des forces de découragement. Chaque matin c'est une nouvelle bataille, parfois une défaite, parfois une victoire. Il serait si facile de renoncer, de se laisser glisser dans la mollesse et le fatalisme. Quand résonne la voix fatidique du "a quoi bon ?" il faut redoubler d'efforts - et pourquoi cela ? Pour le prestige, la gloire, le devoir ? Ah que non. - Pour rester vivant, pour maintenir et renforcer, pour élever la force de vie. C'est ainsi que j'entends, pour mon propre usage, être philosophe.

Il est essentiel, en cette affaire, de bien connaître l'adversaire. A chacun le sien. Pour moi c'est une certaine disposition du thumos, disposition morose et amère qui m'entraîne trop souvent dans les parages de la mélancolie. Humeur très ancienne, aussi vieille que moi, dont je sentais déjà les effets délétères dans l'enfance et qui m'écartait exagérément du groupe de mes congénères, enfant solitaire et sauvage, davantage porté à la rêverie qu'au travail, toujours un peu absent et décalé, toujours à côté. C'est l'amour des lettres, de la poésie qui m'a sauvé, offrant le refuge inespéré d'une oasis de beauté à l'enfant esseulé. Et miracle supplémentaire je sus faire profession de cet amour, trouvant de belles raisons de transmettre cet amour à de jeunes esprits. En dépit de tout je fus un professeur heureux.

Pour sauver la pensée il est nécessaire de tenir à distance les émotions, affections et passions de l'âme, comme on disait autrefois. Je serai plus nuancé. On ne peut tenir à distance ce qu'on ne connaît pas, et donc il faut à la fois connaître et tenir à distance. C'était l'idée de Spinoza : non pas en rire ni se moquer mais tâcher de comprendre. Or il n'est rien de plus puissant que l'affect, et d'autant plus que nous en ignorons la nature et les causes. Je connais des personnes qui estiment qu'elles n'ont pas d'inconscient. Gageons qu'elles sont plus encore victimes, inconscientes, de leur inconscient. La connaissance des affects est chose malaisée, et ce n'est pas trop d'une vie entière pour y progresser, encore que le terme en soit inaccessible. Il restera toujours quelque chose qui échappe et se déplace, et nous, comme des furets, nous courons et roulons sans attraper la chose. Soit ! Mais cela nous fait vivre, et par ce ratage fécond nous continuons d'être vivants et désirants. Cette connaissance-là, au fond du fond, est suffisante pour nous donner l'espace d'une pensée vraie.

Sauver la pensée : mais une pensée qui s'efforce - sans forcer, c'est ma devise - de prendre en compte la totalité de l'être, vivant, sentant, désirant, pensant, pensée du corps (le grand oublié de la philosophie), pensée des affects, pensée de la pensée, une sorte de nasse enveloppante, mais trouée. Ce serait une fatale illusion, et une erreur, que de songer à une totalité close qui se structerait en système. La nasse est trouée, car tout ce qui vit est troué par l'impermanence et la mort, la finité et la finitude, et notre savoir ne vaut que par le rapport fécond au non-savoir. C'est à cette condition qu'il est possible de se donner pour objectif de sauver la pensée.