On s'imagine que l'on pense, et l'on ne fait que croire. S'il est relativement facile, de nos jours, de suspendre les croyances religieuses, on ne mesure pas combien la croyance, sous d'innombrables formes, conditionne et détermine la vie commune, et la vie personnelle. Ce n'est pas étonnant : la croyance cimente le lien social, définit les appartenances, solidifie les solidarités, les consolide, parfois pour des siècles. Il est vrai aussi qu'elle évolue, et parfois disparaît, mais c'est pour renaître sous d'autres formes. Croyance, croassement au bord du néant, car c'est le néant qu'il faut conjurer et suturer. L'esprit, et la société, comme la nature ont horreur du vide. L'ennemi immémorial, l'hérétique insupportable, le renégat, c'est celui qui refuse de croire : Spinoza excommunié pour incroyance, maudit et honni par les rabbins de son ex-communauté.

On n'en est plus là direz-vous. Mais il y a peu que devenait le déviationnste de droite ou de gauche ? Et dans d'autres pays, aujourd'hui même, le non-conformiste, ou tout simplement l'indifférent ?

La croyance conditionne tous les aspects de l'existence. Voyez la liste suivante, en vrac, parmi bien d'autres possibles : "l'âme est immortelle ; la nature ne fait rien en vain ; le Big Bang est le commencement de l'univers ; la liberté est en marche ; la France est le pays des droits de l'homme ; la Justice est impartiale ; il faut faire confiance à la justice de son pays ; il faut aimer son prochain ; l'homme de bien sera récompensé ; Dieu reconnaîtra les siens ; hommes et femmes sont égaux ; le progrès conduit l'évolution de l'humanité ; les hommes peuvent disposer librement des animaux ; le monde est régi par une intelligence supérieure ; l'amour est la vertu suprême ; l'inégalité sociale est inévitable ; etc.

On pourait allonger la liste. Ce n'est pas la vérité ou la fausseté de ces propositions qui importe - en toute rigueur elles sont indémontrables, invérifiables et infalsifiables, échappant de leur nature à toute tentative de probation ou d'invalidation. Ce qui n'enlève strictement rien à leur valeur impérative. Elles valent dans la mesure exacte où j'y crois. Elles valent par la force de conviction que j'y investis - comme dans un amour qui n'est amour que par mon désir d'amour - et comme pour l'amour il suffit que je leur retire mon investissement passionnel pour qu'elles s'effondrent comme un château de cartes. Encore faudra-t-il que pour l'entouage je fasse semblant de croire.

Qui n'a connu dans sa vie semblable effondrement de croyance ? Mais la plupart du temps, une croyance tombée, on s'empresse de se rendre à une nouvelle : une de perdue, une nouvelle de trouvée. Car il est bien difficile de ne pas croire du tout, si l'on veut marcher en cette vie.

On pourrait ne retenir que les croyances qui sont matériellement utiles et nécessaires : par exemple la valeur de la vie, ou la valeur des biens, tout en sachant que cette dernière est très relative et périssable. Il est impossible de s'en passer, sauf à fuir sur quelque îlot déserté du Pacifique, encore que là-même j'aurai besoin de médicaments et de moyens de transports pour m'en procurer. Mais je puis me passer de toutes les valeurs culturelles, ou du moins suspendre toute adhésion ou réprobation. C'est d'ailleurs ce que fais peu ou prou, même logé dans ma ville. Je ne suis pas de taille à vivre parmi les ours dans les hauteurs pyrénéennes, mais d'une certaine manière je me flatte de vivre, ici même, comme un ours, à la fois solitaire et accompagné, mais sans religion, sans idéologie, sans conviction morale, sans espoir de salut, sans représentation particulière de la vie et de la mort.

Je m'en tiens aux faits, qui eux sont vérifiables : on naît, on souffre, on jouit quelquefois, puis on meurt.