Ni gémir, ni se moquer, mais tenter de comprendre. C'était la recommandation de Spinoza. J'ajouterai qu'il y a sans doute maintes choses ou affaires qui ne méritent pas même la considération, et qu'il faut éliminer, si l'on peut. Il y va de la santé psychique et de la santé tout court. Trop de choses déplaisantes exercent une action toxique, parfois directement, parfois à distance. D'autres sont d'une telle complexité qu'on n'en peut venir à bout. D'autres encore échappent totalement à notre pouvoir, alors même qu'elles nous font soufrir. La question, question d'hygiène, devient : que puis-je supporter sans me détruire ? De quoi dois-je me préserver si je puis ? Et surtout, que dois-je rechercher comme un bien, ou du moins, sans forcément le rechercher, l'accueillir et le recueillir dès lors qu'il se présente ?

Spinoza dirait sans doute : accueillir et développer ce qui augmente ma puissance de penser et d'agir, ce qui est digne d'amour et qui augmente ma joie. Fuir ce qui me décourage, m'abat, me contriste et me désespère, réduisant d'autant ma puissance.

Epicure dirait sans doute : cultiver le plaisir - non la démesure, la passion et l'obsession de l'illimité. Cultiver la nature propre, au lieu de se ranger aux normes communes, aux valeurs frelatées, à la frénésie marchande ou politique. 

Chaque matin apporte son lot de mauvaises nouvelles - car les médias vendent plus difficilement les bonnes. Mais il faut se demander aussi pourquoi le public adore les mauvaises nouvelles, s'y complait et en redemande. Le malheur fait vendre, il satisfait quelqu'obscure disposition masochiste, offrant sans cesse de nouvelles victimes expiatoires au sentiment collectif de culpabilité. C'est une vieille histoire : autrefois on immolait le "pharmakos", victime innocente sacrifiée à la rapacité des dieux, plus tard des boucs et des taureaux (voire Homère dans l'Iliade) jusqu'à ce que des penseurs éclairés, tels Empédocle ou Bouddha, interdissent les holocaustes, et suggérassent d'offrir aux dieux du miel et des bouquets de fleurs, encore qu'il eût valu bien mieux s'abstenir de toute offrande, et chercher plutôt à guérir la souffrance par la sagesse et la compassion pour les vivants. Recourir aux sacrifices est une facilité plutôt écoeurante : on déplace la faute sur la victime au lieu de chercher en soi-même par où on pèche.

La culpabilité est une tricherie : on se vautre dans l'angoisse, on déniche un coupable, on maintient le système de la faute en renouvelant à l'infini les facilités de l'expiation, généralement déplacée sur un tiers arbitrairement désigné, le "pharmakos" - tels ces lynchages de Noirs en période de disette. Il est évidemment plus difficile d'interroger un système économique qui jette des mlllions de personnes dans la misère, tout en multipliant exponentiellement les avantages des possédants.

Mais alors, la culpabilité éprouvée par le sujet lui-même, si pénible, si déprimante, est-elle aussi une tricherie ? Je crains bien que oui. Je me roule dans l'angoisse de la faute, je me déprime, je me condamne, je veux expier, et dès lors je paie par l'angoisse et le remords, croyant qu'un jour, ayant longtemps payé de ma personne, je finirai par être soulagé et racheté. Marché de dupe, car plus je paie, plus je me convaincs que je suis coupable, et plus je paie. Et ainsi la vie, toute la vie, s'en va en charpie, se décompose et agonise. Comment ne pas voir dans ce processus un évitement payé au prix fort ? Un mécanisme de répétition ? Un renforcement névrotique ? Car au total il ne s'agit que d'une chose : éviter l'examen de la cause, la vraie, et y substituer des causes imaginaires, telles qu'en ont inventées et propagées le système religieuux.

En dernière instance la faute est de faiilir à l'égard de soi-même, d'avoir cédé sur son désir originaire, d'avoir sacrifié sa propre nature à l'Autre, quelles que soient par aileurs les formes sous lesquelles cet Autre s'est présenté à nous et nous a enseveli. Où l'on retrouve Spinoza et Epicure : la mission la plus haute de l'humain, à son niveau et avec ses moyens propres, est d'affirmer sa propre vie dans le concert universel de la vie. Il n'est pas d'autre paradis, que d'être. Et pas d'autre enfer, que de ne pas être. "Etre ou ne pas être, telle est la question".