Il faut prendre au sérieux la question du désir : C'est l'élément central qui décide du bonheur et du malheur - dans la mesure évidemment où ces dispositions dépendent de nous. D'où, pour le sujet, une sorte d'impératif, bien différent de l'impératif moral traditionnel qui prescrit l'obéissance à la loi de l'Autre. Cet impératif nouveau pourrait s'énoncer ainsi : agis en conformité avec le désir essentiel de ta propre nature.

On dira sans doute : ce désir si précieux est souvent inconnu du sujet lui-même, s'il est patent que tout un chacun vit le plus souvent dans l'incertitude, balançant d'un projet à l'autre, sans parvenir à se fixer. Oui, mais ce qui permet de progresser c'est, négativement, le sentiment d'échec, la détresse que nous éprouvons dans nos errances. Encore faut-il s'avouer à soi-même que l'on fait fausse route, et renoncer à ce qui nous nuit. Gauguin commence par travailler dans le commerce : il y réussit assez bien et s'enrichit. Mais, considérant avec envie les travaux de ses amis peintres, il lui vient un dégôut de sa condition présente, et bientôt se lève en lui un désir irrépressible de s'essayer lui aussi à la peinture. On connaît la suite. A ce désir il sacrifiera l'équilibre familial, la richesse, et bientôt l'amour de son pays.

Cet exemple est un modèle car le problème y est porté à la plus haute puissance, jusqu'à l'extrème pauvreté, le dénuement et la santé même. La question du succès est tout à fait secondaire : Gauguin est pauvre et méconnu, Picasso riche et célèbre. Cela ne dit rien sur leur rapport au désir, et rien ne prouve que Picasso, en dépit de sa renommée extraordinaire, ait été plus heureux que Gauguin. Deux destins opposés quant à la position sociale, mais finalement identiques pour ce qui est de l'essentiel.

J'ai souvent remarqué que bien des écrivains ou philosophes ont été des orphelins de père : Hume, Sartre, Hölderlin, Rimbaud, et bien d'autres. Cette remarque n'est pas anodine, même si bien sûr elle n'est pas universalisable. Je me demanderai si le défaut de père - il ne s'agit pas forcément du père comme géniteur, mais plus largement du père symbolique, dont le manque est autrement crucial - si donc ce défaut n'est pas précisément ce qui détermine l'écriture : écrire c'est fixer quelque chose quand tout par ailleurs s'en va à vau-l'eau, fixer quelques mots décisifs, ou quelques phrases décisives, compenser le manque symbolique par la vertu signifiante du langage. Voyez Rimbaud rédigeant ses Illuminations (le titre n'est pas quelconque), tentant comme il dit de "fixer le vertige" - avant que le vertige ne le reprenne et ne l'emmène se perdre en Abyssinie comme marchand d'armes, pauvre diable ! Poète hors pair, certes, mais quel ratage ! Il aura été chercher dans le désert (encore un terme à méditer) un père imaginaire flottant dans les brumes de l'air et du sable.

Je n'aime guère me confesser dans mes écrits, par pudeur et prudence. Mais ici la question est trop brûlante pour que je me taise : je puis supporter beaucoup de désagréments dans l'existence, et j'en ai supporté beaucoup en me forçant à la normalité sociale et professionnelle, puis, sur le tard, j'ai décidé de consacrer ce qui me reste de vie à l'essentiel. Ecrire est ma raison d'être, c'est la forme impérative de mon désir. C'est ma manière à moi de me donner du père, d'inscrire la dimension symbolique dans l'existence, de faire consister ce peu que je suis, comme un trait d'union entre deux néants.