Voici deux ans j'eus la grande joie de rencontrer Clément Rosset dans sa petite maison, entre bocage et collines fleuries. Nous étions quatre mousquetaires palois de la philosophie, très désireux de parler avec cet étrange bonhomme qui avait ébranlé notre ancienne vision du monde. Fut-il heureux de nous voir, ce n'est pas sûr : il semblait émerger difficilement d'une profonde sieste, rêveur et embarrassé. Mais il nous reçut avec courtoisie, nous pria d'entrer, nous offrit à boire. Et nous voilà tous les cinq autour d'une table de bois, tentant de créer un espace, nous en le priant de nous parler de sa philosophie, lui en se dérobant délibérément pour revenir constamment à des faits de la vie quotidienne. A force d'insistance il finit par lâcher qu'il désirait écrire sur "La joie chez Homère", désignant un cahier sur la table, cahier singulièrement mince, qui, au regard, ne devait contenir qu'une dizaine de feuillets. Quant à moi, lecteur épisodique mais fidèle du grand poète, je me demandais à part moi, considérant les saccages, pillages, massacres innombrables des Achéens et Troyens dans l'iliade, l'implacable vengeance d'Ulysse dans l'Odyssée, où et quand la joie eût pu répandre sa lumière. Mais Clément considérait l'affaire d'un oeil amusé, pétillant, avec je ne sais quoi de rusé, comme un gamin qui joue un bon tour à ses copins dans la salle de classe. L'entretien fut subitement interrompu par la survenue inopinée d'une chèvre qui se présenta soudain à la porte de la maison, laquelle était resté ouverte. Clément se lève : "comment cette chèvre a-t-elle pu franchir la barrière ?". Nous sortons tous les cinq, la chèvre avait disparu.

C'était cocasse. Une chèvre d'un joli pelage roux clair, survenant et disparaissant comme un songe ! Nous étions bien dans Homère, au milieu des bois, sur un chemin rocailleux entre les buissons et les massifs. Cocasse, drôle, rafraichissant. Et un vieux philosophe, Calchas ou Tirésias, et quatre visiteurs étrangers. Il ne manquait qu'Athéna, la déesse aux yeux pers - à moins que la déesse, par ruse, par ironie, ne se soit métamorphosée en chèvre !

J'ai beaucoup repensé, par la suite, à ce thème de la joie dans Homère, toujours aussi peu convaincu de sa légitimité. Mais j'apprends que Clément, avant de mourir, avait eu le temps de publier un ultime ouvrage. Peut-être y parle-t-il de la joie dans Homère. 

Or voici que, relisant de longs passages de ce poète inépuisable, je tombe sur ceci :

    "Oui, je le dis bien haut, il n'est point de meilleure vie

    Que lorsqu'un peuple entier se laisse entraîner par la joie

    Que les convives dans la salle, assis en longues files

    Ecoutent le chanteur devant des tables bien garnies

    De viandes et de pain, et que, puisant dans le cratère

    L'échanson vient offrir le vin versé dans chaque coupe.

    Voilà quelle est à mon avis la chose la plus belle" (Odyssée, IX, début, trad Mugler)

C'est Ulyssse qui parle. Il exprime la joie du corps, après tant de tempêtes, de remous, de combats et d'incertitude, après son désespoir poignant de gagner enfin sa patrie, la joie du corps qui se détend et se restaure, la joie de partager avec des amis les plaisirs de la table, et d'écouter l'aède qui chante. Joie simple et complète, corps et âme.

Réjouissez-vous, amis ! En dépit de la guerre, des incertitudes de toutes sortes, de la mort qui rôde, en dépit de tout, réjouissez-vous ! Peut-être même qu'en raison de tout cela la joie sera plus haute encore ! Elle est et sera comme la divine lumière qui ne prend son relief qu'en contraste à la funeste nuit. En tout cas c'est bien ainsi que les choses se présentent chez Homère.