A qui se perd dans la forêt profonde quel sera le chemin ? Comment distinguera-t-il l'avant de l'arrière, s'il n' a pris la précaution de marquer son passage ? Tout se presse autour de lui, tout se confond, tout s'égalise : partout des arbres sombres, des buissons touffus, des dangers qui menacent. Il se retourne sur soi, il scrute, il ne voit que la verdure indistincte. "Quel chemin, s'écrie-t-il pour lui-même, quel chemin suivrai-je maintenant que j'ai perdu tous les chemins ?"

En pareille occasion, disait Descartes, il faut se décider pour un chemin au hasard, car, encore qu'il ne soit pas sûr, il mènera forcément quelque part. Cela vaut toujours mieux que de tourner en rond, ou de se laisser périr de faim et de soif. C'est ce que je fais, toute proportion gardée, en me jetant tête perdue sur la première idée qui passe. Et ce matin mon idée, ou plus exactement, mon sentiment, c'est l'image d'une forêt profonde :

  "Vous qui entrez ici perdez toute espérance...".

C'est une pensée très sombre, mais très réaliste, et si naïve pourtant que j'ose à peine me la formuler à moi-même, et à autrui moins encore : une fois né vous êtes cuit.

Le Silène, dans Sophocle, le dit plus explicitement : "Le mieux c'est de n'être pas né, mais si tu l'es, le mieux encore est de retourner le plus vite possible au lieu d'où tu vins". C'est le ressort du tragique, il soutient en ré mineur toute le dispositif de la tragédie. Car enfin le héros tragique, comme tout un chacun, aspire à vivre, espère de vivre, s'efforce de tout son être à vivre ses désirs, à exister dans le monde, et tout ce qu'il entreprend, tout ce qu'il agit, pensées, paroles et actes, le mène impitoyablement à la catastrophe. Plus il en fait, plus il précipite l'échéance. 

Tout à l'inverse, avertis et circonspects, les tenants de la sagesse se proposeront de ralentir le cours : "vivons lentement, prudemment" - mais l'échéance est la même. Comme disent les braves gens : le temps ne fait rien à l'affaire.

Je vois les gens s'affairer, se pousser du col, se presser et s'égorger, je vois ce formidable théâtre d'ombres chinoises, cette absurde tragi-comédie de l'ambition, de la richesse et de la gloire, et je les vois déjà morts à demi, poussant devant eux leur propre cadavre, insanes et ridicules, et que fais-je, moi, si ce n'est les suivre, et que par ailleurs je me sente hors-jeu, hors-norme et hors-course, qu'est ce que cela change ?

Sitôt né vous êtes mort. Si ce n'est aujourd'hui c'est demain. Indépassable absurdité. On peut toujours faire le fier, retrousser les manches, tailler à droite et à gauche, ou ne rien faire du tout, le résultat est le même. Quelle leçon en tirerez-vous ? La tristesse ou la joie ? La tristesse est amère et la joie ne se décrète pas. Si nous n'avons la joie ayons au moins l'humour : ici l'intelligence dissolvante et le sentiment tragique, par une sorte de renversement, un passage à la limite tout à fait singulier, feront, jusque dans le pire, miroiter les feux impromptus de la gaîté.