D'aucuns parlent de la jouissance du symptôme. Hélas, pauvre jouissance, piteuse, calamiteuse et écornée. Un tel rampe dans l'hypocondrie, un tel s'obsède et se déprime, tel autre bichonne ses petits maux d'estomac, rumine ses déboires. Jouissent-ils ? C'est à voir. Mais tous répètent, et cela, d'une certaine manière, en dépit des douleurs, est jouissance. Grâce à quoi le monde est comme il est, cela lui donne un petit air de "déjà vu" qui ne va sans charme, et qui rassure. Et puis les douleurs sont valeurs dont on parle, qu'on exhibe, qui, croit-on, vont intéresser les gens : bénéfice secondaire de la maladie. Je souffre donc je suis. 

Tout cela est-il jouissance ? C'en est le mode mineur, pitoyable et décevant. Il faut espérer qu'il puisse exister autre chose, qui emporte, qui transporte, qui exalte et qui fait exulter.

Ce qui, à la différence du plaisir, fait la marque propre de la jouissance, c'est la forte quantité d'affects, leur excès, tel que le moi en est littéralement débordé. Par quoi la jouissance s'apparente assez bizarrement à la douleur. Voyez les amants dans leurs ébats : on dirait bien qu'ils souffrent, leur corps se tord, se contorsionne, ils grimacent, rugissent, feulent, avant qu'enfin, dans un dernier spasme, ils ne lâchent tout, et se pâment. La pâmoison, c'est la déroute du moi, l'instant de la déchirure, la "petite mort". Le plaisir suivra, dans le calme du corps, dans l'abandon, comme on voit dans le tableau de Botticcelli, Mars, à demi inconscient, flottant entre veille et sommeil.

Il y a quelque chose du combat dans la volupté, désir et mort mêlés. Et que n'est-on prêt à entreprendre,  à supporter, pour en venir à ces quelques secondes, ridiculement brèves, qui emportent tout dans l'extase !

Par rapport à quoi la jouissance dite du symptôme est un ratage complet : le symptôme répète mais ne conclut pas, ne libère pas, il se referme sur soi et recommence. Pourquoi alors parler de jouissance ? D'abord parce qu'il se déroule hors le moi, hors de son contrôle, vécu comme une sorte de nécessité impérative qui s'impose du dedans : "je n'y puis rien, c'est plus fort que moi". Ensuite parce, en dépit des désagréments qu'elle entraîne, cette puissance, en son déroulement, produit une sorte de satisfaction trouble, quasi perverse, par quoi le sujet exprime quelque chose dont la nature lui est inconnue. Ce n'est pas exactement du plaisir, lequel relève de la juridiction du moi, c'est autre chose, c'est bien une forme de jouissance. Mais jouissance malheureuse, dépiteuse, passion triste. C'est d'elle qu'il  faudrait se libérer par la connaissance, si toutefois l'analyse parvient à en découvrir la source et la fonction. "Quel bénéfice retiré-je de cette aliénation ? De quoi me protège-t-elle, et que se passerait-il si par la connaissance je parvenais à m'en délivrer ?"

La volupté, la vraie, c'est quand même autre chose ! Intensification et décharge, elle est le meilleur de la vie. On peut certes se ranger à une éthique du plaisir, comme je fais aussi, mais s'il faut de toutes manières que le sujet jouisse, si le corps et le coeur y aspirent et s'y rendent, qu'au moins cela soit dans la joie !