J'aime l'humour et ne prise guère les "humoristes", ceux que l'on qualifient de tels, et qui de l'humour ne font voir que la facilité, le clinquant ou le dérisoire. Les vrais humoristes sont des penseurs graves, sévères, qui ont une conscience aiguë du tragique, mais savent le retourner, le faire danser en musique. Il y a,  dans l''humour véritable, je ne sais quelle gaîté amère, quelle allégressse de bon aloi, de bon ton, avec ce qu'il faut d'insolence, mais princière, détachée et implacable, une "gaie science" du plus difficile, un savoir maîtrisé qui consent à se dire entre amis, entre membres d'une confrérie secrète, loin des communes vulgarités et des normes publiques. 

Je ne sais quel auteur a dit "L'humour est la politesse du désespoir". Admirable formule.

L'humour ne s'étale pas, il ne fleurit pas dans les jardins romantiques. Il fuit les longues tartines du malheur, les complaintes lyriques, les effusions. Il est sec, direct, impitoyable, et pourtant, dans sa dureté même, il témoigne d'un secrète connivence : ce qu'il dit, ou plutôt laisse entendre, l'interlocuteur est convié à le comprendre et à le partager, car, en toutes circonstances, il est question de l'homme et de sa misérable condition.

Ce qui est prodigieux dans l'humour, et bien difficile à expliquer, c'est comment se fait ce singulier retournement du tragique (le désespoir) en quelque chose qui ne l'efface nullement, qui le conserve intact, mais en modifie la portée par un changement de ton : ce qui faisait pleurer soudain prète à rire, et le plus affligeant devient ridicule. Il faut croire qu'il y a dans le moi une capacité singulière à se dépasser lui-même, à se distancier de soi, à se retourner sur soi, à inverser les affects, à se dépassionner, à faire jouer l'intellect contre soi, et ainsi à se volatiliser dans l'universel. Ce méchant malheur privé, d'un coup, devient l'indice d'une vaste comédie publique, où il ne reste plus qu'à se réjouir.

C'est le ressort de la comédie, qui, si elle est bonne, est toujours une tragédie surmontée. Voyez Molière. On y voit qu'on peut rire de tout, et surtout  de soi-même. C'est un formidable outil qui ne permet certes pas de changer la condition humaine, mais qui la rend un peu plus intéressante, et supportable, jusque dans les vices et les déviations les plus lamentables. Vraiment, il y a de quoi rire.