Après son déjeuner, comme il fait tous les jours, il va s'asseoir dans son fauteuil pour une petite sieste réparatrice. Il s'endort doucement. Quand la bonne, un peu plus tard, vient dans le salon, elle s'aperçoit qu'il est mort. Ainsi donc il a glissé insensiblement du sommeil dans la mort. Il ne s'est rendu compte de rien, il était vivant, il n'est plus. Le plus remarquable en cette affaire c'est qu'il ne sait pas qu'il est mort. Il ne l'a pas vue venir, il n'a pu s'y préparer, l'anticiper, la redouter ou la souhaiter : rien, il est passé sans conscience d'un statut à l'autre. 

D'autres souffrent l'enfer d'une interminable agonie. Ceux-là ont tout le temps d'y songer, et de s'y préparer, si c'est là leur souhait. Rilke par exemple. Cette disposition m'est totalement étrangère : je n'attends rien de la mort, et du mourir moins encore. Je n' y vois pas une expérience qui mérite d'être vécue parce qu'après il n' y a plus personne pour tirer leçon de l'expérience. La mort efface tout, c'est un couperet qui ne vous divise pas en deux (l'avant et l'après) parce qu'il n' y a pas d'après, hormis le cadavre.

C'est une chose singulière de penser la mort comme un effacement absolu. Plus que difficile c'est quasiment impossible : tout l'être proteste, l'instinct, le désir, la conscience. On veut vivre et vivre encore. Freud pensait qu'il n' y a pas de place dans l'inconscient pour la mort propre. On veut bien la mort de l'autre, on s'y emploie bien volontiers, mais soi-même on ne veut pas mourir. D'où les fantaisies plaisantes sur l'immortalité, d'où la croyance en des dieux censés nous garantir la vie éternelle. Mais qui peut croire à de telles fadaises ? La raison, bien armée de l'évidence, vient critiquer le sentiment, montrer l'inanité de nos espoirs, la caducité pitoyable de nos illusions. A la fin, rendus et perclus, nous baissons les bras : oui nous mourons, et nous mourons tout entiers.

La mort est une opération algébrique sans reste. C'est cela qui offense le sentiment. Mais le sentiment a tort.

Je me demanderai, contre Freud, si la volonté de vivre ne finit pas par s'affaiblir avec l'âge, du moins chez quelques-uns qui ne souhaitent nullement une prolongation indéfinie de la vie, qui aiment mieux être morts que de souffrir de maladies gravement invalidantes, ou qui deviennent graduellement indifférents, comme détachés du vouloir-vivre, subsistant encore quelque temps avant de glisser mollement dans le non-être. On tient géréralement le vouloir-vivre pour une qualité, on encourage le malade exténué et exsangue à la lutte, quand elle est parfaitement inutile, comme si par là on annulait la mort. Mais on peut estimer à l'inverse que la vie ne vaut que si elle est belle et que, si elle ne l'est plus, peu importe qu'on la perde. Je ne suivrai pas Schopenhauer quand il déclare qu'il faut travailler à la ruine du vouloir-vivre par l'ascétisme, n'ayant rien d'un ascète, mais je vois que d'elle-même l'énergie vitale, comme dans un arbre vieillissant, se réduit et s'appauvrit et que nous partons, comme dit Montaigne, en petits bouts, jusqu'à l'extinction définitive.