C'est peu de dire que Lucrèce, en son De Natura Rerum, peigne les illusions de la passion amoureuse : bien mieux, il décrit l'impasse du désir et de la jouissance.

"Morsures, aiguillons, blesser, brasier, arracher, combat ..." - un vocabulaire guerrier pour dépeindre "la fureur", "la violente ardeur" qui consume l'homme  en proie au désir, qui, désespérant d'atteindre "sa proie" s'acharne en vain sur le corps de la belle, et ne pouvant la saisir toute, toute entière à la fois, "erre incertain sur le corps tout entier". Remarque précieuse : on désire le tout de l'autre, le corps total, on n'en peut saisir que des fragments, des bouts de chair - des objets partiels - dont la somme est insommable, intotalisable, addition dérisoire qui échoue à refermer le cercle. L'Un de l'autre est inaccessible. Bien ridicule qui prétend posséder le corps de l'autre ! Il n'existe pas d'objet total, pas plus qu'il n'existe une image de soi totale dans un miroir.

Reste à se demander, et de cela Lucrèce ne parle pas, si le désir est bien désir de l'Un (du corps de l'autre), ou désir d'objets partiels, un regard, un sein, une épaule, ou la voix, et que de cet objet partiel on fasse une sorte de fétiche. C'est peut-être cette étrange sélection, cette fixation pulsionnelle qui détermine la mécanique du désir par laquelle, sortilège enchanteur, la partie se voit élevée à la splendeur du tout, imaginaire et envoûtant.

Remarquablement, en ce point précis, Lucrèce aborde la question du simulacre : 

  "D'un beau visage et d'un teint frais, rien ne pénètre

  Pour réjouir le corps, hormis des simulacres ténus

  Espoirs souvent emportés par le vent..."

Je crois avoir affaire à l'autre en son corps, et mon désir s'agite autour d'un simulacre, insaisissable, évanescent. Il y a bien, cependant un corps réel, mais celui-là se manque au moment même de la prise, l'amant s'épuisant en vain, impuissant à le saisir comme tel.

Le désir échoue, et pourtant il réussit aussi, par la bande pourrait-on dire : la tension accumulée d'un coup produit l'orgasme :

    "Ils ne peuvent rien arracher

    Ni pénétrer, ni entièrement passer dans l'autre corps,

    Par moments on dirait que c'est le but de leur combat

    Tant ils collent avidement aux attaches de Vénus

    Et, leurs membres trembants de volupté, se liquéfient".

L'ardeur s'exalte et s'apaise un court instant. On pourrait croire que le désir a atteint son objet, mais c'est plutôt une exténuation momentanée, suivie d'' "un nouvel accès de rage" - "tandis qui'ls se demandent ce qu'ils veulent atteindre" - Rarement cette étonnante dialectique du mouvement et du ratage aura été décrite avec tant d'acuité. 

L'amant ne sait ce qu'il désire, et encore moins ce qui le fait jouir - si toutefois il accède à quelque jouissance ! J'aurais envie de dire, dans le prolongement du texte : c'est le simulacre, cette émanation, cette aura, ce rayonnement qui miroite à la surface de la peau, qui flotte à la rencontre du regard. On songe au Faune de Mallarmé :

         " Si clair

         Leur incarnat léger qu'il voltige dans l'air

         Assoupi des sommeils touffus... Aimai-je un rêve ?".

Oui, c'est bien une sorte de rêve. Mais il y a bien un reste, que rien ne peut éluder : il y a bien un corps, un réel du corps, insaisisable comme tel, et résistant. Et il y a une jouissance du corps et par le corps, qui, toute fragmentaire et décevante qu'elle soit, n'en est pas moins réelle. Jouissance partielle, dont il faut bien se contenter, que l'on va relancer par la relance du désir : encore, encore, dans un corps, qui à défaut d'être le corps de l'autre, hors de prise, n'est jamais, à tout jamais, que le mien.

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Ces remarques sont inspirés par un passage de Lucrèce : chant IV vers 1074 à 1120