Je m'inquiète quelquefois, je l'avoue, de ce que pourraient devenir mes écrits après ma mort. J'y attache peut-être une importance excessive, n'ayant pas, que je sache, révolutionné la philosophie par une idée géniale, ni renouvelé en profondeur l'art poétique. Oeuvre modeste et casanière, mais oeuvre quand même, dont je me représente mal qu'elle disparût sans laisser de traces. Mais, à y réfléchir de plus près, elle a surtout valu pour moi, dans la tension d'un esprit désireux d'atteindre à la clarté, et nul ne peut jurer qu'elle ait quelque utilité pour autrui. On écrit d'abord pour soi, par quelque nécessité impérieuse, pour s'éclairer et se raffermir, et le souci du lecteur, qui n'est pas absent, vient en second, quoi qu'on en dise. Mais si écrire se prolonge dans un publier l'affaire se complique : la chose publiée devient bien commun, sur lequel l'auteur n'a plus de prise. Le lecteur en fera l'usage qui lui plaît. De la sorte d'innombrables oeuvres, qui plurent un temps, sombrèrent irréversiblement dans le marécage de l'oubli. L'auteur, qui est mort depuis longtemps, n'en sait rien, et de toute façon ce n'est plus son affaire. 

Publier c'est renoncer à la maîtrise, c'est se confier à un public qui a tous pouvoirs.

C'est une étrange faiblesse que de s'attacher à une oeuvre, dont le seul mérite, au bout du compte, est d'être l'expresssion véridique d'une singularité. Un tel mérite ne vaut que pour soi. En quoi aurait-il qualité pour justifier considération et conservation ? Cela ne saurait suffire. Il y faut d'autres valeurs.

Quand je  serai mort je ne saurai pas que je suis mort. Je ne saurai pas davantage ce que deviennent mes écrits. Et, au fond, quelle importance ? Tel vise l'immortalité par son oeuvre ("plus fort qu'acier j'ai bâti mon ouvrage"), se console de mourir en se représentant que son nom traverse les âges, mais n'est-il pas singulier qu'il parle comme s'il ne mourait pas, et que du fond de sa tombe il pût se réjouir à l'infini d'être toujours présent, par l'ombre de son nom, au milieu des hommes ? Version profane de l'immortalité, et aussi naïve que l'autre. Non, nous ne saurons rien, ni de nous - sauf que nous croulons et coulons en cadavre - ni de nos oeuvres, qui nous échappent de même.

Le penseur meurt mais il adjure ses disciples de conserver à la lettre la teneur de son enseignement. Entreprise pathétique et vaine. La vie, dans l'indifférence de son cours, emporte tout, le meilleur comme le pire. Et la génération montante enterre dûment et crûment la précédente.

C'est une pensée difficile, mais fondée en nécessité : nos illusions ont la vie dure, et la vérité est cruelle. Le chemin qui mène au champ de la vérité est rocailleux, broussailleux, ladre, enchevêtré. Il n'y a pas honte à s'en détourner. Et nul profit à s'y engager. On y va si vraiment on ne peut faire autrement.

Pour finir, voici une pensée noble : contre le discours commun qui promeut l'effort, la volonté, l'acharnement à être et paraître, laisser tout doucement filer le fil et s'en remettre à cette divinité capricieuse qui a nom hasard.