Je suis un lecteur cabochard. J'entreprends beaucoup de livres, j'en finis très peu. Ma bibloithèque est bourrée de livres que j'ai à peine effleurés, délaissés après quelques pages. C'est qu'ils promettent beaucoup, et tiennent rarement. Voici un propos qui n'en finit pas de tergiverser, et puis un autre qui ressasse, et un troisième qui languit. J'aime que l'on aille directement au vif du problème, que l'on expose peu, que l'on ratiocine moins encore, et que la thèse, et sa conclusion, apparaissent vite et bien, vifs et neufs comme le premier matin du monde. Les livres longs m'endorment ; en quelques pages nerveuses on peut tout dire, même le plus ardu, pourvu qu'on y mette le coeur. Les démonsrations sont inutiles, et le plus souvent oiseuses, ou controuvées. Si la thèse est claire elle saisit l'intelligence, emporte le sentiment, ce qui n'implique nullement une quelconque adhésion : on peut estimer une position, l'apprécier, sans forcément la faire sienne. Mais peu importe : je ne cherche pas la vérité dans les livres, j'y aiguise mon entendement, j'y cultive le goût, je m'y forme, je m'y amuse. Mon exigence de qualité me pousse à reprendre très souvent les mêmes, les plus subtils, les plus incisifs. Qu'y puis-je si ce sont souvent les anciens, quand beaucoup de modernes bavardent au lieu d'écrire ?

L'écrit est, en principe, le résultat tardif d'une longue et patiente élaboration que l'on a entreprise au décours d'un problème existentiel, qui a donné lieu à de la pensée, d'abord toute intérieure, et qui ensuite exige une traduction écrite. L'écrit est le terme du processus, on peut donc exiger qu'il soit précis, concis, clair et intelligible. Si ces qualités manquent, mieux vaut s'abstenir, attendre que la pensée se forme et se précise, plutôt que de gâter la sauce et de livrer une indigeste poivronnade. Mais je vois d'expérience que d'écrire oblige à resserrer, condenser, affiner, et j'en viens à penser avec Clément Rosset que seule la pensée écrite est une authentique pensée - encore n'en faut-il pas conclure qu'il suffise d'écrire pour penser. Je distinguerai soigneusement l'oral, où la pensée s'essaie, se cherche, se dit à travers les errements et les égarements, se heurtant et se rabottant au contact de la pensée d'autrui, et l'écrit où, dans la solitude méditative, le sujet s'efforce d'atteindre, dans l'expression, la plus grande clarté possible, puisqu'en principe, si l'on écrit, c'est pour quelqu'un - même si ce quelqu'un n'a pas de visage. On peut même s'inventer un partenaire, un lecteur, un objecteur afin de tenir avec lui une sorte de dialogue virtuel : de quoi lutter contre la somnolence ou l'autosatisfaction, qui risquent toujours de corrompre et de fausser le pas.

On comprendra pourquoi j'aime particulièrement les poètes, pas tous, mais ceux qui vont droit à l'essentiel. La forme, ici, vient au secours de la matière : il faut dire vite et bien, dans une forme qui impose la concision. Ajoutez à cela qu'ils savent parler au coeur autant qu'à l'esprit. Le poème vous emporte tout entiers. Hé, que vaudrait une vérité qui ne serait que conviction intellectuelle, sans impliquer le coeur et la sensibilité ?

J'aime que le texte me parle, c'est à dire s'adresse à moi comme sujet total, tripes et poumon, coeur et raison, que je sente passer le souffle de la vie, le vent de l'espace, qu'il m'exhorte et me vivifie. On comprendra sans peine pourquoi, si je commence tant d'ouvrages, j'en finis si peu. Ils ne tiennent pas leur promesse, ils lambinent dans le marécage de l'ennui. Et qu'ils y restent ! Moi je vais ailleurs, et si le livre me tombe des mains, au moins saurai-je aller baguenauder en d'autres jardins fleuris !