Il y a deux manières de lire. La première consiste à écouter soigneusement le texte, à étudier les rapport entre les diverses thèses, à chercher le fondement de l'oeuvre, sa logique interne, voire à débusquer le secret de sa naissance et de son développement. Le lecteur se met entre parenthèses, autant qu'il est possible, pour lire exactement ce qui est, sans y ajouter de son crû, ou en retirer. C'est l'idéal universitaire, ou celui du philologue. Apprendre à lire est un moment nécessaire de toute formation. Il faut en passer par là si l'on veut gagner quelque sérieux et consistance.

La seconde est plus fantaisiste, allègre et envolée. Compte moins, ici, ce qui est écrit, que l'usage que le lecteur va en faire, piochant ici, batifolant ailleurs, courant et sautillant comme un moineau, sans souci d'exhaustivité, de fidélité ni de conformité. Lecture "à la chinoise", discontinue, volage et papillottante. Lecture "montanienne", si toutefois on veut faire crédit à Montaigne, à ce qu'il déclare lui-même, mais qui ne va pas sans posture. Ne l'ècoutons pas trop quand il prétend ne lire qu'en travers, de côté et d'autre, selon la fantaisie et le caprice. On voit bien qu'il connaît fort bien les auteurs dont il parle, et cette science ne saurait être le fruit d'un pur grapillage. Disons que ce second mode de lecture est possible, et légitime, à quelqu'un qui a longtemps et patiemment pratiqué le premier. Il peut dès lors s'amuser avec les textes, en tirer substance nouvelle, s'y frotter et s'y limer, car il sait de quoi il parle et n'a plus de raisons de jouer à l'érudit.

La vraie question est : que cherchons-nous dans les livres ? Pourquoi fréquenter tel auteur plutôt qu'un autre ? On voit bien que la connaissance unversitaire, si elle est utile pour se former à l'exactitude, à la probité, à l'éthique de la connaissance, devient vite un obstacle lorsqu'on envisage de se connaître soi-même. J'en connais beaucoup qui vous citent Aristote et Hegel à tour de bras et qui par ailleurs sont d'une incurie consternante dans le domaine qui seul nous intéresse : la véracité du dire, fondé non sur l'autorité d'autrui, mais sur l'expérience vécue, pensée, exprimée. Ceux-là vivent par procuration, et pensent par emprunt. La philosophie, chez eux, est une loterie d'opinions que l'on sert à tous usages. Creux comme des bassines qui résonnent au vent.

Mettre le sujet hors du circuit, voilà l'idéal périmé du positivisme, comme s'il était possible de construire un savoir sans sujet. De nos jours, même le chercheur, dans le domaine scientifique, admet volontiers que c'est bien le sujet de la science qui construit ses paradigmes, ses hypthèses et les modalités de la vérification. En philosophie la chose est encore plus évidente, d'autant qu'elle ne prétend nullement à l'objectivité. Vient un moment où le sujet pensant revendique haut et fort d'être l'auteur de sa pensée, d'avoir autorité sur ce qu'il écrit et dit. Il n'a plus besoin du soutien d'Aristote pour émerger de l'océan brumeux des opinions, et pour déclarer, en toute sincérité, que ce qu'il dit il en a fait l'expérience, qu'il en a vérifié la validité, et qu'à défaut d'universalité (il ne s'agit en aucun cas de parler pour autrui et de jouer au mage ou au gourou) ce dire repose sur l'examen critique et la vérification personnelle.

Nul n'est obligé de penser comme Schopenhauer que le vouloir-vivre commande nos actes et nos affects, mais il devient extrêmement stimulant de se mettre dans la perspective qu'il présente pour en vérifier soi-même l'éventuel bien-fondé. Et ainsi de suite. Les philosophes sont d'extraordinaires expérimentateurs, qui nous proposent mille et une manières de vivre et de penser, autant de facettes insoupçonnées de l'existence, dont nulle vie, durerait-elle trois cent ans, ne peut par elle seule faire le tour. Aujourd'hui je me découvre kunique comme Diogène, je vis, je sens, je pense à la manière kunique. Demain je serai peut-être épicuren, ou pyrrhonien, cartésien ou autre. Et dans tous les cas, tout en jouant ce jeu grandiose et périlleux, je ne cesse d'être moi-même, mais un moi infiniment enrichi, démultiplié, effeuillé, me risquant dans les avenues de l'incertitude, jusqu'à savoir démêler le vrai du faux, l'utile de l'inutile et le beau du laid.

Philosophe, j'ai mes incompatibilités. Je connais fort bien mes adversaires, pour en avoir tâté jadis. Mieux encore, je connais mes amis, ceux dont la fréquentation est douce comme un vin de Samos, réconfortante et stimulante. Si je pouvais croire à l'immortalité, ce serait avec eux que j'aimerais, comme en un beau jardin, deviser et m'amuser ad infinitum.