Qui n'aimerait visiter l'atelier d'un Botticelli, d'un Vermeer ou d'un Matisse, du vivant de l'artiste bien sûr, le surprenant, tout barbouillé de couleurs au milieu de ses créations, avec peut-être, en prime, le spectacle d'une jeune personne dénudée posant pour la postérité...Chez le peintre on imagine volontiers quelque secret incommunicable, dont les toiles ne donneraient qu'un avant-goût, et qui, peut-être se révèlerait au détour, à qui saurait y voir. C'est l'avantage du peintre : il travaille sur image, il fait rêver tout en donnant à voir. Rien de tel chez l'écrivain : chez lui tout est austère, crépusculaire. Le voici avec une feuille blanche et un crayon, rien de plus. Rien qui se voit, rien qui fasse tableau. Juste ces mots qui vont s'aligner sur la feuille ou sur l'écran d'un ordinateur. Pas même un bureau : on peut écrire dans une brasserie, ou dans le hall d'une gare. Certains ne peuvent écrire que chez eux, d'autres ailleurs que chez eux. Le lieu ne vaut que par les commodités qu'il offre, par la stimulation ou le retrait dont l'écrivain a besoin pour se concentrer.

J'ai lu quelque part que Henry Miller, sur le tard, écrivait avec sous les yeux le spectacle d'une femme nue. Et pourquoi pas ? Je suppose que la nudité stimulait ses neurones. D'autres, comme Thomas Mann, éclusent prioritairement un verre de cognac : les voilà prêts pour le grand voyage.

Je dis "voyage" car c'est ainsi que je vis mon aventure matinale : écrire c'est partir pour un pays inconnu, c'est défricher de nouvelles terres, c'est errer et séjourner, c'est batifoler, accepter de se perdre pour mieux se reprendre, c'est fréquenter des personnages remarquables, discuter et contester, et au final se transformer. Après mon texte, réussi ou raté, je ne suis plus tout à fait le même, j'ai évolué. Voyage mental, que je préfère aux déplacements physiques, féconde errance.

Pour écrire il me faut le silence, le retrait, la solitude. Aussi ne suis-je à l'aise que dans mon bureau, ma "librairie" dirait Montaigne : bien sûr il y a des livres, tout au long d'un mur, philosophie, poésie, mystique orientale, psychanalyse et littérature. Mais je ne m'en sers pas beaucoup pour écrire. Je lis un peu l'après-midi, et encore, à la sauvage, en biais et en travers, sans méthode, sans souci d'exhaustivité. Je ne lis qu'en relation avec une idée personnelle, piochant de ci de là, à la hussarde. J'ai abandonné complètement le souci universitaire. Mes lectures ne valent rien : ce sont des promenades, rien de plus.

Mon bureau donne sur une vaste ouverture et sur un petit balcon, et au delà sur de grands arbres et sur la rue. Ces arbres feuillus et profonds me donnent de l'ombre et de la fraîcheur, très appréciables en été dans ce pays volontiers caniculaire. Je travaille fenêtre ouverte, hiver comme été. J'ai besoin de sentir l'air frais qui me stimule. J'écris en fumant la pipe, je ne puis faite autrement, c'est un complexe sensitivo-moteur fortement enraciné qui fait que l'un appelle l'autre, invinciblement. Sans l'action du tabac je ne suis bon à rien, je ne puis pas même penser, je suis comme engourdi, assoupi, abruti. J'en ai pris mon parti : cela fonctionnera tant que cela fonctionnera.

J'aime que l'air frais pénètre dans la pièce pendant que les volutes de fumée vont délicatement et souplement rôder du bureau vers la fenètre ouverte. Je perçois le bruit de fond de la rue, cela ne me gêne pas. Parfois un couple de pie jacasse tracassément - excusez ce néologisme, il est si bien venu ! Plus rarement des merles s'en mêlent en trilles roucoulantes. Ces temps-ci un pianiste vient jouer sous ma fenêtre, égrénant des chansons anciennes, mais j'ai constamment l'impression qu'il joue faux.  Tout cela je l'enregistre passivement, comme un contexte sonore qui me situe dans le monde.

C'est merveille de pouvoir ainsi s'adonner à une passion innocente et bienfaisante, avec, comme dit Hölderlin, "la lumière philosophique autour de ma fenêtre" - et c'est merveille d'être encore, en cet âge avancé où je suis, capable de penser, d'imaginer et plus que tout, d'écrire, sans maître, sans doctrine, sans devoir ni obligation d'aucune sorte, ne suivant que mon instinct, mon désir et mon inspiration. Je n'attends rien d'autre de l'avenir que la continuation de cette heureuse activité qui est la lumière de ma vie.

Vous voyez : il n'y a rien d'exceptionnel dans l'atelier d'un écrivain. Et surtout il n'y a nul secret à déchiffrer. Tout ce qui importe est écrit noir sur blanc, tracé improbable et vrai d'une destinée singulière.