Voici un petit bijou, trouvé dans "Le sourire du Tao" de Lawrence Durrell, page 68 :

"Le poète est quelqu'un que la mort ne peut surprendre car il l'habite déjà en imagination, grâce à ses poèmes".

Je ne puis savoir en quel sens l'auteur entend cette maxime, mais elle résonne en moi comme une voix familière. Poétiser c'est voir, entendre, goûter les choses sous l'angle de l'éternité, laquelle ne signifie pas que les choses soient figées dans leur être, immuables et impérissables, tout au contraire elles ne font que passer, et par ce passage incessant et irrésistible ne cessent de se renouveler à l'infini, comme les eaux du fleuve, toujours disparaissantes et toujours nouvelles. La mort est ainsi le mouvement même de la vie, indissociable du Grand Processus. Le poème dit le passage, l'éternité du passage, ce que la prose a bien du mal à signifier, au prix de convulsions stylistiques alambiquées. Le poème va droit à l'essentiel, à peu de mots :

               "Enigme est le surgissement" - d'autant que le surgissement est ininterrompu. Mais le fond d'où surgit le surgissement reste à jamais insondable. En quoi le Tao et l'Apeiron d'Anaximandre ont un air de famille. 

Reste que la maxime ne dit rien de la mort propre : rien ne garantit que le poète, pour son propre compte, puisse habiter déjà sa mort en imagination : il y faut sans doute une aptitude peu commune. Il n'y parviendra, je pense, qu'en acceptant de se situer lui-même, hors de soi, dans le tourbillon universel dont il n'est qu'un atome, pulvérisé dans la poussière innombrable des âges.