Parodiant Nietzsche je dirai : sans la beauté la vie serait une erreur. On dira que la puissance de Venus est suffisante à entretenir la vie, et la reproduction, du moins dans les espèces animales, mais il n'est pas sûr qu'il en aille de même pour les humains. La catégorie du beau se forme très tôt chez l'enfant : rien n'égale la beauté de la mère, même si celle-ci, pour un regard étranger, est le comble de la laideur. La mère est structurellement belle, parce que c'est la mère, celle qui assure la satisfaction des besoins essentiels, la sécurité et le confort, et qui suscite les premières expériences du plaisir. C'est elle qui érotise le corps du nourrison, fait naître et croître, dans les zones érogènes éveillées par le contact, une troublante expérience de la volupté. Elle est la première amante, et parfois la dernière, lorsque l'expérience est si forte que le sujet ne parvient plus jamais à s'en détacher, recherchant en vain de par le monde quelque compagne qui pût égaler ou surpasser ce premier amour. C'était la thèse de Freud dans "Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci", lequel, à en croire le psychanalyste viennois, est resté attaché à l'enchantement du sourire de sa mère, qu'il transposera plus tard dans les célèbres tableaux de la Joconde et de la Sainte Anne. Pourquoi les amateurs viennent-ils en foule du monde entier pour admirer Mona Lisa ? C'est le sourire de Mona Lisa qu'ils viennent contempler, interroger  : quelle qualité particulière possède donc ce sourire pour que, depuis quatre cent ans, il provoque toujours et encore le même étonnement, la même fascination ? Freud répond : c'est la puissance du premier sourire, c'est la fascination du sourire maternel, inscrit à l'encre rouge dans l'inconscient et merveilleusement retracé par le pinceau de Léonard. On n'a jamais fait autant, depuis que la peinture existe, on n'a jamais fait mieux depuis. 

Une certaine tradition veut que Philippino Lippi, au spectacle de la Joconde, se soit évanoui de stupéfaction. Aujourd'hui le tableau est si connu, et tant de fois représenté, que l'effet de stupeur ne se produit guère. Mais il reste cet étonnement : quel est donc le sens de ce sourire, à la fois familier, intime, réservé et inaccessible, et si lointain, comme si la dame poursuivait en secret quelque discrète conversation avec elle-même, à laquelle nul n'accèdera jamais. Quelle secrète pensée, quelle étrange souveraineté - comme la conviction inébranlable de posséder ce que nul autre ne possède - si proche et si lointaine, la Joconde garde à jamais son secret.

La beauté est troublante. C'est tout autre chose que la joliesse, qui flatte les sens, et à ce titre nous apparaît surtout comme agréable, et praticable. On ne vénère pas la joliesse, on la caresse, on la flatte en retour. Mais la beauté est tout autre chose. Elle ne va pas sans une certaine distance qui impose le respect. On la pressent inaccessible, lointaine, et pourtant elle nous saisit et nous étreint, dans une sorte de proximité incompréhensible. On sent qu'elle est d'une nature plus élevée que nous, elle n'a pas les insuffisances affligeantes qui marquent notre propre nature, et pourtant elle est proche aussi, en quelque sorte, puisqu'elle parle à notre sensibilité, au coeur et à l'esprit.

Les philosophes se sont souvent demandé d'où elle vient, de quelque autre monde peut-être, parallèle au nôtre, mais plus parfait que le nôtre. Les Grecs y voyaient la marque de la divinité : la beauté est l'essence et l'oeuvre d'Aphrodite, mais Aphrodite est aussi la déesse de la volupté ! Beauté et volupté, ramenées à un unique principe, intuition géniale, par laquelle ils manifestent l'amour inconditionnel de la vie : en dernier ressort, seul existe le désir par lequel la beauté fait irruption dans le monde et qui se satisfait, et se manque, dans les affres délicieuses de la volupté.

Cette unité principielle se trouve merveilleusement exprimée dans la poésie de Sappho, unique en son genre.