"O vraiment, marâtre nature

      Puisqu'une telle fleur ne dure

      Que du matin jusques au soir !"

 

Ce sentiment-là, devenu si banal dans la littérature, si convenu, il faut le reprendre à la source pour en mesurer l'inépuisable puissance d'évocation. Qu'on le répète et régurgite à l'infini, cela ne change rien, cela n'en amoindrit nullement l'imparable vérité. Toute poésie de là s'origine, y puise son inspiration, y déroule les méandres de sa mélancolie. Voyez Sappho, voyez le désespoir d'Achille, voyez les innombrables stances vouées à l'évocation de l'amour perdu. Mélancolie de l'art - à se demander s'il est un art possible, je veux dire doué de quelque vérité, qui ne naisse de cette découverte, si facile à dire en prose, et par là si fade, si l'art, justement, ne l'élève à la plus haute puissance : l'objet aimé c'est l'objet perdu, ou en voie de perdition, déjà glissant hors des mains éperdues qui tentent de le retenir. La possesion, s'il en est, n'inspire pas de ces profondes stances, elle s'épuise dans la satisfaction, se dilue dans la facilité un peu mièvre du plaisir. Mais la perte, la douleur de l'arrachement, ou la dissolution de la forme dans l'informe, ou l'écoulement imparable des heures, voilà tout autre chose. Soudain c'est la nécessité, c'est la morsure du temps, c'est la conscience harcelée, c'est le morcèlement d'un moi haché par la séparation, c'est, déjà, la mort dans la vie, c'est la vérité du destin qui destine tout un chacun à cette déflagration. Comment un tel pressentiment ne serait-il pas le tragique fondateur de la poésie ?

On lit mal Ronsard si l'on n'y voit que l'aimable discoureur de l'amour : "Mignonne allons voir si la rose...". Il y a chez lui des vers d'une autre trempe, souvent mêlés, comme par négligence, à la facilité trompeuse de ses innombrables erotica. Voilà un vrai poète, et des plus grands.

Ce qui précède pose la question du statut de la beauté, ou plus exactement, de l'objet beau. Le peintre, le poète façonnent une image, dont la nature est de n'être pas l'objet aimé, lequel est dans le monde, soumis aux lois de ce monde, et comme tel voué à la déchéance et à la mort. Ronsard célèbre Marie ou Hélène, mais que sont-elles sous sa plume sinon des images, des êtres de verbe, de métaphores et de métonymie ?  Des rêves sublimes de temps arrêté, d'éternité désincarnée : leur seul corps, sensible et sensuel, c'est le poême lui-même, cette suite mélodieuse de vers, de strophes, d'épithètes - de rythme, forme et cadence - qui nous enchantent et nous font rêver à l'infini. A l'être périssable, réel mais mortel, le poème substitue un être de langage, indéfiniment désirable, immortel comme un dieu d'Epicure. L'art serait donc la création, par l'artifice, d'une réalité d'un nouveau genre, ni réelle ni irréelle, intermédiaire en quelque sorte, qui insère ses fantaisies entre l'évidence de la vie et l'évidence de la mort, entre le périssable et l'impérissable, objet-fétiche, objet propitiatoire dont le destin assumé est d'échapper à la dériliction universelle. Tout passe, mais Marie et Hélène, purs poèmes d'un pur poète, sont encore et toujours là - alors même qu'elles ont de longtemps quitté la scène des affaires humaines !

La mélancolie est bien autre chose que la simple tristesse : elle est la conscience douloureuse que la perte est irréparable, qu'il est impossible d'en faire, comme on dit si facilement, le deuil, que l'objet aimé, alors même que la personne réelle est bien morte ou disparue, continue en sourdine de hanter l'esprit, de peupler les nuits vides, d'inspirer une passion qui dure, et qui peut durer toute la vie restante. On dit quelquefois : le mélancolique est incapable de se séparer de l'objet, lequel retombe sur le moi (Freud) et le condamne à la damnation. Mais qui peut se séparer sans douleur ? Et si la douleur était non le signe mais la substance même de l'attachement ? "J'aime ma douleur plus que la vie" déclarait paraît-il l'impératrice Elisabeth. En tout cas ces quelques vues, trop rapides, jettent une lumière en clair-obscur sur le processus de création artistique. A sa manière l'artiste, ou le poète, est bien une sorte de mélancolique : ni déni de la perte, ni acceptation totale, mais cette étrange et fascinante élévation d'un quasi-objet substitutif, qui n'est ni tout à fait l'un ni tout à fait l'autre, immortalité de fiction qui n'ôte rien à la mort, tout en lui opposant la dénégation sublime de l'oeuvre d'art.