Nerval parlait en connaisseur de la traversée de l'Achéron, dont il se remit deux fois avant de sombrer, comme on sait. Je n'ai pas l'intention de sombrer, mais pas davantage celle de gommer purement et simplement l'expérience vécue, d'en annuler le relief par une sorte de dénégation. Traversée du feu dirai-je, de ce feu noir et froid qui cadavérise toute chose, qui nihilise jusqu'au désir de vivre. Heureusement l'affaire n'aura duré qu'un mois, mais c'est un de ces mois qui valent pour plusieurs. Dés-être dirait Lacan, entendant par là, si j'ai bien compris, l'expérience radicale de la nihilité subjective, la perte de tout ce qui fait l'ordinaire d'une existence, de la confiance dans la durée, dans l'ordre apparemment stable des affaires. Quand tout se dérobe c'est le dés-être : selon Lacan il faut un jour ou l'autre en passer par là, si toutefois on s'estime un voyageur de vérité. Le sujet, pur désêtre originel qui s'est voué à se faire consister dans l'apparence de l'être, rejoint sa vérité première, qui est aussi la dernière.

Pas question de nier, ni d'oublier. De toutes manières il en reste quelque chose, comme par exemple ce regard qui perce les apparences, qui déniche en toute réalité je ne sais quelle inconsistance, quelle secrète fêlure, laquelle apparaîtra fatalement quelque jour, quand l'heure sera venue. Toute chose vacille sur sa base, a déjà cessé d'être alors même qu'elle semble réelle et solidement implantée dans le réel. Mais le réel n'est pas ce qu'on croit : "branloire pérenne " disait Montaigne, balancement, vertige, ivresse. Course au néant, compensée par d'autres émergences, qui branlent à leur tour. Inutile de chercher en cette ivresse quelque formule définitive qui fixerait le vertige. Cela tangue, et tanguera toujours. Mais allez donc savoir où, comment, et vers quoi ? Où qu'on tourne le regard, la valse valse, le tango tangue.

Les choses peu à peu, reprennent leur stabilité. Je ne suis plus dans le tourbillon. Je pourrais, par une sorte de stupidité, estimer qu'en somme il ne s'est rien passé, que ce n'était qu'un mauvais rêve, qu'une illusion pathologique. Je ne cèderai pas à cette sirène. Je sais que tout rétablissement n'est qu'un aménagement de fortune, qui ne saurait dissimuler la vérité. Je découvre que vivre c'est à la fois savoir le pire et s'en tenir au meilleur, lequel est dans le plaisir, accord improbable mais réalisable parfois entre soi et les choses, et dans la beauté, moment rare et précieux du poétiser et du contempler. Mais ni le plaisir ni la beauté n'annulent le fait brut de la décomposition.

Je dis "décomposition", mais ce terme est trop univoque, unijambiste. Il dit la dégradation, mais j'en cherche un autre, qui dirait du même mouvement les choses qui se font et se défont, comme cela se passe en effet dans la nature (encore un mot unijambiste : nature, naissance). Notre langue est binaire, et notre pensée aussi. Il faudrait pouvoir dire la contradiction interne qui travaille les choses et la vie, et pour cela un mot nouveau : je propose "dénaissance" : la naissance y est, mais aussi ce subtil travail de dégradation, invisible au premier chef, mais qui se dénote dans ses effets. Naissants, nous dénaissons, et tout en dénaissant, nous renaissons parfois, à d'autres niveaux. Mais l'issue du processus ne fait pas mystère.