Dans ce qu'il est convenu d'appeler "philosophie" je vois à l'oeuvre deux tendances contraires, et qui d'ailleurs se contrarient. La première est constructive : elle échafaude, à partir de quelque principe simple (l'être, l'âme, le devenir, la matière etc) une sorte de monstre conceptuel qui prétend saisir dans ses filets l'universalité de ce qui est, ramené de fait à quelques propositions invérifiables, et le plus souvent fantaisistes. Ce sont en fait des sortes de romans intellectuels, ou des peintures de genre, où chacun pourra admirer, ou détester selon son goût, chacun ayant au fond parfaitement raison dans l'expression de ses humeurs.  Quant au fond il faut bien admettre que ces conceptions ne sauraient convaincre personne : elles sont sublimes en effet, mais à la manière des oeuvres d'art qui séduisent sans démontrer quoi que ce soit. Mais ce qui est étonnant c'est que ces fabriquants de système aient pu se laisser aller à croire en leurs créations, jusqu'à revendiquer le titre de vérité. Mais comme il y a autant de "vérités" que de systèmes, nous voilà bien avancés ! Au total ces entreprises valent plus par l'ingéniosité de leur auteur que par les résultats auquels ils sont parvenus !

Montaigne notait avec finesse que Platon, Pythagore ou Epicure étaient bien trop subtils pour croire vraiment en leurs Idées, Nombres ou Atomes. Ce ne sont que suppositions, qu'il faut considérer comme de sublimes tentatives de l'esprit, face à l'impénétrable énigme du monde.

La seule leçon qu'on en puisse tirer est qu'il n'y a pas de leçon : hors des résultats fragmentaires et évolutifs de la science nulle connaissance ne peut se prévaloir du titre de vérité.

La seconde tendance est critique : elle consiste à tout examiner avec liberté et probité, à ne s'en laisser accroire ni par préjugé, ni par tradition, et à pousser aussi loin que possible dans la considération des causes et des raisons. C'est par là que les sceptiques ont brillé plus que tout autre, et par là aussi que Hume me semble préférable à Kant. Au moins il ne verse pas dans la mythologie des idées, cherchant au contraire à ramener chaque idée à son origine sensible.

La pratique sceptique, menée avec rigueur, aboutit de fait à une dévastation universelle : on soupçonne la causalité, par exemple, de n'être qu'une illusion, et non pas un rapport nécessaire. Ou comme Hume de n'être que la jonction habituelle de deux faits. D'où tirons-nous l'idée qu'un fait est la cause de l'autre ? Il faut y regarder de plus près. Mais si l'on soupçonne la causalité c'est tout l'ordre déterministe qui s'effondre. Ou alors on considèrera l'ordre déterministe comme une hypothèse, qui n'exclura pas d'autres hypothèses. Ce qui se voit d'ailleurs dans la situation actuelle des sciences qui tolère l'indéterminisme à côte du déterminisme, l'aléatoire à côté du régulier. Pluralité des méthodes, pluralité des hypothèses, pluralité des résultats. Plutôt que de vérité on parlera de probabilité, voire d'opérativité. On n'est sûr de rien, mais on voit que certaines démarches sont efficaces, et d'autres non. C'est le rêve grandiose d'une vaste vision universelle comprenant toute la réalité en quelques formules simples, qui a volé en éclats.

Sceptiques nous le sommes par situation historique. Reste à le devenir par méthode et intention. Où l'on voit que certaines idées ont la vie dure, certains attachements aussi, et qu'il n'est pas si simple "de ne croire en rien".