Je me méfie des visions, aussi bien des miennes que de tout autre. Ce sont des moments particuliers où se produisent de profonds remuements, que la conscience ne peut gérer, comme si tout l'édifice intellectuel était submergé, emporté par les vagues de l'inconscient. On croit voir mieux, plus profond, plus ample ; on croit que les choses se manifestent à nous dans une lumière plus vive, et parfois on croit soudain tout comprendre, comme si le film de la vie se déroulait dans la clarté et la totalité. Quant à moi je n'ai guère connu de telles illuminations, mais plutôt, comme je l'ai raconté hier, des visions infernales provoquées par l'anesthésie. Le retour à la perception normale m'a permis de rectifier mon jugement. J'en ai tiré une leçon de modestie : il suffit de peu de choses pour faire basculer un esprit sain dans une vision pathologique.

Qu'elle soit paradisiaque ou infernale une vision est au sens strict une illusion, c'est à dire une représentation fallacieuse du monde déterminée par un agent psychique, l'inconscient, ou chimique : la drogue, l'anesthésie ou autres produis psychoactifs. Que des personnes à l'article de la mort aient des visions béatifiques où elles s'ébattent dans des prairies enchantées, ou qu'elles marchent dans un long tunnel de lumière céleste, tout cela ne prouve rien, ne donne aucune indication sur l'après vie ou la vie éternelle, puisque cette expérience est bien celle d'un vivant, nullement une traversée de la mort, laquelle romprait brutalement le fil, et que sitôt revenues à la conscience ordinaire, elles retrouvent la réalité ordinaire, l'espace-temps ordinaire : elles peuvent bien avoir le sentiment d'avoir vécu une expérience exceptionnelle, mais rien n'est changé, et la vie reprend son cours.

Ou on est vivant, ou on est mort : il n'y a pas de tierce possibilité. Tant que le cerveau travaille on est vivant. Nul ne traverse l'Achéron dans les deux sens.

Pour ma part je n'ai jamais connu de visions béatifiques, ce qui rend d'autant plus aisé mon scepticisme. Et que ma seule expérience de vision ait été si pénible me conforte dans mon rejet. Il m'est d'autant plus aisé de les mettre toutes, les heureuses et les malheureuses, dans le même sac. Ce sont des productions délirantes qui ne témoignent de rien, si ce n'est de la fragilité de notre esprit.

J'apprécie fort certains textes bouddhiques où le sage met explicitement l'adepte en garde contre des imaginations béatifiques du nirvânâ. Ce sont tout au plus de pieux mensonges qui aident le disciple à se mettre en route, à quitter la sphère  bornée de son existence pour de plus hautes destinées, mais elles ont le tort de faire croire qu'il est arrivé au bout du chemin, et qu'il peut dès lors s'installer dans la félicité. Ce n'est qu'un nirvânâ imaginaire qui satisfait à bon compte le narcissime de l'impétrant, lequel croit vivre de la vie des dieux. Ce n'est pas la libération, laquelle exige un détachement complet à l'égard des illusions du moi. De toute manière la vie réelle se charge bien de faire tomber l'illusion : c'est dans la vie réelle qu'il faut vivre et non dans un paradis artifiel.

Je ne sais pas très bien ce qu'est le nirvânâ, mais avec le temps qui passe je puis bien me défaire de beaucoup d'illusions. Ce qui reste c'est un esprit délié qui ne s'attache guère aux mythes et aux héros, et qui considère les choses avec une pénétrante indifférence, cette non-différence où les choses s'égalisent dans le courant indifférent du grand fleuve.