"Pauvres esprits des hommes, ô coeurs aveugles !

  Dans quelles ténèbres et dans quels dangers

  S'écoule ce petit rien de la vie ! Ne vois-tu pas

  Que ce que réclame le cri de la nature n'est rien d'autre

  Que pour le corps l'éloignement et l'absence de la douleur, et pour l'âme

  Une sensation de jouissance, délivrée de souci et de terreur ?

  Nous voyons donc que pour la nature du corps bien peu de choses

  Sont nécessaires pour enlever la douleur

  Et faire aussi le lit de délices nombreuses.

  Et la nature ne réclame pour elle-même rien de plus agréable

  - S'il n' y a pas de statues dorées de jeunes gens à travers nos maisons

  Pour tenir de leurs mains droites des flambeaux allumés

  Destinés à éclairer des festins nocturnes,

  Si les cithares ne font pas gronder les lambris et les ors des salles  -

  Quand cependant allongés entre eux dans l'herbe tendre

  Près du courant d'une eau, sous les branches d'un arbre à haute cime,

  Les gens réjouissent leur corps à peu de frais,

  Surtout quand le temps sourit, et que l'époque de l'année

  Parsème de fleurs la verdure de l'herbe."

 

Lucrèce, II, 14 à 33 Traduction de Jackie Pigeaud légèrement modifiée, édition La Pleiade p 309, 310.

On peut reprocher bien des choses à l'épicurisme, y déceler une fâcheuse tendance dogmatique, y dénoncer un goût immodéré pour l'injonction, voire un certain optimisme pharmaceutique. On peut même se gausser de la maxime fameuse selon laquelle "la mort n'est rien par rapport à nous". Il reste, il restera toujours des pages immortelles de noblesse et de beauté, comme ces vers de Lucrèce cités plus haut, au sujet desquels je ne puis m'empêcher de me laisser aller à la rêverie la plus délicieuse, voyant renaître devant mes yeux émerveillés, la splendeur de la Vénus de Botticcelli, surgie nue et songeuse d'un coquillage marin, et mieux encore, La Naissance du Printemps, cette Primavera de toutes les perfections, unique par son sourire un peu mélancolique, comme suspendue dans l'air entre les arbres sombres et les fleurs innombrables.

Je sais, ce n'est pas là un argumentaire rationnellement recevable. Mais laissez-moi, pour la circonstance, la privilège esthétique du poète, à défaut de la démonstration du philosophe. Epicure voulait fonder la pratique de la vie sur le savoir. Nous savons combien peu vaut notre savoir. Mais alors il reste l'irremplaçable : une intuition féconde, fécondante, inépuisable.

Nietzsche le dit à sa manière : "Epicure, ce dieu des jardins".