CHAPITRE TREIZE : Du SAVOIR et de la FAILLE

 

 

TABLE

 

1 Hymne à la connaissance

2 La pulsion de savoir

3 Que sais-je ?

4 Skeptikos

5 Pyrrhonisme

6 Fin de la quête

7 Kaïros

 

 

 

 

 

 

 

1 Hymne à la connaissance

 

 

Pourquoi chercher à savoir ? Et savoir quoi ? Les Grecs pensaient qu’il existe en l’homme une disposition naturelle à la connaissance, une curiosité insatiable, une légitime exigence de compréhension du monde. Ils ont posé le Logos comme principe universel, à la fois de la pensée – Logos c’est d’abord la parole, le discours, la raison – et de l’ordre du monde, conçu comme Cosmos, ordre et harmonie des éléments dans le Tout. Ils exprimaient par là une confiance splendide et naïve dans les pouvoirs de la raison humaine, supposée apte à sonder les derniers mystères, en vertu d’une congruence naturelle entre la pensée et l’Etre. « C’est le même en effet que penser et être » dira Parménide.

Cette congruence miraculeuse vole en éclats chez Les Atomistes. Démocrite : « L’homme doit connaître au moyen de la règle que voici : il se trouve écarté de la réalité ». Le beau mirage se dissipe, l’harmonie si désirée n’est plus qu’un rêve, l’être se pulvérise en milliards d’univers inconnaissables. L’homme se découvre nu dans un monde in-signifiant.

Et pourtant le projet de connaissance est sauf, mieux il est un devoir : « l’homme doit connaître…». Et pourquoi connaître si nous n’avons nul moyen de saisir la totalité, de la penser en raison, si le projet d’une mathesis universelle se révèle caduc et voué à l’impossible ? Mais il reste les phénomènes, le surgissement ininterrompu de nouveautés merveilleuses, il reste la création infinie de la nature, dont nous ne ferons jamais le tour, mais dont nous pouvons admirer à l’infini les combinaisons imprévisibles : atomes enlacés, corps innombrables, planètes et univers disséminés dans l’espace. Certes la science est impossible, en son projet titanesque, mais il y aura des savoirs, limités mais efficaces, amendables et perfectibles, dont l’homme fera son bénéfice s’il est capable d’un atome de sagesse. D’où le projet d’une science relativiste, faite de modèles perfectibles, qui devrait être utile à l’humanité : éthique de la connaissance, éthique de la vie bonne.

C’est à partir de ce projet que nous pouvons sonder plus avant le désir de savoir. Si l’homme est nu dans le monde, si de toutes parts n’existent que des formes et des forces inconnues, si l’homme mesure l’étrangeté et l’étrangèreté radicale de ce qui l’environne, il faut bien penser que l’affect fondamental, l’émotion fondatrice de toute connaissance c’est la peur. « Phobos » dira Epicure, lecteur et continuateur de Démocrite. Peur des dieux, peur de la mort, peur de l’immensité insondable, peur de l’inconnu et de l’inconnaissable. Voir les remarquables et pathétiques développements de Lucrèce dans son traité « De la Nature des choses ». Car c’est bien l’ordre, ou plutôt le désordre des choses qu’il faut interroger, qui précisément ne fait pas monde, qui ne présente nulle harmonie réglée et providentielle, nulle bergerie pour les hommes dans la détresse. L’univers n’est pas une nurserie, dira, je crois, Freud. Mais s’il faut prendre la mesure de l’insignifiance cosmique nous ne sommes pas sans ressources, et c’est dans notre large éventail sensoriel, dans la raison inventive, dans la richesse des expériences que nous pouvons construire des îles de savoir, des forteresses de certitude relative : templa serena, lois de nature, régularités observables, congruences et convenances des forces : la sagesse comme savoir et l‘amitié comme éthique.

Tout l’épicurisme est un merveilleux poème à l’univers, à sa grandiose créativité, avec une lucidité sans faille devant notre condition, comprise, assumée, sublimée par la connaissance.

Que l’instinct de connaissance trouve sa source dans la peur, ce n’est pas un argument contre la connaissance. Que la connaissance soit dans son projet impossible, ce n’est pas un argument contre la relativité et la validité de nos savoirs. Dans le monde tel qu’il est c’est par la connaissance, même tronquée, fallacieuse, approximative, incertaine, toujours à venir, c’est par elle seule que l’homme peut survivre et vivre. Hors de quoi règnent la monstruosité et le chaos.

 

 

 

 

2 De la pulsion de savoir

 

 

 

Une bien étrange passion. "Cupido cognoscendi", que les Médiévaux rangeaient au nombre des passions funestes. Je ne pense pas que cette "cupidité" soit le lot de tous les hommes. Ceux qui en sont les victimes consentantes se promettent des jours difficiles. Freud estimait que la connaissance, qui est libératrice d’un côté, se paie trop cher, impliquant d’énormes sacrifices, dont le bénéfice est des plus discutables. Mais celui qui est disposé à ne pas se satisfaire des fausses évidences ne peut faire autrement que d’interroger, de douter, de scruter : skeptikos, le scrutateur. Et que diable veut-il donc savoir, à quoi il est prêt à sacrifier la quiétude de la convention, son confort intellectuel, et son bonheur même ? Il faut croire que l’enjeu est considérable. Ainsi sont ceux-là qui s’intitulent philosophes, et, à un degré moindre, les chercheurs de toute obédience. Car ceux qu’on appelle les savants, supposés savoir, ne le sont que dans un domaine des plus rétrécis, science de la terre, ou des minéraux, ou de l’histoire, ou autre. Le philosophe, seul entre tous, veut le savoir de tout, le savoir du Tout, projet fou, ambition délirante et absurde.

"Je parlerai du Tout" déclare Démocrite. Aussi est-il le philosophe par excellence, celui qui ne se satisfait de rien qu’il n’ait examiné, scruté, expérimenté : météorologie, climatologie, géologie, physique des particules, mathématiques, musicologie, physiologie, anatomie et le reste à l’avenant. On ne pleurera jamais assez la perte de cette extraordinaire encyclopédie du savoir antique.

Qu’est-ce que c’est, cela que je perçois, quelle est sa nature, quels sont ses constituants, ses qualités, ses conditions d’apparition et de disparition, et plus encore, d’où cela provient-il, et comment et pourquoi ? Et puis, qui suis-je moi qui me pose ces questions, d’où viens-je, et d’où me vient cette soif inextinguible de savoir ? Tout projet de connaissance s’origine forcément d’une insatisfaction, d’une in-quiétude, de la perception subtile d’une faille dans la texture du réel ou du moi. Bouddha quitte son palais doré lorsqu’il rencontre l’image de la vieillesse, de la maladie, de la mort. Schopenhauer ne peut supporter le spectacle de la souffrance, dans les hospices, les prisons, les galères, les ateliers, et plus généralement dans la misère de la condition humaine. Pascal découvre que le cœur de l’homme est plein d’ordures. Quel fut l’expérience originelle de Démocrite ? Comment savoir ?

Le trait fondamental je le chercherai plutôt dans l’expérience d’une fêlure constitutive : toute existence se révèle à elle-même dans l’incertitude, la précarité de son-être-là. J’y suis, mais je sens que je pourrais tout aussi bien ne pas y être, qu’il suffit d’une brindille pour me détruire, et, rétrospectivement, qu’il aurait suffi d’un presque rien pour que jamais je ne fusse : hasard d’une rencontre, d’un frisson partagé, d’une combinaison aléatoire, inprogrammable. Enfant, je me demandais souvent si j’aurais pu être autre que je n’étais, et si un autre homme avait connu ma mère serais-je celui que présentement je suis ? Que de hasards, d’imprévisibles, d’incertitude ! De tous les côtés cela s’échappe, à vous donner le vertige ! Existe-t-il donc, de par le monde, des humains qui puissent se sentir nécessaires, aussi nécessaires que le soleil dans le ciel ? Cette sublime illusion jamais je ne l’ai connue, et toute ma destinée fut marquée du sceau de la contingence.

A l’inverse, si la connaissance est fille de l’insatisfaction constitutive, elle peut disparaître avec elle. Ce qui s’est formé peut se défaire.

On peut, bien sûr, continuer à chercher indéfiniment. C’est une passion comme une autre, et l’on sait que certains tiennent à leur passion plus qu’à leur vie même. Cela occupe, cela distrait. Mais on peut, à l’inverse, décider la fin. La psychanalyse, selon Lacan, s’achève, non avec le savoir, mais avec le savoir du non-savoir : « destitution subjective, castration symbolique ». Le terme est exécrable, mais l’idée est juste. Pyrrhon ne dit pas autre chose.

Il y a ce qu’on peut savoir, qui est peu de chose, et puis il y a tout le reste, à jamais opaque, indécidable. C’est nous qui décidons de ce que nous ferons de l’indécidable. Il nous reste, heureusement, ce choix. Ainsi tout n’est-il pas joué à l’avance. Dans l’interstice, cette faille, source de douleur, condition de liberté.

 

 

 

3 Que sais-je ?

 

 

 

"Que sais-je?" se demande Montaigne. Il conclura qu'il ne sait pas grand-chose, contestant même de savoir qu'il sait ou qu'il ne sait pas. Position authentiquement pyrrhonienne, qui lui vaudra les foudres de Pascal. Ce qui m'intéresse dans cette aporie montaignienne c'est la question si justement posée, et son actualité récurrente, en notre époque surtout qui se flatte tant de savoir sur toutes sortes d'objets, quand l'essentiel nous échappe et nous navre. La science, qui nous a tant promis, ne nous éclaire guère sur notre position, notamment planétaire, et nous abandonne quand nous voulons sonder les fondements de notre condition. Sur ce point nous ne sommes guère plus avancés qu'à l'époque de Montaigne. J'en conclus quant à moi que la philosophie seule est en charge de nous éclairer, si elle peut.

J'honore les savoirs de toute nature, mais je n'en attends pas grand-chose. Jeune, on m'a expliqué avec force persuasion et arguments que je devais plus que tout apprendre les mathématiques. De fait je ne m'en suis jamais, au grand jamais, servi en aucune manière. Il suffit, en toute rigueur, de savoir compter jusqu'à trois. Le reste est affaire de spécialité scientifique ou technique. Il en va de même des autres savoirs, fort honorables en soi, mais d'une parfaite inutilité pour la conduite de la vie.

Le savoir utile se résume à quelques propositions simples : la naissance entraîne la corruption et la mort ; il n'est pas possible d'être en deux endroits à la fois, ni en deux moments du temps ; la pensée est en liaison avec le corps et le thymos ; l'homme est un être sexué ; il est un animal comme les autres, mais avec des capacités de symbolisation plus efficaces ; son existence est largement conditionnée par les données de la nature environnante ; il est capable d'éducation et de culture mais aussi bien de monstruosité ; "animal sapiens demens" ; animal de meute par nécessité vitale, il peut, dans certaines conditions favorables, laisser émerger une individualité créatrice qui se distinguera dans le domaine de la pensée ou de l'art ; être de parole, il invente des systèmes théoriques dont la valeur est indécidable, mais qui exercent une grande influence politique, morale et culturelle. Au total nous vivons sur une mer d'incertitude, entre les rocs du réel et les mâchoires de la vérité.

Ces propositions fondamentales constituent le corpus élémentaire de la vérité. Ce corpus est inchangeable, en dépit de nos aspirations et de nos jérémiades. Il se trouve régulièrement des marchands d'illusion pour nous promettre un futur édénique, mais nous savons un peu mieux ce qu'il en résulte. Prendre acte de ce réel, c'est ce qu'on nomme pompeusement la sagesse, dont les termes, fort simples et connus de tous, font l'objet d'un déni quasi perpétuel. On allonge la vie par la médecine et l'artifice, croyant par-là vaincre la mortalité. On se perd dans mille aventures pulsionnelles dans l'espoir de supprimer la finitude de l'individuation. On crée de sublimes systèmes politiques dans l'idée de vaincre le malheur et l'inégalité, et l'on tombe dans les affres du totalitarisme. On se croit capable de pénétrer les ultimes secrets de la nature dans le temps même on l'on rend la vie sur terre irrespirable, et le reste à l'avenant.

Le savoir est exponentiel. La vérité constante. Le chercheur accumule. "Le sage diminue tous les jours"(Lao-Tseu). Mais tous nos savoirs s'édifient sur un fond inexplicable, et butent sur l'inexplicable. Les savoirs sont des édifices flottant sur la mer de l'inexplicable. Cela n'empêche pas de vivre, mais cela ne rend pas la vie plus facile.

Anaximandre, à l'orée de notre culture, déclare que tout vient et retourne à l'Apeiron, le sans limites, l'indéterminé infondé qui fonde les choses. Nous étudions les choses, croyant saisir le fond. Mais n'ayant pas de fond, les choses, à jamais, seront "in-différentes, im-mesurables, in-décidables" (Pyrrhon). C'est ce que Montaigne, le seul, peut-être, dans notre culture moderne, a parfaitement compris.

 

 

 

4 Skeptikos

 

 

 

C'est le mérite éternel des sceptiques d'avoir ouvert une large brèche dans l'édifice pompeux de la philosophie, ouvrant toits et fenêtres, vent debout, et comme Héraclès, d'avoir purgé les écuries d'Augias!

De par sa nature même le langage repose sur un impensé originaire, à savoir la représentation inconsciente de l'univers, de la nature, des forces essentielles, des éléments, du monde animal, des dieux et des hommes. Nous ne pouvons comprendre les Grecs, par exemple, qu'à la condition expresse d'explorer les représentations fondamentales telles qu'elles s'expriment dans Homère, Hésiode, dans la mythologie. C'est évident si l'on veut avoir quelque intuition du culte de Dionysos ou des tragédies antiques. De même, grâce aux travaux de François Julien, nous pouvons entrevoir ce qui soutient la pensée taoïste, autrement inintelligible. Par réfraction nous pouvons entrer en rapport avec notre propre impensé culturel européen, et nous déprendre un peu des fausses évidences concaténées dans nos langues. Par exemple : les langues européennes sont centrées autour du concept de l'être, issu lui-même de la construction grammaticale attributive, telle qu'elle s'exprime clairement dans Aristote : Tous les hommes sont mortels, or Socrate est un homme, donc Socrate est mortel. Peut-on concevoir une culture qui ne définit pas, ne cherche pas à extraire du mot une supposée substance constitutive, et nous voilà, au sens propre, dans un autre monde!

Relisons les dix tropes d'Enésidème : ils malmènent gaillardement notre incorrigible propension à définir.

Entre le mot et la chose, l'imaginaire et la réalité, la représentation et le réel nous trouvons le même rapport de coupure et de liaison indirecte. Il n'y a pas de coïncidence, mais un indicible, qui fuit indéfiniment. Par-là s'ouvre un chemin.

Il est impossible de se connaître soi-même par les mots, ce qu'atteste fort bien l'analyse psychologique, nous entraînant dans un dédale infini de "signifiants" sans épuiser jamais la valse signifiante-insignifiante. C'est évident : chaque mot renvoie à un autre, et j'aurai fait le tour du dictionnaire que je n'en saurai guère plus. Je ne puis me saisir saisissant : l'œil ne peut se voir lui-même.

La vraie révélation c'est le moment où je découvre cette impasse : non-savoir définitif, analyse interminable, pour parler comme Freud. Cela au moins je le sais de science sûre. Après quoi je puis voir ailleurs.

Alors commence l'exploration sans concepts, sans idée de soi, sans référence. Est-ce même une exploration, si ce mot charrie tant de représentation volontariste, d'efforts consentis, de fatigue et d'obstination? Mieux vaut se détendre tout à fait, ne rien chercher de spécial, se laisser glisser dans le grand Fleuve du monde, ni actif, ni passif (encore nos oppositions ridiculement tranchées), mais consentant à vivre la vivance, dans un présent élargi.

 

 

 

5 Pyrrhonisme

 

 

Sextus Empiricus définit l'attitude sceptique : "Quand nous cherchons si la réalité (to hupokeimenon) est telle qu'elle apparaît, nous accordons qu'elle apparaît, et notre recherche ne porte pas sur ce qui apparaît (to phainomenon), mais sur ce qui est dit de ce qui apparaît". Le sceptique interroge le discours, suspecte méthodiquement le discours, refuse toute affirmation ou négation sur la nature des choses - sur ce qui apparaît à nos sens et à notre entendement - montrant que toute position affirmative ou négative est illégitime et infondée. Il s'efforcera en toute circonstance de suspendre son jugement (épochè), de s'abstenir de toute proposition sur la nature de ce qui apparaît, d'où suit la tranquillité (ataraxia), "comme l'ombre suit un corps".

Je ne sais si le miel est en soi amer ou doux, il se trouve que je le sens doux. Il n'y a pas lieu d'interroger plus avant. "Le critère de la voie sceptique est la chose apparente (to phainomenon), appelant ainsi virtuellement son impression (phantasia)".

Lorsque Montaigne écrit "nous n'avons aucune communication à l'être" il tient un discours rigoureusement sceptique : l'être est hors de prise. On pourra peut-être alléguer que notre science moderne réfute la thèse en développant un savoir infiniment plus robuste, mais fondamentalement il n'en est rien : elle repousse les frontières de la connaissance, elle ne les supprime pas.

Ajoutons que ces propos de Sextus trouvent un bel écho chez Hume. L'homme est limité dans ses capacités physiologiques et psychologiques, ce qu'il connaît, ce n'est pas la chose, mais les impressions que lui procurent les choses : "impression" pour Hume, "phantasia" pour Sextus. Remarquons encore la pertinence du vocabulaire de Sextus : apparaître c'est "phainesthai" (à partir de "phaos", la lumière) et "phainomenon" (l'apparu, ce qui se donne à sentir, voir, percevoir). Même résonance dans "phantasia" (le contact de l'apparaître, réceptivité, sensorialité, sensibilité). D'où la série : phaos, phainesthai, phainomenon, phantasia. Nous sommes dans un registre extrêmement charnel, celui de la présence immédiate du monde pour un organisme réceptif qui prolonge naturellement la sensation première dans la représentation : pour moi le miel est doux.

Toutes ces considérations relèvent de ce que j'appellerai le premier niveau du scepticisme. Il se cantonne dans une position critique, visant à ruiner toute position dogmatique. Il sépare soigneusement le discours (le Logos) de la réalité, s'abstenant de toute proposition sur la nature de l'apparaître considéré en lui-même. Machine de guerre contre la présomption (Montaigne) et la vanité. Mais il pêche par timidité : il conserve par devers lui la croyance en un être de l'apparaître, un fond obscur et indicible, un "adèlon", qui pourra nourrir indéfiniment la nostalgie de l'être. Nous n'avons aucune communication à l'être, certes, mais rien n'empêche de soutenir qu'il y a de l'être, que si nos facultés imparfaites nous en éloignent à jamais, il est toujours possible d'en faire un objet de foi métaphysique voire religieux. Les thèses sceptiques de Montaigne, lors de son voyage à Rome, ne seront pas condamnées par le Vatican!

Le second niveau du scepticisme c'est le pyrrhonisme radical. Pour Pyrrhon il n'y a pas d'être de l'apparaître ; rien, nulle énigme, nulle force obscure, nul mystère ne se cache derrière les apparences. "L'apparence l'emporte sur tout" écrit avec force Timon, signalant qu'il n'y a que des apparences, des "phainomena", que l'apparence ne renvoie à rien, qu'elle n'est pas "apparence de quelque chose" ni "apparence pour un sujet" (Voir l'excellentissime ouvrage de Marcel Conche : Pyrrhon ou l'apparence). Il faudrait dire : il n'y a que des "apparaître", des jaillissements de forces, de formes, de processus qui ne visent aucun but, ne répondent à aucune intention, n'expriment rien, n'ont aucune valeur signifiante et dont nous ne pouvons que constater le surgissement aléatoire ou réglé, sans aucun moyen d'en réduire la gratuité.

Approfondissement du scepticisme : il ne s'agit plus seulement de ruiner le dogmatisme, mais d'emporter dans cette joyeuse et salutaire débandade le scepticisme classique lui-même, trop timide, trop métaphysique en dépit de ses allures provocatrices, trop inachevé. Dogmatisme et scepticisme apparaissent dès lors comme l'endroit et l'envers de la même thèse, l'un soutenant que l'être est connaissable, l'autre inconnaissable, mais tous deux liés par une commune croyance en l'être, cette misérable baudruche de la métaphysique occidentale!

Pyrrhon ouvre le champ à une pensée totalement novatrice : toutes les catégories volent en éclat, les oppositions dualistes - être et paraître, savoir et non-savoir, vérité et erreur, juste et injuste - dont Démocrite disait qu'elles ne sont que conventions, fondent toutes sous le feu de l'incendie. Montaigne, à de certains moments, ne dit plus "je sais que ne sais rien", mais, suspendant cette ultime négation, interroge : "que sais-je"? Mais plus loin encore, on demandera : comment savoir si l'on sait ou si l'on ne sait pas, si l'on sait même ce que c'est que savoir, si même le mot "savoir " a encore un sens, qui donc est ce "je" qui interroge, et pour finir il ne reste plus qu' à suspendre la parole : a-phasie philosophique.

En d'autres termes, il n'existe aucun point de vue - aucun trope - qui puisse se prétendre légitime, chaque trope étant discutable, opposable à son contraire, relatif à des conditions multiples qui se complexifient à l'infini, rendant vaine toute recherche de cause, de principe, de raison, de sens ou de finalité. De la sorte le pyrrhonisme formule une sorte de point de vue supérieur qui englobe tous les points de vue possibles, ou encore un méta-logos qui dépasse et englobe tout logos et tout a-logos, une synthèse affirmative qui dépasse toute thèse et antithèse dans l'affirmation de l'impossible, étrange et paradoxal dogmatisme qui transcende l'opposition elle-même du dogmatisme et du scepticisme. Ne disait-on pas que Pyrrhon était inébranlable?

On pourra se demander, enfin, si cette synthèse est elle-même légitime? Comment Pyrrhon pourrait-il savoir qu'on ne peut savoir, comment justifier cette métaposition, ce métalangage qui transcenderait tout langage, fût-ce sous la forme de l'aphasie critique? Comment justifier une théorie des théories, valider sa teneur, dire qu'elle est vraie si l'on a préalablement ruiné toute possibilité de vérité? Si toutes les vues sont invalides, comment serait valide cette vue qui discrédite toutes les vues? Si un Crétois affirme que tous les Crétois sont menteurs, dit-il vrai ou faux? En toute rigueur le pyrrhonisme se suspend lui-même, s'auto-réfute dans une pratique vertigineuse : torpiller toute position dogmatique, et pour finir, s'auto-supprimer avec tout le reste.

Mais alors que penser? Rien, si ce n'est que nous ne pouvons pas ne pas penser puisque les impressions sont inévitables. Penser selon, penser au gré. Mais alors, que faire? Rien, sauf qu'il n'est pas possible de rien faire, et qu'il faut bien vivre (le faut-il?) - alors vivons au mieux, selon les circonstances. Ensuite il faudra bien réintroduire la parole, lui prêter un certain crédit. Pyrrhon nourrit ses gorets qu'il va vendre au marché. On parlera s'il le faut, on se taira tout autant, selon les circonstances. Du moins on évitera de sacraliser le langage, de le croire apte à dire quoi que ce soit sur l'être et l'apparaître. Retour à la convention, qui vaut sans valoir, qui en vaut une autre, laquelle en vaut une troisième. Le scepticisme se referme en boucle sur l'impossible (du dire), et s'ouvre à l'indéterminé (du vivre). La bonne rencontre - en grec, le kairos - ou l'excellence, en italien, la virtù - voilà qui, à défaut des idéaux de la connaissance et de la moralité, peut, dans l'indéterminé, faire consister une éthique. Vivre au gré, vivre selon.

 

 

 

 

6 Fin de la quête

 

 

 

Quel est le but de la recherche? C'est le savoir. Mais le savoir, s'il se constitue selon l'ordre du temps par accumulation, rectification et systématisation, ouvre immédiatement de nouveaux rapports, de nouvelles connections. C'est là le désespoir du chercheur, mais aussi son exaltation spécifique. Il en va du savoir comme de l'horizon, toujours déplacé et fuyant. Cette aporie constitue le chemin propre de la quête scientifique. Je ne suis pas sûr qu'il faille raisonner dans les mêmes termes pour ce qu'il en est de l'existence.

On dit que philosopher c'est se questionner à partir d'un étonnement, d'une épreuve originaire. C'est évident. Sans éveil de l'esprit pas de philosophie. Est-ce à dire qu'il faille éternellement se balancer sur la crête de l'incertitude, dans un vol plané sans terme, entre terre et ciel? Ce n'est pas sûr. Toute question devrait-elle s'éterniser dans l'aporie, ou générer à l'infini de nouvelles questions, entraînant la pensée dans un tourbillon vertigineux et glacé?

Il faut en prendre acte : nous n'avons pas accès à la connaissance intégrale. Parce que toute représentation est liée à nos facultés et que celles-ci sont limitées : réponse sceptique. Parce que la nature du réel, dans ce que nous pouvons entrevoir et expérimenter, est sans commune mesure avec nous : réponse pyrrhonienne. C'est ainsi que Montaigne, suspendant toute proposition dogmatique décide de s'en remettre à la vaste nature. Et de fait, la vraie question est de savoir ce que nous décidons quand nous avons pris la mesure exacte de nos capacités. Continuer, ou s'arrêter?

La science continue. La sagesse s'arrête. Mais il faut avoir beaucoup expérimenté, pensé et réfléchi pour consentir à cet arrêt, avant que cet arrêt ne devienne source de paix et de sérénité. Ni trop tôt, ni trop tard : s'arrêter à temps. Mais la mesure n'en peut être décrétée dans l'abstrait, elle est affaire individuelle. En d'autres termes elle relève d'une expérience de la limite :"rien de trop".

C'est le désir de savoir qui est illimité. D'où les passions de la connaissance. Ici c'est la déception qui est un guide. Déception philosophique, mère de vérité.

D'où une opposition entre la conception ordinaire de la vérité selon laquelle la vérité est au bout du processus de recherche (Eurêka) et le nôtre, selon laquelle le moment final est inaccessible, et que le savoir de l'inaccessible est justement la vérité. Vérité sans contenu, vérité sans savoir, limite pure, assumée et proclamée. C'est ainsi qu'Epicure déclare que le plaisir est le "début et la fin de la vie heureuse". Aucun savoir ne peut ajouter quoi que ce soit à cette évidence de la limitation consentie. De même pour les bornes de la vie : se savoir mortel et sans espoir de vie post mortem nous délivre de la soif de sonder l'invisible pour y trouver le germe d'un plus-de-jouir.

Plus près de nous je trouve un enseignement comparable dans la psychanalyse : quand on a sondé dans tous les sens les arcanes de l'inconscient, espérant y trouver la formule du Grand Secret, on fait cette découverte étonnante que l'analyse est par essence interminable, décevante et sans grand profit : on ne découvre vraiment que ce que l'on savait déjà, et rien de plus. Toutes ces circonvolutions, ces acrobaties signifiantes, ces déplacements, ces jeux de langage, dans le décours des symptômes et des fantasmes, pour accoucher de cette misérable évidence : nous sommes ignares, sexués et mortels ! Les Grecs de la période tragique ont-ils jamais professé autre chose en s'en remettant à Apollon pour la conduite de leur destinée? "Roc de la castration" disait Freud. "Destitution subjective" écrivait Lacan. Pour une fois je suis d'accord, et avec les deux, à condition de supprimer ce vilain terme de castration qui embrouille plus qu'il n'éclaircit. Il suffisait de dire : le savoir analytique nous invite, en dernier ressort, à nous en remettre à l'inconnaissable, et de trouver un accord subjectif praticable et sensé avec la limite.

Dévoiler quelques mécanismes de l'inconscient revient à recréer de l'inconscient. Ce n'est plus tout à fait le même, moins obscur et répétitif peut-être, plus poreux, plus souple et créatif, mais inconscient toujours. Et puis, en bonne logique, n'est-ce pas sur la base de l'inconnu que se construit un connaissable? C'est l'in-su qui fonde, et le connu, et le pas encore connu.

Il en va de même pour la philosophie. Non qu'il faille se crever les yeux comme Œdipe, se détourner comme Eurydice et loucher vers les Enfers. C'est l'image d'Orphée qui nous inspirera en cette ambiguïté. Laissant les prestiges funéraires, les cantiques de la funèbre Perséphone, les grimaces de l'Hadès aux mille bras, il se détourne, et d'Eurydice elle-même, et dans les bosquets lumineux il se met à chanter. Rien ne permet d'affirmer que son chant ne soit que triste et désolé. Les oiseaux chantent avec lui, et les Muses bocagères. Dans la lumière d'Apollon il s'ébat, et nous, apprenons à nous ébattre avec lui.

 

 

 

 

7 Kaïros

 

 

 

En toute rigueur la philosophie échoue en tant que savoir. Le vrai philosophe le sait, et de ce savoir paradoxal il fera, comme Socrate, une posture critique, à la fois féconde et tautologique. Cela montre en tout cas que l'origine de la philosophie est toujours ailleurs, dans l'éblouissement a-logique d'une illumination première, ou dans la vision extatique d'un Chaos insurmontable. De là procédait l'intuition d'Anaximandre. La philosophie n'est pas un savoir, mais une vision, une intuition, dont le philosophe s'échine à rendre compte, condamné à revenir au langage pour signifier et transmettre, dans l'exaspération du concept, qui toujours échoue à dire : comment dire l'Apeiron, l'unité des contraires, la lutte de l'Amour et de la Haine, le Vouloir-vivre, la Durée, la Volonté de puissance? L'intuition déborde de toutes parts, creuse le concept, le fait éclater dans le miroitement des eaux. Sa puissance "poiétique" excède tout contenant, tout signifiant, et même, tout signe. Le dieu qui est à Delphes....

Plus que quiconque, Pyrrhon a la conscience de la duperie du langage, face à ces platoniciens, ces aristotéliciens, ces mégariques et autres, ces "logophiles" prisonniers de la magie du concept, fascinés par le serpent de la logique binaire, fanatiques de l'Etre incorruptible et de la Raison discursive. Ils croient enchâsser les phénomènes mouvants dans l'Hydre du syllogisme, ne révélant de l'Etre que leurs fantasques ratiocinations, confondant le subjectif et l'objectif, le désir et le réel. De ceux-là, de ces prêtres abscons du langage, rien à attendre. Ils ont porté la philosophie à sa limite absolue, révélant sa carence incurable. Ces maîtres inconscients de l'illusion rationnelle sont le modèle achevé de l'échec. Il faut rompre avec la philosophie, non pas suspendre le jugement, le réviser dans une interminable ascèse, mais le supprimer. Bref il faut "supprimer" la philosophie.

Mais alors? Que deviennent les idées merveilleuses d'Anaximandre, d'Héraclite, de Démocrite? Sous prétexte de vérité ne jette-ton pas le bébé avec le bain? Ne retombe-t-on pas tout simplement dans l'ignorance, l'opinion creuse, le bavardage de l'Agora, la logique du tyran? Qui nous protégera dès lors des pouvoirs, idéologiques, religieux, politiques? La liberté ne va-t-elle pas fuir comme un peu d'eau entre les doigts? Et la culture? Et la beauté? La non-philosophie est régression, barbarie, plate soumission et servitude.

Non-philosophie, c'est l'état de l'esprit crédule, ignare, pénétré des fallacieuses certitudes du commun, esclavage de la pensée. Absence de tout ce qui fait la précaire dignité de l'homme. Est-ce là le message pyrrhonien?

On a pu le croire, assimilant Pyrrhon à un vieux sage de village, liquidateur de la grande tradition de raison qui fait la gloire de la Grèce. C'est évidemment absurde.

Il faut distinguer les trois régimes : philosophie, non-philosophie, et a-philosophie, soit primat du langage, barbarie, et intuition du réel. L'extraordinaire révolution pyrrhonienne c'est de mettre le langage de côté pour ouvrir la conscience à ce qui précède, excède, accompagne, détermine toute parole. Le A de l'A-philosophie n'est pas négatif, mais privatif : il ne détruit pas, il ne nie pas, il fait signe, comme le dieu à Delphes, vers un autre lieu, inassignable, de l'A-topia. La Vérité n'est pas dans le langage, dans le filet des concepts, dans la représentation des objets, dans les idées. "Dans l'abîme" disait Démocrite. Pyrrhon corrigera, estimant que la formule pouvait faire miroiter l'illusion d'un lieu des profondeurs et des mystères, et dira : "dans les phénomènes eux-mêmes", dans les "apparaître", dans le mouvement incessant, immaîtrisable, inconnaissable, imprédictible des "pragmata", les "choses". Vérité relative des sciences et des savoirs, vérité absolue, informulable des processus eux-mêmes, dont nous sommes nous-mêmes partie prenante, immergés sans recours dans le flux universel. C'est la position même de "sujet de savoir" qui est ici questionnée : qui sait, et quoi, si rien n'est stable, si la "branloire pérenne" est aussi bien ce que j'appelle sujet que tout objet au monde? Dans cette extraordinaire dissolution universelle seul a valeur ce moment de "Kaïros", instant de sagesse, où la rencontre des "pragmata" crée cette fulguration imprévisible du juste moment, éclair de beauté à la surface indifférente des choses.

Encore, et là Pyrrhon dépasse son maître Anaxarque, n'est-il guère souhaitable de rechercher le kaïros, et moins encore de l'idolâtrer comme une forme purifiée de l'idéal. D'un certain point de vue la préférence est encore un attachement. La vraie liberté serait non-attachement, non-différence, plus justement, en grec encore, a-diaphoria.