On présente en général Pyrrhon comme l'initiateur du scepticisme. Mais que faut-il entendre par scepticisme ? C'est une certaine attitude de suspension, de mise en doute, qui se rencontre volontiers, jusque dans des têtes par ailleurs peu philosophiques. On distinguera un scepticisme mou, vague, sans principe et sans méthode, d'un scepticisme résolu qui ne recule pas devant les difficultés, qui dissout les fausses certitudes et ne rechigne pas à en considérer les conséquences.

Le scepticisme antique estime que l'on ne peut connaître la nature réelle des choses et qu'il faut s'en tenir à ce qui apparaît : j'ignore la nature du miel, mais je puis affirmer qu'il m'apparaît doux et sucré. De cette apparence nul ne doutera, mais à partir d'elle on ne peut conclure sur la nature réelle : il faut s'abstenir de toute proposition affirmative ou négative car l'être à jamais nous échappe. L'être est adèlon : non manifeste, voilé, obscur. Cette interdiction de principe entraîne la disqualification de toute position doctrinale. Pour un sceptique il n'existe que deux positions philosophiques, d'ailleurs radicalement incompatibles : le sceptiisme et le dogmatisme.

A considérer de près la position de Pyrrhon il est difficile de le tenir pour un sceptique, du moins au sens classique du terme. Certes, lui aussi pratique le doute à l'égard de toute position sur l'être, comme on voit dans son mot d'ordre fameux : "ou mallon", c'est à dire pas plus ceci que cela. De toute chose on peut dire qu'elle n'est pas plus ceci que cela, ce qui, à y regarder de près, est proprement vertigineux. La neige n'est pas plus blanche qu'elle n'est noire ; la justice n'est pas plus juste qu'injuste ; le vrai pas plus vrai que faux, et ainsi de suite. Que signifie cette étrange logomachie ? Bien sûr la neige m'apparaît blanche, mais là n'est pas la question. On ne soupçonne pas les apparences, on ne les critique pas, on ne s'y attache pas davantage : on les laisse apparaître, on accueille leur apparaître. Le problème porte sur l'être : là où le sceptique ordinaire se contente de dire qu'il suspend son jugement et s'abstient de se prononcer sur la nature de l'être, Pyrrhon fait un pas de plus, qui change tout : l'idée d'être est disqualifiée, déconstruite, elle se volatilise, elle se dissout sous le feu brûlant de l'alchimie pyrrhonienne. Il n'y a pas d'être, l'être est un fantôme né de l'imagination. Pourquoi vouloir débusquer, au delà des apparences, ou derrière les apparences, ou sous les apparences, quelque brumeux principe - adèlon - que nul ne vit et ne verra jamais ? Pourquoi couper la réalité en deux morceaux, l'une visible, apparente, et claire (dèlon) - l'autre obscure (adèlon) et surtout, pourquoi estimer que l'obscure est l'être véritable, et l'autre une pure semblance, de qualité inférieure : le sceptique reste prisonnier de la métaphysique platonicienne. Pyrrhon coupe le noeud gordien : pas d'être, ni de non-être, ni de mélange brumeux d'être et de non-être - non, rien que l'apparaître, hier, aujourd'hui et demain.

Abstention radicale d'un côté (on ne saurait divaguer à propos de ce qui n'existe pas, si l'on est philosophe) et affirmation radicale de l'autre : le monde et la vie, un jeu d'apparences, ou plutôt l'apophanie de l'apparaître.

Aucun "sceptique" n'a jamais défendu pareille thèse. Le sceptique se tient douilletement à sa position de prudence : ne rien dire sur la "nature" des choses. Pyrrhon hardiment déclare se libérer à jamais de cette prétendue "nature" qui n'est en somme que le déguisement de l'être, sa version convenable. Si le sceptique ne gêne et n'indispose aucun pouvoir puisqu'il maintient la fiction d'un fondement, fût-il obscur, le pyrrhonien, sans être un révolutionnaire, exhibe la vision d'un univers sans fondement, sans principe et sans finalité. Il ne peut qu'être un homme de l'écart, hors norme et hors convention, et s'il se mêle un temps de jouer le jeu public, il ne s'y tient et ne s'y joue que décalé.