Que disons-nous quand nous disons : la nature ? L'idée en est évidente, comme lorsque nous disons : le temps. Mais en fait c'est la notion la plus difficile, celle qui échappe de tous côtés quand nous essayons de l'approcher, comme ces pucelles effarouchées qui s'avancent et reculent.

Je multiplie les approches, d'article en article, non pour la saisir, c'est impossible, mais pour tenter de préciser ma disposition personnelle à son égard. C'est un objet fuyant, multiple de formes et de statuts, et pourtant c'est la chose la plus commune, la plus immédiate : essayez de penser sans elle, ou contre elle, la voilà qui vous accroche par où vous ne pensiez pas. Avant, pendant, après, elle vous entoure, vous empoigne, vous meurtrit, ou vous enchante. Vous la cherchez dehors, elle est dedans. Vous voulez l'expulser, elle fait retour par derrière. C'est à la fois l'impossible (à formaliser, à contenir, à définir) et le nécessaire (ce qui ne peut s'esquiver ni s'éviter). D'où la déroute de la pensée.

Hölderlin a consacré un poème au rapport entre Saturne (Kronos, symbole de la vie naturelle, d'avant la loi) et Jupiter (Zeus, fondateur et garant de la loi). Selon la mythologie, Zeus aurait renversé l'antique règne de Kronos, le repoussant avec les Titans au fond du Tartare. Mais Kronos n'est pas mort : du fond de son exil il gronde et gémit, aspirant sourdement à revenir au premier plan. L'ordre souverain de Zeus est fragile et instable, à la merci d'un possible retour de Kronos - qui dans certaines traditions représente l'âge d'or, l'âge de la libre expressivité naturelle et instinctuelle, dont les fêtes orgiaques seraient une manifestation ritualisée et circonscrite dans le temps. C'est là une idée très profonde : la nature n'est jamais vaincue, elle ne fait que céder temporairement aux exigences de l'ordre social (Zeus), de plus il faut lui concéder de ci de là une expression libre et festive, tout en contenant ces manifestations dans des limites étroites. La culture bride la nature, mais jamais totalement. Ce serait folie que de vouloir la brimer tout à fait, et l'ordre social n'y résisterait pas. 

L'art, qui est victoire sur la nature, doit conserver un rapport intime avec la nature, sinon il bascule dans l'artifice. Nous pouvons à présent comprendre cette phrase énigmatique où Hölderlin résume sa conception du rapport de l'art et de la nature : "Ils ont voulu édifier un monde de l'art, mais par eux le naturel fut chômé, et la Grèce, beauté sublime, sombra". Entendons : les Grecs dont le naturel "oriental" était le feu du ciel, ont d'abord cherché à enserrer l'élément naturel (l'enthousiasme divin) dans une forme de beauté plastique : équilibre souverain de la nature et de l'art dans la poésie homérique, beauté absolue. Puis, s'éloignant de plus en plus du naturel ils se sont perdus progressivement dans l'artifice, dans une forme d'art sans profondeur ni vérité. Chômant leur vrai génie il ont fini par sombrer. La situation de l'artiste hespérique est inverse : son naturel c'est la maîtrise ordonnée de la représentation, la qualité et l'ordre de la pensée. Sa tâche historique est conséquemment de se risquer dans la dimension opposée, dans l'enthousiame, de se tenir sous le feu du ciel. Mais là aussi on peut se perdre et sombrer. Il importe d'en revenir pour créer cette harmonie supérieure de l'art et de la nature. Cuit et recuit sous le soleil d'Apollon, l'artiste hespérique saura dominer l'enthousiasme (la nature) par la "sobriété junonienne"(l'art).

Les Grecs, partant de l'élément naturel (le feu), ont créé le monde de l'art, mais ont sombré dans l'artifice. L'hespérique, partant de la maîtrise de la forme (l'art) doivent encourir le risque du feu (la nature) pour revenir plus riches et profonds, alliant nature et art dans une synthèse supérieure.

La leçon de tout ceci c'est que la nature ne peut ni ne doit être niée au profit de l'art. Sans cette liaison de l'art à la nature il n'y a pas d'art. Mais par nature, ici Hölderlin est un maître, on ne saurait entendre la simple reproduction des paysages, la traduction des sentiments et des états d'âme, nature visible et manifeste, mais bien plutôt le fond, voire le fonds, qui détermine en profondeur les options fondamentales d'une nation, d'une culture ou d'une psyché individuelle. Dans Oedipe par exemple, comme dans Antigone, se manifeste quelque chose d'essentiel, comme le rapport intime à la divinité. Oedipe se découvre a-theos, abandonné du dieu, livré à l'inquiétude de l'errance, alors qu'Antigone s'assure sans la moindre hésitation du dieu ("mon Zeus" dit elle dans la taduction allemande de Hölderlin) pour s'opposer roidement à la juridiction de Créon. "Nature "exprime ici quelque chose d'irréductible à l'intelligence. Aussi est-il tout aussi nécessaire qu'Oedipe fasse son malheur en exigeant la vérité - laquelle le condamne irrémédiablement, le livrant à la déchéance et à l'errance - que pour Antigone il est nécessaire qu'elle refuse le décret de Créon au nom d'une conception personnelle de la divinité, signant par là son arrêt de mort. Dans la nature il faut voir un élément de nécessité absolue et invincible, dont témoigne la volonté et la souffrance du héros tragique - et tout autre chose qu'un trivial "sentiment de la nature" auquel nous ont habitués les romantiques.

La nature est d'essence tragique : c'est la formule même de la tragédie. Face à quoi on peut estimer que l'art apporte une dose homéopathique de soulagement et d'allègement : une purgation disait Aristote (katharsis, que l'on traduit un peu légèrement par purification). Mais au total on a tendance à surestimer le pouvoir de l'art : il ne change pas grand chose à l'ordre du monde, voire rien du tout, mais il nous donne une illusion de puissance, affectant nos représentations : on ne change pas le monde mais on croit le changer en modifiant notre image du monde. Ce n'est pas rien, mais c'est peu. Il faut y voir sans doute un prolongement tardif d'une époque lointaine où la magie tenait lieu de science et de vérité.

La nature est tragique parce qu'en dernier lieu c'est elle qui a le dernier mot.