"L'esprit n'est pas au début, pas à la source" écrivait Hölderlin. La source universelle c'est évidemment la nature, entendue au sens le plus large et le plus englobant. Ou encore "l'abîme", selon le mot de Démocrite. Quoi que l'on fasse, elle reste l'insondable, la mystérieuse, l'impénétrable. "La femelle obscure". C'est dire implicitement que l'esprit ne peut naître que d'un déchirement, d'une rupture, d'une distanciation dans la dualité : dia-bolon, oeuvre du diable, séparation et solitude.

L'homme se pose en s'opposant. Opposition toute relative d'ailleurs, spéculative si l'on veut, car pour le reste il faut bien composer avec les nécessités naturelles, dont on ne peut véritablement s'extraire. Disons que l'esprit invente un détournement, un biais, par lequel il s'éloigne de la source, creuse des chemins de traverse, initie de nouveaux développements. Anthropologiquement c'est l'oeuvre civilisatrice des institutions, dont la première, la plus fondamentale est le langage articulé, qui met des signes linguistiques à la place des choses. La nomination est l'oeuvre de cet esprit, qui dans ces siècles formidables, s'est lentement constitué comme un répertoire, une classification, un algèbre des usages et des pratiques. Mais ce n'est là qu'une étape, qui préside à l'opération décisive : mettre les signes en rapport, les faire jouer les uns avec les autres, les combiner de mille et une manières, articuler et désarticuler, très loin de la réalité sensible immédiate, comme si les mots jouissaient d'une existence propre et autonome, comme s'il suffisait de nommer et de combiner pour faire naître des mondes. Et c'est bien ainsi, dans ce vertige de la magie langagière, que naîtront tous ces systèmes symboliques, mythes, religions, théories du pouvoir, et ces remarquables poèmes qui, en disant, font exister, sinon dans la réalité effective, du moins dans l'esprit des peuples, les divinités, les entités efficientes, les enfers et les paradis qui déterminent largement leur existence. Le symbolique, à défaut de rendre compte valablement de ce qui est, a une efficacité incontestable, comme Levi-Strauss l'avait noté.

Il semblerait que l'esprit se constitue et se développe selon des lois  propres, hétérogènes aux lois de nature. Ce développement est essentiellement le déploiement du langage comme tel, selon ses propres règles de différenciation et de combinaison.

Dans ce décours j'aurais tendance à considérer que l'interdit de l'inceste est la pierre d'angle du processus de séparation d'avec la loi naturelle. L'interdit est un dit : acte de langage. C'est le langage qui nomme les liens de parenté : père, mère, fils, fille et le reste à l'avenant, posant sur toutes les personnes du clan une dénomination différentielle, par laquelle les rapports symboliques sont clairement désignés. Ajoutez-y la règle de non-consommation sexuelle, et vous avez l'interdit de l'inceste dans toute sa rigueur et majesté. Il est remarquable que la séparation de l'homme d'avec la nature s'érige sur une règle de renonciation aux désirs les plus naturels et les plus immédiats. Quoi de plus naturel, en effet, que le désir du frère pour sa soeur, eh bien, non, interdit ! Ce n'est plus la nature, c'est l'esprit qui énonce et commande - au moins en théorie, car dans les faits on voit bien que la nature résiste vigoureusement ! Il est clair, par contre, que cet interdit, comme tous ceux qui suivront, vont créer dans le psychisme humain une tension, pour ne pas dire une tentation permanente : le règne de l'esprit s'inaugure dans la déchirure et se poursuit dans le tourment. Rien ne garantit qu'un apaisement final, qu'une heureuse réconciliation viennne mettre un terme quelque jour à ce conflit installé au coeur de la conscience. Certaines religions nous promettent, dans un lointain indéterminé, "à la fin des temps", la félicité éternelle, mais pour ce qui est du présent et de l'avenir pensable, tout au contraire, la déchirure ne cesse de s'approfondir. Il faut honnêtement se rendre à l'évidence : tout progrès de la culture donc de l'esprit, se paie par un surcroît de renoncements, et corrélativement par un approfondissement de la névrose (Freud), si, par névrose, nous entendons la contradiction insurmontée des pulsions et de la raison.

Bien sûr, l'esprit apporte aussi ses bienfaits, mais ils sont substitutifs et indirects : science, art, philosophie, mythologie, religion, justice, droit positif, institutions plus ou moins stables et sécurisantes, ordre social (désordre ordonné ?). C'est aussi, dans ses plus hautes manifestations, une extraordinaire aventure de la pensée, de l'imagination, de l'invention. Songeons aux sublimes créations de tant de civilisations inventives et hardiment novatrices, aux temples, aux tragédies antiques, aux merveilles de la sculpture et de la poésie. Mais n'oublions pas le sort des esclaves enchaînés aux travaux de construction, la misère séculaire du peuple, les inégalités, les guerres de conquête et de prestige : derrière chaque monument une rivière de sang et de larmes. Vous admirez la pyramide de Khéops ? Combien de milliers de morts sacrifiés au délire d'un potentat ?

Le règne de l'esprit est à la fois sublime et sanglant. C'est triste à dire mais c'est ainsi. L'optimiste impénitent dira qu'à l'avenir on trouvera bien le moyen de réduire les inégalités, la pauvreté, l'injustice, etc. Que le sort des hommes d'aujourd'hui est bien meilleur que par le passé, que la violence recule etc. Peut-être. Mais le problème de fond reste ce qu'il était : la déchirure initiale ne se comble pas, et les dédommagements artificiels de la culture ne sauraient compenser la perte. D'où une hostilité latente des hommes à l'égard des institutions et des régimes socio-politiques, un mécontentement larvé qui parfois explose en révolte ouverte.

Je ne suis pas de ceux qui rêvent d'un retour au passé, qui s'expatrient dans une caverne ou une bergerie. Au fond, cela ne change rien. Il faut prendre acte, et vivre dans le monde tel qu'il est. La grande différence tient à ceci : être sans illusion sur le cours du monde, sans espoir de réconciliation, sans désir de vie éternelle, sans foi dans toutes les croyances qui ont cours et qui auront cours. Je ne souhaiterai pas même le règne de l'esprit, car c'est méconnaître ce qui dans l'homme à jamais résiste et insiste. Dans la vie telle qu'elle est pour nous aujourd'hui, sans rien attendre de demain, et encore moins d'une vie après la mort, je me proposerai de réconcilier autant qu'il est possible les exigences de l'esprit et celles de la nature, tout en sachant que le dévorce est indépassable. Mais il faut donner à la nature ce que naturelllement elle réclame, cesser de tout brider et maîtriser, et laisser les choses aller comme elles vont. Tout en respectant les fondements de la culture, et cultivant comme tout un chacun quelques "vertus" respectables et utiles, pour le reste, je m'en tiendrai à ma nature propre, à mon désir propre, tout en jouant la partition sociale ordinaire.

Reste la vie psychique : c'est là que je suis chez moi, et là les choses sont bien différentes. Je me replace tout de go dans la Grande Tradition, qui se tient au plus près de l'origine, tout près de la souce, là où prélude, dans un écart minimal, la grande séparation, et, plutôt que de me laisser entraîner au long cours, par rivières et fleuves vers les plaines et la mer, je me tiens ici, en cet humble lieu où les choses ne sont pas encore tout à fait les choses, où les différences n'ont pas encore creusé le fossé de l'irréconciliation, où nature et culture se tiennent encore enlacées dans une amoureuse étreinte, où Eros et Logos se contemplent du même regard d'amour, où la beauté est corps, forme et matière tout ensemble, où la forme et le vide s'entrelacent dans le mirage de l'originaire.

         Un humble lieu, sans apparence

         A deux doigts du silence.