Vigny notait dans son Journal, en 1843 : "Tous les grands problèmes de l'humanité peuvent être traités sous forme de vers". C'est ce qu'il fait lui-même dans la série des "Poèmes philosophiques". C'est ce qu'ont fait Parménide, Empédocle, Lucrèce, Ronsard, Lamartine, Hölderlin, et bien d'autres, avec un bonheur très inégal. Car la chose est extrêmement difficile. 

Je me situe de plus en plus résolument à la confluence de la poésie et de la philosophie, en ce lieu inapparent et énigmatique où la pensée, et le sentiment, prennent leur source, avant de se déverser dans les plaines, au risque d'y perdre leur pureté originelle. En ce lieu indescriptible, tout près de l'origine, où le langage prend naissance, dans le tremblement, mal assuré de soi, et tout vibrant encore de la blessure originelle. Ce que le grec nomme " phuein, phusis" : le surgissement hors de l'informe, vers la lumière, ou, en latin, nascor, natura, naissance, nature. Naître, apparaître "ad luminis oras", aux rivages de la lumière. Car c'est la lumière qui attend le nouveau-né, le poème naissant, émergeant à sa nature. Naître, c'est surgir pour la lumière, en désir de lumière.

Et la lumière à son tour va se baigner dans la nuit féconde, l'"étonnante" (die staunende Nacht), comme Osiris qui du levant au couchant parcourt la moitié de sa course avant de parcourir, chez les morts, l'autre moitié, du couchant au levant. Cycle intégral, sphère unitive de jour-nuit, unité des contraires.

Le poète est l'homme de l'ombre qui aspire à la lumière et qui de la lumière vient se baigner dans l'océan de la nuit. Voyageur de l'Un-Tout, il se nourrit du Tout, en proclamant l'Un du Tout : présence multiple, inépuisable.

Méditant sur la naissance et le parcours du Rhin, assimilé comme chez Homère à un demi-dieu, Hölderlin s'étonne de la singularité inexprimable du "naître", qu'il interroge dans une formule étonnante, au plus proche de l'étonnement originel :

   "Ein Räthsel ist Reinentsprungenes. Auch

   Der Gesang kaum darf es enthüllen"

"Une énigme est ce qui jaillit pur./Aussi le chant à peine ose-t-il le révéler". Notons que l'allemend peut jouer ici sur le signifiant : rein (pur) et Rhein (Rhin). Le Rhin est le pur-jailli. Mais jailli d'où ? Des entrailles de la terre, ou de la Nuit. Il jaillit, pur d'être ce qu'il est de par sa naissance, il gronde, il se débat entre ses langes de montagnes et de forêts, il trace sa route, demi-dieu véloce et véhément, et tel Héraklès il tempête et rugit, emportant bientôt tout obstacle dans sa course emportée. Tel est le poème, qui "à peine" peut nommer et révéler ce qui ainsi jaillit pur, mais qui coincide, dans les moments de kairos, avec le mouvement pur.

Telle est l'essence de la poésie, sa noble tâche. Que maint philosophe, de même, se tienne dans ce moment fécond, nul n'en doute. Mais peut-être est-il plus difficile au philosophe d'en rendre compte, vue la discursivité aplatissante de la prose. Aussi n'est ce nullement un hasard si, en tels moments, le philosophe abandonne l'exposition de prose, pour se mettre à cadencer, et, s'il est poète, à danser.