Si l'on me demandait ce qu'est pour moi la philosophie, je dirais, me référant à l'étymologie, et à la pratique des Anciens : philo-sophie, en deux mots, c'est bien l'amour de la sagesse, et que par sagesse j'entends vivre en qualité, ou si l'on veut en excellence, autant qu'il est possible. Jeune, j'aurais peut-être dit : en intensité, car l'intensité est le propre de la jeunesse qui veut tout voir et tout expérimenter. A présent je me range à une modalité plus modeste, l'intensité m'est plus néfate que bénéfique. Mais la qualité reste, et même elle peut s'affiner, se spiritualiser au bénéfice de l'âge. C'est une autre mesure, plus discrète, plus humble mais plus lucide. Et celle-ci donne du prix aux expériences tardives. Il en va de la culture comme de l'appétit : jeune on est à l'affût de tout ce qui se dit et s'écrit, plus tard on se détourne par lassitude, et tout à la fin on revient aux auteurs qui comptent vraiment, assez rares au demeurant, et on se réjouit de finir son existence en leur compagnie. On goûte doublemnt la beauté, de la savoir menacée, vouée au néant universel.

De tout ce qui s'écrit de par le monde c'est la poésie qui est la forme la plus précieuse, la plus achevée et la plus belle. Encore faut-il bien faire la distinction entre les genres poétiques, des plus frivoles aux plus sérieux, des amusettes aux grands poèmes symphoniques. Je prends grand plaisir à la poésie légère, mais elle ne nourrit pas son homme, elle amuse et délasse. Dans la grande poésie la pensée se fait chair, elle touche aux plus profonds ressorts de l'âme, elle émeut en éduquant. Il est infiniment regrettable qu'elle soit si peu prisée de nos jours, voire méprisée, elle qui exprime le meilleur qui est dans l'homme :

     "Poésie, ô trésor, perle de la pensée !

     Les tumultes du coeur, comme ceux de la mer

     Ne sauraient empêcher ta robe nuancée

     D'amasser les couleurs qui doivent te former.

     Mais sitôt qu'il te voit briller sur un front mâle,

     Troublé de ta lueur mystérieuse et pâle,

     Le vulgaire effrayé commence à blasphémer"  (Vigny, La maison du berger, 134 à 140).

On croit trop souvent que la poésie n'est qu'un étalage distingué d'émois personnels, de tourments subjectifs et privés, et dés lors on se détourne. Si cela était, on aurait raison de se détourner - encore que ce reproche, malheureusement, soit assez souvent justifié. Mais la vraie poésie dépasse le cadre étroit de la subjectivité de l'auteur pour tendre à l'universel. Le poète exprime, consciemment ou non, l'esprit du monde, comme dit Goethe, ou au moins la sensibilité de l'époque. Les conflits et les espoirs de son temps le traversent de part en part : il est une éponge réceptive, toute frémissante de la vie qui l'entoure et le porte. S'il souffre, ce n'est nullement d'hypertrophie du moi, mais tout au contraire d'un manque de clôture : son moi est poreux, mal centré, ouvert aux sollicitations de l'extérieur. Cette sensibilité très particulière en fait un être mal adapté aux exigences sociales mais exceptionnellement réceptif à la marche du monde. Très souvent il pressent les mouvements en cours, parfois les mouvements à venir, étrange boussole qui vire et tourne au gré du vent.

Mais plus décisivement, ce qui me plaît dans la poésie c'est la rencontre de l'âme avec le tréfonds obscur, éternel et archétypique. Les poètes sont les explorateurs de l'énigme, plus décisivement que les philosophes, trop souvent confinés dans les chimères rationnelles. Il faut oser s'abandonner aux mouvements souterrains si l'on veut apprendre quelque chose de sérieux sur la condition humaine, sur le réel, sur la vie dans son fondement pérenne. C'est la démarche de vérité. Cette exigence est si haute et si difficile que pour l'entreprendre il ne faut pas craindre d'écarter la beauté elle-même, ce mirage châtoyant qui peut nous dissimuler l'énigme. Il y a là une dimension de transgression nécessaire, une audace et un risque souverains, qu'il faut assumer et accomplir, au moins dans le temps brûlant de l'exploration. Revenus de ces profondeurs nous aurons alors tout le loisir d'exprimer en beauté ce qui s'est révélé : la beauté reprend ses droits dans l'exposition, à titre secondaire. Mais c'est le souci de la vérité qui prime.

Cet alliage extraordinaire de la vérité et de la beauté fait tout le prix de la poésie. C'est à ce titre qu'elle est à la fois de l'art et de la pensée.