Ce que je voudrais exprimer ici est extrêmement difficile, et je ne sais si je puis y parvenir. Pourtant l'idée qui me travaille est de la plus haute importance, pour moi d'abord, bien évidemment, mais pour autrui tout aussi bien, en raison de son caractère universel. En principe, elle est de nature à éclairer tout un chacun, s'il veut bien s'en préoccuper, sur la nature ultime de la singularité, dont la subjectivité est la face apparente et manifeste. "Qui suis-je ?" est la question par excellence à laquelle chacun apporte la réponse dont il est capable, encore que souvent elle soit purement et simplement éludée, dans le souci obsessionnel du paraître ou du pouvoir. Mais pour un philosophe qui met un point d'honneur à ne pas s'égarer dans les forêts de l'opinion, elle est tout simplement cruciale, et de nature à ouvrir les perspectives les plus larges et les plus étonnantes sur la destinée humaine.

Je reviens une fois de plus sur la coupure originaire qui divise l'enfant infans (non parlant) sommé d'entrer dans le langage, entre un "sujet" qui dès lors va s'énoncer et se représenter dans l'ordre symbolique, et un "reste", non symbolisé et non symbolisable, qui véhicule ce qui reste de l'"être", une part hors langage, refoulée mais agissante, puisque le refoulement ne va pas sans retour périodiques du refoulé, qui s'exprime dans les productions de l'inconscient (rêves, lapsus, symptômes). Tout cela est bien connu et ne demande guère d'explications, sauf que les productions de l'inconscient, qui sont analysables, transcriptibles, n'épuisent nullement ce reste, n'en figurent qu'une part, celle justement qui peut s'analyser, alors que le reste se cristalliserait dans le fantasme, lequel est bien plus difficile à débusquer et de toute manière résiste à toute analyse. On peut narrer le fantasme lorsqu'il finit par apparaître - et souvent il s'accompagne du pathos de la honte en raison de son caractère inavouable - mais outre cela il n'y a pas grand chose à en dire, tant il semble inamovible, indéracinable : d'ailleurs pourquoi faudrait chercher à le déraciner ? Le mettre à jour suffit, il en perdra un peu de sa force, sans disparaître pour autant. Disons que le sujet peut un peu mieux s'en accommoder, ce qui est un résultat plus qu'honorable.

Se poser comme sujet dans l'ordre symbolique est une obligation, voire une nécessité sociale, si toutefois on veut et peut éviter la désocialisation psychotique, mais cela s'accompagne d'une aliénation originelle : le sujet se pose en s'aliénant, en se faisant autre pour soi en se faisant autre pour autrui. C'est la perte de l'être. C'est peut-être aussi une définition possible de la névrose, à laquelle tout un chacun se voit réduit par la loi elle-même, qui soutend l'ordre symbolique tout entier. En ce sens très particulier nous sommes tous névrosés, vivant d'accommodements, de renoncements, d'accommodations, entre la normalisation "pathologiquement extorquée" et une sourde révolte qui s'exprime dans les productions de l'inconscient, voire dans les aimables symptômes que nous cultivons avec délectation, et qui témoignent de notre résistance à l'ordre social, de notre indéfectible insocialité. Freud analyse cela très bien dans "Malaise dans la civilisation", (texte qu'il faut lire absolument). Le conflit est entre l'individu socialisé et la société, mais aussi dans l'invidu lui-même, entre les pulsions et le devoir moral. Dans cette affaire l'être du sujet est le grand perdant, réduit à témoigner de soi dans les défilés ténébreux de la névrose, et dans le meilleur des cas, dans la création, si toutefois la puissance créatrice n'a pas été laminée par la socialisation.

Le choix, mais est-ce un choix, semble se cantonner entre la névrose quasi universelle, et la psychose. Encore que je ne sois pas sûr que la psychose soit l'effet d'un choix, elle est plutôt un destin tragiquement imposé. En tout cas l'ordre social se satisfait pleinement de la névrose générale, il l'encourage, la nourrit, s'en nourrit et l'impose comme norme universelle.

Mais voici le point où je voulais venir : j'essaie d'imaginer un renversement complet de la structure, non point sur un plan purement formel, mais comme expérience existentielle. Ce point c'est la butée du réel. Au bout d'un certain temps les productions de l'inconscient tournent à vide. On interprète, on interprète, et cela tourne et tourne, rien de nouveau ne fait retour. Freud avait remarqué cette aporie, et craignait l'analyse interminable. C'est que les productions de l'inconscient ne représentent qu'une part de ce "reste" que nous avons défini plus haut. C'est la part symbolisable, formalisable. Mais il y a justement le reste, dont le fantasme serait la part apparente, la face émergée. Le fantasme est imaginaire d'un côté, c'est un scénario qu'on peut raconter, avec une action, des personnages, des affects, des images, et réel de l'autre, si par réel nous entendons "quelque chose" qui échappe à toute formalisation, à toute saisie, à tout savoir possible - ce qui serait par conséquent le noyau de notre être, cet irrécupérable, qui fait qu'un être est ce qu'il est, et qu'il a toujours été, en dépit de toutes les aliénations auxquelles il s'est volontairement ou involontairement prêté. "Cela je le suis" pourrait-il dire au terme de ce processus, "cela je l'ai toujours été et je le serai toujours" quelles que soient par ailleurs les conditions dans lesquelles il me trouve pris et situé. 

Renversement prodigieux : avant j'étais, enferré dans l'ordre symbolique, en souffrance de mon être, condamné à me satisfaire chichement et honteusement des miettes de singularité que je pouvais dérober au social, à la convention, cultivant en secret une sourde opposition, un pauvre ressentiment, dans mes rêves et mes symptômes, et voici que, tout au contraire, je me pose dans mon être singulier, irréductible, inaliénable, tel qu'il fut toujours, qu'il est et qu'il sera, mais instruit désormais de soi, de son mouvement propre, être et sujet, dorénavant moins le sujet d'une loi extérieure et toute conventionnelle, que le sujet d'une intériorité expressive et créative. Ce réel que je croyais avoir perdu à tout jamais, je le suis, je l'étais, je le serai toujours.

Freud disait : "Wo es war soll ich werden" - où était ça je dois advenir - ça, l'inconscient, mais mieux encore, le réel - c'est à partir de là que peut se déployer une singularité qui ne soit pas que du semblant.