"Beaucoup d'objets de notre intuition provoquent le sentiment du sublime, par ce fait qu'en raison de leur grande étendue, de leur haute antiquité, de leur longue durée, nous nous sentons, en face d'eux, réduits à rien et nous nous absorbons malgré tout dans la jouissance de les contempler ; à cette catégorie appartiennent les très hautes montagnes, les pyramides d'Egypte, les ruines colossales de l'Antiquité".(Schopenhauer, Monde III, 39)

Le sentiment du sublime est provoqué par la disproportion entre l'objet et le sujet, lequel se sent "réduit à rien" par l'immensité du phénomène. C'était déjà le ressort du texte prodigieux de Pascal intituté "disproportion de l'homme" qui situait le sujet entre les deux infinis, également incapable de comprendre l'un et l'autre. Comme Pascal, Schopenhauer parle d'effroi face à l'incommensurable, que ce soit un désert sans borne, la violence des tempêtes, le déchaïnement furieux de l'océan, ou les hauteurs vertigineuses. Il se souvient certainement de son voyage aux abords du Mont Blanc qui l'a fortement impressionné et dont témoignent de belles pages sur la splendeur des hautes montagnes. Dans l'expérience du sublime voisinent des sentiments de terreur et de beauté, mais l'essentiel semble être le facteur de démesure : "c'est au delà de mes forces, que ce soit beau ou terrible, de toutes manières je ne saurais me mesurer avec cela qui m'écrase de toute sa hauteur".

Mais Schopenhauer ajoute une notation inattendue : "nous nous absorbons malgré tout dans la jouissance de les contempler". Il ne parle pas de plaisir, mais de jouissance. Le sublime n'est pas plaisant, ni joli, ni ravissant. Il est accablant, et pourtant, en dépit de l'écrasement qui nous abat, nous pouvons y trouver quelque chose qui nous concerne, qui provoque en nous un émoi, une émotion, plutôt étrange, comme si nous étions complices de cet accablement, y goûtant je ne sais quelle satisfaction paradoxale. Le terme de jouissance est particulièrement bien venu, car il évoque une sorte de débordement du moi, une effraction douloureuse qui ne va pas sans jubilation : satisfaction mêlée, contradictoire, irrationnelle, qui signe à la fois la disparition du sujet et sa persistance sous les espèces de la "contemplation".

C'est ce que nous pouvons éprouver face à des phénomènes grandioses et bouleversants, balançant entre l'effroi et la jubilation. Prééminence du réel.