Dans "La naissance de la tragédie" Nietzsche opposait vigoureusement le principe apollinien et le principe dionysiaque, le rêve et l'ivresse. L'un initie la limite et la forme, la forme belle, l'autre conduit à la désubjectivation, à l'ensauvagement, à l'engloutissement. C'est oublier que les deux divinités, Apollon et Dionysos, se partageaient sans conflit le fronton du temple de Delphes, et quand l'un était censé partir au loin chez les Hyperboréens, l'autre tenait la demeure, avant de partir à son tour. L'opposition entre les deux n'était que de surface, comme pour des frères qui se distinguent sans cesser d'être du même lit.

Selon l'esprit d'Héraclite, Apollon et Dionysos sont un et le même, unité des contraires, qui tout en étant distincts, expriment dans la contrariété une unité fondamentale.

Je dirais, dans une perspective plus moderne, que ces deux figures contrastées symbolisent la puissance invincible des deux pôles perpétuels de la vie psychique. Nous avons besoin de formes, de représentations claires et distinctes, de règles pour la pensée et la conduite, et de rêver aussi, comme l'a fort bien vu Nietzsche, et par là nous affirmons notre singularité en nous distinguant les uns des autres. C'est le principe d'individuation. Il est remarquable que Nietzsche rattache le rêve  au principe apollinien : affirmation juste, car le rêve est encore une des formes majeures de la puissance représentative, au même titre que la perception, la mémoire et l'imagination. Percevant ou rêvant, nous créons un univers de représentation, d'images ou de fantômes, et de ce point de vue il est indifférent que ces images soient vraies ou fausses ; ce qui compte c'est la disposition artiste, poétique, conformément à la définition d'Apollon, père des Muses et de la poésie. Rappelons que le sens premier de poésie c'est création.

Le second pôle c'est l'ensauvagement, la désubjectivation, la transgression de toutes les normes, règles et valeurs en usage, voire la fascination du chaos. Dans l'ivresse bacchique le sujet dépose sur l'autel du dieu le poids écrasant de ses devoirs pour se livrer corps et âme à l'exaltation sans frein, représentée classiquement par le choeur échevelé des Bacchantes. Se délivrer, ne fût-ce qu'un jour, des limites de l'individuation, pour se rouler dans le délire collectif, quelle aubaine ! Qui ne rêve de rejeter statuts, rôles, obligations, tout cet appareillage symbolique étouffant, pour vivre l'intensité d'une fête débridée, renversant l'ordre social, les hiérarchies, les pouvoirs et les devoirs ? Cette tendance est si profonde que toutes les sociétés ont su, peu ou prou, aménager des espaces et des temps ritualisés, des fêtes collectives, pour que se libère et s'exprime le dionysiaque, à la condition expresse que, dès le lendemain, l'ordre soit à nouveau scrupuleusement respecté. La fête, oui, mais dans les clous.

Il est clair que le dionysiaque représente la jouissance. L'édifice symbolique se construit contre le dionysiaque, vise à maîtriser le dionysiaque. Mais cela signifie que le dionysiaque n'est pas un élément externe, mais bel et bien une tendance inhérente à la vie psychique, présente de toujours dans la psyché, latente ou manifeste, et qu'il est vain de la nier ou de la refouler. Il me semble que l'inconscient est moins le domaine du rêve (qui est encore apollinien, de l'ordre de la représentation) que le domaine de la jouissance - ce qui en rend l'accès particulièrement malaisé.

L'opposition entre les deux principes semble frontale, irréductible. Le propre de l'apollinien est de repoussser le dionysiaque, mais celui-ci est toujours là, exigeant sa part de satisfaction, se faufilant par les mailles du filet. Toutefois, si l'on déplace le point de vue, on se rend capable de considérer l'unité profonde des deux principes, la nécessité intrinsèque de leur contrariété. Il faut accepter, assumer le tout - et ce serait faire l'unijambiste que de ne voir que l'un au détriment de l'autre.

Apollon et Dionysos, un et le même. Le conscient et l'inconscient, un et le même, sous deux angles contraires, à jamais inséparables.