Lors du grand partage inaugural Zeus s'attribue le ciel, Poseidon hérite de la mer et des eaux, Hadès du domaine souterrain. Il est le roi des Enfers. Mais il y a une région encore plus profonde, le Tartare, dans lequel ont été précipités les Titans, lorsque Zeus, après une longue lutte, a pris le pouvoir et distribué les lots. Le Tartare est la sphère ultime, inaccessible, refoulement primaire.

Hadès est le dieu des morts. Mais les morts sont-ils bien morts ? Dans l'Iliade et l'Odyssée ils sont représentés comme des âmes diaphanes, mais capables de parole. Descendant dans leur royaume, Ulysse pourra s'entretenir avec sa mère, avec Achille et quelques autres, avant de remonter, à la faveur des dieux, vers le domaine des vivants. De ce voyage il retire la certitude qu'il vaut mieux être de ce monde-ci, fût-ce comme humble laboureur, plutôt que de séjourner parmi les ombres.

De ce récit on retire l'impression que les morts ne sont morts qu'à demi, traînant une existence lamentable au royaume des ombres.

Dans une perspective moderne je me demanderai si Hadès n'est pas le gardien de l'inconscient, figurant une porte tantôt fermée, tantôt ouverte. Le danger suprême est de s'y précipiter car alors il n'est plus de retour possible. D'un autre côté, on voit que dans les rêves les morts reviennent, nous parlent, nous sollicitent, exigent et commandent, menacent, parfois nous harcèlent et nous châtient, et d'autres fois nous caressent, comme s'ils étaient vivants et agissants. Les processus inconscients ignorent la temporalité, mêlant les époques comme si elles existaient en même temps, se chevauchant sans se contredire. Le positif (l'affirmation) et le négatif (la négation) n'y sont pas contradictoires, ni exclusifs l'un de l'autre, mais contemporains, vrais et effectifs en même temps. Ce qui peut donner l'impression d'un chaos inextricable. Ces procesus ignorent le principe de non-contradiction et du tiers exclu. A est non-A, et encore bien d'autres choses. En bref, voilà une logique qui renverse la logique rationnelle, ou plutôt qui l'ignore : logique des ombres.

Parfois la porte s'ouvre et les ombres reviennent. On peut entendre et écouter. Puis la porte se referme. Il n'existe aucun moyen de forcer le passage. Il faut attendre.

Peut-être existe-t-il une sorte d'hommes exceptionnels qui ne sont pas prisonniers de la logique consciente, chez qui la perception et l'intellection se font pour ainsi dire à partir de l'inconscient lui-même, sans filtres ni préjugés, pour qui effectivement les choses sont à la fois ceci et cela, indifféremment, également, véraces en leur genre, alors même qu'elles seraient fausses pour l'homme du commun, toujours vraies en somme sous l'angle de l'intemporalité, phénomènes glissants, libres, dans l'éternel présent. Un tel esprit serait certes dégagé et dépréoccupé, pas même hostile au monde tel qu'il est, simplement et décisivement décalé.

L'homme du commun est unidimensionnel, privé des ressources de l'inconscient. Celui dont je parle est bidimensionnel : chez lui le conscient, relativisé et dédramatisé, ramené à la simple fonction de régulation secondaire, baigne profondément dans l'inconscient : la porte est largement ouverte. Pour lui Hadès et Dionysos sont bien un seul et le même.