Boucler la boucle c'est parcourir toutes les étapes d'un cursus nécessaire en ramassant autant que possible tous les éléments hétéroclites du conscient et de l'inconscient dans un savoir - voilà qui j'étais sans le savoir, voici qui je suis de le savoir.

Le patient s'adresse à l'analyste, et se confie, en fonction d'une conviction : l'autre est supposé savoir, et spécialement, savoir qui je suis. Illusion nécessaire et féconde qui favorise le transfert et la recherche, mais illusion cependant, qu'il faut dénouer à la fin. "Il n'en sait pas plus que moi - lui et moi sommes en égalité dans le savoir et dans l'ignorance". Et c'est une autre illusion, encore, de croire que l'on puisse tout démêler, expliquer, comprendre. Le processus devrait aller aussi loin que possible, jusqu'à rencontrer enfin la borne au delà de laquelle aucun savoir n'est possible.

Cette borne c'est d'un côté la limite naturelle de nos facultés de connaissance, de l'autre la nature propre du réel, extérieur à toute représentation possible.

Voici la borne : on ne peut remonter plus haut, l'origine est inaccessible, il faut se contenter d'une approximation, d'un chiffre symbolique désignant à la fois le connu et l'inconnu. Ce qui en garantira l'efficacité et la valeur c'est la reconnaissance, au deux sens du mot, que le sujet lui attribue. Il en va de même pour l'inconscient, duquel on peut bien tirer de vastes enseignements, mais qui se reconstitue à mesure qu'on le sonde, conservant par devers soi une épaisseur, une fluidité, une mobilité insondables. Après tant d'années de recherche, de perlaboration, d'analyse et de dialogue, il faut pour finir, pour ne pas finir, s'en remettre à ce puissant maître, qui comme le temps se nourrit de ses enfants, et génère des ruses, des images, des fantaisies toujours nouvelles. Assoupli et poreux, l'inconscient peut devenir l'allié, le daïmon poétique, l'instigateur inspiré, qui nous inspire...Le savoir, inconstestable mais borné, cède la place à la poésie. Après tant de sérieux, la vie, peut-être, apprend-elle à danser !

La boucle bouclée, que ferez-vous ? Quelques-uns peut-être vont refaire un tour, ou deux, ou beaucoup plus, "pour des milliers de kalpa" - c'est l'image bouddhique du samsâra, cercle vicieux de la répétiton. Si l'on répète encore c'est que le processus de connaissance est inachevé. Mais quand on a bouclé la boucle on commence tout autre chose : plus rien à prouver, plus rien à entreprendre, plus rien à chercher. Les Taoïstes appellent cela : non-pensée, non-agir. Ce qui ne qualifie nullement l'immobilité de la pierre, mais la disposition d'un esprit sans affaires. Dans l'ordre apparent des choses rien n'a changé, mais l'esprit, lui, s'est retrempé sans apparence dans le fleuve éternel de la vaste nature.