Dans l'immense littérature philosophique peu de textes me parlent vraiment. Beaucoup sont irrémédiablement datés, dès lors illisibles. Ce qui survit, et nous interroge toujours encore, c'est une poignée d'oeuvres que ni le temps ni la mode ne démodent. Ajoutez à cela que le goût personnel, le désir subjectif, l'idiosyncrasie propre du lecteur effectuent un tri sévère, écartent sans pitié ce qui ne rencontre pas sa problématique. Nietzsche remarquait que si le contenu d'une philosophie peut vieillir, la personnalité, quand elle est exceptionnelle, ne vieillit jamais, survivant à toutes les objections, comme Schopenhauer, dont on peut bien critiquer tel aspect de son oeuvre, mais qui aura indéfiniment raison comme type, et comme créateur.

A vrai dire je lis assez paresseusement, flânant et vaticinant selon l'humeur, grapillant et picorant, sans but ni méthode, plus intéressé à être stimulé que de m'instruire : de vrai, je n'attends plus grand chose de la philosophie, dont j'ai la vanité de penser qu'elle ne m'apprendra plus rien de vraiment neuf. Toutes les grandes options ont été dessinées, balayées, exposées par les Grecs, et les Modernes ne font que marcher dans les voies tracées jadis, approfondissant ici et là, ouvrant parfois des voies secondaires, mais au total ils ne renversent rien, n'innovent en rien, tout au plus savent-ils, quelquefois, déblayer les scories, apurer la route pour la rendre à nouveau carrossable. Ainsi de Nietzsche, ouvrant à nouveau l'accès à Héraclite.

Ce qui, à la rigueur, peut être tenu pour une nouveauté des Modernes c'est la question de la subjectivité. De Montaigne et Descartes jusqu'à Heidegger, c'est le point commun des philosophes, qui ont voulu trouver, après Descartes, dans le sujet, le fondement du savoir et de la vérité : "je pense donc je suis" et de là la certitude des sciences et de la métaphysique. Mais tout cela vole en éclats : quel est donc ce fameux sujet de la science qui se prévaut d'une souveraineté sur le monde, prétend disputer du vrai et du faux, du juste et de l'injuste, du bien et du mal, quand, à l'examen, il se dissout dans l'incertitude ? Nietzsche, encore lui, se gaussait de l'affirmation cartésienne, demandant de quel droit, du fait que ça pense, on prétendait en tirer un "je" unitaire et souverain ? En fait, l'affirmation du sujet ne se conçoit clairement et distinctement que dans une métaphysique, celle du Dieu unique, dont le sujet est l'image. Révoquer l'un c'est révoquer l'autre, et, du même mouvement, ouvrir une autre perspective. Lorsque Nietzsche proclame la mort de Dieu il proclame nécessairement la mort du sujet.

Les Grecs ne partaient pas du sujet mais du Tout : Démocrite - je parlerai du tout ; Héraclite - écoutez le Logos universel. Epicure encore commence la Lettre à Hérodote par une présentation du Tout. Or le Tout c'est évidemment la Nature - Lucrèce : natura gubernans. Non point une nature réduite au statut d'objet mathématisé, de réserve de ressources, mais la Nature tout-englobante, infinie et éternelle, dans laquelle l'homme est invité à trouver sa place. Non pas comme sujet souverain, mais comme partenaire. Dans le monde où nous sommes aujourd'hui, où de toutes parts craque l'édifice de la mondialisation industrielle, ces idées anciennes peuvent acquérir, au prix d'une réévaluation et redéfinition, une toute nouvelle modernité : l'homme, formé par la science à l'objectivité et à la rigueur conceptuelle, devrait pouvoir passer un contrat de coopération avec les forces vives de la nature : réduire les nuisances technologiques, sauvegarder les océans, les terres et les airs (combien de déchets dans la stratosphère, au fond des mers, et même sur les montagnes ?) protéger les espèces vivantes, réduire le gaspillage (songez à l'obsolence programmée des machines qui vont s'accumuler dans les déchetteries), arrêter la course aux armements, sans compter les réformes politiques indispensables si l'on veut associer les citoyens à ce progrmme - programme minimum, dont on se demandera s'il n'est pas plutôt ridicule, totalement dépassé au regard des enjeux !

L'ère du sujet classique a vécu. Mais je doute que cet écroulement soit clairement perçu par nos élites qui se chamaillent dans de vaines arguties, à croire que, décidément, il ne s'est rien passé !